La complainte des monstres
Hermione avait observé Draco dans sa tentative d’évasion. Des jours durant. Ses yeux avaient suivi chacun de ses gestes, chacun de ses pas, chacune de ses expressions. Elle avait observé sa détermination d’abord, suivie de sa frustration, de sa colère et enfin de sa résignation. Mais la porte ne pouvait être forcée. Les murs ne pouvaient être abattus. La lucarne et ses barreaux ne pouvaient être franchis. Il n’y avait aucun espoir et elle le savait.
Mais l’observer était ce qui s’était le plus rapproché d’une sensation de bonheur depuis qu’elle avait été enfermée ici. Tout était si figé avant son arrivée que le temps lui-même semblait s’être retiré, la laissant seule sur le bord du rivage. Mais cet homme était là à présent. Il était apparu comme un navire, toutes voiles dehors, fendant sa mer morte, et elle commençait tout juste à ressentir les remous que son arrivée y avait créés.
Elle ne lui parlait pas. Le voir lui suffisait. Pas parce que c'était Draco Malfoy — elle aurait difficilement pu tomber sur plus dangereux comme compagnon de cellule — mais seulement parce que c'était un être vivant. Pas un rêve, pas un fantasme ni une illusion. Non, juste la réalité. Elle avait presque oublié qu’elle existait encore. Elle s’y était désespérément accrochée au début, mais elle avait fini par lui glisser entre les doigts.
Draco était réel. Il était là, avec elle. Et même s’il était terrible, même si elle devait le frapper avec sa pierre pour se défendre de lui, c’était toujours mieux que le vide et la solitude. Elle pouvait combattre un être vivant. Ça, elle savait le faire. Mais ici, dans son tombeau, elle avait dû se battre contre la peur, la folie et le désespoir, et elle avait échoué. Entre ces murs elle avait appris que le pire ennemi n'était pas la mort, c'était le temps.
Hermione pensait depuis longtemps que son geôlier l’avait oubliée, qu’il était parti, peut-être retenu quelque part, et que le jour de sa mort, les enchantements qu’il avait appliqués pour la garder en vie prendraient fin. Il n’y aurait plus de nourriture, et alors elle mourrait pour de bon. Elle avait attendu, prié même, pour cela. Avant que l’apathie ne la submerge, avant que la dissociation de sa propre personne ne soit complète. Mais l’arrivée de l’homme, sa présence, sa proximité l’avaient tirée des eaux profondes dans lesquelles elle avait sombré.
Tout lui semblait plus proche, plus réel, plus douloureux aussi. Elle ressentait à nouveau toutes les émotions qu’elle avait tenues à distance depuis tant de temps, y compris la plus dangereuse : l’espoir. Si on avait jeté Draco Malfoy dans sa cellule, cela voulait dire qu’il y avait encore des gens, au dehors, qui savaient qu’elle existait.
Elle avait essayé de retrouver sa torpeur et, parfois, elle y parvenait. Mais chacune des respirations de l’homme venait l’en sortir, encore et encore. Sa présence avait un coût terrible : elle était de nouveau consciente d’elle-même et de sa longue agonie. Elle ne parvenait plus à dormir. Les années passées à végéter entre rêve et réalité l’avaient rattrapée. Elle ne pouvait plus fermer les yeux et son corps, qu’elle habitait de nouveau, ronflait d’une tension difficile à contenir.
Mais au moins, à présent, elle avait deux noms à murmurer.
Draco, et Hermione.
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Cela faisait plusieurs semaines, lui semblait-elle, que Draco l'avait rejointe dans son cauchemar. C’était une nuit claire et le sommeil la fuyait une fois de plus. Le brouillard qui l'enveloppait habituellement ne la protégeait plus, et assise contre la pierre, elle en sentait chaque arête, chaque aspérité, malmener son dos osseux.
Immobile, les yeux grands ouverts, elle regardait l’homme endormi. À l’autre bout du cachot, Draco Malfoy était allongé dans une flaque de lumière laiteuse. Hermione avait regardé les rayons lunaires lentement se déplacer dans la pièce, se glissant par la haute lucarne. Ils avaient rejoint Draco, dénaturant un peu plus son visage déjà pâle, qui semblait flotter sous la surface d’un lac immobile.
Si elle n’avait pas de mal à garder le silence en sa présence, ne pas le toucher, cependant, s’était avéré bien plus dur. Surtout lorsqu’il dormait ainsi, vulnérable. La tension qu’elle avait sentie s’accumuler dans son corps semblait n’avoir qu’un but : se rapprocher de l’homme. Une énergie qu'elle ne comprenait pas, qu'elle ne connaissait pas, mais qui prenait chaque jour un peu plus de place à l'intérieure d'elle. Et chaque nuit, résister devenait plus difficile.
Incapable de trouver le repos, effrayée par ce qui l'habitait, elle s'avança vers l'homme. Elle s’arrêta à mi-chemin, indécise, mais son corps la poussait toujours plus en avant. Dans leur puits de ténèbres, il était une flamme froide et elle était inexorablement attirée par sa lumière. Aussi légère qu’une ombre, aussi silencieuse que les rayons de la lune, elle s’approcha encore avec le sentiment d’être le monstre du conte. Un esprit de la nuit, qui se languit de la vie. Quand elle l'eut rejoint, elle s’agenouilla près de lui et l'observa un moment. La lumière blanche avait nettoyé de son visage la souffrance, le chagrin et le temps. Elle tendit la main et l’arrêta à quelques centimètres de sa peau.
Parfaitement immobile, en cet instant, elle avait pour la première fois depuis une éternité la sensation d’être là. Elle avait pour la première fois le sentiment d’être vivante. Comme si on avait retiré un linceul de son cœur. Elle voyait tout. Elle ressentait tout. Les ombres insaisissables, l’odeur de la pierre humide, la froide lumière des étoiles naissantes et la peau de Draco si proche de la sienne. Elle sentait jusque dans son propre corps les vents précieux chargés de la magie de l’homme. Elle percevait les faibles battements de son cœur quelque part, perdus en elle.
Et elle sentait quelque chose de plus. Quelque chose de fort irradier de sa main. Comme des millions de fils en train de se tisser entre le bout de ses doigts et la joue de Draco Malfoy. De plus en plus nombreux, de plus en plus puissants. L’approchant inexorablement de lui. Un incendie ravageait tout son corps. D’abord simple flamme, il s’était répandu en elle, gagnant en force et en intensité. Plus elle attendait, plus le brasier enflait. Hermione ne parvenait pas à réfléchir, la seule chose qui importait en cet instant, malgré le feu, malgré la souffrance, malgré la peur, c’était de toucher la joue de Draco Malfoy.
La chaleur augmenta, sa main trembla, et alors ses doigts le touchèrent. Il y eut un instant de silence absolu, profond, total, assourdissant. Le feu cessa, soufflé dans le néant. Un vide immense se créa autour d’eux et la gravité sembla soudainement changer. Ce n’était plus la terre, le soleil ou l’univers : c’était eux. C’était ce minuscule point de contact entre leurs peaux.
Malfoy ouvrit subitement les yeux. Hermione eut tout juste le temps de les apercevoir : deux grands phares pâles dans la tempête de la nuit. Puis le monde éclata. Une onde de choc terrible se propagea, les brûlant tous les deux comme un fouet chauffé à blanc. Le centre de gravité disparut et Hermione fut propulsée dans les airs. Il y eut un tremblement horrible, comme si les fondations mêmes de la prison menaçaient de céder. Un nuage de poussière envahit la pièce, puis plus rien.
Draco, toussa en cherchant son air. Il parvenait tout juste à respirer. Le choc l’avait littéralement écrasé contre le mur derrière lui et son dos le faisait souffrir presque autant que sa joue brûlée. Il ne comprenait pas ce qu’il s’était produit. Il avait du sang dans la bouche et son crâne semblait vouloir éclater de douleur. Il demeura immobile guettant le moindre son et le moindre mouvement.
Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un silence total. Lorsque la poussière fut suffisamment retombée, il put de nouveau distinguer l’intérieur de sa cellule. Il vit le plafond apparaître en premier, puis le mur d’en face, et au pied de celui-ci… la femme. Allongée sur le sol, elle semblait inconsciente. Du sang coulait de son nez, de ses oreilles et de ses yeux.
Qu’avait-elle fait ? Avait-elle tenté de le tuer ?
La dernière chose dont il se souvenait, c’était de s’être brusquement réveillé d’un rêve terrible, bien différent de tout ce qu'il avait déjà expérimenté. Il avait chaud dans ce rêve. Le soleil brillait et l’éblouissait, caressant son visage. La chaleur s’était intensifiée, se répandant toujours plus dans son corps jusqu’à devenir un brasier ardent. Ravageur. Incontrôlable.
Puis il avait eu l’impression de prendre feu lui-même. Sa chair, son sang, ses os se consumaient alors qu’il était paralysé, incapable de faire un geste, de pousser un cri. Son corps ne pouvait pas supporter une telle force destructrice, il y en avait trop pour qu’il puisse l’assimiler. Son cœur allait exploser. Il battait frénétiquement dans sa poitrine alors qu’il essayait de sortir de ce cauchemar, mais il semblait enraciné dans le sol et le soleil continuait inexorablement de l’avaler. Il était en train de brûler vif. La souffrance. La souffrance sans nom. Puis tout avait cessé et le soleil s'était éteint.
Il avait ouvert les yeux pour voir ceux de la femme, immenses et étincelants, traversés par un rayon de lune. Puis il y avait eu le choc, le souffle, la douleur.
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Quand elle s'éveilla, une lumière timide et froide avait chassé la nuit. Ce devait être l’aube et un carré de ciel pâle était visible. Elle pouvait voir l’homme qui lui tournait le dos, examinant une brèche dans le mur fragilisé. Malheureusement, rien qui ne leur permettrait de s’échapper, songea-t-elle avec tristesse. Elle se redressa en position assise. La tête lui tournait et une fatigue immense l’habitait. Elle se sentait vidée. La tension avait disparu. Elle regarda de nouveau Draco et constata qu’elle ne ressentait plus ce besoin impérial de se rapprocher de lui, de le toucher. Il se retourna à cet instant et leurs regards se croisèrent. Son visage était grave et méfiant.
_« Qui es-tu ? »
Hermione resta silencieuse. Elle se sentait si faible, si fragile, qu’elle ne parvenait pas à réunir le courage nécessaire pour lui répondre. Au-delà de l’épuisement, elle savait que s’il entendait le son de sa voix, il risquerait de la reconnaître, et alors qui sait comment il réagirait.
Draco, qui avait conservé une distance prudente la fixait, attendant une réponse. Elle semblait épuisée et le sang séché qui s’était écoulé de son nez, de ses yeux et de ses oreilles sillonnait sa peau déjà couverte de crasse.
Elle se détourna de lui, son visage affichant une résolution muette et il comprit qu’elle ne parlerait pas. Et peut-être, à tout jamais.