Les Éphémères
Cœur battant, mains dans les poches, une mèche d'un blond presque blanc taquinant son front, un jeune homme tout de noir vêtu avance la mâchoire serrée. Le claquement de ses pas sur les pavés résonne comme un écho clandestin. Sa mine fermée n'altère en rien sa cadence. Qu'importe s'il est reconnu; la Gazette se lassera peut-être de relayer son nom.
Ce soir, Drago Malefoy entend bien assouvir son dessein.
Ses chaussures lustrées le mènent vers un lieu confidentiel dont l'adresse ne se murmure qu'entre sorciers aux curiosités bien gardées. À mesure qu'il s'en approche, ombres et silhouettes s'évanouissent pour laisser place à ses songes.
Nott lui avait soufflé le mot, un soir d'automne, sous le crépitement du feu des Vert et Argent. Les deux fils de Mangemort, en quête d'absolution, venaient de s'engager pour une huitième année de pénitence à Poudlard; une mascarade orchestrée, sous l'œil critique du Ministère, sur les ruines de la grande Bataille. Selon Théodore, ce contexte incertain justifiait bien quelques distractions transgressives.
Les recoins de l'allée des Embrumes lui sont amèrement familiers. Son corps le sait avant lui. Gorge nouée, il ravale sa bile et tourne à gauche pour s'engouffrer dans une contre-allée obscure. En quelques foulées, il se retrouve dans un cul-de-sac et l'atmosphère s'alourdit. Ses pas ralentissent, puis s'ancrent dans la pierre.
La scène est froide et humide, les sons étouffés comme dans un cercueil. Pour seule compagnie, le clapotis de l'eau ruisselant d'une gouttière rouillée. Ses poils se dressent sur sa nuque, son visage reste impassible. Face à lui, la devanture d'un apothicaire décrépit. Il inspire profondément, sondant ce qu'il est venu chercher.
Les vitres sont troubles. Au-dessus, un écriteau oscille paresseusement. Au travers, la poussière obscurcit fioles et reliques dans un voile jaunâtre. Un miroir fendu, négligemment posé contre la porte, attire enfin son regard. Il aurait juré qu'il n'y était pas une seconde plus tôt. Il expire, puis se penche légèrement pour chercher son reflet.
Sa déglutition opère comme un déclic. Le Miroir des Éphémères est tel qu'on l'a décrit: ovale, serti d'un vieux cadre aux motifs finement ouvragés, dont la dorure ternie accroche encore la lumière. Il lui arrive à la taille et déforme légèrement ses traits, le scindant en deux là où le verre s'est brisé. Drago prend un temps pour scruter sa copie. Sa posture lui paraît lasse, ses pommettes saillantes, ses cernes violacés. Il fronce les sourcils. L'impression d'être vu.
Il s'approche lentement, effleure du doigt la fissure qui semble vibrer sous son toucher. Sa chevalière, chargée d'une énergie sourde, pulse autour de son annulaire. Le contact agit comme une décharge sous sa peau, s'étend le long de ses membres. Il retire sa main et la contracte nerveusement. Pas question de s'arrêter en si bon chemin. Il dégaine sa baguette et la pointe vers le verre brisé.
— Ostium Lenora.*
À son murmure, un léger frémissement vient troubler la surface du miroir. Ses reflets se déforment, puis ondulent, s'affolent comme les vagues d'un lac torturé. La plus large fissure s'étire, puis se déchire, entraînant dans sa rupture les plus fines. De l'ouverture s'échappent des effluves boisés, teintés de cire et d'encens. Il devine, en fond, une subtile note de patchouli; une étreinte chaude et vaporeuse l'invite à entrer. Un portail, plus charmeur qu'un Portoloin, moins convenu que le transplanage, et définitivement prohibé. Un rictus victorieux s'empare de ses lèvres.
Doucement, il glisse sa main dans l'entrebâillement, comme une caresse, puis disparaît dans un passage étroit dont les contours se referment aussitôt derrière lui. Le souffle du dehors s'éteint. Autour, tout se tait. Le temps se fige. Puis formes et couleurs prennent vie, s'entremêlent et s'ordonnent, jusqu'à envahir l'espace.
Il cligne des yeux.
Le voilà dans l'obscurité feutrée d'un boudoir drapé de lourds rideaux rouges.
— Bienvenue aux Éphémères, monsieur Malefoy.
Une femme s'avance gracieusement. Elle porte une longue robe de velours bordeaux au col montant, ornée d'une broche antique à la poitrine. Ses cheveux argentés sont relevés en un chignon strict, sa posture droite, ses mains gantées de dentelle noire. Un sourire entendu aux lèvres, elle lui tend un verre de whisky pur feu.
— Permettez-moi de me présenter: Vespera Winslow. Votre ami a eu l'élégance de nous prévenir de votre venue.
Il hoche la tête, saisit le verre et en hume le contenu.
Une pause.
Ogden, son favori.
D'un geste de la main, elle lui indique de la suivre jusqu'à un divan cossu. Il s'installe, puis avale une généreuse lampée qui lui brûle la gorge. Madame Winslow s'assoit de l'autre côté, chevilles croisées, et l'observe dans un calme olympien. Ses pupilles dilatées paraissent suspendues à ses mouvements, les accueillant comme autant de confessions silencieuses.
— Avant de poursuivre, permettez-moi de vous assurer de notre discrétion, et de vous initier à nos usages.
Elle saisit la tasse de thé fumante posée sur le guéridon pour y tremper ses lèvres.
— Ici, nous ne jugeons pas. Nous préservons. Ce qui se passe aux Éphémères reste aux Éphémères. Depuis trois siècles, sans exception.
Elle repose sa tasse dans un tintement clair. Il sent une partie de sa tension refluer.
— Cet établissement est sous Tacitas*, poursuit-elle. Vous ignorez son emplacement, même à cet instant. Notre personnel, quant à lui, est lié par Serment Inviolable. Nous prenons la confidentialité très au sérieux.
Un parchemin scellé de cire noire flotte du guéridon à sa hauteur.
— Une simple formalité, ponctue-t-elle. Le respect de nos employés est absolu. Nulle violence, nulle marque non consentie. En cas de refus, vous quitterez ces lieux sans souvenir de cette conversation.
Drago se mord l'intérieur de la joue, ne se précipite pas. Pour la première fois depuis son arrivée, sa voix passe la barrière de ses lèvres.
— Supposons que je sois mandaté par le Ministère. Que je signe. Et que je trouve un moyen de parler de cet endroit.
Il accuse le parchemin d'un coup d'œil.
— En quoi cela ne deviendrait-il pas une preuve contre vous ou vos clients?
Il croit déceler une lueur amusée dans son regard.
— Monsieur Malefoy, nos visiteurs sont soigneusement sélectionnés par la maison. Le miroir n'apparaît pas sans invitation, et il ne laisse aucun sorcier animé d'un dessein hostile franchir le seuil.
Son sourire se fait plus mince.
— Ce contrat ne prouve rien, assure-t-elle. Sa signature active simplement votre engagement, et ne laisse aucune trace. Vous acceptez qu’une révocation de votre invitation puisse survenir si vous violez une de nos clauses, ou qu’une altération de votre mémoire advienne si notre secret venait à être compromis. Il vous sera par ailleurs impossible de mentionner cet endroit à quiconque n’y a pas été invité. Comprenez qu'en dehors de notre clientèle, ce lieu n'existe pas, ou relève de la légende.
Elle incline légèrement la tête.
— Le Ministère n'a aucune autorité ici. Ni aucune mémoire exploitable.
Drago laisse ces informations s'imprimer. Son regard glisse du parchemin au visage de Madame Winslow, puis revient à la cire noire encore intacte. Rien, dans son attitude, ne trahit l'hésitation. Seulement le calcul.
Il pose son verre, saisit le rouleau, en déroule lentement les bords. Nulle clause dissimulée, nulle menace explicite. Seulement des règles. Des limites. Un cadre.
Il acquiesce et saisit sa baguette. Un liseré lumineux en sort, déchire la pulpe de son doigt, et une goutte de sang, presque noire sous la lumière tamisée, perle et se fond dans la trame.
Le parchemin s'embrase aussitôt d'une flamme verte, froide et irrévocable, puis disparaît en fumée, ne laissant derrière lui qu'une odeur de cire et de papier brûlé. Une sensation fugace le traverse; une pression, comme une sangle autour du sternum, puis plus rien.
Il reprend son verre pour étancher sa soif.
— Discutons maintenant de votre expérience ce soir, enchaîne Winslow en ajustant le tombé de sa robe. Connaissez-vous déjà nos procédés, ou dois-je vous guider?
Les doigts blanchis sur le verre, il l'interrompt presque.
— L'expérience transfigurative m'intéresse.
Un temps. Il soutient son regard et ajoute:
— Intégrale.
— Excellent choix, répond-elle, un sourire approbateur aux lèvres. Des préférences?
Il contemple le fond ambré de son whisky.
— Qu'elle porte l'uniforme de Gryffondor. Et qu'elle m'appelle uniquement par mon nom de famille. Pas farouche, mais capable de me tenir tête.
Il sort de sa poche droite un médaillon en argent gravé d'un H majuscule.
— Et qu'elle porte ceci.
Winslow le renferme dans sa paume.
— Entendu. Si vous voulez bien me confier un échantillon, nous procéderons aux préparatifs.
Il fronce légèrement les sourcils face à sa main tendue, puis comprend. De sa poche gauche, il sort un carré de soie fine soigneusement plié. À l'intérieur, quelques mèches de cheveux emmêlés, comme arrachées d'une brosse. Leur parfum lui parvient aussitôt: musc blanc, et soupçon de bergamote. Il déglutit, lui remet le tissu.
— Parfait, murmure-t-elle. Suivez-moi, je vais vous installer.
Il s'exécute.
Le rideau de velours grenat se referme derrière eux dans un froissement sourd. Winslow pousse alors une porte aux gonds silencieux. L'instant d'après, il se tient dans un salon, ou plutôt une suite, qui aurait pu appartenir à son père. La cire d'abeille et le cuir ancien envahissent ses narines. Tout autour, boiseries sombres, fauteuils patinés, tapis persans aux couleurs adoucies par le temps. Dans l'air, une noblesse chargée d'histoires. Le genre d'endroit dont les murs taisent la mémoire.
— Mettez-vous à l'aise. Elle ne tardera pas, dit-elle avant de le délester de son long manteau noir.
D'un pas feutré, elle s'éclipse.
Livré à lui-même, Drago inspecte brièvement les alentours. Il fait quelques pas, le spiritueux tournoyant distraitement dans son verre. Au fond, séparé du reste par un paravent laqué noir, un lit large disparaît dans la pénombre. Il l'ignore et s'installe dans l'un des fauteuils. Par habitude ou par défi, il profite de sa largeur pour s'y étaler. Occuper l'espace.
Les secondes passent, se transforment en minutes.
Le silence s'épaissit, troublé seulement par le ronflement du feu et, par instants, le craquement sec des boiseries. La maison respire, retient son souffle. Elle vit. Dans l'air, l'odeur de cire s'est faite plus lourde. À moins qu'il ne la perçoive davantage.
Il termine son verre d'une traite, le pose. Se passe une main dans les cheveux, puis l'autre à plat sur sa cuisse pour l'empêcher de tressauter. Chaque seconde passée ici le compromet un peu plus. Il le sait avec la précision d'un calcul mal engagé.
Il devrait partir. Il reste.
Son regard dérive vers les miroirs aux cadres dorés qui démultiplient son reflet. Traits tirés, mâchoire crispée, yeux trop brillants. Une collection de doubles condamnés d'avance. Il s'en détourne.
Un bruit de pas émerge de l'autre côté de la porte.
Son estomac se contracte avant même de voir la poignée tourner. Il serre le bras du fauteuil, ajuste sa posture par réflexe, comme si la rigidité pouvait lui servir d'armure.
La porte s'ouvre.
Une jeune femme se découpe dans l'encadrement.
La première chose qu'il note, ce sont ses chaussures: noires, lacées, à bout rond, sages comme une punition. Son regard remonte avec précaution comme pour en déceler l'imposture. Chaussettes grises tirées sous le genou —l'une plus lâche que l'autre—, jupe plissée à hauteur réglementaire, chemise blanche froissée... Des taches d'encre maculent sa manche droite. Autour de son cou, une cravate rouge striée de jaune, strictement nouée. L'uniforme académique dans sa forme, négligé dans son port. Un délicieux chaos.
Elle avance, boucles indomptées fouettant ses épaules, et s'arrête à quelques pas. Une lueur de furie dans les prunelles, elle penche la tête sur le côté, et attend. Ses mains, elles, ne tiennent pas tout à fait en place. Elle serre brièvement les poings, puis les relâche, comme un tic qu'elle ne gouverne pas tout à fait.
Le cœur du Serpentard s'emballe.
Elle est parfaite.
— Malefoy.
Il manque un souffle. Ses maxillaires travaillent.
La voix sonne faux, mais les traits sont bluffants. D'une insolence impeccable.
Lentement, elle s'approche, le regard flamboyant d'une audace tranquille, si bien qu'il doit maintenant lever la tête pour en saisir les reflets dorés. Péniblement, il avale sa salive.
— Granger.
Sa voix est rauque, bordée d'une chaleur mal placée. Une fragilité qui l'écœure.
Elle hausse un sourcil.
Il serre la mâchoire plus fort, ne la quitte pas des yeux.
En l'absence de directives, elle se penche, s'appuie sur son épaule et s'installe. Hermione Granger, première de la classe, héroïne de guerre, fille trop bien pour le commun des mortels —sans parler des Mangemorts sur le déclin—, est à califourchon sur lui. Prête à le chevaucher comme un hippogriffe, souveraine d'un pouvoir qui n'aurait jamais dû être sien. Pourtant, elle ne bouge pas. Elle reste là, assise sur ses genoux, une main chaste posée sur son torse.
À son contact, sa poitrine cogne plus fort. Il ferme les yeux, s'imprègne de son odeur. Mandarine, bergamote, musc blanc. Lorsqu'il les rouvre, elle le jauge curieusement.
Elle ne dit rien, laisse les secondes s'étirer. Sa main sur lui ne frémit pas, mais il la sent avec une précision embarrassante. Comme le poids de son corps sur ses genoux, ou la chaleur qui traverse le tissu. Un peu plus, et il perdra la raison.
Il devrait dire quelque chose. L'encourager, la dissuader. Comme elle, il se tait.
Par un mouvement infime, elle rompt leur stase: une cambrure à peine esquissée, suffisante, comme pour l'éprouver. Une friction brève, presque anodine.
Presque.
Il s'efforce de garder le contrôle, expire par le nez. Mais la main qu'il pose sur sa hanche n'a rien de réfléchi. Elle y va d'elle-même, s'y enfonce pour la stabiliser, ou peut-être pour se stabiliser, lui. Elle sourit, irrévérencieuse, pas tout à fait comme l'originale. Drago s'en accommode. Son regard descend, s'attarde sur la chaîne du médaillon qui émerge sous son col. Elle enroule ses mains autour de sa nuque, le ramène à elle.
— Alors comme ça, je te fais de l'effet?
Il enfonce ses doigts plus profondément dans sa chair. Une punition. Ou plutôt, une admission. Qu'importe la moquerie derrière ses mots. Il la laisse mener la danse, sent ses lèvres charnues caresser les siennes d'un souffle chaud, tentateur. Le moment s'étire, le torture. Il céderait sans résistance si elle les scellait, mais il se prend au jeu de la proie consentante. Alors, qu'importe. D'ici, il peut compter chacune de ses taches de rousseur. Les étudier calmement, comme jamais auparavant.
Une accalmie. Une absolution?
L'effrontée bouge son bassin plus langoureusement, juste où il faut, et il perd le fil. Le soupir incontrôlé qui s'échappe de ses lèvres le trahit. Un autre frottement salvateur, et il bascule la tête en arrière, l'accompagne instinctivement.
— Granger, souffle-t-il.
Un avertissement. Il se sent testé. Presque jugé.
Douloureusement à l'étroit dans son costume, sa main migre sur son dos arqué. Elle recommence. Un râle plus franc vibre dans sa gorge. Péniblement, il le contient. Puis la dévisage. Reconnaissant ou rancunier, il ne sait pas encore.
C'est tout, et rien à la fois. Trop, et pas assez. Un simulacre. Magnifique. Mortifiant.
Elle s'immobilise, mutine, et le silence reprend ses droits. Elle semble fascinée par le col de sa chemise, comme s'il ne demandait qu'à en être libéré. Ses doigts s'y posent, défont le premier bouton, puis le deuxième, révélant sa peau pâle. Ses poils se dressent alors qu'elle fixe sa jugulaire. Il incline la tête sur le côté, lui offrant l'espace, et déteste aussitôt la facilité du geste. Elle se penche, caresse des lèvres le point de pulsation de sa gorge. Son souffle chaud balaie sa peau comme une question. Pour toute réponse, ses yeux se ferment, et sa pomme d'Adam roule. Un baiser. Humide. Délectable. D'abord chaste, il devient moins paresseux, plus gourmand.
Il frissonne. De plaisir. De honte.
Une voix clandestine s'insinue. Il l'étouffe. Ses mains dessinent les contours de ses hanches, ces hanches qu'il n'a connues que dans ses songes. Il les mémorise, les apprend par cœur.
Elle recule.
Le mouvement est net, délibéré. Elle se mord la lèvre, comme elle le fait si souvent. Il aimerait tant le faire pour elle, la mordiller jusqu'à la faire rougir. Un sourcil arqué, elle défait le troisième bouton, puis le quatrième, et tous les autres, jusqu'à révéler un torse scarifié. Une fraction de seconde, elle détaille ses cicatrices, et revient à lui. Aucun recul, aucun commentaire. Pour la première fois exposé, il halète presque, le regard noir.
Quelque chose dans cette absence de réaction le déstabilise. L'anticipation se teinte d'un malaise tandis qu'elle recouvre ses mains avec les siennes, les guide de ses hanches vers sa taille, jusqu'à sa poitrine encore couverte.
— Touche-moi, ordonne-t-elle.
Ses doigts refusent. Une ride furtive froisse son front. Elle la voit.
— Tout va bien?
La question reste en suspens. Supporterait-elle qu'il la touche? Qu'il apprenne la courbe de ses seins, le grain de sa peau? Cette peau qu'on lui offre sans résistance? Sans elle?
Un Malefoy ne s'embarrasse pas de telles considérations.
Un hochement de tête. Son bras se replie autour de sa taille, la ramène à lui. Elle reprend ses soins, dépose un baiser juste sous son oreille, et aspire lentement; une marque, comme une revendication silencieuse dont l'échine se souvient. La sensation l'apaise, et l'agite. Il renonce à démêler les deux. Prisonnier de l'instant, il glisse une main dans ses cheveux, referme les doigts pour garder l'illusion intacte.
Reste là. Uniquement là.
Son parfum l'enivre. Il se laisse dévorer.
Dans le noir de ses paupières, il ne sait plus très bien à qui appartient la langue qui s'aventure le long de sa clavicule, ni la main qui force la barrière de sa ceinture. D'un geste vif, il l'arrête. Elle se fige, l'incompréhension déforme ses traits. Première fissure dans le personnage. Ils restent ainsi un instant, à se lire, se méprendre. Il se mord la langue et, d'une pression sur sa hanche, la somme de reprendre. Elle obéit, cherche une nouvelle direction. Dépose un autre baiser. Remonte calmement vers sa mâchoire. Frôle le coin de ses lèvres, s'y attarde une seconde de trop. Sa main effleure son torse, se meut sournoisement. Il s'écarte à peine quand ses doigts glissent plus bas, vers ce qu'il ne peut plus dissimuler.
Il la retient.
— Non.
— Quoi?
— Non, répète-t-il, catégorique.
Une barrière instinctive qu'il ne s'explique pas, refuse de comprendre. Alors il tranche. Une réalisation amère: c'est sa nuque, qu'il convoite. Longue et fine, quand elle relève sa masse de cheveux et les enroule négligemment autour de sa baguette, mèches épaisses et éparses encadrant follement son visage. Brute. Vraie. Granger.
Sa nuque.
Il s'y perd, la sillonne du bout du doigt.
— Là, murmure-t-il, absent.
Incertaine, elle dénoue sa cravate, la laisse tomber. Sans un mot, elle commence à déboutonner sa propre chemise. Pas de défi cette fois. De la patience. Le premier bouton. Lentement. Puis le deuxième. Il voudrait tout arracher lui-même, ou l'empêcher d'aller plus loin. Il ne sait plus très bien. Commence à comprendre. Le troisième. Le quatrième. Elle n'est pas pressée, c'est ce qui le perd, lui fait accepter l'évidence. Le cinquième. Son pouls s'accélère malgré l'amertume. D'un côté seulement, elle entrouvre un pan du tissu, révélant la naissance d'une courbe qui ne lui appartient pas. Il referme ses mains sur les siennes. Les arrête là, comme un point final.
Le charme est rompu. Inévitablement.
— Nous pouvons revoir les termes, si vous...
— Ça ne va pas marcher.
La sentence semble irrévocable.
— Mon rôle est de vous voir repartir satisfait, rétorque-t-elle. Nous pouvons arranger ça.
Il la regarde. Vraiment. Peut-être pour la première fois depuis qu'elle a franchi le seuil de cette pièce.
— Je suis satisfait. Je paierai mon dû.
Sans plus de cérémonie, il la saisit par les épaules, la remet sur pieds.
Il reboutonne sa chemise, aperçoit son reflet dans un miroir. Croit voir un garçon qui se donne une contenance. Une marque sombre sur la colonne de son cou. Il détourne les yeux, tend la main.
— Le médaillon.
La jeune femme s'exécute sans sourciller. Il hoche la tête une fois, et franchit la porte.
De l'autre côté du rideau, Winslow l'attend, son manteau sur le bras. Il le récupère et s'acquitte de sa dette.
— Au plaisir de vous revoir, monsieur Malefoy.
Une dernière inclination.
L'allée des Embrumes le recrache dans un silence brutal. Il inspire. L'air glacial envahit ses poumons. Les nettoie. Dans sa paume, le médaillon pend, lourd d'une soirée qu'il n'ose encore nommer. Sa poigne l'enserre plus fort.
Il ne voit pas l'ombre qui l'observe depuis le bout de la ruelle. Sait encore moins qu'il s'agit de Potter.
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• Ostium Lenora – "La porte de Lenore", en latin. Référence au poème Lenore d'Edgar Allan Poe: une femme morte, aimée, idéalisée, qui n'apparaît jamais directement dans l'œuvre. Elle est absence, souvenir, obsession. Son nom revient aussi comme une incantation dans Le Corbeau.
• Tacitas – Du latin tacitus, silencieux, tu. Charme qui protège un secret —ici un lieu associé à son activité—, en le rendant indicible. Celui qui sait ne peut en parler qu’avec l’autorisation du Gardien. Cette autorisation prend la forme d’une invitation qu’il peut accorder à qui il juge digne. Sans invitation, le miroir —qui a sa propre magie— n’apparaît pas, et sans bonnes intentions, il ne révèle pas le passage. C’est plus souple que le Fidelius qui réserve la divulgation du secret au seul Gardien. Ici, Nott a obtenu de Winslow une invitation pour Drago, ce qui lui a permis d’évoquer explicitement les Éphémères et a autorisé le miroir à se manifester devant lui. Le miroir n’est qu’un portail vers le lieu dont l’adresse exacte demeure inconnue.