Les Éphémères

Chapitre 2 : L'enquête

4779 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 09/03/2026 18:33

Les premiers givres de décembre parsèment les toits de Pré-au-Lard, le brouillard noyant doucement les vitrines embuées de la rue principale. Derrière le comptoir des Trois Balais, Madame Rosmerta essuie des verres avec la régularité d'un métronome. À une table, deux amis partagent une biéraubeurre. Déjà trop chaude, Hermione tient la sienne entre ses deux mains. Harry, lui, fait tourner sa chope entre ses paumes. Elle le connaît assez pour savoir que ce geste-là signifie qu'il choisit ses mots.

— J'ai vu Malefoy.

Elle attend.

— Dans l'allée des Embrumes. Hier soir.

— Tu étais dans l'allée des Embrumes hier soir.

— Oui.

— Pourquoi?

— Une mission.

— Quelle mission?

Il pince les lèvres. C'est l'expression qu'il a quand le devoir moral l'empêche de parler.

— Shacklebolt a mis en place une surveillance des anciens Mangemorts réhabilités. Malefoy est sur la liste. Je suis sur le dossier, entre autres choses.

— Entre autres choses.

Elle ne cache pas son scepticisme.

— Harry.

— Je ne peux rien dire de plus.

Elle porte la chope à sa bouche, puis la repose. Une gorgée tiède lui reste dans la gorge. Depuis son adhésion au bureau des Aurors, il semblerait qu'elle ne soit plus dans la confidence.

— Très bien. Tu as vu Malefoy dans l'allée des Embrumes. Et alors?

— Ce que je peux te dire, c'est qu'il n'avait rien à faire là. Et il avait un médaillon à la main. Exactement comme le tien, j'en suis presque sûr.

Elle relève la nuance.

— Presque.

— De là où j'étais, ça y ressemblait, dit-il, les yeux glissant vers sa gorge. Pourquoi tu ne le portes pas?

Elle laisse échapper un soupir. Un aveu.

— Ça n'a rien à voir.

Il attend. Elle se mord la joue, fixe un point derrière lui.

— Je l'ai égaré il y a quelques jours, admet-elle. Mais je suis quasiment sûre de l'avoir oublié en sortant de la douche.

— Quasiment, lance-t-il en inclinant la tête.

L'écho de sa propre pique ne lui échappe pas. Elle claque sa langue.

— Façon de parler. Je le pose toujours avec mes affaires, sur le banc, dans un box des douches communes et...

— Attends. Stop. Les douches des filles? Tu fais le chemin jusqu'à la tour Gryffondor? Pourquoi pas la salle de bain des préfets? C'est pas au même étage que ta chambre?

— Si, concède-t-elle, légèrement irritée par cette digression. Mais à cette heure elle est prise d'assaut, et je ne vais pas piétiner mes collègues pour une douche sous prétexte que je suis préfète-en-chef. Gryffondor, c'est chez moi. J'y ai mes habitudes. Bref. Je me suis réveillée un peu en retard. J'avais une réunion avec les préfets, j'étais pressée. J'ai pris ma douche, et en revenant dans ma chambre je ne l'avais plus. Quand j'y suis retournée dans l'après-midi, il n'y était pas. Je pensais aller aux objets trouvés dans la semaine, mais j'étais débordée.

— Tu n'es pas encore allée voir? Ce n'est pas la chaîne que tes parents t'ont offerte?

À voir son expression, elle sait que Harry peine à la lire. Intérieurement, elle le comprend. Hermione Granger, telle qu'on la connaît, ne se laisse jamais submerger, ne se réveille pas en retard, égare encore moins ses affaires. Quelque chose dans cette observation la pique.

— Je t'ai dit que j'étais débordée. Et je sais qu'il n'est pas perdu. J'y tiens mais pour les autres c'est juste une babiole sans valeur. Et puis, Harry, c'était chez les Gry-ffon-dor. Je ne vois pas qui en voudrait, ni ce que Malefoy vient faire là-dedans. Un élève l'a sûrement rapporté à Rusard, ou je l'ai posé quelque part sans faire attention, achève-t-elle en agitant une main dans les airs.

Elle ne pense pas au médaillon. Ne pense pas à ses parents non plus. Pas vraiment.

Harry ne répond pas tout de suite.

— Admets que c'est quand même bizarre. Il sortait de la ruelle. Il avait l'air... je ne sais pas. Pas dans son état normal. Juste... Sois prudente.

Il s'interrompt un instant.

— S'il te plaît.

Un silence. Dehors, le vent fait claquer une enseigne.

— Tu étais à quelle distance?

— Une dizaine de mètres, peut-être, dit-il, haussant les épaules.

— Dans une ruelle sombre.

Il baisse les yeux. Les siens l'accusent.

— Je ne dis pas que tu mens, reprend-elle. Je dis que tu as vu Malefoy sortir d'une ruelle avec un bijou ordinaire à la main, et que tu en as tiré des conclusions. Ce n'est pas la première fois que tu fais ça avec lui.

— Si tu parles de la sixième année, j'avais raison.

— D'accord. Tu avais raison. Et ça a mal fini. Tu étais obsédé par lui, tu te souviens? Tu as failli le tuer.

— Hermione...

— Je ne veux pas t'accabler, Harry. Je te rappelle juste que le fait d'avoir raison sur le fond n'a pas empêché les choses de très mal tourner. Alors quand tu me demandes d'être prudente, sur la base d'une enquête dont tu ne peux rien me dire, et d'une chaîne que tu as aperçue de loin dans une ruelle la nuit...

Elle laisse la phrase en suspens. Il se mord la langue.

— Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi tu le défendais. Malefoy a toujours été infect avec toi. Est-ce qu'il a au moins montré des remords depuis la rentrée? Il t'a adressé la parole?

— Je ne le défends pas. J'essaie d'être juste. Tu as témoigné comme moi au Magenmagot. Ce n'était pas lui rendre service, c'était dire la vérité.

— On était tous d'accord pour dire qu'il ne méritait pas Azkaban. Ça ne fait pas de lui quelqu'un de bien. Au contraire, il pourrait facilement vriller après tout ce qui s'est passé. Tu vois ce que je veux dire?

— J'entends. Mais je ne vois pas pourquoi il irait se compromettre sous le nez du Ministère. Il sait qu'il est surveillé. Et si tu le voyais à Poudlard, Harry, ce n'est plus le même. Je ne suis plus sûre de le cerner.

— Justement. J'ai toujours admiré ton empathie, mais si Malefoy se replie sur lui-même, ça peut aussi cacher quelque chose. Comme en sixième année, sauf qu'aujourd'hui son nom ne vaut plus rien. Qui sait comment il gère ça?

— Peut-être. Reste que Voldemort n'est plus là pour le contrôler. Alors on le soupçonne de quoi exactement? De trafic de bijoux d'élèves? De traîner la nuit? De toute façon, il serait vraiment stupide de tenter quoi que ce soit.

— Stupide, oui, pouffe-t-il. On parle d'un mec qui se cachait dans les arbres pour m'intimider.

Elle boit une gorgée de biéraubeurre pour ne pas sourire.

La demi-heure qui suit, ils parlent d'autre chose. Ron, qui s'est distingué la semaine dernière lors d'un exercice de formation au bureau des Aurors. Ginny, en tournée avec les Harpies jusqu'en janvier. Les nouvelles du monde, qui se stabilisent par endroits et continuent de brûler par d'autres. La vie qui reprend son cours. Le devoir qui l'appelle.

— Garde un œil sur Malefoy, dit-il avant de se lever. Et dis-moi si tu retrouves ton médaillon. Si jamais quelque chose te semble bizarre, n'importe quoi...

— Je t'écrirai.

Il hoche la tête. S'en va.

Elle finit son verre seule, regarde par la fenêtre, rejoue la conversation dans sa tête.

Ce n'est qu'une chaîne.

Elle laisse la pensée s'évaporer et rentre à Poudlard.

___


Les jours suivants, elle ne pense pas à Malefoy. Pas plus qu'à son médaillon, ou à ses parents.

Elle pense à l'essai de Transfiguration qui lui résiste depuis une semaine, à la réunion du club de soutien aux créatures magiques qu'elle a promis à Hagrid de rejoindre, aux première-années qui comptent sur elle pour réviser l'examen de Botanique, aux rondes de préfets qu'elle doit planifier avec son homologue, Terry Boot. Elle pense à Ron, dont les hiboux se perdent parfois entre Londres et l'Écosse. À Harry, qui s'affaire pour aller de l'avant. Qui essaie.

Elle ne pense pas à Malefoy.

Puis elle le voit.

C'est un mardi matin, dans le couloir du quatrième étage, entre deux cours. La foule des élèves se déplace par grappes et il marche à contre-courant, le regard perdu devant lui. Ses cheveux, d'ordinaire impeccables, ont quelque chose de moins travaillé cette année. Aucune raie sur le côté, aucune mèche tirée en arrière. Quelques-unes, rebelles, tombent négligemment sur son front. Sa robe de sorcier est propre, repassée, même coupée sur mesure, mais sans la raideur cérémonieuse d'autrefois. Sa nonchalance calculée évoque une ancienne aristocratie. Il a gardé le port d'un héritier, pourtant le reste raconte autre chose. Ses cernes, son air las, le pas machinal... Moins Malefoy-fils-de-Lucius, juste un garçon dans un couloir.

Deux Gryffondors de cinquième année le croisent, chuchotent délibérément trop fort. Sans entendre les mots, elle capte le ton. Perçoit le moment où l'invective l'atteint. Un imperceptible raffermissement de la mâchoire, et il continue de marcher. Passe devant elle sans la voir.

Elle le regarde disparaître dans la fourmilière. Un malaise persiste, comme la sensation de s'être glissée dans le souvenir d'un autre.

Elle range l'observation, passe à autre chose.

___


Les jours défilent, et elle commence à le remarquer. Pas délibérément; c'est ce qu'elle se dit au début. Observer, noter, cataloguer. C'est une habitude, pas une intention. Harry lui a demandé de garder un œil sur lui, et c'est ce qu'elle fait.

Il mange seul, tout au bout de la table des Serpentards. Parfois, Nott s'assoit face à lui et partage un silence confortable qui dure jusqu'à la fin du repas. Pas d'espace hostile autour, pas de mise à l'écart explicite. Juste une solitude installée, acceptée, même revendiquée. Une quiétude que personne ne cherche à troubler.

En cours, il participe peu. Quand il le fait, c'est avec la précision désincarnée de quelqu'un qui ne se satisfait plus de connaître les réponses. Les professeurs le laissent tranquille. La plupart des élèves aussi.

Et d'autres, pas.

Un après-midi, dans les rayons de la bibliothèque, elle le surprend encerclé par deux Gryffondors de sixième année et un Poufsouffle qu'elle ne reconnaît pas. Les détails lui parviennent par fragments: une main ferme froissant son col, un commentaire sur son père, sur ce que les gens comme lui méritent. Dos au mur, il reste mutique, ne baisse pas les yeux. Les ricanements redoublent, puis tout le monde se disperse dans l'indifférence générale.

Elle reste où elle est, son livre serré contre sa poitrine.

Elle n'est pas intervenue. Ne sait pas ce qu'elle aurait dit.

Ce qui la trouble, ce n'est pas l'hostilité des autres. Sans l'approuver, elle la comprend. La guerre a laissé des cicatrices, des noms qu'on ne prononce plus, une amertume qui ne s'atténuera pas. Le fait que Malefoy n'en soit pas directement responsable ne suffit pas à effacer l'association, et la logique n'a jamais gouverné le ressentiment. Elle le sait, a même témoigné pour le dire, et elle le maintient.

Ce qui la trouble, c'est lui.

Pas le Malefoy qui occupait l'espace comme une caricature de son père. Toujours en représentation, toujours en attaque. Brillant d'une certaine façon, horrible d'une autre. Celui-là, elle savait comment le lire. Elle l'avait déchiffré dès la première année, comme on résout une énigme pour débutant: défense, projection, performance.

Celui-ci est plus difficile.

Il ne l'évite pas. Ne lui cherche pas de noise non plus. Quand leurs chemins se croisent, au détour d'un couloir ou dans une salle de classe, il y a entre eux une forme de platitude, froide et inédite. Elle s'était habituée à la tension. L'absence est moins confortable à classifier.

Un jour, en Potions, leurs regards se croisent par-dessus la paillasse. Une fraction de seconde. Elle n'y voit aucun affront, aucun remords non plus. Il détourne les yeux en premier. Ça ne lui ressemble pas. Harry a raison sur un point: elle ignore à quoi Drago Malefoy ressemble quand il ne porte plus le prestige de son nom. Alors elle catalogue le geste comme une forme d'admission, peut-être, de la part d'un garçon qui n'a plus grand-chose à défendre.

Elle pense, parfois, à ce que son meilleur ami lui a dit.

Au médaillon.

Il n'y a aucune raison que ce soit le sien. Aucune explication plausible qui tienne la route.

___


C'est une semaine après les Trois Balais qu'elle va enfin aux objets trouvés.

Elle aurait pu y aller plus tôt. Elle ne l'a pas fait, n'en détricote pas les raisons. Une pièce de stockage ordinaire, de taille modeste et mal éclairée, mitoyenne au bureau de Rusard.

Le bijou n'y est pas.

Elle réfléchit. Les douches des filles, la tour Gryffondor... Un accès restreint. Un élève qui l'aurait trouvé dans les parties communes l'aurait plutôt rapporté à un préfet. Un préfet le lui aurait transmis. À elle, ou à Terry.

Personne n'est jamais venu.

Elle reste un moment devant l'étagère poussiéreuse, à inventorier des explications raisonnables: quelqu'un l'a ramassé sans trouver le temps de le déposer, elle l'a machinalement rangé dans un tiroir, elle se trompe de jour... Toutes plausibles. Elle les essaie une à une, les trouve satisfaisantes, et repart.

Quelques pas, et elle s'arrête au milieu du couloir.

C'est un médaillon que ses parents lui ont offert quand elle avait sept ans. Une chaîne fine en argent sans fioriture, et un petit disque gravé d'un H. Rien de plus. Elle le porte depuis si longtemps qu'elle ne le remarque plus vraiment. C'est sans doute pour ça qu'elle ne l'a pas cherché plus tôt. Parce que le chercher vraiment, c'est admettre qu'il n'est plus là. Penser à qui le lui a donné. Donc à l'Australie, et aux deux personnes qui vivent une vie dont elle les a dépossédées.

Elle porte une main à son cou. Effleure l'absence. La rabat aussitôt.

Elle n'a pas le temps pour ça maintenant. N'a jamais le temps pour ça.

Elle reprend sa marche.

___


Le soir même, dans son lit, elle refait mentalement la scène. C'est plus fort qu'elle. Son réveil tardif, son épuisement, la réunion des préfets qui l'attendait. Le peignoir enfilé à la hâte, les affaires propres sous le bras, la course vers la tour Gryffondor. Une première-année qui s'apprêtait à occuper le box du fond —son premier choix—, alors elle s'est rabattue sur celui d'à côté. Elle se souvient de son peignoir sur le crochet, du médaillon posé quelque part sur le banc. La sensation de l'eau brûlante sur sa peau. Puis la précipitation au moment de se rhabiller. Elle ne se rappelle pas l'avoir remis. Pense qu'elle a pu le faire valdinguer en récupérant ses affaires. Elle y a vaguement pensé une fois de retour dans sa chambre, puis plus sérieusement pendant sa réunion. Est retournée sur ses pas dans l'après-midi. Rien.

Quelqu'un l'a pris. Il y a une dizaine de jours. Et cette personne ne l'a pas rapporté. Ni à Rusard, ni aux préfets, ni à personne. C'est un fait qu'elle ne peut plus ignorer.

Naturellement, elle écarte l'hypothèse d'un vol fortuit: ce bijou n'a aucune valeur marchande. Il reste la piste du vol intentionnel. Quelqu'un qui savait qu'il était là. Qui a voulu le prendre précisément parce qu'il lui appartient.

Elle repense à Malefoy. Le lien manque de cohérence. Lui échappe encore.

Peut-être qu'elle ne l'a jamais oublié dans les douches. Peut-être qu'elle est juste paranoïaque, que Harry l'a insidieusement poussée à tout remettre en question. Peut-être que sans cette conversation aux Trois Balais, elle attendrait tranquillement de le retrouver par hasard. Peut-être.

Elle ne trouve pas le sommeil.

Cette première-année était là à son arrivée. En partant, les douches étaient vides. La petite a peut-être vu ou entendu quelque chose. Cette piste est mince, mais c'est tout ce qu'elle a.

___


Le lendemain, elle la trouve dans la salle commune après le déjeuner. Léonora Ashby, onze ans, cheveux bruns tirés en deux nattes inégales, le genre de gamine qui range ses encres par couleur et lève la main avant même que le professeur ait fini sa question. Hermione se souvient l'avoir repérée le soir du banquet, en guidant les nouveaux Gryffondors vers leurs dortoirs. Pas parce qu'elle posait des problèmes, mais parce qu'elle prenait des notes.

Sans grande surprise, elle est à une table, griffonne quelque chose dans un livret usé. Quand Hermione s'approche, son regard change brièvement. Et quand elle lui pose la question sur le médaillon, Léonora nie avoir vu quoi que ce soit, trop assurée pour ses oreilles qui virent au rose. Elle referme son livret avec un soin excessif, les yeux fixés sur la couverture.

Hermione en prend note. Ne l'accuse de rien. Peut-être que la petite est simplement intimidée. Ou peut-être qu'il y a autre chose.

Mais le soir, dans sa chambre, quelque chose l'agace. Pas le mensonge; elle l'a vu, sait qu'il y en avait un. C'est la nature du mensonge. Une gamine de onze ans ne tient pas comme ça sous le regard d'une préfète-en-chef sans avoir été préparée à le faire, ou sans avoir très peur de ce qui lui arriverait si elle parlait.

Elle attend. L'observe au fil des jours.

Explore d'autres pistes. Terry lui confirme qu'aucun bijou n'a été rapporté aux préfets. Elle interroge quelques Gryffondors. Là encore, rien.

Puis, dans un couloir du deuxième étage, entre deux cours, elle la surprend en train de parler à quelqu'un. Un garçon plus âgé, de dos. Hermione reconnaît sa silhouette élancée, la robe de Serpentard, puis les boucles brunes.

Théodore Nott.

La scène est incongrue. Elle se rapproche.

Léonora, épaules rentrées, mains agitées, lui parle à voix basse. Nott l'écoute, calme, les bras croisés contre le mur. L'instant d'après, il lève les yeux et leurs regards se croisent. Il ne se dérobe pas. Hermione non plus. Puis il dit quelque chose à la petite, quelques mots brefs, et s'éloigne sans se hâter.

Léonora se retrouve seule. Quand elle voit Hermione s'avancer, la couleur lui monte aux joues avant même que celle-ci ait ouvert la bouche.

— Tu peux m'expliquer pourquoi tu parlais à Théodore Nott?

— On parlait juste de... de Potions. Il m'aide parfois.

Léonora soutient son regard deux secondes, puis le laisse tomber sur ses chaussures. Ses oreilles virent immédiatement au rouge.

Hermione plisse doucement les yeux.

— Théodore Nott aide les première-années en Potions.

Ce n'est pas une question. La petite se ratatine légèrement.

— Il est très doué, dit-elle dans un souffle.

— Je n'en doute pas. Et vous parliez de Potions en passant, dans un couloir.

Silence.

— Léonora. Je vais te reposer la question. Est-ce que tu sais quelque chose à propos de mon médaillon? Est-ce que ça a quelque chose à voir avec Nott?

La petite relève des yeux trop brillants, lèvres scellées.

— Je ne suis pas là pour te punir. Mais je vais avoir besoin que tu me dises la vérité.

— Je ne peux pas. Il m'a dit que si je parlais à quelqu'un, il... Il sait des choses. Sur moi.

Hermione la regarde. Elle tremble, mais ne pleure pas.

— Ce qu'il sait sur toi, il ne pourra plus s'en servir après aujourd'hui. Mais pour ça, il faut que tu me parles.

Léonora fixe ses pieds. Hoche la tête, frénétiquement, comme si l'assentiment pouvait remplacer les mots. Se mord la lèvre. Sa voix, quand elle sort enfin, est à peine audible. Se brise un peu.

— Je n'avais pas le choix.

Hermione sent quelque chose comprimer sa poitrine.

— Pas le choix de quoi?

— Il m'a dit qu'il me couvrirait...

Elle attend, mais rien ne vient.

— Te couvrir pour quoi, Léonora?

La petite renifle, se redresse légèrement comme si ça pouvait l'aider. Une larme coule sur sa joue.

— J'ai triché. Pendant l'examen de Potions. Il l'a su, je ne sais pas comment, c'était comme s'il était dans ma tête. Il a dit qu'il répéterait tout à McGonagall si je ne lui rendais pas ce service. Mes parents sont très, très sévères et s'ils l'apprenaient ils...

— Quel service?

La jeune fille déglutit. Un silence; celui-là plus lourd, plus délibéré. Hermione le laisse durer.

— Quel service, Léonora?

La petite prend une courte inspiration, et quand elle parle, les mots sortent d'une traite, comme si les retenir une seconde de plus était physiquement impossible.

— Il m'a dit de me débrouiller pour prendre la chaîne que tu portes tout le temps et des cheveux sur ta brosse. Que ça serait plus facile au moment de la douche parce que j'y vais souvent à la même heure que toi. Il le savait, ça aussi.

Des cheveux.

Hermione ne dit rien pendant un long moment, ravale sa nausée. Elle observe la petite qui tremble devant elle, s'attend à être punie, et ne comprend pas pourquoi l'adulte en face d'elle vient de se pétrifier.

— Je suis désolée. Je savais que c'était mal, mais j'avais peur et je ne savais pas quoi faire, et il m'avait dit que si je parlais à quelqu'un il...

— Léonora.

La fillette s'arrête net, la regarde non pas avec l'air de quelqu'un qui s'excuse, mais celui de quelqu'un qui vérifie s'il va survivre à la prochaine minute.

Hermione prend une inspiration. Calibrée. Toujours en contrôle.

— Tu as bien fait de me le dire. Je m'occuperai de Nott. Il ne te menacera plus.

La logique voudrait qu'elle retire au moins 50 points à Gryffondor pour triche à un examen. Elle opte plutôt pour un laïus moralisateur. Les mots sortent dans le bon ordre. Elle les connaît par cœur, les a servis un millier de fois. Puis elle la regarde se lever, réunir ses affaires, et s'éloigner, les épaules un peu moins rentrées qu'à l'arrivée, le livret serré contre sa poitrine comme un bouclier de fortune.

Ce n'est pas elle le problème.

Hermione reste où elle est un moment. Laisse les informations s'ordonner.

D'abord son médaillon, maintenant ses cheveux.

Le lien avec une potion très spécifique ne prend pas une seconde à se former. C'est un réflexe, une connexion aussi mécanique qu'involontaire, et aussitôt faite elle voudrait la défaire.

Mais pourquoi. La question arrive presque malgré elle. Dans quel but. Et pour qui.

Les réponses possibles s'alignent. Elle ne se précipite pas vers l'évidence, celle qui a l'effet d'une main froide posée sur sa nuque. Elle les regarde, les retourne. En cherche une qui soit acceptable.

Il n'y en a pas.

Elle repense à Harry. À Malefoy. Au regard de Nott dans le couloir. Calme, presque amusé. Pas celui de quelqu'un qui se sent menacé.

La colère monte, lente et précise. Celle-là, elle ne l'étouffe pas.

Nott.

___


Elle le trouve à la bibliothèque en fin d'après-midi, seul à une table du fond, un livre ouvert devant lui. Il lève les yeux à son approche. Ne semble pas surpris.

— Dehors, dit-elle.

Il referme son livre sans se presser, se lève. La suit dans le couloir comme si c'était son idée, jusqu'à une alcôve un peu en retrait.

— Léonora Ashby. Mon médaillon. Mes cheveux. Tu veux qu'on parle de tout ça ici ou tu préfères qu'on aille voir McGonagall directement?

— Voilà qui est direct, dit-il, les mains dans les poches.

— Je n'ai pas de temps à perdre.

— C'est dommage. J'aurais bien aimé avoir les détails de ton enquête.

Il y a dans sa voix quelque chose qui ressemble à de la curiosité. C'est plus déstabilisant que de la provocation.

— C'est du vol. Et de la contrainte sur une enfant de onze ans.

Il croise les bras.

— C'est une façon de voir les choses.

— C'est la façon exacte de voir les choses.

Il incline légèrement la tête, comme s'il lui accordait le point.

— Je croyais que tu n'avais pas de temps à perdre. Qu'est-ce que tu veux savoir?

— Explique-moi pourquoi. Pourquoi tout ça.

— Tu es brillante. Tu peux trouver toute seule.

— Pour faire du Polynectar. J'ai bien compris.

Quelque chose dans son expression lui indique qu'elle a visé juste.

— Si tu voulais changer de tête, il y avait des options moins invasives.

— Tu as du mordant, Granger. Vraiment. Mais je ne vois pas de quoi tu parles.

Elle dégaine sa baguette, la pointe vers lui.

— Je ne suis pas d'humeur.

Il baisse ses yeux sur l'arme fièrement dressée. Pas comme quelqu'un qui a peur. Comme quelqu'un qui évalue.

— Pourquoi? répète-t-elle.

— Je te dis que je ne...

— Arrête. J'ai pratiqué d'autres menteurs avant toi et ils étaient meilleurs. Essaie encore.

Il l'examine avec une attention nouvelle, un rictus déformant ses lèvres.

— Même si je confirmais quoi que ce soit, ce que je ne fais pas, tu ne t'adresserais toujours pas à la bonne personne.

Son regard glisse brièvement sur le côté. Vers quelque chose, ou quelqu'un derrière elle. Puis revient, le sourcil arqué.

— Mais je ne t'apprends rien.

Elle se retourne, aperçoit le flash d'une tête blonde franchir le seuil de la bibliothèque.

Malefoy.

Il ne les a pas vus.

Le temps de faire volte-face, Nott n'est déjà plus là. Il s'éloigne dans le couloir, les mains toujours dans les poches, au même rythme qu'il y est entré.

C'est alors que quelque chose cogne dans sa poitrine. Qu'un sifflement traverse ses tempes, éclipse le mouvement autour.

Elle range sa baguette. Pose une main sur le mur. Sent le froid des pierres anesthésier sa peau.

Respire.

Le médaillon. Ses cheveux. Le Polynectar. Harry dans l'allée des Embrumes. Malefoy dans le noir, un bijou à la main.

Elle avait dit qu'il n'y avait aucune explication plausible.

Elle avait tort. S'en doutait. Refusait simplement de le voir.

Elle inspire lentement. Expire. Ses mains tremblent un peu.

La même question s'impose: pourquoi.

Sa gorge se noue. Tout ce qui lui vient lui paraît improbable, ou lui soulève le cœur.

Elle repense à Harry, aux Trois Balais, à son expression.

Si jamais quelque chose te semble bizarre.

Elle n'a pas envie de lui écrire. Pas encore. Pas tant qu'elle n'a pas une longueur d'avance.

Pas tant qu'elle ne l'a pas regardé en face.

Ses pieds la mènent vers la bibliothèque.

___


Il est là, attablé près de la fenêtre, tête baissée sur ses notes, plume en main. La lumière de fin d'après-midi plonge ses cheveux dans un halo doré. Il ne l'entend pas s'approcher.

Elle s'arrête devant lui. Attend qu'il lève les yeux.

Quand il le fait, un éclair de surprise le traverse, puis le masque se remet en place.

— Granger.

— Malefoy.

Madame Pince lève le nez, leur fait les gros yeux. Elle abrège.

— Bureau de McGonagall. Maintenant.

Il la regarde, cherche quelque chose dans son expression.

— Pourquoi?

— Formalité administrative.

Un mensonge. Elle se fait violence pour le rendre crédible. Espère que sa voix n'a pas tremblé, que ses cheveux ne se sont pas électrisés sous l'effet de sa magie.

Malefoy ne bronche pas. Se contente de déglutir. Puis referme lentement son livre. Pose sa plume. Et se lève.

En tournant les talons, elle se doute que ce qu'elle s'apprête à découvrir sera dérangeant.

Elle aurait préféré qu'il proteste.

Laisser un commentaire ?