Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ

Chapitre 5 : Le Poète, la Mort et la Plagiaire - Critique de l'Absence du Chapitre Trois

999 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour il y a 4 jours

Copyright H-F Thiéfaine.


Petit matin, 4h10. Crowley sortit du Cabaret Sainte Lilith, où il venait d’écluser pour la forme un Dom Pé à 666 euros la bouteille. C'était sa dernière station avant de regagner sa Bentley et de prendre un repos bien mérité. Le démon tituba légèrement sur le trottoir, ajustant ses lunettes noires et levant les yeux vers un morceau de ciel grisâtre où les étoiles n’avaient déjà plus de discours. Belzébuth et Gabriel s’étaient fait la malle pour Proxima du Centaure. Ces salauds cosmiques devaient bien se marrer : sûrement occupés à s’enivrer à Bételgeuse entre des putains de nébuleuses, pendant que lui renâclait à l’aube de Soho. Le quartier exhalait un parfum de fin de roman : mixture indigeste de Pulque, Mezcal, Tequila et de Cervezas éventées. Une atmosphère suffoquée comme seuls les damnés peuvent l’apprécier, pleine de rêves avortés et mélancolie poisseuse.


Cognac, vodka, whisky, calva. Il avait joué le petit roi du mini-bar, et voilà où ça l’avait mené : perdu à l’aube à bourlinguer sans but dans une ville – dans un pays, sur une planète, dans un système solaire, même – qui n’avait plus rien à lui offrir. Le printemps refleurissant faisait transpirer le macadam ; les relents d’amour périmé flottant dans l'air mêlaient odeurs alcalines à la flagrance d’une kyrielle d’effluves humaines douteuses. Un monceau d’autant d'immondices à évacuer.


Le déchu se félicita que, même dans sa corporation humaine, il n’eût jamais éprouvé le besoin de succomber au sommeil. Encore moins de devoir calter – d’une manière ou d’une autre – le fruit de ses nombreux excès. Contrairement aux autres soulards traînards, il n’avait pas à exposer sa petite part de néant cafardeux aux yeux du commun des mortels : on ne le prendrait pas affalé comme un ivrogne sur un banc ou étalé dans son propre vomi. Crowley n’était pas l’un de ces pauvres hères titubant sous le poids de leur propre désolation. Non. Lui, il allait parfaitement bien. La bonne blague !


Se disant ça, l’ange renégat contempla un instant l'éclat morne et glacial d'un fadasse soleil d'avril, observant distraitement les quelques dingues et les paumés traînant leurs carcasses de macchabées dans la ville encore assoupie et déserte. Pendant un petit moment encore, Londres leur appartenait. Les oiseaux de nuit seraient vite remplacés par la brave foule des travailleurs : des traders en costumes d’euro-pingouins et des gens tristement quotidiens enferrés dans une normalité baveuse.


Il se planta devant une vitrine crasseuse où quelques mannequins sans tête affichaient une vêture depuis longtemps passée de mode. Son reflet le renvoya à l’évidence qu’il s’échinait à nier depuis des jours : il était seul. Et furieux. Oui, furieux, voilà tout. Pas triste, pas blessé, pas en train de s’effondrer de l’intérieur comme une foutue ruine romaine sous le poids des ans. Juste… en colère. Absolument en colère. D’une fureur froide, lui brûlant les entrailles.


Un mouvement attira son regard. Une encablure plus loin, un homme ivre faisait mine de donner un coup de pied à un chien errant cadavérique. Crowley siffla entre ses dents face à ce geste inconsidéré. Il dépassa le poivrot ayant voulu taper le corniaud.


C'est pas parce qu'on aime pas les chiens qu'on doit aimer les gens.


Après, un claquement de langue agacé et un sourire mauvais, il utilisa un ersatz de miracle pour faire trébucher l’importun. Celui-ci s’écrasa face contre le sol. Destin mérité.


Crowley ricana pour la forme mais le cœur n’y était pas. Il se sentait comme un cobaye ayant sniffé toute sa paille. Vidé de toute substance autre que la colère lancinante qui s’accrochait à lui depuis qu’Aziraphale avait mis les voiles. L’idiot avait été emberlificoté par Métatron et emporté par l’Ascenseur de 22h43, en provenance de Babylone.


Son portable vibra soudain dans sa poche. Un message inconnu. Il haussa un sourcil, récupéra l’appareil, l’ouvrit d’un geste machinal.


IL EST TEMPS.


Un frisson le traversa. Pas à cause du vent, mais parce qu’il sentit brutalement qu’on l’observait. Il tourna lentement la tête et la vit.


EST-CE TA PREMIÈRE FIN DE MILLÉNAIRE ?


Crowley soupira et secoua la tête, avant d’adresser un sourire sardonique à son interlocuteur.


Alors, comme ça, c’est l’heure de sonner la fête ? Mais qui t’a envoyé me prévenir ?


La Mort inclina courtoisement la tête mais éluda sa question, poursuivant sa propre partition.


LE SECOND AVÈNEMENT ARRIVE. IL RESTE PRÉCISÉMENT QUATRE-VINGT-DIX MINUTES AVANT QUE CET UNIVERS EN SOIT RENDU À SON TERME.


Que diable ? Quatre-vingt-dix minutes ? De qui se moque-t-on ? Quelle sordide farce ! Comme si quiconque pouvait régler un imbroglio pareil en moins de… Allez, 542 lunes, 427 jours ou – vraiment à la rigueur – en 300 minutes. Quatre-vingt-dix… Là, il y avait un abus manifeste.


Un rire sans joie échappa au démon et il secoua la tête.


Tu te fous de moi ! Ils n’ont quand même pas osé ?


La Mort ne répondit rien. Elle n’avait jamais besoin d’argumenter. Après un long silence, elle lui glissa d’un ton sentencieux :


TU DEVRAIS ALLER REJOINDRE CELUI QUE TU AIMES.


Crowley serra les dents.


L’amour est une foutue névrose !


La Mort secoua la tête ; puis, aussi subitement qu’elle était apparue, disparut dans le néant.


Crowley la maudit et s’engouffra dans sa Bentley, claquant la porte avec humeur. Quand il chercha à démarrer, le véhicule resta figé sur le bas-côté. Le Saint-Esprit avait sans doute coincé son aile dans la roue arrière.


Quatre-vingt-dix minutes.


Ngk !


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