Recueil d’histoires entre les vivants et les fantômes
Mai La Mort et le Deuil
UA Historique pour la série, Yougoslavie 1999
Mélinda Gordon devient Mila Golubović-Krstić
Jim Clancy devient Jovan Krstić
Aiden Clancy devient Aleksandar Krstić
Je n’ai plus le temps(1)
Mai 1999, Belgrade, Yougoslavie.
Une sirène retentit au loin, comme un cri aigu déchirant le ciel sombre. Mila se réveilla en sursaut. Tremblante, elle tâta la place à ses côtés. Froide. Déserte. Son cœur se serra. Soudain, les hurlements du petit Aleksandar résonnèrent dans toute la maison, plus nets et tranchants que ceux des sirènes. Elle accourut prendre le bébé entre ses bras. Ses mains moites l’étreignirent dans un geste désespéré de protection. Des larmes roulèrent sur ses joues, brouillant sa vue. Elle déposa son fils dans le berceau et s’arrêta dans le cadre de la porte de la cuisine. Immobile, son regard se fixa sur la chaise en face de la sienne. Vide. Elle se retourna pour traverser le couloir plongé dans la noirceur. Soudain, un léger courant d’air lui chatouilla le bras. Mila se retourna, certaine de ne pas être seule. Elle demeura figée sur place. L’air se glaça autour d’elle. Les sirènes au loin se turent. L’ampoule du vestibule vacilla. Elle vit un homme familier en uniforme lui sourire tristement. Ses vêtements étaient recouverts de poussière. La gorge de la jeune femme se noua, mais elle parvint à articuler :
— Jovan ?
Il approuva d’un signe de tête.
— Deux jours, Mila, chuchota-t-il dans un souffle.
Deux jours plus tôt, elle se réveilla sans son mari à ses côtés. Se levant dans l’espoir de le voir dans la cuisine, l’attendant avec un café et un croissant, elle s’immobilisa lorsqu’un puissant coup à la porte résonna dans la maison. Elle n’atteignit pas la cuisine et bifurqua vers le vestibule plus sombre que d’habitude.
Mila cligna des yeux et bredouilla :
— Jovan ?
— Mila…
Il s’approcha d’elle, lui caressant la joue. Un vent froid lui hérissa les cheveux. Elle recula, les jambes tremblantes. Un cri puissant perça l’air.
— Aleksandar…
Il la contourna lentement et s’approcha du berceau. Mila le suivit. Jovan se pencha au-dessus du berceau et avança sa main pour faire bouger le lit. Rien. Sa main passa à travers les barreaux. Leur fils se tut et tourna la tête vers son père. Le bébé lui sourit. La jeune médium demeurait sur le seuil de la chambre. Sa main accrochait au cadre, ses jambes refusaient d’avancer.
Deux jours plus tôt, elle ouvrit la porte sur un homme de grande taille à mine sévère et portant un uniforme. Il l’informa :
— Je suis un envoyé de l'Hôpital Dragiša Mišović(2).
Ses yeux s’écarquillèrent.
— Je suis porteur d’une triste nouvelle…
Une pause. Un temps où tout bruit cessa, comme si la ville retenait son souffle. Le battement désordonné de son cœur résonna plus fortement dans ses oreilles.
— Votre mari, Jovan Krstić, est décédé.
Son cœur rata un battement. Impossible !
— Quoi ! ? croassa-t-elle.
— En sauvant des enfants de la section de la maternité.
— Impossible !
— Nos condoléances.
Ses oreilles lui bourdonnaient. Impossible !
Aleksandar leva sa main vers celle, fantomatique, de son père, comme s’il pouvait l’attraper. Un vide. Ce geste enfantin lui arracha un triste sourire.
Deux jours plus tôt, elle referma lentement la porte. Le silence de la maison devint lourd. Elle se laissa glisser contre la porte et les dalles lui parurent plus froides qu’auparavant. Son dos se voûta lorsqu’elle se releva après ce qui semblait être une éternité. Son regard se ternit et le café perdit sa saveur. Son espoir d’un avenir meilleur s’estompa, comme balayé par une violente rafale.
Mila s’approcha du berceau et prit le bébé dans ses bras.
— Maman est là ! N’aie pas peur !
Elle serra Aleksandar contre elle, comme si sa chaleur pouvait chasser le froid qui s’installa dans la pièce et son cœur. Son souffle tremblait.
— Deux jours, souffla Jovan.
Elle leva les yeux du berceau et constata que son mari n’y était plus. Pas même un frémissement de l’air. Un silence lourd, presque solidifié, envahissait la maison, la recouvrant comme une chape de plomb. Dès qu’elle déposa l’enfant dans le lit, ses jambes lourdes la portèrent jusqu’à la cuisine. La vaisselle de la veille demeurait sur le comptoir, crasseuse de traces de nourritures, mais Mila n’y prêta pas attention. Elle ferma les yeux et chuchota :
— Tu m'avais promis de revenir…
Elle balaya rapidement du regard la pièce.
— Pourquoi ?... Pourquoi maintenant ?... Pourquoi toi ?...
Sa voix s’étrangla sur les derniers mots, comme s’ils franchissaient avec difficulté ses lèvres.
— Pourquoi deux jours ?
Chancelant, elle se rendit dans le vestibule. Elle ramassa le manteau bleu nuit de Jovan qui demeurait sagement posé sur la patère depuis deux jours. En le serrant contre elle, un bref sourire s’esquissa sur son visage — ce vêtement faisait remonter un souvenir.
Un mois plus tôt, Jovan rentra à la maison avec un petit sourire. Il retira d’un geste de la main son manteau qui dégoulinait d’eau de pluie. Il se rendit dans la cuisine et déposa une boîte en carton au milieu de la table. Le jeune homme pétillant de vie et d’optimisme s’exclama :
— Mila, j’ai trouvé tout le nécessaire pour Aleksandar. Les couches, les biberons et même des couvertures ! Nous tiendrons bon, tant que notre ange sera en sécurité.
Elle lui sourit. La simplicité de son mari la rassurait toujours, même au milieu des difficultés, avec les pénuries et les bombardements autour d’eux.
Mila serra encore plus le vêtement, humant son parfum et imaginant les bras de son mari enlacer ses épaules pour la consoler, comme il savait si bien le faire. À ses côtés, rien n’était impossible. Maintenant, seul le néant était son compagnon.
« Je ne dois jamais oublier ce qu’il m’a dit le jour de notre mariage », pensa la jeune femme. « “J’ai confiance en toi et tes capacités, tu es suffisamment forte pour faire plier les vents et les tempêtes ! Dans le meilleur comme dans le pire, je te soutiendrai toujours. Ne doute jamais de toi !” »
La médium revint à la cuisine où son mari l’attendait. Il lui chuchota :
— Je n’ai plus le temps… Il faut faire vite !
— Pourquoi ?
— Aleksandar…
Une sirène hurla. Le son qui se rapprocha de plus en plus. Une voix forte dans un haut-parleur résonna dans toute la rue :
— Évacuation immédiate ! Évacuation immédiate !
Jovan se dissipa doucement dans les airs. Mila ravala ses sanglots et courut ranger dans une valise qui avait appartenu à son mari les biens essentiels pour leur fils : couvertures, nourritures, biberons, couches. Et le manteau bleu nuit. La valise dans une main, Aleksandar dans l’autre, la jeune mère ferma la porte de l'appartement qui représentait cinq ans de vie commune. Jovan se matérialisa à ses côtés.
— Je m’en vais, Jovan.
Il hocha la tête.
— Au revoir ma Serbie natale. Au revoir Belgrade. Mais ce pays sera toujours dans mon cœur. Comme toi, mon chéri. Ma cousine au Canada nous accueillera.
— Merci ! murmura-t-il en souriant. Tu offriras à notre fils une vie meilleure.
Ces paroles, emportées par le vent, insufflaient une nouvelle détermination à la jeune mère.
Dès qu’elle était en périphérie de la ville, Mila se retourna, contemplant Belgrade détruite.
— Je serai toujours avec toi ! chuchota Jovan.
Elle approuva et soupira, avant de continuer sa marche vers un avenir incertain, mais porteur d’espoir, accompagnée d’un murmure des autres fantômes de la ville.
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(1) Le poème complet de Desanka Maksimović, intitulé Немам више времена — Nemam više vremena — Je n’ai plus le temps, est composé en 1973. Traduction de Vladimir André Cejović et Anne Renoue.
« Je n'ai plus le temps pour les longues phrases,
Plus de temps pour les arguments,
Je dactylographie les messages comme des télégrammes.
Je n'ai pas de temps pour attiser la flamme,
Désormais je couvre de cendres la braise calcinée.
Je n'ai plus le temps pour les pèlerinages,
Soudain se raccourcit la distance à l'estuaire,
Je n'ai plus le temps de regarder derrière et revenir.
Je n'en ai plus pour les broutilles,
Maintenant il faut penser à l'éternel et l'insondable.
Je n'ai pas le temps de réfléchir à un carrefour,
Je ne peux qu'arriver quelque part à côté.
Je n'ai pas le temps d'étudier quoi que ce soit,
Pas de temps maintenant pour les analyses,
À présent pour moi l'eau n'est que de l'eau,
Comme au temps où je la buvais du puits ;
Je n'ai pas le temps de morceler le ciel en fragments,
Je le vois tel que le voient les enfants.
Je n'ai plus de temps pour les dieux étrangers,
Même le mien je n'ai su bien le connaître.
Pas de temps pour agréer à de nouveaux mandements,
De trop me sont déjà les Dix vieux commandements.
Plus de temps pour me joindre à quelque société
Ni à ceux qui démontrent la vérité.
Pas le temps de me battre contre les persécuteurs.
Je n'ai pas le temps de rêver, de lentement marcher. »
(2) Fait historique. L'Hôpital Dragiša Mišović a été bombardé par les forces de l’OTAN le 20 mai 1999 un peu après minuit dans le cadre de l’opération Force alliée qui a commencé le 23 mars et a terminé le 10 juin 1999.