Recueil d’histoires entre les vivants et les fantômes
Chapitre 4 : Blague éternelle, ou Passe-temps d'un sorcier slave
4784 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 12/04/2026 23:25
Avril L’Éternel Farceur
Crossover avec les Contes et légendes Russes
Blague éternelle, ou Passe-temps d’un sorcier slave
Il était une fois dans un royaume lointain de la planète Terre, bien éloigné du Vingt-Septième Royaume(1), vivait un jeune couple tout à fait ordinaire. L’épouse, une petite brune, antiquaire de métier, avait un don hors du commun, celui de communiquer avec les revenants. Ce don était transmis de mère en fille depuis plusieurs générations. Son mari exerçait le métier d'ambulancier.
Notre histoire débute par une belle journée d’août du XXIe siècle, dans le salon d’une petite maison en briques à deux étages. Mélinda, l’épouse de l’ambulancier, était assise sur le canapé. D’une main, elle griffonnait des notes dans un petit calepin rose bonbon, tandis que de l’autre, elle faisait nerveusement tinter les clés de sa boutique. Son mari, Jim, un grand homme large d’épaules, était à ses côtés, observant la fenêtre aux rideaux beige foncé à moitié tirés pour que les rayons solaires ne réchauffent pas trop la pièce. Il commenta :
— Mél, quel est l’objet ou plutôt le sujet de ton souci ?
Elle soupira et déposa ses clés d’un geste sec. Il jeta un bref coup d’œil à sa montre avant de ramener son attention vers sa femme. Elle relut ses notes et murmura :
— Un esprit bien compliqué dont j’essaie d’accomplir sa dernière volonté !
Les sourcils relevés, il l’enlaça de ses bras puissants, ses yeux bleus lui lançant une question muette : « En quoi ? »
— Ce fantôme, reprit-elle, un homme de quarante ans, est mort dans un accident de la route il y a deux jours… Selon ce qu’il m’a dit… Et il semble attaché à des bibelots étranges et je ne comprends pas ce qu’il veut ! Le nom qu’il a prononcé semble être le sien… Comment a-t-il dit déjà ? Ivan le Terrible ? Mais le seul résultat est un personnage historique russe…
— Certainement un comédien encore dans son rôle ? suggéra Jim.
Elle porta sa main à son front et s’exclama :
— Tu as raison ! Un fantôme très confus ! Tellement confus qu’il a oublié son nom ! Comment l’aider alors ? Je pense qu’il n’est pas le seul à avoir joué le rôle de ce personnage historique !
Jim haussa les épaules et ouvrit la bouche pour répliquer, mais avant qu’un son n’en sorte, une pomme apparut de nulle part le frappa à l’épaule. Fronçant des sourcils, il se tourna vers sa gauche d’où provenait le projectile, mais ne vit personne. Mélinda fixa le même endroit et murmura :
— Ainsi Ivan le Terrible est de retour ?
L’interpellé, nul autre que Kochtcheï l’Immortel, lévita jusqu’à Mélinda. Sa longue robe royale de soie bleu clair et son manteau d’hermine blanc et bleu s’agitèrent comme si un vent invisible soufflait. Il commenta d’une voix puissante :
— Moi ! Le très puissant, vénéré et redoutable tsar de mon immense royaume, le plus grand royaume au monde ! En personne !
— Le fameux fantôme ? demanda Jim en ramassant la pomme.
— Je suis le fameux ! s'offusqua le sorcier en levant ses mains au plafond et en fronçant des sourcils. Non ! Je suis plus vénéré et craint qu’Ivan le Très Terrible ! Vous le payerez cher, jeune homme… en humiliation !
Il murmura une incantation. Jim se pencha pour ramasser la pomme qui l’avait frappée. D’une main, il tint la pomme entre les mains. Il observa attentivement le fruit.
— Et c’est une pomme d’or, littéralement ! s’étonna Jim. Tout cela est bien beau, Mél, mais je dois te laisser, je vais au travail !
Quand il sortit de la maison, Kochtcheï sourit et murmura à Mélinda :
— Votre mari aura une belle surprise !
— Quoi ?
Un sourire énigmatique s’étira sur le visage du sorcier.
— Vous verrez dans quelques instants…
Mélinda se rassit sur le canapé et joua nerveusement avec son calepin.
Quelques minutes plus tard, des coups puissants contre la porte retentirent.
— Mél, ouvre la porte ! cria Jim, pris de panique, en essayant de la forcer.
Mélinda ignora le sorcier qui ne bougeait pas de sa position et essaya d’ouvrir la porte, mais elle demeurait obstinément fermée. Elle se tourna vers Kochtcheï et lui demanda :
— Pourquoi ?
Il agita sa blonde chevelure, ajustant sa couronne d’un geste automatique et répondit :
— Il s’est moqué de moi ! Lui, le mortel, se moque d’un immortel. Je me suis vengé !
« Arrogant ! Nous sommes tous immortels, par l’âme ! Ce n’est pas son exclusivité ! » pensa la médium.
— Faites attention à vos pensées, Mélinda Gordon, l’avertit Kochtcheï. Je peux les lire ! Et je suis immortel ! Réellement, corps et âme !
Kochtcheï claqua des doigts et les clés sur la table volèrent jusqu’aux pieds de la brune et son calepin se colla au plafond. Elle ramassa les clés, tourna la tête vers le plafond et affirma :
— Je ne parviens pas à trouver des informations sur vous ! Sur votre vie ! Alors quoi ? Pourquoi se fâcher contre mon mari ? Il ne fait que m’aider dans mes recherches.
— Ah ! Vous pensez à cette machine que vous appelez ordinateur ? questionna-t-il d’un ton méprisant. Ce n’est pas fiable, gente dame ! Pour trouver les bonnes informations il faut les chercher au bon endroit ! Commencez par ma datcha(2) en Alaska ou encore mieux, ma résidence principale… Et, surtout, lisez quelques ouvrages historiques !
Il ouvrit la porte d’un claquement des doigts et disparut. Jim qui tenait fermement la poignée fut entraîné dans le sillage de la porte. Son épouse laissa son mari entrer dans le vestibule, la refermant. Mélinda songea :
« Quel fantôme singulier ! »
— Mél, gémit Jim. Je ne comprends pas comment tout mon matériel de travail est devenu des bouquets de fleurs de toutes les couleurs ! Je suis arrivé au travail et mon collègue Tim a remarqué que je me promenais en ville ainsi… Et le plus étrange que même mon uniforme est orné de fleurs !
Ses joues se teintèrent d’un éclat écarlate.
— Et tous les collègues ne faisaient que porter leur regard sur ces bouquets de fleurs ! C’est franchement gênant et inutile pour travailler ! Je ne vais même pas te rapporter les insinuations pernicieuses de certains lorsque je passais près d’eux !
Kochtcheï réapparut à la droite de Mélinda, fit tomber le calepin au sol, comme si la colle extraordinaire avait cédé. Il commenta :
— Cela lui apprendrait à manquer de respect envers moi. Moi qui suis plus connu qu’Ivan le très Terrible.
Au même moment, la pomme d’or défia toutes les lois de la gravité pour frapper à nouveau Jim et rouler à ses pieds. Puis, elle disparut dans un éclat lumineux doré, ressemblant à des confettis. Les mains sur les hanches, Mélinda murmura :
— Très bien, le roi, je vais revenir à ma boutique… Et je vais essayer de voir comment je peux vous amener à quitter ce monde !
Kochtcheï leva sa main chargée de bagues en un geste de dédain, ses yeux bleu-gris se fixèrent sur Jim, et il chanta en anglais avec un fort accent russe :
— Vous avez oublié ce qui vient de se passer !
Le sorcier se tourna vers Mélinda et sortit en lévitant, rapide. Elle s’excusa auprès de son mari :
— Désolé, Jim, ce fantôme est particulier… Très particulier… Mais je te promets que j’essaierais de régler son cas avant qu’il ne sème le chaos dans notre maison et nos vies !
— Oui, ce serait une bonne idée ! grommela-t-il.
Elle sortit de la demeure et ferma doucement la porte.
***
La jeune médium se rendit dans sa boutique d’antiquités. Un simple local dans un bâtiment gris avec des grandes baies vitrées où des objets divers étaient en exposition permanente, rappelant un musée. Elle pénétra dans la pièce imprégnée de cette odeur particulièrement douce mêlant lavande et vieux livres, puis s’immobilisa sur le seuil. Un fantôme tenait une affiche de manifestation avec l’inscription « Protégeons nos forêts, gardons nos recettes millénaires ! » ; Un autre était dans le coin de la pièce, observant tristement une figurine sur l’étagère qu’il essaya d’atteindre du bout des doigts, sans succès ; et Kochtcheï déplaçait des objets sur la surface plane de la table, comme s’ils étaient des sportifs au bobsleigh… Alors que les Jeux Olympiques d’Hiver n’étaient prévus que pour l’an prochain. Mélinda se rendit derrière le comptoir où l’attendait le sorcier folklorique.
— Encore vos bibelots ? lui demanda-t-elle.
Kochtcheï la foudroya du regard.
Le fantôme près de l’étagère murmura :
— Vous pouvez m’aider ?
Sans laisser le temps à la médium de répondre, le sorcier prit la parole :
— Le revenant John Johnson, alias Ivan Ivanovitch Ivanov : Si vous étiez Russe, vous vous tiendrez tranquille pour éviter de me servir pour l'éternité comme sommelier chantant dans mon Royaume, compris ?
Tremblant devant l’aura puissante de son interlocuteur, l’interpellé opina du chef et s'éleva dans les airs, suivi par l’esprit du manifestant.
— Et, Misses Gordon, ce ne sont pas des bibelots, mais bien des matriochkas(3) ! Un cadeau que je voulais donner à ma femme… Elle vit dans notre datcha… Non, dans notre maison… Bref…
Les poupées russes se déplacèrent d’elles-mêmes et s’ouvrirent pour dévoiler d’autres figurines identiques. Elles encerclèrent Mélinda et chantèrent Kalinka(4) à l’unisson. Des clients entrèrent dans la boutique. L’un d’eux demeura bouche bée devant le spectacle. Il s’écria :
— Des robots espions soviétiques !
Un autre client présent éclata de rire et répliqua :
— L’URSS n’existe plus ! C’est la Russie et quelques autres pays en -stan, maintenant !
Un autre client dansa un tango improvisé avec le vide, un troisième sortit en courant et un quatrième essaya de parler avec l’un des artefacts magiques qui lui pinça le nez.
— Non, ce ne sont que des bibelots animés par une force surnaturelle, cria Mélinda pour couvrir le vacarme.
Kochtcheï claqua des doigts, immobilisant les matriochkas pour les faire revenir à leur position initiale. Il leva les mains dans les airs, murmurant une incantation en slavon. Les clients se figèrent dans leur geste, leurs bras et jambes étant retenus par une chape de plomb invisible. Ils ressemblaient à des danseurs interrompus au milieu d’une chorégraphie insensée.
— Je disais ma femme, dit Kochtcheï d’une voix puissante. Ma datcha… Je…
Il se tut puis murmura dans un microphone sorti de l’air pour que tout le monde entende, fantômes et vivants :
— Ô lune claire et soleil étincelant…
La boule disco qui pendait au plafond de la boutique s’illumina, brillant de mille feux. Des rayons bleus, rouges, blancs et dorés balayèrent la pièce.
— qui passèrent par la prairie verdoyante de ma jeunesse !...
Un orchestre symphonique des diverses figurines du présentoir retentit dans toute la boutique.
— Qu’ai-je fait ? Comment en suis-je arrivé là ?
Kochtcheï lâcha le microphone. Les matriochkas chantèrent à l’unisson Kalinka et dansèrent avec des figurines d’ours polaire de Sibérie. Ces ours qui portaient des chapkas ornées de l’étoile soviétique. Les clients riaient aux éclats. Le sorcier invisible au commun des mortels s’approcha de la médium et lui confia dans un souffle :
— L’une de ces matriochkas garde ma mort, celle qui est immuable ! Je ne peux tolérer qu’elle tombe entre les mains de n’importe qui !
Mélinda l’observa, les yeux écarquillés. Tournant la tête vers l’unique poupée immobile aux yeux étincelants d’un bleu trop vivant pour un objet, elle bredouilla :
— Comment est-ce possible ?
— Sans importance ! Mon âme y est !
« Peut-être ses cendres sont dans le bibelot ? » songea la médium. « Mais pas son âme… Sinon je ne le verrai pas maintenant ! »
— Que vous dites vrai ou non, conclut Mélinda, que voulez-vous que je fasse de ces bibelots ?
— Ma datcha ! Ma femme doit les posséder !
Kochtcheï claqua des doigts et disparut dans un tourbillon de neige artificielle. Mélinda, en tournant le regard vers la fenêtre, nota la présence de John Johnson et du fantôme manifestant devant sa boutique avec une banderole « Au chômage ! Nous réclamons une compensation ! »
Une fois la tempête dissipée, dix policiers armés jusqu’aux dents entrèrent dans la boutique, forçant la porte. L’un d’eux demanda à la médium :
— Où sont vos robots espions ?
— Ce ne sont que des bibelots animés par un fantôme très particulier…
Elle pointa les matriochkas immobiles, ou presque. Certaines firent quelques pas à droite.
Un autre agent de l’ordre éclata de rire et commenta :
— Avec la neige, on dirait un film en tournage ! Allez, collègues, on voit bien qu'il n'y a rien !
Une voix grave résonna de partout et de nulle part, en ordonnant sèchement :
— Déguerpissez, mortels ! Immédiatement ! Seule Mélinda Gordon mérite de rester !
— Jolis effets spéciaux ! Je serais curieux de voir ce film sur le paranormal au temps de la Guerre Froide quand il sortira sur les écrans, s'esclaffa un autre en observant l’une des matriochkas qui lui fit une grimace en ajustant son châle décoré des armoiries de la Russie. Madame Gordon, la prochaine fois, informez vos clients qu’il y a un tournage !
— Mais il n'y en a pas, soupira Mélinda.
L’un des policiers ouvrit la bouche pour commenter, mais John Johnson qui se tenait à ses côtés lui souffla la réplique, comme un mauvais souffleur au théâtre qui parvint à confondre les textes.
— Sauf si vous désirez qu’on discute loin des oreilles indiscrètes !
L’homme en uniforme fit un clin d’œil rempli de sous-entendus.
— Je vous laisse mon numéro de téléphone.
Il déposa sur le comptoir un bout de papier et quitta la boutique, suivi de ses collègues sous le regard ébahi des clients. Mélinda, rouge comme une tomate, déchira le papier laissé par le policier et annonça aux clients :
— Messieurs et mesdames, le magasin est fermé pour aujourd'hui !
— Je pensais qu’il y avait un événement promotionnel ! grogna l’un des clients, j’aimerais bien acheter des ours dansant. Ceci amusera mes petits-enfants !
Tous quittèrent l’endroit comme si un feu s’était déclaré. Kochtcheï se matérialisa sous les yeux de la médium et pointa de son index les rideaux verts.
— Vous voyez ces rideaux ? Ils sont un portail vers ma datcha !
Confuse, la médium fronça des sourcils et rangea le désordre.
« Ce fantôme, maître du chaos, commence sérieusement à m’exaspérer ! Je dois l’aider au plus vite… »
Elle ramassa les rideaux et la poupée détentrice de la mort du sorcier pour les ramener à la maison.
***
Le soir, dans la demeure des Clancy, à table.
Mélinda, assise en face de Jim, prit son verre pour le porter à ses lèvres, mais son verre de vin fut transformé en un verre de jus de pomme en un clin d’œil. Kochtcheï lui sourit et s’approcha de Jim. Ce dernier but son verre sans méfiance, mais le vin fut transformé en vodka. Il voulut se lever, mais s’affala sur son siège, foudroyé par le puissant alcool.
— Mél…l'interrogea-t-il d’une voix pâteuse. Qu’est-ce que… Dans le verre ?
L’interpellée fixa Kochtcheï et répliqua :
— Je ne le sais pas, mais je crains que ce soit un tour de cet esprit… Il a changé mon vin en jus… Pour toi, il semblerait que le changement soit vers une boisson plus forte…
— Que des grands mots ! s'exclama le sorcier en apparaissant au milieu de la pièce sous les yeux éberlués de Jim. Ce n’est que de la vodka ! Un vrai homme est capable de tenir le coup ! Bon, dans mon cas, même plus, la fonction et l’âge obligent !
— Mél, je vois ton fantôme, non ?
Mélinda se tourna vers son mari.
— On dirait bien, vu comment tu réagis…
— Alors, il n’est plus… un fantôme, non ?
Elle se tourna vers Kochtcheï et le fixa intensément.
« Je ne comprends plus rien ! Un revenant, j’en suis certaine, mais maintenant, je doute… Bref, peu importe, je dois l’aider… » pensa la médium.
— Très bien, j’y vais maintenant… ou plutôt demain… dans votre maison pour vous aider ! Je vais donner ces bibelots à votre femme… Mais où est votre maison ? Je suis Mélinda Gordon-Clancy, et vous, quel est votre nom ?
— Préparez-vous pour le meilleur voyage de toute votre existence, lui répondit Kochtcheï en frappant dans ses mains. Voyage à bord du meilleur avion jet privé indétectable par les meilleurs radars du monde terrestre.
Le motif suivi des paroles de Valenki(5) se fit entendre, ils coulaient littéralement des murs, comme si les parois de la maison connaissaient le rythme. Les matriochkas qui arrivaient de partout, semblaient voler. Elles hurlaient la chanson en chœur en encerclant le couple. Des lumières rouge, bleu-roi et blanche nimbèrent les mortels, tel un effet spécial d’un mauvais film. Kochtcheï murmura :
— Davaï, Davaï(6) !
Il claqua des mains et les rideaux verts du salon devinrent un jet privé minuscule néanmoins assez spacieux pour accueillir les Américains à l’intérieur. Mélinda soupira et prit le bras de son mari pour l'emmener dans l’avion.
— Je ne comprends pas d’où tout ceci sort, ni l’adresse de votre maison…
— Soyez sans crainte ! Mes fidèles matriochkas connaissent le chemin.
Elle approuva d’un signe de tête en pensant :
« Il n’y a pas d’heure pour aider un revenant… ou un vivant… Je ne sais plus… même s’il est tard… Et que je suis bien étonnée de toutes les influences qu’un fantôme peut avoir sur le monde ! C’est incroyable ! Jamais vu de toute ma vie ! Sauf si je rêve ? Mais prendre un avion fantôme, n'est-ce pas risqué ? »
— Ceci n’est pas un avion fantôme, précisa le sorcier. Mais un avion. Si vous ne voulez pas venir à bord, débrouillez-vous pour trouver ma datcha d’une autre façon ! Ou je vous ferai découvrir un autre mode de transport… Hé ! Hé !
Et les matriochkas dansèrent dans les airs, entonnant une mélopée ancienne.
— Attendez demain ! Dès demain je prendrai le premier vol pour l’Alaska ! Mais pour l’instant laissez-moi aller dormir, supplia la médium.
Une boule de feu apparut et s’éteignit. Une pomme d’or roula sous les pieds du couple qui s’était levé. Jim et Mélinda glissèrent sur le fruit magique, ne l’ayant même pas remarqué. Jim s’écrasa sur sa femme, dans une chute ridicule de bras et de jambes entremêlés.
— Le roi de l’Alaska, l'apostropha Mélinda, je vais accepter d’embarquer dans votre avion privé… En espérant ne pas atterrir sur le toit du voisin.
— Le nouveau… sport extrême commenta Jim en se relevant. Le slalom entre des pommes d’or volantes, ce n’est pas facile !
— Jim, il n’y a qu’une seule pomme ! prononça son épouse.
Le sorcier marmonna :
— J’avais raison ! Vous ne pouvez refuser mon offre ! Alors… Hem ! Bienvenue à bord de l’avion de la compagnie Trideviatoe Tsarstvo Airlines, Boeing 678 en destination du plus grand royaume du monde !
— La Russie ? demanda Jim sous le regard étonné de son épouse.
— Oui, Da, Niet, pas tout à fait… Le Vingt-Septième Royaume ! Et n’oubliez pas de récupérer la matriochka qui contient ma mort !
Mélinda prit la seule poupée qui ne dansait pas et entra dans l’avion. Petit vu de l’extérieur, il était spacieux et confortable à l’intérieur. Le couple s’endormit, épuisé par cette longue journée riche en péripéties. L’avion traversa maintes villes, plaines et montagnes avant d’arriver en Alaska.
***
Le lendemain matin, en Alaska, dans le jet privé.
Au son des balalaïkas et de la guitare électrique dont jouaient des oursons en peluche en chantant Minimal de Dubioza Kolektiv et Le Diable de Jacques Brel, Mélinda, vêtue d’une courte robe blanche avec des imprimés soleils donnée par les matriochkas, demanda à Kochtcheï qui était assis en face d’elle :
— Sommes-nous arrivés à destination ?
— Selon ma matriochka pilote, bientôt !
— Je suis très confuse, vous êtes un comédien vivant ou non ?
Ses yeux clairs se plantèrent dans les yeux sombres de la médium.
— À votre avis ?
Jim, les cheveux en bataille, vêtu d’un complet bleu électrique et d’un chandail blanc portant l’inscription en bleu ciel « Je suis un gars moyen qui prend pour la première fois un avion… Je pense… Ou c’était il y a trop longtemps » en russe transcrit avec des lettres latines, commenta :
— Attends… Ton fantôme n'en est pas un… Si je le vois ! Il est vivant !
— Mon amour, intervint la brune, je suis certaine qu’il était un fantôme… La manière de traverser les portes, d’influencer les hommes, l’impossibilité d’être vu par les autres… C'est incontestable…
— Sauf si tu es trop fatiguée, Mél. Mais alors…
Un grand sourire narquois au visage, l’immortel interrompit l’homme en précisant :
— Mortels, je suis Kochtcheï l’Immortel, le tsar du Vingt-Septième Royaume.
— Ouais et quoi alors ? Jamais entendu votre nom, ni votre pays, s’étonna le couple.
Soudain, dans le microphone retentit une voix féminine :
— Nous sommes arrivés à destination. Bienvenue à l’Aéroport international Maria Morevna.
— Mon palais et au sommet de la colline, au bout de la ville !
Kochtcheï s’inclina respectueusement et affirma théâtralement :
— Gente dame et gentilhomme, je vous invite dans mon palais, à goûter l’hospitalité slave, mon sel et mon pain. En plus de maintes spécialités en nourriture et boissons.
— Nous acceptons ! répondirent en chœur Jim et Mélinda.
***
Le trio quitta l’avion et se retrouva dans la capitale. Ils avançaient dans les rues pavées de métaux précieux, ombragées par des arbres centenaires, tandis que des maisons en marbre se dressaient de chaque côté. Ils arrivèrent au sommet de la colline verdoyante, accompagnés par le chant d’oiseaux au plumage de feu qui sifflotait un air de chanson rock. Le château se dressait devant eux : un immense bâtiment de marbre, d’or, de diamants et de saphir, mélange fascinant entre l'architecture européenne médiévale et celle des contes slaves.
Une fois dans le vestibule, Kochtcheï ordonna à ses serviteurs fantomatiques :
— Préparez le repas pour mes invités !
Des courants d’air se levèrent autour des mortels. Puis le tsar les invita à s’installer à la grande table en bois rare sur laquelle reposaient les couverts d’argent, les paniers de pain et de sel et les carafes dorées remplies d’alcool divers. Les matriochkas animées, telles des servantes, versèrent les liquides dans les verres, rangèrent les assiettes, apportèrent les desserts et chantèrent des chansons hip-hop.
***
Quelques heures plus tard.
Mélinda demanda à Kochtcheï en déposant la matriochka détentrice de la mort sur la table :
— Voilà ! Je vous ai apporté votre mort… mais où est votre femme ? Je devais la lui donner, non ?
Le tsar éclata de rire en vidant son verre de vodka d’un trait. Une pomme d’or se matérialisa et vola jusqu’à Jim qui roupillait sous l’effet de l'alcool ingéré.
— Vous êtes vraiment naïve ! Prenons un peu de thé, puis vous saurez tout !
Un ensemble à thé arriva immédiatement. Tout le monde se servit.
— Je suis Kochtcheï l’Immortel, marié depuis très longtemps avec Maria Morevna, une vraie guerrière et très charmante femme. Nous eûmes plusieurs filles, mais aucun fils.
Les mortels s’entre-regardèrent perplexes. L’immortel se leva et marmonna :
— Puis nous avons divorcé parce qu’elle ne me donnait pas d’héritier à qui je pourrais apprendre toutes mes connaissances… Vous vous rendez compte, gémit-il. Pas un héritier ! Pas un tsarévitch !
— Oui et, commenta perplexe Mélinda. Vous avez combien de filles ? Deux ou trois ?
— Niet, douze ! se lamenta Kochtcheï en vidant sa tasse. Douze filles et pas un fils !
— Oh ! ajouta Jim… Impressionnant ! Mais qu’est-ce que cela change… Ce sont vos enfants… ?
— Oui, Je connais maints secrets de l’univers… que je voudrais transmettre au fils que me donnera une femme…
— Ne pensez pas vous approcher de Mél ! s’emporta Jim en enlaçant son épouse d’un geste protecteur.
— Soyez sans crainte ! Elle n’a pas une goutte de sang royal ou noble… Roturière… Votre médium d’épouse est bien sympathique, mais rien de plus !
— Je ne suis pas… roturière, mais bien antiquaire et médium de mère en fille ! Et je vous laisse votre bibelot qui contient votre mort, bien que je ne comprenne pas comment ?
Un large sourire illumina le visage du mage maléfique.
— En ceci consiste la farce(7) ! Si vous connaissiez les contes, vous ne serez pas venue ! Ma mort dans une matriochka, quelle ineptie ! Ah ! Ah ! Merci beaucoup pour le temps de folie humaine… La prochaine fois, informez-vous avant de confondre les vivants, les fantômes et les créatures des contes ! Et merci d’égayer mes longues journées monotones. Les mortels sont toujours aussi comiques, à l’instar de votre aïeule maternelle ! Tout médium que vous soyez, les mêmes blagues fonctionnent. Bon retour à la maison !
Il claqua des doigts et les mortels sont instantanément amenés dans leur chambre. Le sorcier leva sa tasse de thé comme pour porter un toast en direction de la matriochka immobile qui s’anima. Alors qu’aux confins de l’univers, au milieu de l’océan, sur une île rocheuse perdue où seul un arbre millénaire survivait, un coffre valsait de joie, au rythme d’une aiguille qui s’agitait dans un œuf.
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(1) Vingt-Septième Royaume — Trideviatoe Tsarstvo, littéralement « Royaume plus loin que trois fois neuf terres », désigne un royaume lointain dans les contes russes.
(2) Datcha — Maison de campagne russe.
(3) Matriochka (Matriochki au pluriel) — Poupée traditionnelle cigogne en bois peint qui représente une paysanne en vêtement traditionnel. L’intérieur est creux pour accueillir d’autres poupées plus petites.
(4) Kalinka — Chanson traditionnelle russe composée en 1860 par Ivan Petrovitch Larionov.
(5) Valenki — Chanson russe d’origine tsigane composée en 1911, devenue populaire en 1940 avec l’interprétation de Lidia Andreïevna Rouslanova.
(6) Davaï — Expression russe qui signifie, littéralement, « Donne » et est employée au sens de « Vas-y ! »
(7) Kochtcheï est immortel parce que sa mort est extériorisée. Selon les contes, sa mort se trouve dans la pointe d’une aiguille, l’aiguille est dans l’œuf, l’œuf dans le canard, le canard dans le lapin, le lapin dans un coffre, le coffre sur un chêne, le chêne sur l’île Bouïane, l’île mythique au milieu de l’océan.