Le Trône des Paumés Tome 1 : Chaises Musicales à Port-Réal

Chapitre 2 : La Route est Longue

5186 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/04/2026 14:14

La Route Royale n’avait de « royale » que le nom, et peut-être une vague mention calligraphiée sur une carte moisie de la Citadelle que personne n'avait ouverte depuis le règne d'Aegon le Conquérant. En réalité, ce n'était qu'un ruban de boue, une balafre de terre battue et de pierres déchaussées qui serpentait à travers un paysage de désolation grise. La chaussée était parsemée de nids-de-poule d'une circonférence telle qu'ils auraient pu engloutir un poney entier, cavalier compris, sans que le reste du cortège ne s'en aperçoive avant l'étape du soir. Le convoi s’étirait sur des kilomètres, une chenille de métal rutilant et de bois précieux avançant aussi lentement qu’un glacier en plein dégel. Les carrosses dorés de la cour, joyaux d'ingénierie conçus exclusivement pour les pavés lisses et les avenues parfumées de Port-Réal, protestaient contre ce traitement barbare. À chaque cahot, à chaque ornière, ils émettaient des grincements sinistres et aigus, semblables à une armée de squelettes tentant une chorégraphie de discothèque médiévale sur une piste de patinage. Tout autour, les gardes rouges et les chevaliers de la Garde Royale, les épaules voûtées sous une pluie fine et pénétrante qui semblait ignorer les lois de la physique pour s'insinuer sous leurs armures, arboraient des mines de déterrés. Beaucoup commençaient sérieusement à remettre en question leurs choix de carrière, se demandant si la menuiserie, l'élevage de chèvres ou même le chômage n'auraient pas été des options plus viables que la protection rapprochée d'un roi itinérant. En tête de ce cortège de la misère dorée, Ned chevauchait aux côtés du souverain. L’ambiance entre les deux hommes oscillait dangereusement entre la camaraderie virile des champs de bataille et le naufrage personnel le plus total. Ned, sanglé dans un manteau de cuir bouilli qui lui semblait soudain trop étroit pour l'ampleur de ses nouvelles responsabilités, portait sur le visage l’expression figée d’un homme qui vient de réaliser, au bout de deux jours de selle, qu’il a probablement laissé le gaz allumé et les fenêtres grandes ouvertes à Winterfell. Le problème, c'est qu'il était déjà bien trop loin pour faire demi-tour sans déclencher une crise diplomatique majeure et un AVC à son meilleur ami. À ses côtés, Robert trônait sur un immense destrier noir qui semblait, lui aussi, porter le poids combiné de la couronne, de l'histoire et de la gastronomie royale avec une résignation proprement héroïque. Le Roi, le visage rubicond et la barbe emmêlée par le vent, désigna un buisson épineux particulièrement rachitique et couvert de boue avec l'enthousiasme délirant d'un explorateur découvrant une cité d'or perdue.

« Ned ! Regarde cette vue ! C'est majestueux ! » s’exclama-t-il, manquant de perdre l'équilibre alors que son cheval trébuchait dans une flaque de la taille d'un étang. « C’est ça, la vraie liberté ! Le grand air, la gadoue, l'imprévu ! Ici, pas de conseillers qui te poursuivent avec des parchemins administratifs pour te demander pourquoi le trésor royal est plus vide qu'une chopine après une charge de cavalerie. Pas de Cersei qui te regarde avec des yeux de dague pour te demander pourquoi tu sens le chien mouillé, le cuir rance et le houblon fermenté ! »

Ned tourna lentement la tête vers son souverain. Son visage n'était plus qu'un masque de fatigue strié par la pluie. Ses traits étaient tirés par le manque chronique de sommeil et par une selle qui, au fil des lieues, avait commencé à lui causer des irritations diplomatiques particulièrement cuisantes à l'entrejambe.

« Robert, nous sommes en selle depuis à peine deux heures aujourd’hui et tu as déjà vidé trois barriques entières de vin de treille », répondit Ned d'une voix sourde, presque inaudible sous le fracas des chariots. « À ce rythme, nous n'arriverons jamais à Port-Réal. Nous allons simplement finir par dériver vers l'est et atteindre Essos par simple inertie éthylique. »

Robert éclata d'un rire tonitruant, un grondement de tonnerre qui fit s'envoler une nuée de corbeaux des arbres squelettiques du bord de route. Il s'essuya la barbe, où perlaient encore quelques gouttes d'un rubis liquide, et se pencha vers Ned avec la confidence exagérée d'un conspirateur de taverne.

« C’est la poussière du Nord, Ned ! Elle est traîtresse ! Elle s'insinue dans les poumons et elle assèche le gosier plus sûrement qu'un impôt prélevé par un Lannister ! Et puis, j’ai une stratégie politique imparable. Si je reste assez ivre pendant tout le trajet, j'ai une chance sur deux de ne pas distinguer le visage de mon fils Joffrey pendant le dîner ce soir. Entre voir des dragons roses ou deux Ned Stark, mon choix est fait. Avoue que c'est de la haute diplomatie, mon vieux ! »

Ned ne répondit pas. Il se contenta de resserrer sa cape et de fixer l'horizon boueux, se demandant si l'on pouvait mourir d'un excès de réalisme.


*****

À l'intérieur du carrosse des dames, l'atmosphère n'était pas seulement électrique. Elle était proprement électrostatique. On aurait dit qu'une tension invisible, dense et poisseuse, s'était déposée sur les boiseries en cèdre sculpté comme une fine couche de givre. L'habitacle était un cocon de velours cramoisi si étouffant qu'il semblait absorber tout l'oxygène disponible, ne laissant aux passagers qu'un mélange d'effluves de lavande et de mépris. Le carrosse oscillait au rythme chaotique et saccadé de la Route Royale. Chaque ornière, chaque pierre déchaussée se transformait en un test d'endurance pour les nerfs de Sansa, tandis que les suspensions en acier de Valyria (ou presque) couinaient en rythme avec ses propres battements de cœur. Elle était assise bien droite, les épaules figées et les mains jointes sur ses genoux avec une dévotion de novice entrant pour la première fois dans une cathédrale. En face d'elle, Joffrey, le prince héritier, affichait une mine de condamné à mort en route pour l'échafaud. Sa mère, la Reine Cersei, l'avait forcé à cette séance de « socialisation avec la petite sauvageonne du Nord », une perspective qui semblait l'enchanter autant qu'une visite prolongée dans une écurie de cochons en plein mois d'août. Le prince ne daignait pas décrocher un mot. Il se contentait de fixer le paysage morne et boueux qui défilait par la fenêtre à battants. Son profil, qu'il croyait sculpté pour une médaille impériale, était figé dans une expression de supériorité absolue. Il semblait juger avec un dédain quasi métaphysique chaque brin d'herbe rachitique, chaque flaque de boue stagnante et chaque paysan crotté qui s'inclinait sur leur passage. Pourtant, ce n'était pas cette arrogance souveraine qui captivait Sansa. Ce n'était pas non plus son titre. C'était sa chevelure.

« Mon Dieu », pensait Sansa, le souffle court et les paumes soudainement moites, comme si elle assistait à une apparition divine au milieu d'un champ de navets boréals. « Ils ne sont pas juste blonds. Ils ne sont pas simplement dorés. Ils sont... luminescents. »

La lumière rasante et blafarde du matin s'engouffrait par la vitre entrouverte et venait frapper la tignasse princière de plein fouet. Le résultat était stupéfiant. Un halo de lumière si intense, si pur et si parfaitement structuré qu'il aurait pu servir de phare de secours pour la marine de guerre royale en pleine tempête de brouillard. C’était le chef-d’œuvre d’un mélange complexe, un secret de beauté jalousement gardé par les valets de chambre Lannister. Des graisses de baleine purifiées trois fois, des extraits de soie brute importés par caravane d'Essos, et une dose massive de vanité pure distillée en flacons de cristal. Chaque mèche semblait avoir été individuellement polie, cirée et mise en place par une équipe de serviteurs travaillant sous la menace d'une exécution imminente.

« Prince Joffrey ? » murmura enfin Sansa, la voix tremblante d'une émotion esthétique sans précédent dans l'histoire de la maison Stark.

« Quoi encore ? » cracha le prince.

Il ne détourna même pas le regard de la boue extérieure. Sa voix, aigre et traînante, possédait cette tonalité particulière qui ressemblait au grincement d'une porte de cachot oubliée depuis le règne d'un roi fou.

« Quel... quel produit de soin utilisez-vous ? » demanda-t-elle, les joues empourprées par une audace qu'elle ne se connaissait pas. « On dirait que chaque mèche de vos cheveux a été trempée dans la lumière même des Sept ou peignée par les doigts de la Vierge... »

Joffrey se tourna enfin vers elle, son visage bouffi par une arrogance prématurée. Sa lèvre inférieure, proéminente et méprisante, s'illumina d'un sourire cruel. Malgré son ennui, il ne pouvait s'empêcher d'apprécier l'effet dévastateur de son brushing sur une province aussi reculée.

« C’est le secret de la Maison Lannister, petite paysanne », répondit-il d'un ton docte, en réajustant une boucle rebelle avec un dédain minutieusement étudié. « Dans le Sud, nous ne nous lavons pas avec l’eau de pluie ou le savon de suif comme vous autres. On utilise les larmes des pauvres, distillées à basse pression pour la brillance, et un shampoing spécial aux pépites d’or 24 carats pour le volume. Ma mère dit que c'est le strict minimum pour maintenir le prestige de la couronne dans un pays aussi sale. »

Il se pencha soudain vers elle, faisant briller son halo de plus belle à quelques centimètres seulement du visage de la jeune fille.

« D'ailleurs, fais attention. Si tu me regardes trop longtemps, ou avec trop d'insistance, tu vas finir par devenir aveugle. C’est écrit en petits caractères au verso du contrat de mariage. La famille royale décline toute responsabilité en cas de brûlure irréversible de la rétine due à ma splendeur naturelle. »

Sansa laissa échapper un long soupir de pur ravissement. Elle ferma à moitié les yeux, s'imaginant déjà déambulant dans les jardins de Port-Réal, guidée par la main par un prince dont la tête brillerait comme un second soleil au milieu de l'hiver.

« Oh, comme c’est romantique... » murmura-t-elle, totalement envoûtée. « Être aveugle par amour pour vos reflets dorés... C'est exactement comme dans les chansons que mon maître d'école me lisait, mais avec beaucoup plus de reflets. »

Joffrey la fixa un instant avec une perplexité non feinte. Il se demandait sérieusement si elle était douée d'une ironie subtile ou si l'air glacial du Nord avait fini par lui geler définitivement les neurones. Puis, satisfait d'avoir affirmé sa supériorité capillaire, il retourna à sa contemplation méprisante de l'horizon boueux.


*****


À l’arrière du convoi, là où la poussière soulevée par les carrosses de tête formait un brouillard ocre, piquant et persistant, l’ambiance n'avait absolument rien de royal. C’était la zone des parias, des bagages et des mauvaises humeurs. Tyrion y chevauchait un poney robuste au poil hirsute, un animal pragmatique qui semblait partager avec son cavalier un mépris souverain pour la parade et la vitesse de croisière exaspérante du cortège. Le Nain tentait désespérément de s’extraire de cette promiscuité boueuse en se plongeant dans un traité illustré. L’évolution des systèmes d'évacuation et des égouts de Castral Roc. C’était un ouvrage dense, rempli de schémas complexes sur la gestion des fluides et des sédiments, le genre de lecture technique dont la rigueur l’apaisait d’ordinaire. Mais ce jour-là, la concentration était une denrée plus rare que la vertu à Port-Réal. Quelques mètres devant lui, le carrosse princier, une cage dorée aux suspensions gémissantes, laissait échapper des hurlements stridents. Joffrey, le visage écarlate et les veines du cou saillantes au point de menacer d'exploser, s’égosillait contre un malheureux serviteur. Le crime ? Un coussin de voyage en plumes de cygne dont le rembourrage n'était pas assez « moelleux sur le flanc gauche ». C’était une exigence ergonomique qui défiait non seulement les lois de la physique, mais aussi les dernières réserves de patience humaine de Tyrion. Le cortège fit halte dans un vacarme de ferraille et de sabots heurtant la terre ferme. Devant eux se dressait l’Auberge du Carrefour, une bâtisse décrépite dont l’enseigne de fer oscillait lugubrement sous les assauts d’un vent glacé. Tandis que les chevaux plongeaient leurs naseaux avec reconnaissance dans des auges d'eau saumâtre et que le Roi Robert s'engouffrait dans la taverne comme un boulet de canon pour vider une énième citerne de vinasse, le drame éclata sur le terre-plein boueux. Joffrey, enfin libéré de son carrosse, arborait fièrement son épée d’entraînement en bois de chêne massif. Le Conseil Restreint avait sagement décrété, après quelques incidents diplomatiques mineurs, qu'on ne lui confierait pas de vrai métal avant qu'il ne sache distinguer sa droite de sa gauche sans l'aide d'un précepteur. Fort de son bâton royal, il s'acharnait avec une cruauté méthodique sur un jeune garçon de ferme qui passait par là, un simple seau de lait à la main.

« À genoux, vermine ! » glapissait Joffrey, dont la voix muait dans des aigus si perçants qu'ils auraient pu fendre le cristal. « Je suis le futur Roi et tes chaussures m'offensent visuellement ! Elles sont d'un brun roturier qui me donne la nausée ! Demande pardon à ma lignée ! »

Tyrion, qui venait de descendre de sa monture avec la grâce hésitante d'un sac de pommes de terre jeté d'un chariot, poussa un profond soupir. Il se dandina vers son neveu, les mains croisées derrière le dos, ses yeux pétillants d'une colère froide et fatiguée.

« Joffrey, mon cher et tendre cauchemar génétique, pourrais-tu cesser d'importuner les locaux ? » commença-t-il d'un ton mielleux, presque chantant. « Nous essayons, avec de grandes difficultés certes, de maintenir l'illusion que nous sommes des dirigeants civilisés, ou à tout le moins des mammifères ayant achevé leur évolution. »

« Tu ne me donnes pas d'ordres, le Nain ! » explosa le prince.

Il pointa son morceau de bois vers le nez de son oncle, le visage déformé par une grimace de haine.

« Je vais le dire à ma mère, elle te transformera en tabouret de bar et je me ferai une joie de poser mes pieds crottés sur ton crâne tous les soirs ! »

Tyrion ferma les yeux une seconde. Le temps sembla s'étirer, le vent se figer. Il sentit une pulsion monter des tréfonds de son être, une force ancestrale, tellurique, une nécessité biologique que même les Sept, les Anciens Dieux et les avocats des Lannister réunis ne pourraient réprimer. Schlack. La première gifle partit. Le visage de porcelaine de Joffrey tourna instantanément de quarante-cinq degrés vers la droite. Ses cheveux dorés, si soigneusement peignées le matin même, fouettèrent l'air dans un sifflement ridicule.

« Qu'est-ce que... »

Schlack. Le visage repartit à quarante-cinq degrés vers la gauche avec une symétrie qui aurait ravi un architecte.

« Tu... tu m'as frappé ! » hoqueta le prince.

Ses yeux s'embuèrent instantanément, sa lèvre inférieure commença à trembler comme une feuille morte. Schlack.

« Et je vais continuer jusqu'à ce que tes neurones se connectent enfin par simple frottement, ou que j'aie une ampoule à la main », répondit calmement Tyrion.

Il réajusta sa tunique de velours avec le flegme d'un professeur s'apprêtant à dispenser un cours magistral de rattrapage. Ce qui suivit entra instantanément dans la légende informelle de la Route Royale. Pendant vingt minutes, montre en main, ou plutôt sablier de voyage en main, Tyrion entreprit une démolition systématique de l'ego de son neveu à coups de revers de main. C’était une performance rythmique, presque hypnotique, une chorégraphie de la correction. Schlack. Une pause dramatique pour laisser l'écho se perdre. Schlack. Schlack. Un combo rapide. Schlack. Les gardes royaux, dont le métier consistait normalement à intervenir, furent soudainement saisis d'une passion dévorante pour la botanique locale. Ils tournaient ostensiblement le dos à la scène, scrutant avec une intensité suspecte la reproduction des lichens sur les rochers voisins ou l'alignement des nuages à l'horizon. L'un d'eux semblait même très occupé à compter les brins d'herbe à ses pieds. Sandor Clegane, le Limier, quant à lui, ne prit même pas la peine de feindre l'indifférence. Assis sur un billot de bois à quelques pas de là, il grignotait une cuisse de poulet rôtie avec une satisfaction évidente. Il observait le spectacle de ses yeux sombres, comptant les impacts du haut de sa stature monumentale.

« Neuf sur dix pour l'impact, mais la résonance est un peu étouffée par ses joues bouffies », commenta-t-il la bouche pleine, un filet de graisse luisant dans sa barbe rousse. « Travaille le poignet, le Nain, tu perds en puissance sur la fin. »

Au bout de vingt minutes de ce traitement intensif, Joffrey ressemblait à une tomate mûre ayant survécu à un accident de carrosse frontal. Il ne hurlait plus, il ne pleurait même plus. Il émettait simplement un petit sifflement d'air continu, comme une bouilloire défectueuse oubliée sur un feu trop vif. Ses cheveux, autrefois son phare de gloire, n'étaient plus qu'un nid de pie ébouriffé par la force centrifuge des claques.

« Voilà », conclut Tyrion en s'essuyant méticuleusement la main droite sur sa tunique. « On se sent mieux, n'est-ce pas ? La circulation sanguine est enfin relancée. Je crois même avoir aperçu une lueur de compréhension dans ton regard entre la douzième et la quinzième. »

Il se tourna vers l'entrée de l'auberge, le pas léger et l'esprit serein.

« Et maintenant, je vais boire. On n'imagine pas à quel point la pédagogie moderne est une activité déshydratante. »


*****


Plus loin sur la route, là où la poussière étouffante de la Route Royale laissait enfin place à l'herbe grasse et aux roseaux frémissants, le fleuve du Trident serpentait avec une paresse royale, tel un ruban de mercure liquide sous un ciel de traîne pommelé. L'air y était différent. Il sentait la vase chauffée par un soleil anémique et ce parfum particulier de liberté sauvage que l'on ne trouve que loin des carrosses. C'était le terrain de jeu idéal pour Arya. Vêtue d'une tunique de cuir râpée qui avait vu des jours meilleurs et les cheveux emmêlés comme un nid de choucas après une tempête, elle s'escrimait avec une ferveur de croisé. Son adversaire, Mycah, le fils du boucher, était un garçon aux joues rouges et aux mains larges, plus habitué à porter des carcasses de moutons qu'à manier l'élégance du bois. Ils maniaient des bâtons de frêne récupérés dans une décharge sauvage, des branches tordues et noueuses qui, dans l'imagination d'Arya, étaient des substituts glorieux à l'acier valyrien le plus pur.

« Je suis une guerrière des Premiers Hommes ! » criait Arya en bondissant d'un rocher moussu à l'autre, manquant de s'étaler dans la boue à chaque réception. « Tremble, chevalier de pacotille ! »

« Et moi, je suis juste fatigué d'être ton punching-ball personnel », répondait le pauvre Mycah en essuyant la sueur de son front avec une manche déjà saturée de crasse. « Mon père dit que si je continue à jouer à la guerre avec une Lady, je vais finir par transformer les côtelettes du dîner en purée par simple habitude. »

C'est alors que Joffrey fit son entrée, ou plutôt son irruption scénographique. Encore congestionné par sa mémorable séance de kinésithérapie faciale avec son oncle Tyrion, le prince cherchait désespérément une cible. Il lui fallait quelqu'un de plus petit, de plus pauvre et de moins armé que lui pour restaurer un ego qui pendait en lambeaux. Il chevauchait un étalon blanc immaculé, une bête hautaine qu'il avait baptisée « Sa Majesté les Pattes », et dont les sabots semblaient mépriser chaque centimètre de ce sol roturier. Voyant Arya en pleine promiscuité ludique avec un manant, Joffrey sentit une bouffée de courage narcissique l'envahir. Il y vit l'opportunité divine de redorer son blason terni par les claques de son oncle.

« Regardez ça ! » lança-t-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre grave, malgré quelques ratés dans les aigus. « Une Lady du Nord qui s'ébroue dans la fange avec un morceau de steak sur pattes ! Quelle déchéance pour la maison Stark. On dirait que la sauvagerie est contagieuse. »

Il dégaina sa véritable épée, Dent de Lion. C'était un nom qu'il trouvait d'une sauvagerie poétique, mais qui évoquait surtout une salade printanière pour quiconque possédait un gramme de bon sens. La lame, polie à l'extrême, brilla d'un éclat bleuté si intense qu'il en devenait aveuglant sous les rayons du soleil. Sansa, qui passait par là par le plus pur des hasards, un panier à fleurs au bras et l'esprit occupé par la classification complexe des papillons de nuit, s'arrêta net. Elle resta pétrifiée, le souffle coupé par tant de charisme martial.

« Oh, Joffrey ! » soupira-t-elle, les mains jointes contre son cœur comme devant un autel. « Tes cheveux brillent encore plus quand tu menaces des enfants sans défense ! C’est d'une noblesse... presque insupportable pour mon petit cœur de jeune fille ! »

Arya, qui n'avait jamais possédé le moindre filtre social, se tourna vers sa sœur avec un regard de braise.

« Ta gueule, Sansa ! Va compter tes pétales ! Et toi, espèce de tête de dorade cuite au four, laisse Mycah tranquille avant que je ne te transforme en brochette de luxe ! »

Joffrey, piqué au vif par l'insulte piscicole, lança sa monture au petit galop, l'épée levée. Mycah, pris d'une terreur viscérale, lâcha son bâton et s'enfuit vers les fourrés dans un bruit de branches cassées. Arya, fidèle à sa réputation de tête brûlée, ne recula pas d'un pouce. Elle leva son bâton et frappa Joffrey au bras avec une force surprenante. Le choc fit un bruit sec, bois contre velours, qui résonna dans le silence du fleuve. C'est à cet instant précis que Nymeria, la louve géante d'Arya, décida d'intervenir. Elle émergea de l'ombre des saules pleureurs d'un pas feutré, ses yeux jaunes fixés sur le bras levé du prince. Elle renifla l'air, analysa la trajectoire de l'épée, et sembla conclure que ce qui s'agitait là n'était rien d'autre que du boudin de luxe emballé dans du papier cadeau coûteux. Elle croqua. Ce ne fut pas une attaque de prédateur assoiffé de sang, juste un petit avertissement canin, une pression dentaire précise. C'était juste assez pour déchirer de part en part la manche en soie de Tyrosh, une pièce unique estimée à 5000 Dragons d’Or, et laisser une trace de bave bien grasse sur l'épiderme princier. Le résultat fut instantané, cataclysmique et d'une intensité sonore effrayante.

« AAAAAAAHHH ! Il m'a tué ! Je suis mort ! » hurla Joffrey en lâchant sa précieuse Dent de Lion.

Il bascula de sa selle avec la grâce d'une crêpe mal retournée et s'étala de tout son long dans une flaque de vase particulièrement noire et malodorante.

« Maman ! Au secours ! Je vois la lumière ! Je sens mon âme qui s'en va par ma manche déchirée ! C'est la fin de ma dynastie ! »

Il se roula par terre, tenant son bras comme s'il venait d'être amputé à la hache de guerre, tandis que Nymeria s'asseyait calmement à côté d'Arya, l'air de se demander si le Prince était toujours livré avec cette option « sirène d'alarme » ou s'il s'agissait d'un bug de fabrication.


*****


Le soir même, l'ambiance sous la tente royale flottait dans cette zone trouble que les mestres appellent « le beau fixe », pourvu que l'on considère qu'une exécution imminente et des hurlements stridents constituent un climat social idéal. La structure de soie jaune, vaste comme une petite cathédrale nomade, vibrait sous les assauts d'un vent nocturne qui semblait porter jusqu'aux oreilles de Ned les reproches des anciens dieux. À l'intérieur, l'air était saturé, épais, de vin chaud épicé. Cersei trônait au centre de cet espace clos, ressemblant à une tempête de grêle qui aurait eu l'élégance perverse d'emprunter une robe de soirée en velours cramoisi. Ses yeux verts, d'ordinaire si calculateurs, lançaient des éclairs de givre pur. Sa main, crispée sur un calice d'or avec une force capable de marquer le métal, tremblait d'une rage que même le protocole le plus rigide de la cour ne parvenait plus à contenir.

« Je veux que ce monstre meure, Robert ! Je veux que cette petite sauvageonne du Nord soit punie selon les lois les plus strictes de la justice royale ! » hurlait-elle, sa voix ricochant sur les parois de soie comme une série de coups de fouet. « Regardez le bras de mon pauvre ange ! Regardez ce carnage, ce sacrilège commis sur le sang des rois ! »

Le « pauvre ange » en question, Joffrey, était affalé dans un fauteuil de cuir rembourré, emmitouflé dans des bandages blancs si épais qu'il ressemblait à une momie égyptienne de la haute dynastie ayant survécu à un éboulement. Il émettait des gémissements déchirants et cadencés dès que quelqu'un posait le regard sur lui, feignant une agonie qui aurait fait passer une décapitation à la hache pour une simple migraine passagère. Ned, debout dans l'ombre portée par un chandelier, se massait les tempes avec la vigueur d'un homme tentant d'effacer physiquement les dernières quarante-huit heures de sa mémoire.

« Robert, c’est une dispute d’enfants qui a mal tourné, rien de plus », soupira Ned, la voix aussi lasse qu'une vieille armure rouillée. « Le loup n'a fait que défendre ma fille face à une agression caractérisée. Et ton fils, je te le rappelle au cas où sa mémoire flancherait sous les bandages, a commencé par charger un garçon de ferme sans défense avec de l'acier véritable. »

Robert, assis sur un coffre de voyage qui craquait sous son poids, n'avait plus qu'une seule ambition existentielle. Vider son dernier verre de vin, retirer ses bottes qui lui broyaient les chevilles et sombrer dans un sommeil sans rêves, loin de toute paperasse et de toute plainte. Il grogna, un bruit sourd de vieux cerf fatigué par des décennies de scènes de ménage et de gestion de crise.

« Ned, ta fille a un loup incontrôlable. Ma femme a une crise de nerfs de catégorie exceptionnelle. La solution politique est d'une simplicité biblique. On tue la bête et on n'en parle plus. C’est le prix de la paix domestique, mon ami. C'est l'impôt sur la tranquillité. »

« Nymeria a disparu ! Elle est loin d'ici ! » s'exclama Arya, les yeux rouges, son petit visage strié de larmes et de poussière.

Elle avait envoyé sa louve dans les bois à coups de pierres pour la forcer à fuir, un acte de bravoure désespéré qui lui lacérait le cœur. Cersei laissa alors filtrer un sourire glacial, un rictus de prédatrice ayant débusqué une faille fatale dans le règlement intérieur du royaume.

« Si l'on ne trouve pas le loup de la coupable, nous prendrons celui de l'autre sœur. Un loup est un loup, Stark. La justice royale n'a que faire de vos généalogies canines ou de vos distinctions de culpabilité. »

Sansa, qui jusque-là essayait de se fondre dans les plis des tentures avec la discrétion d'un papillon de nuit terrorisé, poussa alors un hurlement d'une telle puissance qu'il fit s'envoler tous les corbeaux dans un rayon de dix lieues.

« Mais Lady n'a rien fait ! » hurla-t-elle, ses joues inondées de larmes qui ruinaient son maquillage durement acquis. « Elle est bien trop occupée à se faire brosser les poils et à manger des biscuits à la cannelle pour mordre qui que ce soit ! C’est une injustice constitutionnelle ! Père, faites quelque chose ! Utilisez votre autorité de Main du Roi pour arrêter ce délire ! »

Ned regarda Robert qui regarda avec une concentration maniaque le fond de son verre vide, y cherchant désespérément une échappatoire ou une goutte de vin oubliée, mais il ne trouva que du verre.

« Fais-le toi-même, Ned », finit par dire le Roi en se levant avec une difficulté pesante, tournant délibérément le dos à la tragédie. « C’est ton chien, après tout. Autant que cela reste en famille, c'est plus propre. »

Ned sortit dans la nuit froide du Trident. Le vent lui cinglait le visage comme une insulte, mais il ne ressentait plus rien d'autre que le poids de sa propre trahison. Lady l'attendait sagement à l'entrée du campement, remuant la queue avec une confiance absolue, pensant sans doute, dans sa simplicité de loup, qu'elle allait recevoir une friandise de minuit ou une promotion au rang de Grand Chien de Garde. Elle était calme, belle, le poil brossé avec soin, et n'avait jamais montré les crocs à la moindre créature vivante.

« Désolé, ma grande », murmura Ned en dégainant sa dague, l'acier brillant d'un éclat sinistre et bleuté sous la lune. « Bienvenue au Sud. C'est un concept intéressant. On commence par sacrifier les animaux domestiques pour calmer les egos des monarques, et on finit généralement par perdre sa propre tête pour avoir essayé de suivre les règles. C’est une pente glissante, tu vois. »

Le coup tomba, net, précis. Un silence de mort, lourd comme un linceul, s'installa instantanément sur le campement. Au loin, dans le silence de la nuit profonde, on entendit pourtant un bruit familier, un écho de justice poétique qui traversa les bois. C'était Tyrion qui, par pur réflexe conditionné et souci de perfection pédagogique, venait de gifler Joffrey une toute dernière fois dans son sommeil. Juste pour être sûr que, même dans l'inconscience, la leçon de savoir-vivre était bien entrée.


Laisser un commentaire ?