Le Trône des Paumés Tome 1 : Chaises Musicales à Port-Réal

Chapitre 3 : Bienvenue au Cirque

5367 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/05/2026 13:12

Le voyage vers le Nord n'avait été qu'une interminable succession de nuances de gris, un pèlerinage frigorifique à travers des landes désolées où le vent semblait s'amuser à gifler chaque centimètre de peau exposée avec une perversité méticuleuse. L’ennui était si dense qu’il en devenait presque palpable, une brume monotone et humide qui s’insinuait sous les capuchons, glaçant les pensées avant même qu’elles n'aient eu le temps de devenir des souvenirs. Les journées s'étiraient comme du cuir mouillé, marquées seulement par le balancement des chevaux et le bruit des sabots s'enfonçant dans une terre de plus en plus stérile. Jon chevauchait en tête de cette petite escouade, juché sur un étalon nerveux qu’il avait baptisé « Mélancolie » dans un élan de lyrisme adolescent particulièrement aigu. Le jeune bâtard s’efforçait de maintenir une posture d'une noblesse tragique, le menton levé face aux bourrasques de neige fondue, s’imaginant déjà en sauveur de l’humanité. Dans son esprit, il se voyait déjà drapé dans une cape d'un noir de jais si profond qu'il absorberait la lumière, fauchant des hordes de spectres d'un revers de lame élégant tout en gardant ce regard ténébreux et lointain qui, espérait-il, ferait date dans les chroniques et ferait soupirer les filles de l'été. Il n'était plus Jon le Bâtard, il était l'Épée dans les Ténèbres. Enfin, c’est ce qu’il essayait de se dire pour ignorer que son nez coulait. À ses côtés, Benjen Stark, Premier Patrouilleur et vétéran endurci par vingt hivers, offrait un contraste nettement moins romanesque. Emmitouflé dans tellement de couches de cuir, de fourrure et de laine bouillie qu'il ressemblait à un oignon géant monté sur un cheval, il grignotait avec une indifférence totale un morceau de bœuf séché. La viande était si racornie et si sombre qu'elle avait probablement l'âge de Jon, ou du moins la même résistance psychologique face à l'adversité. Soudain, comme si le monde avait décidé d'arrêter de plaisanter, le paysage sembla se briser. Le Mur apparut. C’était une monstruosité de glace de deux cents mètres de haut, une falaise de cristal bleuté qui s'étirait d'un horizon à l'autre comme une cicatrice gelée et purulente sur le visage du monde. Sous la lumière crue d'un soleil anémique, la glace scintillait de mille feux froids, suintant une puissance ancienne et un mépris souverain pour les lois de la physique et de l'architecture résidentielle. Jon retint son souffle, le cœur battant contre ses côtes avec la force d'un prisonnier frappant à sa porte.

« C’est... c’est magnifique », murmura-t-il, les yeux brillants d'une ferveur quasi religieuse, ses mains tremblant légèrement sur ses rênes.

Benjen cracha un morceau de gras cartilagineux dans la neige sale avant de pointer la structure du gant.

« C’est surtout une belle saloperie à isoler, gamin. Tu as une idée du budget chauffage pour une passoire thermique de cette taille ? Pour Châteaunoir, on brûle la moitié des forêts du Nord chaque hiver juste pour éviter que nos orteils ne tombent en morceaux comme des biscuits secs pendant la nuit. On ne défend pas le royaume, on lutte contre l'entropie thermique. C'est pas un rempart, c'est un gouffre financier à ciel ouvert. »

Ils franchirent les limites de la forteresse, et l’enthousiasme de Jon fondit plus vite qu’un glaçon oublié en plein désert. Châteaunoir ressemblait moins à une garnison d’élite qu’à un camp de vacances abandonné à la hâte par des campeurs paniqués après une apocalypse nucléaire. Les bâtiments de pierre noire et de bois vermoulu s’affaissaient les uns sur les autres dans un équilibre précaire. Les toits ployaient sous le poids d'une neige grisâtre et lourde, et la cour centrale n'était qu'un marécage de boue glacée parsemé de déjections de corbeaux et de débris non identifiés. L’air n’y sentait pas l’héroïsme ou le sacrifice, mais un mélange rance de sueur froide, de soupe aux choux brûlée et de désespoir pur à 100%. Un homme âgé, vêtu de noirs si délavés par le temps et les lessives à l'eau de javel qu'ils tiraient sur le gris souris, s'extirpa d'un bâtiment dont la porte pendait lamentablement. Il arborait une barbe si longue, si fournie et si chargée de givre qu'elle semblait traîner dans la neige à chacun de ses pas, ramassant les miettes de son passage.

« Benjen ! Te voilà enfin ! » s'écria-t-il d'une voix qui ressemblait au bruit de deux pierres que l'on frotte. « Le ravitaillement a deux jours de retard, les recrues mangent leurs propres bottes et la gouttière de la salle commune fuit encore. J'ai dû mettre un seau, mais le seau a gelé ! Et qui est ce jeune blanc-bec au regard ténébreux qui nous observe comme s'il venait d'avoir une vision mystique ? »

« C’est mon neveu, Jon Snow. Il vient s’engager, Donal. »

Donal Noye, qui dans cette version des faits occupait le poste hautement stratégique de syndic de copropriété du Mur et responsable de la maintenance, dévisagea Jon avec scepticisme. Il ajusta sa ceinture, d'où pendaient plus de clés de caves et de fiches d'entretien que d'armes de guerre.

« S’engager ? Tu sais ce que c’est vraiment, la Garde de Nuit, gamin ? » grogna Noye en s'approchant si près de Jon qu'il put sentir l'odeur de la bière de la veille. « C’est pas une chanson de geste ou un poème pour demoiselles en fleurs. C’est passer le reste de ta vie à gratter la glace sur les carreaux avec un couteau à beurre, à déboucher des latrines gelées à la pioche par -30°C et à t'assurer que les Grinsurgés(1) ne s'introduisent pas la nuit pour voler nos dernières réserves de sel et de papier toilette double épaisseur. C’est ça, ton destin héroïque. La maintenance technique du bout du monde. »

Jon regarda la boue qui recouvrait déjà ses bottes neuves, puis l'immensité écrasante du Mur, se demandant soudain si « Mélancolie » n'était pas, finalement, le nom le plus prophétique de toute l'histoire de Westeros.



Jon fut escorté vers la salle commune, une vaste caverne de pierre brute et de poutres de chêne noircies dont les murs suintaient une humidité séculaire, comme si la forteresse elle-même pleurait de découragement. L’endroit était plongé dans une pénombre épaisse, seulement combattue par quelques bougies rachitiques qui luttaient pour leur survie et un foyer poussif. Ce dernier semblait avoir renoncé à produire de la chaleur pour se concentrer exclusivement sur une fumée grise et âcre qui stagnait au plafond comme un nuage de dépression atmosphérique. L'air y était saturé de soupe aux choux de la veille et de cette odeur indéfinissable de vieux cuir mouillé qui n'a jamais vu un chiffon propre. Autour d'une table massive, si balafrée par les coups de couteaux et les taches de bière qu'elle ressemblait à un champ de bataille miniature, une douzaine d'hommes étaient affalés. Ils ne discutaient nullement de tactiques de flanquement ou de patrouilles héroïques. Ils se livraient à un tournoi acharné de cartes dont les motifs étaient presque effacés par la crasse, tout en échangeant des recettes de cataplasmes contre le rhumatisme galopant qui rongeait leurs articulations à chaque changement de vent.

« Messieurs », annonça Benjen Stark.

Sa voix, pourtant forte, sembla s'étouffer dans les plis des tapisseries miteuses qui pendaient aux murs.

« Voici une nouvelle recrue. »

Un silence pesant s'installa instantanément. Il ne fut rompu que par le craquement sinistre d'une vertèbre fatiguée quelque part au fond de la salle. Un homme corpulent, Alliser Thorne, se leva avec la souplesse approximative d'un ours mal léché que l'on viendrait de réveiller en plein hiver. Il avait le visage parcheminé par le gel et une expression si amère qu'il donnait l'impression permanente d'avoir avalé un citron entier, de travers, et d'être en train de le digérer avec une souffrance métaphysique.

« Encore un Lord ? » cracha-t-il, ses yeux noirs, petits et brillants de méchanceté, fouillant Jon comme s'il cherchait une tache de vin sur une nappe propre. « Vous, les gens du Sud, vous débarquez ici avec vos rêves de gloire, vos armures rutilantes et vos capes en soie doublée. Vous pensez que le Mur est un terrain de jeu pour cadets en mal d'aventures et de chansons de ménestrels. Dis-moi, tu sais faire quoi de tes dix doigts de noble, à part les réchauffer dans des gants en fourrure de lapin ? Tu sais te battre ? »

« Je... je suis particulièrement doué à l'épée, messire », bafouilla Jon.

Il tenta de redresser les épaules pour retrouver la superbe qu'il affichait sur « Mélancolie », mais dans cette atmosphère de cave, il se sentait soudain très étroit.

« À l'épée ? »

Thorne laissa échapper un rire qui ressemblait au râle d'un homme que l'on étrangle avec une chaussette sale.

« Ici, gamin, l'arme la plus redoutable, c'est la pelle à neige. C'est le balai. C'est la capacité surhumaine à ne pas s'ouvrir les veines d'ennui avant le prochain convoi de sel. Si tu sais manier une éponge sans te luxer l'épaule, tu es déjà considéré comme un héros national. »

À l'autre bout de la table, un petit homme frêle, mestre Aemon, semblait faire partie intégrante du mobilier, comme une vieille statue de cire que l'on aurait oubliée trop près du feu. Ses yeux étaient voilés par une cataracte si laiteuse qu'ils semblaient refléter un autre monde. Il paraissait s'assoupir toutes les trois secondes, son menton piquant brusquement vers son col avant de remonter dans un sursaut de lucidité fragile. Il leva soudain la tête, son nez pointant instinctivement vers l'odeur de la cuisine.

« Est-ce que... est-ce que le dîner est enfin prêt ? » demanda-t-il d'une voix chevrotante qui paraissait avoir traversé les siècles pour arriver jusqu'à eux.

« Non, Aemon, calmez-vous, le ragoût n'est pas encore assez gris », répondit Donal Noye en ajustant une bûche humide dans le foyer avec un soupir. « C'est juste une nouvelle recrue qui vient de franchir la porte pour prêter serment. »

L'aveugle cligna des yeux vers le vide, un léger sourire de déception sur les lèvres.

« Ah. Est-ce qu'il a au moins apporté des gâteaux ? Des tartelettes au citron ? Un petit quelque chose qui n'a pas la consistance et le goût d'une semelle de botte bouillie ? »

« Non. Rien du tout. Juste son épée, son nom de bâtard et une arrogance qui prend déjà toute la place », grinça Thorne en se rasseyant lourdement.

« Bon. Dans ce cas, je me rendors. C’est bien plus intéressant », murmura le vieil homme. « Réveillez-moi s'il y a du changement dans le menu, ou si les Grinsurgés lancent une attaque de pâtisserie massive sur la porte sud. »

Jon sentit alors un froid bien plus intense que celui de la glace du Mur s'insinuer dans ses os. Il réalisa avec une horreur grandissante que la Garde de Nuit n'était pas cette légion d'élite, cette fraternité de guerriers ascétiques et mystiques qu'il s'était complu à imaginer dans la bibliothèque de Winterfell. C'était une maison de retraite pour criminels amnistiés, une garderie pour nobles déchus dont personne ne voulait plus, et un hospice pour vieillards au bout du rouleau. Leur mission sacrée, le rempart entre les hommes et les ténèbres ? C'était surtout s'assurer, avec une vigilance de chaque instant, que personne ne volait la dernière part de tarte aux pommes rassie au réfectoire. Jon regarda Thorne, qui venait de se remettre à se curer les ongles avec un poignard rouillé, puis le mestre qui ronflait déjà, et il se demanda sérieusement si « Mélancolie » était encore sellé pour un voyage retour en mode urgence absolue.



Le lendemain, l’entraînement commença sous un ciel de plomb, une calotte de nuages grisâtres et bas qui semblait peser physiquement sur les épaules des recrues, comme pour les écraser un peu plus contre la terre ingrate du Nord. La cour de Châteaunoir n’était plus qu’un vaste champ de bataille de boue gelée, un marécage visqueux où la terre noire se mélangeait à la neige fondue et aux résidus de charbon des forges. Chaque pas était une lutte, chaque mouvement une occasion de s'éclabousser de cette fange glacée qui s'incrustait sous les ongles et dans les coutures des vêtements. Le vent s’engouffrait avec une malveillance calculée entre les bâtiments décrépits. Il ne se contentait pas de souffler. Il sifflait d'un ton moqueur, transformant chaque rafale en une morsure de givre capable de traverser trois couches de laine bouillie pour aller mordre directement l'âme. Thorne attendait Jon au milieu de ce marasme, les jambes écartées et les bras croisés sur un plastron de cuir élimé qui avait vu plus de ragoûts renversés que de duels héroïques. Il ne tenait pas d'épée d'entraînement, ni de bouclier de chêne. À ses pieds, enfoncé dans une flaque de vase, gisait un balai pathétique, une pauvre branche de bouleau ligotée de travers à un manche en bois de pin dont les poils, secs et clairsemés, s'effritaient déjà au sol au moindre souffle d'air.

« Voilà ton épée de valyrien, Lord Snow », grinça Thorne.

Un sourire sardonique, presque douloureux à voir, étira ses lèvres gercées par le froid.

« Ta mission sacrée, ton premier acte d'héroïsme pour la sauvegarde du royaume. Nettoyer cette cour. S'il reste un seul flocon de neige suspect ou une crotte de corbeau mal placée à mon retour, je te fais bouffer ce balai, mèche après mèche, sans sel, sans poivre, et avec le manche en dessert. »

Jon, dont la bouderie avait atteint une intensité telle qu'elle aurait pu servir de système de climatisation naturelle à l'intégralité de la salle commune, s'empara de l'objet avec un dégoût que les mots peinent à décrire. Il commença à balayer avec une fureur contenue, le dos voûté, soulevant plus de poussière de charbon que de neige. À ses côtés, Fantôme, son loup albinos, observait la scène avec une perplexité silencieuse, ses yeux rouges brillant comme des braises dans la brume matinale. Pour aider son maître, ou peut-être par pur désespoir face à sa déchéance, il entreprit de mâchonner le manche du balai avec la détermination d'un castor en pleine crise existentielle. Sur les passerelles de bois vermoulu qui surplombaient la cour comme les balcons d'un théâtre en ruine, les autres recrues s'étaient amassées. C’était le seul divertissement disponible dans ce trou perdu, mis à part parier sur quelle stalactite tomberait la première ou compter les dents qui restaient au cuisinier.

« Regardez-moi ça ! Admirez Lord Snow ! » brailla Grenn, un garçon costaud dont les épaules de bœuf masquaient une étincelle d'intelligence probablement soufflée par le premier vent d'hiver de son enfance. « Il balaye avec une élégance de duchesse ! On dirait qu'il invite la boue à valser avant de l'escorter hors de sa vue ! »

« Je parie mon dernier morceau de lard rance qu'il utilise du shampoing aux pépites d'or comme le Prince Joffrey pour garder cette mèche ténébreuse bien en place ! » ajouta Pyp, un garçon maigre comme un coucou, doté d'oreilles tellement décollées qu'elles semblaient prêtes à capter les signaux de détresse provenant de l'autre côté du Mur. « Attention Jon, ne frotte pas trop fort, tu vas finir par avoir des ampoules sur tes mains de pianiste ! »

Les rires gras et les moqueries ricochèrent contre les parois de glace du Mur, créant un écho déformé qui exaspéra Jon au-delà de toute raison humaine. À bout de nerfs, le visage empourpré par une combinaison de froid mordant et d'humiliation cuisante, Jon finit par jeter son balai dans une flaque de vase particulièrement profonde. L'objet atterrit avec un bruit mou et pathétique, éclaboussant ses bottes.

« Vous croyez que c'est drôle ? » hurla-t-il, sa voix brisant net le vacarme des moqueries. « On est ici pour être le bouclier qui protège le royaume des hommes ! Vous n'avez aucune idée de ce qui se prépare là-haut, dans les vraies ténèbres ! Les Marcheurs Blancs arrivent ! Ils sont réels ! Ils sont froids ! Et ils veulent nous vendre des assurances-vie avec des clauses de résiliation abusives et des délais de carence infinis ! »

Un silence de mort, un vrai, s'abattit instantanément sur la cour. Grenn s'arrêta de rire, la bouche entrouverte, l'air de chercher la définition du mot « clause » dans les recoins vides de son cerveau. Pyp cligna des yeux, déconcerté par la violence absurde de la tirade. Puis, comme une digue qui cède sous la pression d'une crue, tout le monde éclata d'un rire si puissant, si viscéral, qu'il fit vibrer les vitres de la tour du Lord Commandant.

« Des... des assurances-vie ? » hoqueta Pyp entre deux spasmes, se tenant les côtes à s'en plier en deux. « Gamin, redescends de ton nuage de givre. La seule chose qui arrive vraiment ici, ce n'est pas une armée de spectres ou des courtiers en assurance-vie démoniaques. C'est la cataracte précoce, la prostate qui fait des siennes à trente ans et la goutte qui finit par transformer tes pieds en briques de plomb. »

Grenn s'approcha et tapa sur l'épaule de Jon avec la force d'un maréchal-ferrant, manquant de l'envoyer s'étaler dans la boue.

« Relax, Lord Snow. Si un Marcheur Blanc se pointe avec un contrat, un stylo et une mallette, on lui dira qu'on est déjà couverts par la mutuelle de la Garde. En attendant, reprends ton épée en bois de bouleau. La boue, elle, ne connaît pas la crise et elle n'attend pas de signature pour s'étaler. »


*****


Port-Réal était une agression sensorielle préméditée. Ned, encore engoncé dans ses fourrures du Nord qui semblaient absorber la crasse environnante avec une efficacité désespérante, franchit les portes du Donjon Rouge avec la nausée au bord des lèvres. La capitale exhalait un parfum complexe et entêtant. Un mélange de sueur humaine rance, de viscères de poissons pourrissant sous un soleil de plomb et d'une odeur plus subtile, plus dangereuse, celle de la politique de couloir, ce parfum d'encens masquant la charogne. Le Donjon Rouge l’écrasait de sa stature herculéenne. C’était une forteresse immense, aux pierres rosies par le crépuscule, dont chaque recoin semblait avoir été doré à la feuille pour masquer une moisissure morale profonde. Partout, des courtisans vêtus de soies chatoyantes glissaient sur les dalles de marbre avec une grâce de serpent, affichant des sourires si larges et si parfaits qu'ils en devenaient suspects. Ned fut conduit dans la salle du Conseil Restreint, une pièce tapissée de myrte sombre où l'air était si lourd de secrets et de non-dits qu'on aurait pu les découper à la dague. Autour de la table de chêne poli, dont la surface brillait comme un miroir noir, les membres du conseil l'attendaient. Ils formaient une galerie de portraits saisissante, un bestiaire de la cour. Ned balaya la table du regard, réalisant que le destin du royaume reposait sur une collection de névroses soigneusement costumées. À sa droite, Varys se tenait parfaitement droit. Ses mains restaient prudemment dissimulées dans l'abîme de ses manches amples, d'où s'échappait une odeur entêtante de poudre de lilas et de mystère. Par moments, on devinait le mouvement de ses doigts. Ses mains douces, blanches et potelées ne cessaient de se frotter l'une contre l'autre. Le bruit de ce frottement, semblable au bruissement d'un parchemin soyeux, laissait imaginer qu'il pétrissait invisiblement les dernières rumeurs du royaume pour en faire une pâte malléable, prête à être modelée selon ses besoins. Juste à côté, Petyr Baelish, que l'on surnommait Littlefinger avec une affection toute relative, arborait le sourire satisfait d'un chat de gouttière particulièrement doué. Il avait l'air d'avoir non seulement dévoré l'eunuque d'à côté, mais d'avoir également pris soin de lui voler sa bourse et ses secrets avant de le digérer. Ses yeux, petits et vifs, pétillaient d'une intelligence malicieuse, scrutant chaque silence de Ned comme s'il s'agissait d'une faille exploitable ou d'un profit potentiel. Le contraste était frappant avec le Grand Mestre Pycelle, un vieillard si ancien qu'il semblait constitué de couches successives de parchemin froissé et de poussière de bibliothèque accumulée sur des décennies. Sa chaîne de mestre, une lourde cascade de maillons de métaux divers symbolisant ses savoirs, cliquetait mollement contre la table à chaque fois qu'il s'assoupissait. Le phénomène se produisait avec la régularité d'un sablier, environ toutes les quarante secondes, avant qu'il ne se réveille en sursaut dans un nuage de confusion sénile. Enfin, Renly Baratheon complétait ce tableau d'une élégance presque indécente. Le frère cadet du Roi semblait considérer le Conseil comme un essayage de haute couture plutôt que comme un organe de gouvernement. Il passait nettement plus de temps à vérifier la symétrie parfaite de sa cape en velours vert émeraude qu'à parcourir les rapports de patrouille. Son souci principal de la matinée consistait manifestement à déterminer si le reflet de ses bottes de cuir était assez net pour lui permettre de s'y recoiffer en cas d'urgence diplomatique imprévue.

« Lord Stark ! Quel honneur ! Quel immense privilège ! » s'exclama Varys d'une voix si mielleuse qu'elle aurait pu boucher les artères de Ned sur-le-champ. « Mes petits oiseaux m'ont murmuré à l'oreille que votre voyage depuis les terres glacées du Nord avait été... pour le moins agité. Une histoire de loups, de princes et de chutes malencontreuses, n'est-ce pas ? »

« Mes petits oiseaux à moi m'ont surtout dit que vous aviez un sérieux problème de plomberie et d'hygiène de base dans cette ville », répliqua Ned de sa voix de granit.

Il n'aimait pas les métaphores volatiles, ni les hommes qui sentaient la fleur de jardin alors que le peuple mourait de faim. Littlefinger coupa court aux amabilités d'un geste sec, faisant glisser vers le centre de la table un énorme livre de comptes. Le volume, relié en cuir de veau et épais comme un bouclier de siège, semblait peser le poids de tous les péchés du royaume.

« Lord Stark, en tant que nouvelle Main du Roi, votre première mission est d'une importance capitale pour la stabilité de la couronne », commença Baelish avec un enthousiasme purement comptable. « Sa Majesté a commandé, dans un élan de génie décoratif que nous ne saurions contester, cinq cents nouveaux seaux d'aisance royaux. Ils sont en or massif, sertis de rubis de la taille d'un œuf de pigeon, afin, je cite, "d'égayer les moments de solitude royale". Le problème mineur est que le trésor est plus vide qu'une taverne un lendemain de fête, et que nous traînons une dette de six millions de dragons d'or envers la Maison Lannister. Comment comptez-vous gérer cette petite situation ? »

Ned se laissa tomber sur sa chaise sculptée, sentant le poids de sa charge lui écraser les vertèbres et les illusions.

« Six millions ? » balbutia-t-il, les yeux écarquillés par l'incrédulité. « Comment un homme seul peut-il dépenser une telle fortune en si peu de temps ? »

« Oh, c'est un talent naturel chez Robert », répondit Littlefinger en lissant une page du registre avec une pointe de fierté perverse. « Des fêtes qui durent des semaines, des tournois où l'on offre des chevaux de prix à chaque paysan qui sait tenir une lance, du vin importé d'Essos par convois entiers... et, bien sûr, cette récente passion pour les seaux d'aisance de haute joaillerie. Apparemment, l'étain lui donnait des complexes de virilité. »

« On ne peut pas juste... imprimer plus d'argent ? Ou en frapper de nouvelles avec moins d'or dedans ? » demanda Renly avec une innocence qui confinait soit au génie visionnaire, soit à la bêtise la plus profonde.

Le silence qui suivit fut si pesant qu'on entendit presque les mites grignoter les rideaux. Varys ferma les yeux de douleur, Pycelle laissa échapper un ronflement de protestation dans son sommeil, et Littlefinger soupira avec une patience de professeur face à un élève particulièrement lent.

« Non, Renly. Ça s'appelle l'inflation galopante, et c'est un monstre économique bien pire qu'un Marcheur Blanc avec une brochure publicitaire. Si on fait ça, une miche de pain coûtera le prix d'un château d'ici la fin du mois, et les paysans viendront nous pendre avec nos propres capes de soie pour s'amuser. »

Ned ferma les yeux, la tête entre les mains. Il réalisa dans un éclair de lucidité brutale que son nouveau travail ne consistait pas à rendre la justice ou à protéger les innocents. Non, il était devenu le curateur de faillite d'une monarchie en plein délire. Sa mission consisterait à trier des factures de rubis et à s'assurer que Robert n'achetait pas un éléphant en or massif pour son prochain anniversaire de mariage. C'était ça, la politique au Sud. Une fête du slip d'aisance géante, gérée par des comptables corrompus et financée par une dette colossale qu'ils ne pourraient jamais rembourser, même en vendant le Donjon Rouge pièce par pièce.


*****


Au Mur, Jon ne fut pas convoqué pour un conseil de guerre secret dans la crypte, mais pour sa toute première réunion de copropriété d'urgence. L’assemblée se tenait dans une salle annexe du réfectoire, un local exigu et glacial qui sentait la poussière de craie, le vieux cuir et le chien mouillé. Au centre, une table boiteuse, recouverte d'un tapis de souricières vides et de parchemins jaunis par l'humidité, servait de bureau central. La lumière tombait d'une lucarne si encrassée de givre qu'elle ne laissait passer qu'une lueur grise et maladive, jetant des ombres fatiguées sur les visages burinés des officiers. L'ambiance était à la déroute administrative.

« Messieurs, silence je vous prie ! Un peu de tenue ! » annonça Noye d'une voix de stentor en frappant la table avec un énorme marteau de forgeron qui lui servait, faute de mieux, de maillet de président de séance. « Le point numéro un de l'ordre du jour est critique. La fissure structurelle majeure dans la section 4 du Mur. »

Il déplia avec d'infinies précautions un plan d'architecte si vieux que les bords s'effritaient entre ses doigts calleux, saupoudrant la table de débris de papier.

« La lézarde s'agrandit de deux pouces par semaine, messieurs. Si on ne vote pas un ravalement d'urgence ou une injection de résine magique, une tonne de glace va finir par s'effondrer directement sur le toit du réfectoire pendant le service de midi. On va se retrouver avec du ragoût aux glaçons. »

Thorne, vautré sur un banc en équilibre instable au fond de la pièce, ne prit même pas la peine de lever les yeux du cure-dent qu'il taillait avec un poignard rouillé.

« Et alors ? » demanda-t-il d'une voix traînante, ponctuée d'un sifflement de mépris qui semblait venir de ses sinus bouchés. « Ça fera des glaçons gratuits pour le rhum et ça rafraîchira l'haleine des recrues. Considérez ça comme une amélioration bienvenue du service au bar. »

« On n'a pas le premier liard pour les réparations, Alliser ! » s'exclama Benjen.

Son habituelle réserve de patrouilleur laissait place à une frustration de comptable aux abois.

« Le Donjon Rouge a sabré nos subventions d'entretien. Littlefinger prétend que nos rapports trimestriels manquent cruellement de "menace Marcheur Blanc" à leur goût. Ils disent que payer pour un mur sans monstres apparents, c'est comme financer une clôture contre les lapins imaginaires. Le budget a été réalloué aux seaux d'aisance du Roi. »

Jon Snow, qui se tenait sagement au fond de la pièce près d'un seau de charbon pour ne pas attirer l'attention, leva timidement la main. Son regard ténébreux, autrefois empreint de rêves de gloire, brillait d'une lueur nouvelle. Celle de l'opportunisme désespéré d'un stagiaire en fin de droits.

« Et si on... si on vendait des morceaux du Mur comme souvenirs de luxe ? » suggéra-t-il, la voix légèrement chevrotante. « On les taille en petits cubes parfaits, on les emballe dans de la paille de soie, et on y accole une étiquette calligraphiée : "Un morceau d'histoire éternelle, seulement cinq dragons d'or !". On pourrait même faire courir le bruit que cette glace soigne la calvitie ou qu'elle refroidit le vin trois fois plus vite que n'importe quelle cave de Castral Roc. »

Un silence de plomb, un vrai silence de crypte, s'abattit instantanément sur la pièce. On n'entendait plus que le sifflement lugubre du vent contre la porte mal jointe et le craquement du bois dans le foyer. Tout le monde fixa Jon comme s'il venait de suggérer d'inviter les Grinsurgés à un thé dansant sur le sommet du Mur. Soudain, mestre Aemon se réveilla en sursaut dans son coin, sa tête branlante remontant d'un coup sec. Ses yeux laiteux cherchèrent une source de chaleur inexistante dans le vide de la pièce.

« Est-ce que... est-ce que le dîner est enfin prêt ? J'ai cru entendre parler de dragons d'or au caramel et de remède contre la calvitie... »

« Non, Aemon ! Retournez dans vos parchemins ! » cria Noye avant de se tourner vers Jon avec une expression indécise, oscillant entre l'admiration et l'envie de l'envoyer aux latrines. « Mais le gamin a une idée. C'est stupide, c'est indigne d'un Stark, c'est probablement un crime contre la tradition... mais c'est une idée. Et elle ne coûte rien en mortier. »

C'est ainsi que Jon, au lieu de devenir le guerrier légendaire dont les bardes chanteraient les prouesses à l'épée contre les spectres, devint officiellement le premier Responsable Marketing et Merchandising de la Garde de Nuit. Sa première mission capitale ne fut pas de mener une patrouille au-delà de la Forêt Hantée, mais de créer une brochure promotionnelle sur parchemin recyclé pour attirer les touristes du Sud amateurs de sensations fortes et de cryothérapie. Le slogan, calligraphié avec une application touchante, barrait la première page.

« LE MUR : Venez pour la glace majestueuse, restez pour le rhum et les souvenirs givrés ! »

L'Hiver venait, c'était une certitude géologique, mais pour l'instant, à Châteaunoir, c'était surtout la saison des soldes exceptionnelles sur les éclats de glace « bénis » par une poignée de retraités en colère et de criminels en manque de tabac. La Garde de Nuit ne reculait devant rien pour équilibrer les comptes. Le salut du royaume passait désormais par la vente de bibelots de glace au prix fort.


1 C'est le nom (un peu fantaisiste et moqueur) donné dans ce récit aux Peuples Libres, plus connus sous le nom de Sauvageons.


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