Le Petit Max, Episode 1
(III)
Paris (Éden), le même jour.
Éden, le quartier général de ce qu'il restait de puissance dans le pays, était un bastion gigantesque de bâtiments en plein cœur de Paris. La Tour Eiffel n’existait plus depuis presque 10 ans maintenant, remplacée par cette large zone de buildings, tous destinés aux derniers grands de la France. Dirigée d'une main de fer par le groupe appelé Corporation, l’Éden maintenait le niveau de vie de chaque personne aisée vivant dans le Nord, et s'assurait qu'il ne manquait rien à aucun d'entre eux. D’où le nom, certainement. Ce bastion était entouré d'un design assez particulier. La Corporation avait demandé à ce que même les barrières qui séparaient Éden du reste de la ville fassent penser au paradis. C'est pourquoi les défenses, murailles, barbelées ou autres tours de guet étaient recouvertes d'épais ornements floraux. Une manière fraîche et réconfortante de s'imaginer vivre dans un climat sain et serein.
Ce jour la, le directeur Regnier, un grand homme chauve et costaud, ressemblant à une brute épaisse, mais en costume d'un blanc impeccable, était en rendez vous avec une femme d'une classe remarquable. Une jolie robe blanche fendue dans le dos, des longs cheveux blonds bouclés, des yeux d'un fond bleu azur, et un sourire comme les manias d'entreprises les aimaient. Il était charmé par cette femme, mais avant tout un professionnel.
« J’entends bien ce que vous dites, et je comprend vos arguments, » disait l'homme de sa voix rauque en regardant le décolleté furtif de la dame. « Mais je dois avant tout penser à nôtre intérêt dans cette affaire. Nous ne pouvons décemment pas entreprendre une construction aussi imposante sans rencontrer des difficultés. »
La femme fit virevolter l'une de ses jambes pour venir la poser sur l'autre, histoire peut-être de charmer et désarçonner un peu plus son interlocuteur. « Monsieur Regnier, j'espère que vous comprenez l'ampleur de ce projet. Je ne peux décemment pas non plus retourner voir mon employeur avec une réponse aussi tranchée alors que vous n'avez pas prit le temps d'y réfléchir. » Sa voix douce et envoûtante aurait pu compliquer les choses, mais l'homme d'affaire qu'était Regnier en avait vu d'autres.
« Vous me demandez de raser l’Élysée pour y construire un hôtel. Pourquoi ne pas directement rénover l'endroit ? C'est tout aussi bien ! »
« Mon employeur pense, et vous en conviendrez, que la clientèle ne sera pas réceptive au fait de loger dans un palace qui fut entre les mains de ceux qui ont provoqué la chute de nôtre pays. »
Regnier lâcha un rire soudain, attrapant un cigare pour le fumer. « Ces abrutis qui ont provoqué la chute de nôtre beau pays sont la raison première de ma présence ici, et de la vôtre également je pense. Non pas que je leur témoigne la moindre once de respect, pour autant je pensais garder l’Élysée pour rappeler à tous à cause de qui cette crise est arrivée. Et ensuite j'ai fais ce building pour qu'ils se rappellent aussi de la personne qui a amélioré leur niveau de vie ! » ponctua t-il d'un rire gras.
La femme perdit se sourire qu'elle devait croire dévastateur au profit d'une expression vivement exaspérée. Faire plier Regnier n'était pas chose simple. « Je vois que nous ne sommes pas sur la même longueur d'onde. Après tout, comment allier la grossièreté à la classe... »
Regnier ne put retenir un sourire. « Moyenne, la classe ! Parce que si c'est là que la grossièreté peut tous nous emmener, je vous conseille de vous y mettre. » ricana l'homme, montrant le magnifique bureau dans lequel il siégeait. « Je détesterais vous vexer, ma petite, mais si quand la crise a commencée, j'avais pris le temps de la réflexion par rapport à mon avenir à coté d'une paire de seins aussi chic que la vôtre, je serai certainement au même niveau que vôtre patron aujourd'hui ! »
La femme dégluti, totalement déstabilisée face à cet homme qui en imposait vraiment. Ce dernier sorti ensuite un formulaire de son bureau pour le faire glisser jusqu'à la blonde pulpeuse.
« Mais la vie en a décidé autrement pour moi, et heureusement pour vous, je chausse large. » ajouta Regnier en reluquant les formes de la femme et lui faisant du rentre dedans aussi grossièrement qu'elle l'avait imaginé. « Alors si vous voulez retourner voir vôtre patron qui n'a même pas ce qu'il faut entre les jambes pour assumer une conversation comme celle ci à tel point qu'il envoie sa meilleure courtisane le faire à sa place, grand bien vous fasse. Mais si vous voulez savoir ce que c'est que de travailler pour les plus grands, vous n'avez qu'a déposer ce formulaire à l'accueil une fois que vous l'aurez signé. C'est bien payé, vous avez un logement de fonction dans la tour... ah oui, je crois qu'on prend aussi en charge les frais de chirurgie esthétique. »
La femme, excédée par une telle attitude, se leva prestement, et se dirigea aussi rapidement qu'elle le pouvait avec des talons de 20 centimètres en direction de la sortie. Ouvrant la porte, elle empêcha un homme à l'allure simples de frapper, ce dernier un peu surprit par le geste. Se poussant, il laissa passer la femme qui ne comptait pas faire fît de sa présence en sortant. L'homme, en veste en cuir noir et un jean délavé referma derrière lui, pour ensuite capter le regard de Regnier, fixe et souriant.
« J'interromps quelque... »
Il fut coupé dans sa phrase par Regnier qui leva sa main en guise de silence pendant plusieurs secondes. L'homme, entendant des pas se rapprocher de l'autre coté de la porte, s'écarta pour laisser s'ouvrir la porte à la volée, dévoilant à nouveau la blonde sulfureuse qui avait apparemment oublié le formulaire d'inscription qu'elle prit avec force avant de repartir aussitôt, refermant la porte. Regnier baissa sa main.
« Elles reviennent toujours. » conclu Regnier.
« Une passe qui s'est mal passé ? » demanda l'homme en cuir avec humour.
« C'était la représentante d'une chaîne d'hôtel qui cherche à s'implanter pas loin d’Éden. »
« Pourquoi je demande, c'est tellement chiant d'essayer de faire la différence entre les deux par ici... » fit l'homme, las, en s'approchant du bureau.
« Vous aviez rendez vous, Garcia ? » demanda ensuite Regnier.
L'homme en cuir avec son look et sa belle gueule de playboy, Garcia, prit donc la peine de s'asseoir comme s'il était chez lui avec nonchalance, la bière en moins et regardait autour de lui, essayant de trouver un repère depuis la baie vitrée du bureau. « Vous voyez la Tour Eiffel depuis la ? Parce que moi perso... » fit-il ironiquement.
Regnier soupira. « Vous allez me faire perdre mon temps je sens. »
« Parce qu'un homme comme vous est tellement prit ! Le conflit permanent, les accords avec les pays voisins... le recrutements des prostituées, la réfection du local de ping-pong... »
Il était établi qu'il existait un lien entre les deux hommes, ou plutôt un rapport de force, qui les poussaient à se jauger de manière permanente. Même s'il était clair que Regnier avait l'avantage face à l'homme d'une classe encore plus moyenne que la blonde, il ne l'avait pour autant pas viré de son bureau...
« Ça y est vous m'emmerdez. J'ai pas de temps à perdre pour vous aujourd'hui. » crissa entre ses dents Regnier, sentant la colère monter.
« Eh bien dites moi vous en avez des choses à perdre aujourd'hui ! » en rit son adversaire en lui posant un dossier sur son bureau, dossier qu'il disséminait dans sa veste quelques instants plus tôt. Regnier consultant le dossier très vite pour qu'il puisse dégager cet énergumène, il eut une question des plus inattendues.
« Je suis supposé voir quoi la ? »
Garcia fut surprit. Si bien qu'il se pencha lui même sur son dossier pour voir s'il avait posé le bon sur le bureau. « Je suis un peu... disons déçu ? »
« Par quoi ? »
« Un businessman tel que vous qui est incapable de lire des chiffres ? »
Regnier soupira à nouveau en se laissant tomber sur son dossier.
« Non non mais on va travailler la dessus vous inquiétez pas Monsieur ! » se permit d'ajouter sur un ton totalement condescendant le playboy.
« Arrêtez de m'emmerder ! » mugit l'homme d'affaire, excédé par le comportement de Garcia.
« C'est le chiffre d'affaire dégagé par vos diverses entreprises un peu partout dans le pays. » reprit sérieusement l'homme. Il avait perdu son attitude enjouée et ses sourires hautains. En l'espace d'une simple seconde, il était devenu impassible. Aucune expression ne s'exprimait sur son visage froid.
Regnier eut du mal à réaliser. Oui parce que par diverses entreprises, Garcia voulait réellement dire les malversations financières ou encore les opérations secrètes en dehors de la Corporation. « Vous avez eu ça comment ?! »
« Vous avez travaillé avec moi, Monsieur, vous savez comment. »
Regnier se leva, les jambes tremblantes, le papier avec les chiffres dans la main, se rendant pas à pas vers sa fameuse baie vitrée depuis laquelle il aurait soudainement voulu apercevoir la Tour Eiffel juste une seconde, histoire de penser à autre chose.
Garcia, lui, gardait la même expression, à cela près qu'il avait capturé le cigare de Regnier et posé entre ses lèvres. En affaires, ce geste n'était pas dénué de sens, et il semblait le savoir parfaitement. « Et au cas ou vous voudriez le savoir, oui, ce ne sont que des copies. » flamba t-il. « On ne voudrait pas que le vrai dossier tombe entre de mauvaises mains. »
« Vous me croyez seul dans cette entreprise ? » riposta Regnier d'un ton sec. « Je ne serai pas le seul qui sera touché par la divulgation d'une telle affaire. Et vous venez de vous désignez comme bouc émissaire. »
Garcia se mit à rire. « Vraiment ? Vous m'estimez si peu que vous avez oublié la raison pour laquelle je faisais partie de vos employés ? »
Regnier se tourna pour toiser le regard du playboy, ce dernier arborant une expression arrogante. « Je suis un fantôme, Regnier. Donc ça me rend facile à faire disparaître, je vous l'accorde, mais aussi très difficile à faire disparaître. Une vrai dichotomie, pas vrai ? »
« Qu'est-ce que vous voulez... ? » hésita à demander l'homme d'affaire, froissant le papier avant de le jeter dans la corbeille juste à coté du bureau. « Qu'est-ce qu'un homme tel que moi peut apporter à un fantôme ? »
« … je veux vôtre nouvelle équipe. »
Regnier s'assit après avoir eu un sursaut de rire. « Ma nouvelle équipe. Qu'est-ce qui peut bien vous faire penser que j'en ai une après ce qu'il s'est passé la dernière fois ? »
« Si vous étiez un homme apte à prendre des précautions, je ne serai même pas parvenu jusqu'ici. Vous pourriez essayer de me faire croire que la nouvelle équipe n'existe pas, mais il se trouve qu'en fait... » commença t-il en sortant un autre papier plié de sa poche avant de le poser sous les yeux de Regnier. « … je l'ai déjà trouvé. Et chapeau bas, je dois dire. Avoir réussi à recruter certains d'entre eux me surprend, aussi bien que d'autres qui eux par contre m'inquiètent. Mais le fait est qu'ils me serons tous utiles. »
« Vous venez de le confirmer vous même, vous connaissez la plupart d'entre eux, alors pourquoi passer par moi ? » cette question vint en effet titiller la curiosité de Regnier qui savait de source sûre que Garcia connaissait le meilleur membre de cette équipe.
« Je suis un fantôme qui autrefois appartenait à l'armée de celui qui détient l'épée des rois. Je suis libre, ça ne veut pas pour autant dire que j'exerce quelconque pouvoir sur eux. Vous avez l'épée. Utilisez la pour m'envoyer vos troupes. »
Sur cette phrase aussi fantaisiste qu'incompréhensible, il se leva et remit sa veste en ordre, s'apprêtant à partir.
« Vous comptez aller dans le Sud pour récupérer le paquet, c'est ça ? » tenta Regnier. « J'ai entendu dire qu'il avait été perdu... vous savez que c'est peine perdu, autant le laisser la bas. »
Sur cette phrase, Garcia esquissa un sourire, avant de prendre la tangente en direction de la sortie. « Occupez vous de vos affaires Regnier, avant que ce soit moi qui m'en occupe. Et passez ce papier à la déchiqueteuse au lieu de le laisser dans la poubelle. C'est pas à vous que je devrais apprendre ça. »
Sur cette punchline, le playboy sortit de la pièce, laissant Regnier seul, qui prit une grande inspiration histoire de souffler un peu après cette discussion.
« Connard. » serait le mot de la fin.
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Bordeaux (Zone Verte), le Central
Ben rentrait de Mérignac. Non pas qu'il n'aimait pas le fresh-air qu'il pouvait avoir à la campagne, mais dans un monde comme celui la, on avait désormais tendance à apprécier les nuisances sonores. Elles indiquaient qu'on arrivait dans une zone habitée et donc partiellement sécurisée. C'est pourquoi il avait baissé le volume de Center of Attention, petite musique qui lui rappelait que même s'il n'était pas le centre du monde, il aimait vraiment embêter les passants avec son vélo, ça lui procurait la sensation d'exister. C'était comme rentrer de l'école le soir et directement être embêté par sa grande sœur alors qu'on venait d'arriver. Elle ne voulait pas qu'on oublie sa présence.
Rangeant son vélo dans le box prévu à cet effet, il descendit de bécane avant de l'attacher avec son cadenas. Puis d'un pas pressé, entra au Zone-Art, un bar à l'enseigne douteuse qui en dévoilait déjà beaucoup. Et effectivement, une fois à l'intérieur, on comprenait pourquoi. La plupart de la clientèle était déjà torchée, certains titubants plus que dansants sous le même genre de musique qu'écoutait Ben. En descendant les escaliers d'un métal d'usine et sans contremarche, il mit presque le pied dans une flaque de vomit qui s'écoulait sur le sol en dessous. Le ton était donné. Le comptoir en pierre était directement à la sortie des escaliers, certainement une technique commerciale, ou bien une erreur d'architecture. Mais ce n'était pas le bar en lui même qui l’intéressait, tant que la fille accoudée au comptoir un air dépité. Les cheveux auburn vif, on pouvait la remarquer de loin.
« Elle se fout de moi celle la. » marmonna Ben en voyant la fille se soûler au comptoir. Décidant de s'en approcher, il entama directement la conversation sur le sujet qui l’intéressait en s'accoudant lui même au bar. « Que tu sois pas en forme, ça passe encore, mais sérieux, ici ? »
La fille, qui de plus près faisait plus femme, lui transperça le regard avec ses yeux verts et son visage de mannequin bien que très fatiguée. « Je suis actuellement en plein traitement. » annonça t-elle d'une voix grasse et peu claire. Elle se racla la gorge pour déloger la salive qui la bloquait.
« A la Vodka, tu t'améliores. Tu fous quoi ? T'es au courant qu'on se tape toutes tes livraisons ? Arrête de déconner Julia !»
La femme, qui s’appelait donc Julia, soupira tellement que Ben aurait pu sentir l'alcool s'il s'était trouvé dans la bonne direction, ou plutôt la mauvaise à ce moment précis. « T'es la depuis vingt secondes et tu m'emmerde déjà. J'ai pas le moral ! »
« Et la t'es en train de fêter ça j'imagine ? » ironisa Ben, regarda la bouteille de Vodka à moité vide qui se tenait non loin.
Julia esquissa un sourire furtif en regardant elle aussi la bouteille. « Trop de pression au boulot ? Met toi en arrêt. »
« Oui bien sur ! Après je vais provoquer une grève sans préavis histoire de me faire virer et toucher le chômage. » riposta vivement Ben, en prenant un verre de l'autre coté du comptoir et se servant un verre avec la bouteille de Julia.
Le barman, qui vit Ben faire, se précipita vers lui pour lui prendre le verre des mains, furibond.
« Tu t'es cru ou, toi ? » fulmina le barman.
Ben resta fixe tandis que Julia se mit à rire. Le barman ne comprenait pas vraiment tout. « Dans un bar dont je possède 25% des actions ? » fit mine de demander Ben, déstabilisant totalement le serveur qui reposa immédiatement le verre sur le comptoir.
« Je vous sers quelque chose monsieur ? » s'excusa le barman en déglutissant.
« C'est quoi le nom du cocktail que fait So' en ce moment ? Je l'aime bien celui la. Ah... rah je l'ai sur le bout de la langue, le... » ajouta Ben en claquant des doigts à coté de Julia pour qu'elle l'aide.
« Le Curriculum Vitae. » répondit la jeune femme.
Le barman prit peur, alors que le sourire de Ben se dessinait sur son visage. « Voila ! Le C.V, pour les intimes. Mais je crois me souvenir qu'il est compliqué à faire celui la. Il faut quoi déjà ? »
Julia comprit le jeu de Ben et prit un malin plaisir à le suivre dans son délire alors que Ben la relançait à chaque ingrédient. « Une lettre de motivation, un employé qualifié et poli, une patronne... »
« Sans oublier les compétences de nettoyage, j'ai vu une de ces flaques de gerbe en entrant... »
Le barman reprit le travail en courant presque, devenant le plus serviable et prévenant possible avec les clients aussi bien qu'il nettoyait l'endroit, ce qui fit rire Julia et Ben pendant un moment.
« Bon, raconte, » reprit Ben, se tournant vers son amie. « Qu'est-ce qui t'arrive ? »
Julia soupira à nouveau, puis croisa le regard de Ben, prêt à l'écouter, avant de se lancer. « Je crois que j'ai merdé avec Eddy hier soir. Il arrêtait pas de me parler de son boulot et de son patron, et comment te dire... »
« T'en avais rien à foutre, » en conclu Ben. « Tu crois que So' passe son service à l'écouter parler ou quoi ? On est tous dans la même galère quand il commence. On lui a dit de changer de boulot ! »
« Ouais mais la c'est pas le problème... » fit timidement Julia.
« Laisse moi deviner : t'a couché avec lui ? » rigola Ben en prenant une gorgée de son verre, sans faire attention à la tête que faisait Julia.
Mais quand il reposa son verre et que ses yeux entrèrent à nouveau en contact avec ceux de Julia, il ne pu que comprendre qu'il avait visé juste. « Mais non. »
« C'est So' qui te l'a dis ? » s'alarma Julia, les yeux grands ouvert comme une folle divinatrice.
« J'ai pas vu So' depuis une semaine, comment tu veux que je sois au courant ? Sérieux ?! »
Julia réalisant l'ampleur de sa boulette, prit directement la bouteille et bu une gorgée au goulot pour ensuite la cogner sur le bar en la reposant, son visage représentant une grimace qui disait que la gorgée était mal passée. « Putain quelle conne ! »
« Non mais je me fous pas de ta gueule, mais admet quand même que c'est... roh la la c'est énorme !Mais vous sortez ensemble du coup ou... ? »
« T'es pas bien ? » s'emporta la jeune femme avec force.
« J'en sais rien moi ! Sur un malentendu tu sais... ça fait des années qu'il veut sortir avec toi donc je me dis qu'a l'usure...ok je m'exprime mal, » se ravisa Ben avant d'en prendre une par Julia qui croyait que son ami la prenait pour la plus facile des filles. « Je voulais dire que quelque part ça m'aurait pas étonné qu'au final vous sortiez ensemble. »
« Ouais beh t'oublie ! » trancha Julia. « … non mais t'oublie ! »
« Ok ! » affirma Ben après que Julia eut remarquée le doute dans ses yeux. C'était une situation des plus inattendues, même pour lui.
Ok, ils se connaissaient tous depuis longtemps. Ben, Julia, Eddy et So' formaient une bande inséparable depuis des années et cela avait d'ailleurs conduit à officialiser leur amitié en créant ce bar. Un lieu depuis culte dans le secteur du Central. Les conflits pouvaient avoir lieux à l'extérieur, les bagarres, les règlements de comptes, une guerre civile... une fois entré dans ce bar, tout disparaissait. Et c'était cette force de persuasion qui en faisait le meilleur endroit du secteur. Même la Salve venait boire un verre ici, pourtant souvent mal vue dans la rue. A l'intérieur du Zone-Art, ils étaient égaux et appréciés.
« Tu fais un billard, ou ton mec t'attends à la mai...AIE ! » s'était risqué à dire Ben alors que Julia lui avait donné un coup de poing sur l'épaule. Oui, Julia était beaucoup plus forte qu'elle en avait l'air.
Elle s'était ensuite levée pour se rendre dans l'arrière salle, qui en fait était un mur de pierre cassé qui une fois passé se découvrait en un nouveau coin de bar, ou un billard tenait place, ainsi que plusieurs petites tables hautes accompagnées de chaises appropriées. Suivie par Ben, ils allaient pouvoir commencer à passer un bon moment.
Le reste de la soirée n'avait pas été si mal, Ben et Julia cartonnaient au billard, la musique en motivait certains tandis que d'autres continuaient à picoler abondamment en les regardant jouer. Les parties s’enchaînaient et Ben n'arrêtait pas de taquiner Julia. A chaque victoire, cette dernière devait lui en dire plus sur la soirée entre elle et Eddy. Et jusqu'à présent, Julia n'avait gagnée que quatre parties, sur dix. C'est pour cette raison que Ben avait désormais connaissance de beaucoup de choses sur le sujet. De son coté à chaque fois qu'elle gagnait, Julia pouvait demander à son ami une nouvelle tournée. Quand elle gagna donc avec difficulté la onzième partie, Ben se rendit au bar pour commander, lorsqu'il aperçut que le serveur avait été remplacé par So', l'une de ses amies.
« Salut patronne ! » déclara t-il avec joie alors qu'elle servait des pressions. « Comment ça va ? »
« Tu travailles pas toi ? » demanda machinalement la jeune femme avec simplicité tout en continuant de travailler.
« Tu sais on a le droit d'avoir quelques heures de répit parfois... »
« Alors que d'autres ne font que bosser. »
Ben comprit la taquinerie et se mit à rire. « Arrête les violons, John m'a dit que t’allait au resto ce soir avec les sœurs crumble ! » Les sœurs crumble était plus un surnom qu'une véritable identité. En effet ces deux brunes sulfureuses étaient connues pour ne jamais rentrer seules chez elles. La plupart des excuses qu'elles pondaient avaient toujours un rapport avec leur boulot, c'est à dire la pâtisserie. D’où le surnom. Seule So' avait réussie a devenir amie avec ces deux la. Comme les sœurs avaient tendance à apprécier les bijoux et la haute couture, elles n'avaient pas beaucoup d'amis dans le coin, pour ainsi dire nulle part. En dehors du sexe et des ragots, il n'y avait pas grand chose qui motivait ses filles. Ben se demandait souvent comment faisait So' pour les supporter, surtout quand cette dernière détestait ce genre de personnes.
« Vous vivez comme des riches en ce moment ! Ça va finir par ce voir. » reprit Ben.
« Faut vraiment que t'arrêtes de les appeler comme ça, elle vont finir par mal le prendre. Et pour ta gouverne, dès que je franchis la porte de ce bar, tout ce qui fait de moi une fausse Paris Hilton disparaît avec la crasse qui se colle à toi et l'odeur qui te choppe le museau. Aucun risque de me faire chopper.
« Si tu le dis, » s'inclina le jeune homme en souriant. « Par contre, t'a fais quoi du serveur ? »
« Il est rentré chez lui après avoir faillit pleurer parce qu'apparemment il croyait être viré. » l'engueula So' en le défiant du regard. « T'a fais quoi ? »
« Alors la rien ! » menti allègrement Ben sans pouvoir cacher ses grands yeux qui disaient le contraire.
So' soupira. « Un cocktail Curriculum Vitae ? T'es sérieux quand tu dis ça ? »
« Gaulé ! » pensa Ben instinctivement. Mais il pourrait sauver les meubles avec sa tchatche légendaire. « C'est pas moi qui ai dis ça c'est Julia, j'te jure ! Et puis si t'es au courant pourquoi tu poses les questions ? Objection ! »
« Pépito pars une semaine... UNE semaine en vacance et c'est le bordel. »
« Pour ma défense, Julia m'a dit quand on jouait au billard qu'il avait trouvé Choupette et qu'il commençait déjà à paniquer. » ajouta Ben, avant de comprendre qu'il n'aurait pas du.
« Pépito a laissé traîner sa machette ici ?! » s'emporta So' au moment ou elle posait les verres sur le comptoir pour des clients.
« T'es trop con Ben, t'es trop con... » pensa ce dernier en se disant en même temps qu'au final il avait réussi, elle ne pensait plus au coup du stagiaire. Pendant ce temps, So' soupira et servit plusieurs clients avant de faire un pichet de bière à Ben.
« Elle est dans l'arrière salle, la chaudasse ? » demanda t-elle en lui posant le pichet sur le comptoir.
« Ah oui c'est vrai t'es au courant ! C'est trop chaud en ce moment les deux. »
So' se mit à rire. « Du coup elle est pas venue aujourd'hui j'imagine ? »
Ben hocha la tête pour confirmer alors que la serveuse rigolait de plus belle. « Une catastrophe cette fille. » ajouta t-elle en passant un coup d'éponge sur les traces laissées un peu partout sur le comptoir.
« Après ça fait un moment qu'Eddy la travaille au corps aussi... » annonça Ben en se servant un verre de bière et prenant une gorgée.
« Ouais, il l'a eue à l'usure. »
Ben en bu de travers quand cette phrase, qu'il avait prononcé plus tôt avait choqué Julia. Toussant, les yeux brillants en reposant le verre, il voulait remercier So' d'être d'accord avec lui. « A l'usure, voilà ! J'arrête pas de le dire ! Mais ils sont pas ensemble du coup donc bon... »
So' regarda Ben un petit moment et vit comme un air d'amertume sur son visage. « Et toi ? Tu le vis comment ? » lui demanda t-elle avec prudence. « Je dis ça pour éviter les futures scènes de ménage. Ça coûte cher de remplacer les bouteilles cassées. »
Ben esquissa un sourire. « Minimum. Je vais pas me battre avec Eddy pour une connerie pareille si c'est ce que tu demandes. Ils font leur vie, ça fait longtemps que Julia et moi c'est terminé. Et tu me connais, j'aurai pas vraiment réussi à le cacher si ça m'avait exaspéré. »
So' admit ces dires d'un signe de tête. « Ça c'est clair. Faudrait que tu te trouves quelqu'un. »
« La plus sexy des sœurs crumble, c'est Katia, ou Héléna ? »
So' soupira avant de lui jeter un torchon à la figure, partant dans l'autre sens alors Ben se retrouvait seul à rire.
« Salut mec. » fit une voix derrière Ben, qui le força à se retourner et voir le dernier de ses meilleurs amis en dehors de Julia et So'.
« Salut Eddy ! » s'enjoua t-il en tapant du poing en guise de salut. Ce dernier était un gars plutôt chétif, mais ça ne se voyait jamais vu l'ampleur des fringues qu'il portait. Des dreadlocks ornaient sa tête et tombaient jusque dans le bas de son dos. Il avait plus l'allure d'un baba cool que d'un chef cuisinier qui savait gérer la pression, mais il était bon à ça. « T'a fini tôt mec ! D'habitude t'arrives pas avant minuit. »
« Je suis crevé mon gars, entre la soirée d'hier et ce soir... »
Ben eut une furieuse envie de rire rien qu'en pensant à ce qu'il pouvait lui répondre, mais par miracle, il se contenu. So' par contre, non.
« Tu cherches ta meuf ? » fit fortement So' sans prendre de gants, posant les pieds dans le plats avec un large sourire alors que Ben se mettait à rire. « Elle est derrière ! »
Eddy ne comprit pas tout en voyant Ben rigoler. « Attends une seconde... qu'elle soit au courant, ok, mais toi ? ... putain So t'a mis une affiche ou quoi ? »
So' lui lança un regard des plus avisé. « Je te rappelle que vous avez commencé vôtre affaire ici hier soir. Tu veux vraiment qu'on parle d'affiche ? »
Julia, qui n'avait plus vu Ben depuis un moment arriva en courant presque vers le comptoir sans prendre garde à Eddy jusqu'au dernier moment. « Hey blacko on reprend du service, Molle a perdu sa... »
« Tranquille, Julia ? » demanda gentiment Eddy, alors que Ben et So' suivaient la moindre action comme les feux de l'amour.
« Salut Eddy... » murmura tout doucement Julia, tournant le regard ailleurs.
Un ange passe. Les plus longues dix secondes de l'univers écoulées, Ben regarda sans vraiment regarder sa montre, avant de passer le pichet à Julia.
« Bon, j'ai du monde moi. » déclara So' en quittant le devant de la scène, ennuyée par la situation enfantine qui se déroulait.
« Ouais ! Et moi j'y vais, je travaille demain. » suivi Ben avec espièglerie, en prenant le soin de fusiller Julia du regard pour lui faire comprendre qu'il n'allait pas la couvrir longtemps au boulot.
Puis il se leva, tapa affectueusement Eddy sur l'épaule et se dirigea vers les escaliers après avoir dis au revoir à So' d'un signe de la main. Les deux compères restant, la situation devenait plus confidentielle, mais toujours aussi dérangeante.
Puis au final Julia finit par se lancer. « Les enfoirés. » marmonna t-elle.
« Quoi ? »
« Non, rien. » répondit-elle à Eddy en lui refilant la bière. « Tu joues ? »
Eddy hocha la tête pour dire que oui, puis les deux se dirigèrent dans l'arrière salle, pour finir la soirée.
Ben avait reprit son vélo, et était rentré chez lui. Ou du moins il avait rangé son vélo dans un garage près de son entrée. Le quartier était délabré. Des tags partout, des murs par terre, des sans abris dans des boites en cartons... Mais c'était la maison. La sienne. Et vu qu'il avait eu son logement avec énormément de difficulté, il ne l'échangerait pour rien au monde. Il se rappelait étant petit qu'il faisait attention au moindre bruit, mais depuis l'incident, il n'en avait plus rien à fiche. Les rats étaient des dieux, les chats étaient les proies, les bouteilles de verres brisées étaient monnaie courante et la Salve faisait intentionnellement du bruit pour signaler que peu importe le problème, il valait mieux qu'il soit réglé avant qu'ils arrivent sur place. C'est pourquoi ce soir la, il n'avait pas prêté attention aux bruits de pas derrière lui alors qu'il aurait du.
« PUTAIN, MON SAC ! »
Une voix l'avait néanmoins alerté et il s'était retourné, pour observer une jeune femme courir dans sa direction, un sac à main en sa possession, alors qu'une femme d'un quarantaine d'années ne se donnait même pas la peine de marcher pour essayer de l'attraper. Il ne fallut qu'un instant pour que la fille soit passé devant lui, le frappant presque au visage avec ses longs cheveux grisâtres virevoltant, senteur mûre. En temps normal, il serait intervenu, mais la fille semblait plus apeurée que la dame âgée. Et une autre raison aussi l'avait contrait à ne pas intervenir mais ça il en souriait d'avance.
« L'arrête pas surtout, connard ! » vociféra la dame, sa voix résonnant dans tout le quartier.
« TA GUEULE CLARISSE ! » hurla un écho provenait d'une source inconnue.
Ben en rigola de plus belle. « Je crois que tout est dis, Clarisse. Non ? »
La dame rebroussa chemin après avoir lâché un souffle dédaigneux à l'attention du jeune homme. Personne n'allait aider cette dame, à part si elle se faisait agresser physiquement, et même ça, Ben en doutait. Clarisse était une de ses femmes expulsée du Nord pour ses pratiques de locations douteuses, et comme il lui restait un ou deux bâtiments dans le sud, elle était revenu ici pour emmerder le monde et exiger des loyers. Donc elle était détestée par tous le monde, mais elle était encore dans son droit. La plupart des sans abris du quartier l'étaient à cause d'elle, les virant sans reloger quiconque à la place. Ben avait même eut vent d'une rumeur qui concernait son propre appartement et l'ancienne locataire avant lui, une femme enceinte. Virée alors qu'elle était en train d'accoucher. La morale n'était le fort de personne dans le nouveau monde, mais dans ce quartier, tous le monde s'entraidait, donc elle n'avait fait qu'a elle toute seule qu'équilibrer les lois de l'univers.
« Pauvre con. » fit-elle en tournant les talons, alors que Ben reprenait son chemin.
Il était néanmoins intrigué par cette fille. De près, elle devait avoir son age, et il ne l'avait jamais vue dans le coin. Qui pouvait-elle bien être, en dehors d'une bienfaitrice voleuse de sac véreux ? Il n'aurait pas la réponse ce soir, mais peu lui importait. La seule chose qui l’intéressait, c'était son lit, la de suite. Il aurait le temps de se poser les questions demain.