Le Petit Max, Episode 1

Chapitre 2 : Patriotes/Citoyens

3825 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 04/05/2015 17:23

 

 

 

 

(II)

 

 

Bordeaux (Zone verte), 2025.

 

 

Aujourd'hui, on l'appelle plus souvent « Red-Eye » que Bordeaux. Surtout pour éviter que les pilleurs ne sache ou aller.

La ville est bien protégée, donc ils perdraient en attaquant, mais pourraient provoquer des dégâts s'ils étaient bien équipés. Mieux prévenir que guérir était le mot d'ordre. Bordeaux était considérée comme une zone verte, donc sans grand danger, surveillée et alimentée en vivres. Le secteur du travail avait également reprit une grande place dans le coin. Restauration, livraison, service et divertissement avaient rouvert leurs portes. La ville était prolifique. Tant qu'elle gardait un certain niveau de sécurité.

 

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Ben était en plein service dans le secteur 2, près de Mérignac (codée Douane), ou plutôt ce qu'il en restait. Aux dernières nouvelles, l'aéroport était devenu le nouvel Éden de l'électronique, ce qui provoquait beaucoup de querelles entres divers gangs. Le cœur de Bordeaux (qu'on appelait désormais Central) n'avait pas arrangé les choses en donnant de l'argent à ceux qui pouvaient leur fournir multitudes de pièces détachées provenant des avions. Mais la situation était stable, pas de morts, juste quelques effusions de sang quand le ton montait et parfois des échauffourées, mais rien de mortel. La Salve menait la garde la bas aussi.

 

La Salve était le surnom des nouveaux « flics ». Créée à l'aide d'anciens officiers de l'armée, anciens policiers et également les gendarmes, en recrutant parmi beaucoup de volontaires, ils établirent une certaine sécurité dans les rues et mirent en place le système de « secteurs » afin que la vie puisse reprendre son cours et ne vire pas à l'anarchie comme cela avait été le cas à Toulouse et Marseille.

 

Ben se trouvait dans une maison en plein cœur de Mérignac, et avait été d'ailleurs assez surpris d'en trouver une en plein centre. Mais bon, il avait l'habitude du loufoque, donc il avait laissé couler. Ce livreur d'une trentaine d'années était l'un des rares à avoir les accès requis pour aller seul dans un secteur assez craignos. Mais il connaissait beaucoup de monde, avait le contact facile avec les gens et avait aussi le physique pour. 1M95 pour 100kg, noir, donc ça dissuadait pas mal de monde. Non pas qu'il était sportif ou baraqué, mais avait assez confiance en lui pour voyager seul, et avait déjà prouvé qu'il pouvait s'en sortir seul, comme lorsqu'il s'était retrouvé coincé à Sainte-Eulalie (codée Abbaye) en plein affrontement entre ses habitants et des ressortissants venus de Lyon. Une sacrée histoire.

 

La maison en elle même ressemblait à n'importe quelle bâtisse, si ce n'est qu'elle avait un coté rustique ne ressemblant pas au reste du voisinage. En arrivant, Ben s'était fait la réflexion qu'elle ressemblait à la petite maisonnette du senior de La Haut, un dessin animé des années 2000. Manquait plus que les ballons. Assit à une table depuis quelques minutes, une charmante dame l'avait accueilli sourire au visage. Dans un coin pareil, un vieille dame qui se sentait en sécurité, c'était encore plus bizarre. Mais il s'efforçait de garder son professionnalisme, et éviter de poser des questions indiscrètes. Surtout que la dame revenait de la cuisine avec un plateau de thé, son sempiternel rictus ressemblant à un sourire forcé au visage.

 

Lui tendant sa tasse, Ben cru presque entendre un os se craquer chez la dame alors qu'il récupérait la tasse. « Voila pour vous, jeune homme ! » exultait la dame, prenant place à la table. « Je l'ai fais à la menthe, j’espère que ça vous va ?

 

« Ouais, c'est niqu... c'est très bien, merci madame. » confirma Ben utilisant un langage approprié, sentant la tasse et l'odeur fraîche de menthe qui s'en dégageait.

 

« Vous devez être exténué avec tout ce travail ! » s'exclama ensuite la dame avec sincérité. « Un vélo pour venir jusqu'ici ? »

 

« Petit colis, donc on économise l'essence. Et puis on s'y fait à la longue. Le plus dur serait de ne rien faire. »

 

« Ne m'en parlez pas, surtout ces temps si ! » acquiesça la dame pendant que Ben prenait une gorgée de thé. « Mon fils était aussi coursier avant 2018, vous le connaissiez peut-être ? Jonathan Estève. »

 

Ben lui fait signe que non avec respect, car il sentait la suite venir depuis qu'elle avait prononcé 2018...

 

« C'était un rêveur. Il croyait qu'en économisant assez d'argent, nous pourrions prétendre aller dans le Nord. Mais malheureusement, il était à Angoulême durant le Blackout... » en finissant sa phrase, elle prit un air plus sérieux l'espace d'un instant avant de revenir à son attitude enjouée.

 

La Dead-Zone... personne n'aurait voulu être la bas s'ils avaient su.

 

« Je suis désolé, » fit Ben avec respect. « Je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise. »

 

« Mais non voyons, il n'y a pas de mal ! J'ai fait mon deuil depuis tout ce temps vous savez. Le plus ironique dans cette histoire, c'est qu'il était apprécié de beaucoup de monde. Et il allait même être pressenti pour rentrer dans l'ordre Citoyen. On allait pouvoir partir vers le Nord. »

 

L'ordre Citoyen. « C'était un rêveur, effectivement. » pensa Ben. Il ne l'aurait jamais dit à cette mère aimante, mais son fils allait certainement finir six pieds sous terre quoi qu'il arrive. Les Patriotes n'auraient jamais laissé un membre du Sud renforcer l'ordre Nordiste. Il l'auraient tué, ou bien fait tué en essayant d'en faire une taupe. Le Blackout, bien qu'une horrible façon de mourir, avait été dans son cas une aubaine. « 2018 est loin maintenant, pourquoi rester ici ? » demanda ensuite Ben.

 

« Pour les Citoyens, il n'y a pas de hasard. Si mon fils se trouvait à Angoulême ce jour la, c'est parce qu'il faisait partie des Patriotes. Après ça, j'ai refusé de partir. Le Nord m'a prise pour cible, les Patriotes m'ont défendue. »

 

« Pas étonnant, » rumina Ben dans sa tête. S'ils avaient eu vent de ce futur départ pour le Nord, ils avaient certainement prit les devants et mit Jonathan sous surveillance. Quant au Nord la conclusion était simple : il avait probablement essayé de rejoindre l'ordre pour devenir un infiltré. Pauvre gosse. Se retrouver entre Patriotes et Citoyens devait pas être facile, surtout pour un honnête gars.

 

« Depuis je vis ma vie tranquillement, et certains garçons viennent même me voir pour boire le thé. » conclu la dame. « Dans ce malheur, j'ai trouvé un moyen d'agrandir ma famille et en même temps honorer la mémoire de mon fils. »

 

« C'est tout à vôtre honneur, madame. » ne put qu'ajouter Ben. Il lui tendit ensuite un calepin sur lequel la dame s'empressa de signer avant de le lui retourner. « Je vais devoir y aller. Merci pour le thé. »

 

Il se leva, et la dame lui tendit un billet de 50 francs. Oui, des francs, ils étaient revenus. Mais au final c'était mieux. Tout le monde aimait les francs. Alors pourquoi s’embêter. « Pour vôtre effort » lui fit-elle affectueusement.

 

« Merci beaucoup. »

 

Puis il se dirigea vers la sortie en hâte. Non pas que l'endroit le dérangeait, mais la naphtaline... après une éternité à respirer des odeurs nocives, c'était comme retourner dans une parfumerie alors qu'on venait de terminer son service à abattoir. Irrespirable. C'est pourquoi une fois sortit, il enjamba rapidement son vélo, prit le temps de se lancer car il sortait de son sac son casque, qu'il brancha à un baladeur CD et lança la piste 1 : Ms Fat Booty, de Mos Def. Du bon vieux West Coast, rien de mieux pour circuler tranquille. Quand il aurait un moment, il trouverait le temps de fouiller les brocantes à la recherche du single de Capone-N-Noreaga, Invincible. Eddy lui avait fait écouter la musique mais avait fait frire le CD pendant son service. En même temps quelle idée de faire des frites en écoutant de la musique.

 

Sur le chemin, il traversait le marché de Mérignac, ou plutôt comment entasser des tentes de fortunes grisâtres dans une avenue ou les journaux sautaient au visage des gens à cause du vent, le tout remplies de vendeur à la sauvette qui pliaient bagages à la seconde ou un client achetait un article qu'ils savaient endommagé.Aimant bien donner des surnoms, pour cette rue, il avait choisit désolation. Passant rapidement devant un stand, il aurait juré avoir vu un vendeur lui tendre une poupée gonflable et entendu, couvert par la musique, un discours qui ressemblait à : « allez les bouseux c'est le coin ou on en branle pas une, par ici ! » Mais c'était sans compter sur une vendeuse dépenaillée, la bretelle du soutien gorge pendant sur son épaule et le regard vitreux qui se tapait le ventre d'une main et secouant ce qui ressemblait à une boite de laxatif de l'autre, le tout en regardant un obèse. Vu le regard du type, elle ne devait pas avoir entièrement travaillé son relationnel client, mais dans cette rue, cette femme devait être la meilleure. Après tout, aucun des autres vendeurs n'avait un décolleté plongeant comme le sien. Elle aurait fait du topless que la différence n'aurait pas sauté aux yeux cela dit.

 

Mais plus loin un peu avant de quitter le marché, une altercation allait retenir son attention...

 

« Mais de quoi tu parles, connard ! Dégage de la avant que je te plombe à la chevrotine ! »

 

« T'a les boules pour ton biz c'est tout pov'con va ! »

 

Deux hommes, le premier vieux, le second plus jeune, se criaient dessus. Alors que le premier se tenait devant un stand qui semblait lui appartenir, l'autre se baladait avec un carton sur le dos, ce dernier rempli de cartouches de clopes. Ben avait directement comprit. Mais il voyait le jeune perdre son sang froid autant que le teneur de boutique ambulante, mais préférait éviter une éventuelle bagarre ici.

 

Il entama sa course pour surprendre les deux hommes qui reculèrent lorsqu'il freina entre eux deux. Descendant de son vélo, il fut rapidement interpellé par le tenancier.

 

« Tu fais venir tes potes en plus ? Tu crois que j'vais me chier dessus mon gars ou quoi ?! » hurla l'homme, prenant Ben pour un allié du jeune homme, ce dernier ne comprenant même pas ce qu'il se passait.

 

« Rien du tout, papy ! » beugla à son tour le jeune, montrant sa désapprobation. « J'le connais pas ce narvalo ! »

 

Ben ne pu réprimer un éclat de rire en regardant le jeune. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait plus entendu ce genre de langage hilare autant qu'idiot.

 

« Narvalo ? » demanda ironiquement le coursier. « T'es sérieux ? J'ai pas entendu ça depuis des années... bon, c'est quoi le problème entre vous deux ? »

 

Il tourna la tête vers le tenancier qui souhaitait certainement commencer sa plaidoirie en premier tellement il ruminait en même temps que Ben parlait. « Ce connard vend des cartouches de clopes sur mon secteur sans autorisation ! Encore un fumier qui arrive à faire passer les clopes d’Espagne j'en ai plein le cul ! » fit l'homme, harassé.

 

« T'a vu le prix des tiennes aussi grand père ? On me bénit à chaque fois que j'arrive dans le quartier mon gars ! » riposta le jeune dealer avec fourberie.

 

S'en fut trop pour le tenancier. Il voulu se jeter de toutes ses forces sur le jeune, mais Ben avait prévu le coup, repoussant le vieil homme avant qu'il ne se casse quelque chose. Il pesait son poids, mais si ça pouvait éviter un conflit de plus et accessoirement de les voir se faire embarquer par la Salve, c'était déjà bien.

 

« Mais tu vois il me provoque ce fils de... » commença l'homme.

 

« Laisse sa pauvre maman en dehors de ça ! » coupa net Ben, levant sa main en signe d’arrêt, avant de se retourner vers le dealer. « Combien la cartouche ? »

 

Le vieil homme n'en croyait pas ses oreilles.

 

« Vous vous foutez de moi en plus ! » rugit-il avec force. « C'est quoi vôtre problème ? »

 

Ben se retourna à nouveau pour faire face à celui qui lui éclatait les oreilles. « Réfléchit un peu, il veut vendre ses cartouches et toi tu veux ton commerce tranquille, tu crois pas que vous pourriez vous entendre au lieu d'emmerder le monde ? Il te vend les cartouches et toi derrière tu peux continuer à faire tourner ton commerce tranquille, avec de meilleurs bénéfices. Et lui il est content. C'est assez clair ou il te faut une notice ? »

 

L'homme nota immédiatement l'idée de Ben à tel point qu'il changea de comportement presque aussitôt. Hésitant l'espace d'une seconde, il finit par regarder par dessus l'épaule du coursier pour parler à son nouvel associé.

 

« T'en veux combien ? » lui demanda t-il d'un air faussement désintéressé.

 

« 300 balles par cartouche. » répondit machinalement le dealer, oubliant même de négocier un meilleur prix pour lui, alors que Ben faisait office de yoyo, regardant alternativement les deux hommes.

 

Le tenancier sorti une liasse de son pantalon aussitôt, et presque sans compter, l'envoya directement au dealer qui avait une habilité à rattraper l'argent presque aussi bonne qu'un attrapeur à capturer un vif d'or. Posant son carton, il tendit son poing à Ben.

 

« T'es cool, mec. » annonça t-il, attendant bêtement que Ben réponde à son tcheck. Ce qu'il ne fit que quelques secondes plus tard, le temps de réaliser. « Salut ! »

 

Le jeune reprit sa route, marchant vers le fonde de la ruelle d’où provenait Ben. Ce dernier quant à lui, chercha le tenancier qui furtivement était déjà en train de changer la pancarte qui signalait le prix de ses clopes. S'approchant pour le voir, il vit le prix, qui le fit se dire que jamais il n'aurait du intervenir.

 

« 60 ?! » s'emporta t-il en voyant le prix exorbitant du vendeur. « C'est une blague ? »

 

« C'est le prix partout ptit gars ! Mais bon... » répondit aussi honnêtement que possible le vieil homme avant de lancer une cartouche à Ben. « Cadeau de la maison ! Pour le coup de main. »

 

Ben s'empressa de la ranger avant qu'il ne change d'avis. « Merci. Bon eh bien à plus... » commença t-il avant de voir l'homme allumer une vieille télévision posée sur une étagère en bois qui menaçait de s'effondrer. «  T'a eu ça ou ? »

 

« Hein ? Alors la c'est une longue histoire mon ptit gars. En fait j'ai mon beau frère qui est dans le nord avec ma sœur et ses mioches et comme ils s'en servaient plus, il me l'ont fait passer discrétos. C'est les anciens modèles, elles captent à peine par ici, normal tu me diras depuis qu'ils ont repointés les satellites, mais celle la elle marche encore. »

 

C'était impressionnant. Une télévision encore en activité. Première fois qu'il voyait ça depuis... très longtemps. « T'a pas peur de te faire contrôler ? » lui demanda t-il alors, les yeux toujours fixés sur le poste.

 

« Tu rigoles ? Ici, c'est le territoire des Patriotes mon gars ! Surtout quand tu sais qui gère le coin, je risque pas grand chose... »

 

Qui gère le coin... il avait déjà entendu parler de cette histoire mais la prenait pour une légende urbaine, du même acabit de celles que les villes les moins protégées inventaient pour garder la racaille à bonne distance. Mais celle ci commençait à prendre de l'ampleur à tel point que la Salve avait retirée pas mal des leurs de la zone pour éviter tout problème avec les Patriotes.

 

La Hyène. Quelqu'un que personne n'avait pu identifier, et qui dirigeait la plupart des Patriotes du coin. Sans pitié, sans remord, sans trace. D'après les rumeurs, cette personne était redoutable et l'ordre Citoyen pensait même la faire éliminer dans le plus grand secret. Un peu comme tous les dirigeants du Sud, certes, mais en ce qui la concerne, la Hyène avait rejoint l'ordre seulement quelques semaines avant de prendre le leadership. Que dieu, ou n'importe quel autre vienne en aide à celui qui la contrariait. C'était l'histoire, si tenté qu'il y eu un fond de vérité.

 

Ben n'avait jamais vraiment cru à ses histoires, parce que cela lui rappelait trop les films de l'époque. Le problème était qu'aujourd'hui il était bloqué dans l'un d'entre eux et attendait depuis trop longtemps l'arrivée de son John Connor personnel. S'il y en avait vraiment un, sa mère avait fait un travail merdique. Du coup, il se contentait de regarder le poste, voyant une de ses anciennes présentatrices météos dont il se rappelait très bien. Et c'était ça le pire pour lui. S'en rappeler.

 

 

...chaud et ensoleillé. Demain sera donc une journée sous de bons hospices pour l'anniversaire de la disparition de Max, ainsi que l'inauguration du nouveau bâtiment de la défense qui...

 

Ça par contre, il avait oublié que c'était demain. En même temps comment il le pouvait, chaque jour se ressemblait. Depuis que les télévisions n'existaient plus, aucun moyen d'avoir un repère régulier. Cette ville, ce monde, il avait l'impression de voir de l'espoir alors qu'il n'y avait plus rien à sauver. Après le bon coté des choses, c'est que du coup demain c'était férié. Enfin, possible. Dans tous les cas, c'était l'anniversaire de la mort d'un gosse. L'enfant qui avait changé le monde. Mais pour devenir quoi ? Et surtout appartenir à qui ?

Pas à lui, ni au peuple, en tout cas.

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