Le Petit Max, Episode 1

Chapitre 1 : 2013

2852 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/05/2015 23:12

 

 

Le Petit Max

 

 

EPISODE 1

 

 

(I)

 

 

Angoulême, 2013.

 

Il faisait froid.

C'était la seule pensée qu'elles avaient. Après tout, pourquoi penser à autre chose ? Quand on est en chemise de nuit et en sandales dans des ruelles sombres en pleine nuit, et qui plus est sous la pluie, le vrai challenge aurait été de ne pas ressentir le froid, mordant, glacer les os. C'est pour ça que courir, bien que la température avait peu à voir avec ça, était important. Quand on est une jeune fille, une pré adolescente accompagnée de sa petite sœur qui, elle, court quasiment en dormant dans une tenue pareille en pleine nuit, c'est qu'on a une bonne raison.

 

« Dépêche toi, petite sœur, » lui avait-elle dit précipitamment en courant dans des flaques d'eaux qui claquaient à chaque pas qu'elles effectuaient.

 

La plus grande tenait la plus petite par le bras, la tirant presque de force, vers un endroit qu'elle même ne s'imaginait pas. Elles couraient, essayant vainement d'échapper au cours du temps. La pluie battante frappait leurs visages, mais même cela ne semblait pas vouloir les arrêter. Soufflant fortement, elles poursuivaient leur route, peu importe ou cela les conduiraient.

 

«  Viens, on va s'arrêter ici un moment, » fit la plus grande, désignant un porche baigné dans l'ombre, ou presque si l'on regardait le lampadaire qui semblait clairement être en fin de vie, et aussi dangereux pour un épileptique. « Repose toi un peu. »

 

La petite sœur s'assit machinalement, peu importe la crasse qui pouvait y avoir par terre. De la boue ? C'est bon pour la peau. Un morceau de verre ? Une arme idéale. Un rat ? Elle l'aurait mangé ! Son ventre gargouillait et se tordait, l'alarmant qu'elle ne s'était pas occupé de la dernière livraison lors du dîner, qu'elle avait évité à cause de sa grande sœur. « J'ai... je, j'ai... froid, » bégayait cette dernière, les lèvres blêmes.

 

« Je sais, » répondit aussitôt sa sœur, froidement et sans même la regarder, constamment en alerte comme si un fantôme l'avait suivie. «  Mais il faut continuer. On est bientôt arrivé. »

 

Nulle part. C'était explicite, mais elle s'était contenue de le livrer à sa sœur. Comment annoncer qu'on fait cavaler quelqu'un dans des conditions spartiates, pour fuir des fantômes et sans point de mire pour souffler ? Cela aussi était un challenge. Mais toujours est-il que l’aînée restait, inflexible, sur ces gardes. Son corps ne tremblait pas, elle ne semblait pas avoir peur. Elle était juste déterminée.

 

« Tu es sûre de l'avoir vue ? » demanda timidement la benjamine en se frottant les mains pour ressentir l'effet de la chaleur même si ça s’avérait difficile. « C'était peut-être quelqu'un d'autre... »

 

« Si tu veux on y retourne, tu pourras confirmer par toi même. »

 

«  C'était juste une hypothèse Léna, je voulais pas te... désolée. ». ajouta la petite, les yeux emplis de larmes, si bien à cause du froid que la tristesse qui régnait en elle. « On fait quoi ? »

 

Léna se retourna vers sa petite sœur, première fois qu'elle posait les yeux sur elle depuis un moment, puis vit sa détresse. Sans sourciller, elle avait suivie sa grande sœur parce qu'elle avait confiance en son jugement, et tout ce qu'elle trouvait à faire était de l'envoyer bouler. Comprenant qu'elle avait peut-être un peu poussé, elle s'agenouilla devant sa sœur, pour lui prendre les mains, et les réchauffer entre les siennes.

 

La petite apprécia ce geste et lui fit comprendre d'un sourire. «  Merci... » se risqua t-elle à dire.

 

Léna frotta vivement ses mains sur les siennes et y souffla un peu d'air chaud pour la réconforter. «  On va essayer d'aller jusqu'à la frontière. La bas on trouvera quelqu'un pour nous faire passer et aller jusqu'à Bordeaux. »

 

« Bordeaux... c'est un champ de bataille la bas à ce qu'il paraît ! » s'emporta la petite aussi vivement qu'elle avait la force de le faire. « Tu veux qu'on se fasse tuer ? »

 

« C'est justement pour ça qu'il faut qu'on y aille, Emy. Jamais ils n'oseront nous suivre jusqu'à la bas. »

 

Léna avait certainement raison. De toute façon, l'autre alternative était de retourner la bas et de découvrir si sa grande sœur s'était fait des films, mais elle ne comptait pas tellement sur cette idée. Donc elle continuerait d'avancer.

 

Emy se releva difficilement, les articulations quasiment gelées par le froid. «  Alors on y va, » fit-elle à l'aide de son minuscule second souffle.

 

Léna la regarda un moment, perdue dans ses pensées, certainement stratégiques, mais quelque part dans ses yeux, Emy pouvait clairement voir que sa grande sœur s'inquiétait pour son bien être. Et c'était touchant. « Tu te sens d'attaque ? On peut encore se poser quelques temps, » essaya la grande sœur.

 

«  Si c'est bien lui, tu sais qu'il jamais loin. Et je parierai pas sur ce qu'un mec comme lui qui est tenace au point de fouiller une région entière est capable de faire quand il nous aura trouvées. On avance. »

 

Sa maturité pour son jeune age était impressionnant. Même Léna était bluffée par cette petite fille d’à peine une dizaine d'années, avec sa bouille de bébé. Pourtant, elle savait qu'a tout moment, la situation pouvait changer et c'est dans ce genre de situation que pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas, elle ne ressentait que de l'aversion pour sa sœur, au point de ne plus la considérer comme membre de la famille durant quelques instants. Mais vu ce qu'elles avaient endurées, personne de normal n'aurait trouvé ça exagéré.

 

« Ok. » accepta Léna, se relevant à son tour, et reprenant sa course sous la pluie battante.

 

 

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La route fut longue. Près d'une heure plus tard, elle furent enfin rendues à l'endroit espéré. Même si ce dépôt de camions n'avait rien d'attractif, bien au contraire il disposait d'un coté carrément glauque, il avait pour les deux sœurs une allure de paradis. Enfin, elles avaient un ticket de sortie.

 

Accroupies derrière des caisses de bois, elles observaient le dépôt en question, cherchant dans tous les coins à repérer le moindre signe de danger car elles avaient certes couru vite... autant celui qu'elle fuyaient n'avait probablement pas eu cet effort à faire. Leur seul avantage était la discrétion. Autant le pousser à son paroxysme. Après une bonne heure, la pluie s'était heureusement calmée, ce qui permettait une meilleure visibilité de la cible, à savoir un camion transportant des caisses qui en ces temps troublés devait plus contenir des armes que des vivres, surtout s'il se rendait à Bordeaux.

 

Le corps courbaturé, Léna tentait de trouver la meilleure position possible pour s'appuyer et observer. « C'est celui la, » désigna t-elle à Emy en pointant furtivement du doigt le camion le plus gros. « On va se planquer dans l'une des caisses. »

 

« Le trajet va être long ? » demanda subitement Emy, l'esprit totalement tourné vers autre chose, son visage exprimant tant bien que mal la douleur que son ventre pouvait ressentir à chaque gargouillis.

 

Léna soupira. C'était bien une gosse. Incapable de sauter un repas sans faire un caca nerveux. « Je vais aller récupérer de la bouffe à coté. Mais tu ne bouges en aucun cas de ta caisse. C'est bien compris ? »

 

Emy hocha la tête pour confirmer qu'elle était d'accord avec son plan. Léna lui fit alors signe d'avancer lentement jusqu'au camion en prenant le soin de lui faire baisser la tête si elle la levait trop haut. Non pas qu'une gamine de dix ans fasse deux mètres, surtout baissée. Mais Léna considérait que c'était une mission d'infiltration, point. Pas droit à l'erreur.

 

Une fois proche de l'arrière du camion, ouvert, Léna agrippa machinalement Emy pour la faire grimper. Cette dernière n'eut même pas le temps de comprendre ce qu'il lui arrivait, couinant légèrement quand sa sœur lui appuya sur les cotes, encore douloureuses après toute cette course. « Va te cacher, » lâcha aussitôt Léna.

 

« T'es sure que tu veux pas d'aide pour por..., » commença Emy lorsqu'elle croisa le regard de Léna qui la fusillait.

 

« Qu'est-ce que j'ai dis ! » la fustigea Léna en prenant le soin de regarder autour d'elle. « Tu restes ici ! »

 

« Et toi tu fais gaffe ! » protesta gentiment Emy en lui donnant un léger coup de poing sur l'épaule en guise de bonne chance.

 

Léna fit à peine un signe de tête qu'elle était partie pour aller récupérer des vivres. Emy en profita pour chercher une caisse assez vide pour entrer à l'intérieur. Une fois trouvée une caisse à moitié vide, mais aussi à moité remplit de flingues et mitraillettes en tous genre, elle se fit une place parmi la paille pour s'installer. Tout confort pour tout voyage.

 

Pendant ce temps, Léna était entrée dans un bureau, éclairé d'une simple lumière jaunâtre qui lui donnait plus envie d'aller au toilettes que d'aller chercher à manger. Mais voyant un petit frigo d'appoint près d'une étagère, son estomac se réveilla lui aussi. S'approchant à vive allure du frigo, elle l'ouvrit pour récupérer les quelques bières et sandwiches triangles qui restait. Aucun indice sur l'odeur qui lui avait prit le nez quand elle avait ouvert l'appareil, la bouffe ou la crasse, mais ça le ferait quand même. Un sourire aux lèvres, elle referma d'un coup de coude la porte du frigo et ce faisant, pouvait retourner voir celui de sa sœur qui serait ravie de pouvoir enfin grignoter quelque chose.

 

« Tu va quelque part Héléna ? »

 

Elle lâcha quasiment tout. Son cœur s'emballa. C'était impossible. Mais quand elle croisa son regard, elle ne pu que constater la triste réalité. Un homme en costume, balafré au visage, la toisait, lui aussi souriant, et complètement mouillé. Il n'avait pas prit la voiture finalement.

 

« C'est pas possible. » furent ces seuls mots. Léna était pétrifiée.

 

Il l'avait retrouvée. Comment ?

 

« Tu m'a fais courir, petite, mais après tout j'en attendais pas moins de toi. » fit l'homme d'une voix sombre et veloutée.

 

Réunissant toute son énergie, toute sa colère et surtout toute sa peur, Léna tentait affreusement de trouver un peu de courage quelque part en elle. Il devait en rester. Il le fallait. « La première t'a pas suffit ? T'en veux une autre ? »

 

Léna avait réussi selon elle, à désamorcer la situation. Rien qu'un brin de cynisme pouvait détendre n'importe quelle situation. La provocation était de mise, donc elle lui avait fait remarquer que si il lui manquait une balafre, elle pourrait s'en occuper.

 

Et pourtant contre toute attente, l'homme trouva ça drôle et éclata de rire. « Et après on se demande pourquoi t'es ma préférée, Héléna... l'humour ! C'est exactement ce qu'il manque à tout les autres. L'envie de tenter une bonne blague. »

 

« Tu va adorer celle la. » trancha Léna, lançant la seule bière qui lui restait dans la main dans un geste proche d'une lanceuse de couteau, l'habilité en prime.

 

L'homme ne voyant clairement pas venir le coup, encaissa une bière qui se brisa sur lui alors que la mousse lui venait dans les yeux. Tournant la tête, Léna pouvait attaquer...

 

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Emy attendait, impatiente. Le chauffeur avait refermé la porte arrière. Elle était inquiète, d'autant plus qu'il avait démarré le moteur. Se torturant l'esprit toute seule, ruminant qu'il lui était peut-être arrivée quelque chose, elle décida de sortir de la caisse, avant de sentir un choc qui la fit sursauter.

 

Un coup de feu avait retenti. Emy ne put que comprendre ce qu'il s'était passé. « Non..., » murmura t-elle, s'extirpant de sa cage de bois. Mais elle n'était pas seule sur Terre, et donc le chauffeur lui aussi avait entendu, et prit peur. C'est pour il braqua son véhicule avec force, tournant pour sortir du dépôt. La force du tournant fit dévier Emy qui se cogna violemment contre la tôle avant de chuter à nouveau dans la caisse, désormais inconsciente.

 

Le camion était parti. Léna était loin. Si ce n'est plus loin encore, si l'on tenait compte du coup de feu. Emy se retrouvait seule, perdue, terrifiée, blessée, affamée, et sans aucune idée de ce dans quoi elle allait tomber.

 

Mais la mission était à moitié réussie. Et ça, c'était déjà pas mal, pour une gamine de dix ans.

 

 

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