VIRELLIA - livre 2

Chapitre 4 : La Gravité des Secrets

3679 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/06/2026 19:22

Le couloir résonne encore des échos du Conseil. Le claquement sec des bottes de la garde royale racle la pierre, un bruit de frottement métallique qui remplace désormais les murmures habituels. Le cliquetis des armes a étouffé les dernières voix.


Ils sont finalement sortis de la salle. Vaelran marche en tête. Silencieux. Droit. Sa silhouette d'encre semble absorber la lumière crue des fenêtres. Seyla le suit, le cœur trop plein pour parler, tandis que Talyor traîne légèrement, les épaules basses, accablé par la journée. Ilharan, lui, regarde les motifs du plafond avec un air ravi, comme s’ils avaient changé de couleur depuis leur passage quelques heures plus tôt.


Ils tournent à l’angle de la galerie et s’arrêtent net. Frère Ingel est là. Adossé à une colonne, il semble attendre le bus dans un désert. Son corbeau empaillé est placé sous son bras, parfaitement calé comme un enfant endormi. L'oiseau a un petit bonnet de laine de travers sur la tête.


— Ah, dit Ingel en les voyant. Les survivants !


Silence. Talyor plisse les yeux, une veine battant sur sa tempe.


— Sérieusement, Ingel ?


— Toujours, répond celui-ci en réajustant le bonnet de l'oiseau. C’est bien trop fatigant d’essayer d’être autre chose. C'est un métier à plein temps, vous savez !


Il ajuste l’écharpe miniature du corbeau avec un sérieux terrifiant.


— Maître Corbillat vous trouve… dramatiques aujourd’hui. Il dit que vous avez des têtes de gens qui viennent de perdre leurs clés dans une fosse aux lions.


Les gardes derrière eux échangent un regard. Ils ne savent pas s’ils doivent intervenir, s’ils doivent rire ou s’ils doivent appeler les soigneurs de l'hospice. Dans le doute, ils restent figés, leurs lances tremblant imperceptiblement.


— Vous avez été jugés ? demande Ingel en penchant la tête sur le côté, imitant presque l'oiseau.


— On a été consignés, grogne Talyor.


— Ah.


Il réfléchit, gratte le bec du corbeau.


— C’est une version administrative de la mort. C'est comme être un livre qu'on n'a plus le droit d'emprunter. On prend la poussière, mais on reste là.


— Merci, ça rassure, répond Talyor.


— Je fais de mon mieux. Maître Corbillat est d'accord avec moi : vous avez besoin de vacances. Ou de secrets. Les secrets, c'est comme les vacances, mais en plus sombre.


Ingel fait un pas vers eux. Puis s’arrête. Il regarde Vaelran. Longuement. Trop longtemps pour que ce soit anodin. Puis, sans prévenir, il renifle l'air près de l'épaule du mentor.


— Vous êtes revenu, dit-il simplement. Mais vous sentez le vieux placard.


Vaelran ne répond pas mais son regard change, à peine. Une lueur d'agacement mêlée à une étrange reconnaissance.


— Vous avez ramené quelque chose avec vous, ajoute Ingel en murmurant à l'oreille de son corbeau. Une sorte d'invité qui ne paye pas son loyer.


Seyla frissonne. Talyor grimace :


— Super ! Voilà ! Parfait… c’est exactement le genre de phrase dont on avait besoin. Le fou de service qui commence ses devinettes.


Ingel sourit. Un sourire de gamin qui vient de cacher une grenouille dans le bénitier.


— Vous voulez voir quelque chose ?


— Non, répond Seyla immédiatement.


— Oui, répond Talyor en même temps.


Silence. Ils se regardent.


— Parfait, conclut Ingel en sautillant presque. Le groupe est unanime. Maître Corbillat, guide-nous !


Ingel câline le corbeau avec une tendresse effrayante. Talyor écarquille les yeux, les pieds comme soudés au dallage :


— Attends quoi ?! Ingel, on ne peut pas faire ça. On est consignés. Le Roi a été très clair : si on dépasse cette aile, c’est la trahison. On n'a pas le droit de bouger d'ici.


Ingel s'arrête net. Il fait volte-face, Maître Corbillat basculant dangereusement sous son bras. Il observe Talyor avec une incompréhension totale, comme si le garde venait de lui expliquer que les poissons marchent avec des cannes.


— Bouger ? répète Ingel d'une voix traînante. Mais mon pauvre Monsieur Talyor, personne ne bouge ici. Nous ne faisons que glisser entre les lignes.


Il agite un doigt squelettique vers le couloir.


— Le Roi Silas a interdit à vos corps de se déplacer, c’est vrai. Mais il n’a rien dit sur le fait de tomber. Et techniquement, nous sommes en train de chuter vers le bas de la page. On n'appelle pas ça "bouger", on appelle ça succomber à la gravité des secrets. C'est très différent d'un point de vue juridique.


Talyor reste la bouche ouverte, cherchant une faille dans cette logique de dément.


— La gravité des... Ingel, tu te fous de moi ? Les gardes devant la porte ne vont pas faire de distinction juridique quand ils nous passeront les fers !


— Les gardes regardent l'horizon, répond Ingel en se remettant en marche. Ils ne regardent jamais ce qui rampe sous leurs semelles. Maître Corbillat dit que l'immobilité est une illusion pour ceux qui ont trop peur de voir que le sol a déjà démissionné. Allez ! Suivez-moi !


Les gardes royaux, postés à quelques pas, se figent. Leurs mains se crispent sur la hampe de leurs lances, produisant un cliquetis métallique qui semble trop bruyant dans ce couloir soudain suspendu. Ils échangent un regard chargé d'une détresse muette.


L'un d'eux, un colosse au visage couturé de cicatrices, ouvre la bouche pour aboyer un ordre, mais il s'arrête net en croisant le regard de verre de Maître Corbillat. Le bonnet de laine de l'oiseau semble le fixer avec un mépris souverain.


— Chef ? murmure le second garde, la voix mal assurée. Ils... ils s'en vont. On fait quoi ? Le Roi a dit de ne pas les laisser sortir de l'aile, mais là... ils vont vers les Archives. C'est techniquement toujours dans l'aile Est, non ?


Le chef de l'escorte regarde Ingel sautiller, puis Vaelran qui avance avec une indifférence royale, comme s'il traversait un nuage plutôt qu'un barrage militaire. Il jette un œil au corbeau empaillé. La logique d'Ingel semble avoir contaminé l'air ambiant.


— Laisse tomber, finit-il par souffler en baissant son arme d'un pouce. On les suit à distance. S'ils essaient de franchir la herse principale, on avise. Mais pour l'instant... je ne vais pas risquer ma santé mentale à essayer d'arrêter un homme qui parle de "chute juridique" avec un oiseau mort.


Il crache au sol, un signe de superstition rapide pour conjurer le mauvais sort.


— De toute façon, dans ce temple, même les murs ont l'air de vouloir démissionner. Autant finir la journée dans les bouquins.


Ils emboîtent le pas au groupe, mais avec une distance prudente, comme si la folie d'Ingel était une maladie contagieuse qu'on ne pouvait éviter qu'en restant dans l'ombre des piliers.


Après avoir traversé plusieurs couloirs, l’équipe de Vaelran et Ingel entrent dans un chaos de papier et de poussière. C’est le domaine des ombres et de l'encre séchée. Derrière un rayonnage massif, Frère Cyrus, le collègue aux lunettes épaisses est là. Il a l'air d'avoir dormi dans un tiroir depuis trois siècles. Il lève les yeux, voit Ingel, le corbeau, et les gardes. Il soupire, un son qui vient du fond de son âme fatiguée.


— Frère Ingel… Non.


— Si, répond Ingel immédiatement en posant le corbeau sur un tas de parchemins.


— Non.


— Si.


— Ingel, par pitié.


Silence.


— Ils ne sont pas autorisés, dit Cyrus d'une voix monocorde.


— Personne n’est autorisé à être aussi fatigué que vous, répond Ingel. C’est un crime contre la sieste.


— Justement.


— Voilà ! On est d'accord !


L’archiviste ferme les yeux. Respire. On sent qu'il calcule s'il a assez d'énergie pour appeler la garde ou s'il préfère simplement mourir sur place.


— Ingel…


— Oui ?


— Je vais signaler ça.


— Vous le faites déjà. Votre plume est prête, non ?


Nouveau silence. Frère Cyrus baisse les bras.


— …Allez-y, lâche-t-il finalement en se rasseyant. De toute façon, ce monde n'a plus aucun sens.


Ingel récupère le corbeau. Talyor écarquille les yeux :


— Attends quoi ?! Il nous laisse passer juste parce qu'il a la flemme ?


— Je suis fatigué, répond le collègue simplement. La fatigue est le début de la sagesse.


Ils s'enfoncent dans les rayons. Les livres ici semblent murmurer des potins de vieux moines. Ingel ne ralentit pas, Maître Corbillat calé contre sa hanche. Il arrive devant un mur parfaitement lisse, au fond d'un cul-de-sac.


Il pose la main sur une pierre qui ressemble à toutes les autres.


— Les archives classiques sont pour ce qu’on accepte d’avoir écrit, dit-il en faisant un clin d'œil à Seyla. C'est pour les gens qui aiment les histoires qui finissent bien.


Il tourne légèrement la tête vers le vide.


— Les autres… sont pour ce qui insiste. Ce qui gratte quand on veut dormir.


Un déclic. Une étagère pivote avec un bruit de dents qui s'entrechoquent. Un passage étroit apparaît.


Talyor :


— Non.


— Si, répond Ingel en s'engouffrant dans le noir.


L’air est différent. Plus froid. Plus dense. C'est un capharnaüm de livres fermés si fort que les fermoirs de fer semblent souffrir. D’autres sont ouverts depuis trop longtemps, leurs pages jaunies par des vérités qu'on ne peut plus effacer.


Seyla frissonne.


— J’aime pas cet endroit. On dirait qu'il respire.


— C’est réciproque, répond Ingel en époussetant une étagère avec sa manche. Il ne vous aime pas beaucoup non plus. Vous êtes trop... vivante. Ça fait désordre.


Vaelran s’est arrêté. Il regarde autour de lui, immobile. Il n'est pas surpris. Il semble simplement confirmer une vieille crainte. Ingel le voit et sourit, un sourire un peu fou, les yeux brillants.


— Vous connaissiez déjà le chemin, n'est-ce pas Maitre Solhen ? Vous étiez venu pour le tome des ombres ou pour le registre des désobéissances ?


Silence. Un grattement retentit. Très léger. Sous la pierre. Talyor se fige, les poils des bras hérissés.


— Vous avez entendu ?


Ingel regarde le sol pendant de longues secondes. Il penche la tête, colle son oreille contre une dalle froide, Maître Corbillat à ses côtés.


— Ça travaille, murmure-t-il. C'est comme des termites, mais avec des dents plus pointues.


Seyla serre les poings, le lien de sang avec Vaelran brûlant dans ses veines.


— Ça vient d’en bas…


Ilharan, qui n'avait rien dit, lève le nez vers une poutre vermoulue :


— Ou d’envers, corrige-t-il. Le haut et le bas sont des concepts tellement rigides, vous ne trouvez pas ?


Ingel relève les yeux vers Vaelran. Son air farfelu s'est teinté d'une lucidité effrayante.


— Le Temple ne grince plus, Vaelran. Les fondations se taisent pour mieux écouter.


Il regarde le Haut mentor droit dans les yeux.


— Il attend. Il attend que vous ouvriez la bonne porte. Ou que vous finissiez de nous perdre tous.


Talyor finit par craquer. Le silence des Archives Interdites, seulement entrecoupé par ce grattement de termites d'acier sous leurs pieds, est plus insupportable que les hurlements des Fléaux à Elarion.


— Bon, Ingel, ça suffit ! explose-t-il, sa voix ricochant contre les reliures en peau de chimère. On a bravé une consigne royale, on a traversé un mur magique, et on est en train d'écouter la terre nous grignoter les bottes. Qu’est-ce que tu voulais nous montrer au juste ? À part que tu as besoin d'un nouveau taxidermiste ?


Ingel ne se redresse pas tout de suite. Il reste l'oreille collée à la pierre, une main posée sur le crâne de Maître Corbillat comme pour le protéger d'une explosion imminente.


— Maître Corbillat est parfaitement conservé, c’est votre perception du réel qui a besoin d’être restaurée. Il a refusé le dernier taxidermiste. Il n’aimait pas sa vision du monde.


Puis, il se lève d'un bond, ses articulations craquant avec un bruit de vieux bois.


— Ce que je veux vous montrer ? Mais rien du tout, mon cher Talyor. Je ne suis pas un guide touristique. Je suis un témoin.


Il sautille vers un pupitre massif, isolé dans un coin où l'ombre semble plus solide que la pierre. Sur le pupitre repose un livre dont la couverture n'est ni en cuir, ni en tissu. On dirait une plaque de nacre noire, parcourue de veines blanchâtres qui semblent pulser très lentement.


— Maître Corbillat dit que les gens cherchent toujours des réponses, poursuit Ingel en caressant la couverture d'un doigt distrait. Alors qu'il suffit de regarder la question.


Il s'efface brusquement, laissant la place libre devant le pupitre. Son sourire s'étire, laissant apparaître des dents un peu trop blanches dans la pénombre.


— Ce n'est pas moi qui voulais vous montrer quelque chose, Maitre Solhen. C'est le livre qui ne supportait plus votre absence. Il fait un boucan d'enfer depuis que vous avez posé le pied dans la ville.


Vaelran s'approche. Ses pas ne font aucun bruit, mais Seyla sent, par leur lien, que son mentor est en train de dresser des barrières mentales d'une puissance colossale. Il s'arrête devant l'ouvrage.


— « Le Bréviaire de Lumière » (ceux que l'ombre a réclamés), murmure Vaelran, sa voix plus froide que l'air de la pièce. Aziris disait que ce livre n'existait que dans l'esprit de ceux qui avaient déjà perdu.


— Apparemment, Aziris mentait beaucoup, non ? s'amuse Ingel en réajustant le bonnet du corbeau. Ou alors, il a simplement changé d'avis. Regardez la dernière page. Elle s'est écrite toute seule ce matin, juste après que le sol a commencé à nous faire des confidences.


Seyla s'approche à son tour, malgré la peur qui lui noue l'estomac. Sur la couverture de nacre, elle voit maintenant des lettres apparaître, comme si de l'encre invisible remontait à la surface.


Vaelran pose sa main gantée sur le livre. Le grattement sous le sol s'arrête net. Un silence de mort, absolu, tombe sur les Archives.


— Ingel, dit Vaelran sans le regarder. Sortez les disciples d'ici. Maintenant.


— Oh, je ne crois pas, répond Ingel en reculant vers l'ombre d'un rayonnage. Le public est déjà installé. Et Maître Corbillat déteste qu'on parte avant l'entracte.


Le livre s'ouvre d'un coup sec, sans que Vaelran n'ait fait le moindre mouvement. Les pages ne sont pas en papier, mais en filaments de lumière noire tressés. Et au centre, une longue mèche de cheveux sombres est épinglée.


— Nilwen, souffle Seyla, livide…


Vaelran ne touche pas le livre. Ses doigts s'arrêtent à quelques millimètres de la mèche de cheveux, comme s'il craignait que le moindre contact ne déclenche un effondrement définitif de la réalité. Seyla s'approche, la main tremblante, le souffle court.


— C'est... c'est elle. On peut pas se tromper. Cette couleur, c'est Nilwen. Ingel, comment ce truc a pu...


Ingel ne répond pas. Il a soudainement cessé de sautiller. Il se tient droit, Maître Corbillat serré contre son oreille, les yeux écarquillés comme s'il écoutait un secret insupportable. Au centre de la page de lumière noire, sous la mèche, des mots commencent à se former. Ils ne sont pas écrits avec de l'encre. Ce sont des trous dans la lumière, des absences de matière qui dessinent des glyphes anciens que même Seyla peine à déchiffrer.


— C'est quoi ce charabia ? grogne Talyor en plissant les yeux. « Le poids de l'absence est l'ancre du reflet » ? Ça veut rien dire !


Vaelran ne bronche pas. Il fixe une ligne plus bas, là où les lettres semblent s'agiter comme des insectes pris au piège.


— Ça veut dire que vous regardez le doigt au lieu de regarder le vide qu'il désigne, intervient soudain Ilharan.


Sa voix, cristalline et dépourvue de toute urgence, fait sursauter tout le monde. Il s'est approché sans bruit, les mains toujours enfoncées dans ses manches, et il observe le livre avec une curiosité presque joyeuse. Il penche la tête à un angle impossible, imitant sans le vouloir la posture du corbeau empaillé.


— Ilharan, c'est pas le moment pour tes énigmes de disciple perché ! siffle Talyor.


— Mais ce n'est pas une énigme, Talyor, répond Ilharan avec un sourire paisible. C'est une partition. Écoutez.


Il lève un doigt fin vers le plafond sombre.


« La sentinelle dort là où le cercle ne se ferme jamais. Cherchez le douzième battement dans la pierre muette. »


Le grattement sous leurs pieds reprend, mais cette fois, il est rythmé. Un. Deux. Trois. Un battement de cœur colossal, lent, qui fait vibrer les os de Seyla.


— Le douzième battement ? répète Seyla, la voix brisée. Vaelran, c'est quoi ? Une horloge ? Un mécanisme ?


Vaelran retire brusquement sa main. Son visage est une lame de glace. Le détachement qu'il affichait devant Silas s'est mué en une concentration féroce, presque effrayante.


— C'est une coordonnée, lâche-t-il. Mais pas dans ce monde.


Ingel laisse échapper un petit ricanement nerveux, réajustant le bonnet du corbeau qui menace de tomber.


— Oh, Maître Corbillat dit que c'est bien plus drôle que ça. Ce n'est pas une horloge, c'est un oubli. Aziris n'a pas enlevé Nilwen, Vaelran. Il l'a rangée.


— Où ça ? demande Talyor en saisissant Ingel par le col de sa robe. Où est-ce qu'il l'a "rangée" ?


Ingel pointe un doigt vers le sol, puis le fait pivoter vers le plafond dans un geste circulaire et absurde.


— Dans l'interstice entre deux battements de cils. Là où le Temple oublie d'exister.


Soudain, le douzième battement résonne. Plus fort. Plus sourd. Une étagère de grimoires interdits s'effondre d'un coup, non pas parce qu'elle est vieille, mais parce que la pierre en dessous s'est liquéfiée un instant, comme si elle redevenait de l'encre.


— On doit sortir d'ici, ordonne Vaelran en saisissant Seyla par le bras. Ce livre n'est pas un message, c'est une balise.


— Une balise pour quoi ? demande-t-elle.


Vaelran ne répond pas, mais il regarde l'ombre qui s'étire désormais depuis le livre, rampant sur le sol comme une marée noire, ignorant la lumière des torches.


— Pour celui qui vient de s'apercevoir qu'on a enfin commencé à lire, répond Ingel en reculant déjà vers la sortie secrète.


Vaelran ne recule pas. Alors que l'ombre rampe sur le marbre, une marée d'encre vivante qui semble dévorer la lumière même des torches, il laisse échapper un soupir de lassitude. C’est le soupir d’un homme qui range un jouet malpropre. Il fait un pas en avant. Un seul.


— Assez, Aziris, dit-il d'une voix si basse qu'elle semble vibrer dans les os de l'assistance.


Il ne sort pas son arme. Il ne lève pas les mains pour incanter. Il se contente de fixer l'ombre. L'obscurité qui léchait les bottes d'Ilharan se fige net. Elle ondule, hésite, comme un prédateur qui vient de reconnaître son maître.


Soudain, une aura de vide pur émane de Vaelran. Ce n'est pas de la lumière, c'est une absence de noirceur encore plus profonde que l'ombre du livre. Le silence devient si total qu'on entendrait un flocon de neige tomber. Vaelran lève deux doigts et, d'un geste sec, il semble "cliquer" dans l'air.


L'ombre du livre se rétracte violemment, poussant un sifflement de vapeur froide, avant de s'engouffrer à nouveau entre les pages de nacre. « Le Bréviaire de Lumière » claque en se refermant, comme une mâchoire privée de sa proie. Le calme revient. Mais c'est un calme de cimetière.


Talyor lâche le bras d'Ingel, les jambes flageolantes.


— C'était quoi ça ?


Vaelran rabat les pans de sa cape, son visage redevenant un masque d'indifférence polie.


— Un simple rappel à l'ordre, Talyor. Même les secrets ont besoin de discipline.


— C'était magnifique, murmure Ilharan, les mains toujours dans ses manches. On aurait dit que tu venais de demander au néant de s'asseoir et de se taire. Et le néant a obéi. C'est... très encourageant pour la suite.


Ingel, lui, récupère Maître Corbillat qui avait glissé pendant la secousse. Il réajuste le bonnet du corbeau d'une main tremblante.


— Maître Corbillat dit que vous avez des manières de tyran, Maitre Solhen. Mais il avoue que c'est efficace pour le ménage.


Vaelran ignore les commentaires. Il saisit le livre de nacre. Cette fois, l'ouvrage ne résiste pas. Il semble même se soumettre à son contact.


— On sort d'ici, ordonne le Haut Mentor. Ingel, trouvez un moyen de camoufler cet effondrement de rayonnage. Je ne veux pas que les gardes de Silas posent des questions auxquelles ils ne survivraient pas.


Seyla regarde Vaelran. Elle a vu ce qu'il a fait. Ce n'était pas de la magie des ombres, ni même de la défense classique. C'était une domination brute.


— Le douzième battement, Vaelran, chuchote-t-elle alors qu'ils se dirigent vers la sortie. Tu sais où il se trouve, n'est-ce pas ?


Vaelran s'arrête un instant devant le mur de pierre qui va se refermer.


— Dans les racines du Temple, Seyla. Là où le premier roi a cru enterrer le silence.


À l'entrée des archives, les gardes royaux frappent contre la porte, alertés par le fracas des livres tombés.


— Ouvrez ! Au nom du Roi !


Ingel sourit à nouveau, son air de fou reprenant le dessus.


— Allez-y, filez par le passage secret, là-bas, au fond. Je vais leur expliquer que Maître Corbillat a eu une quinte de toux un peu brutale. Les soldats adorent les explications médicales.




La suite mardi entre 19h30 et 21h...

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