VIRELLIA - livre 2
Pendant ce temps, la cour d’honneur du Temple de Kael’Mar est un chaudron de tensions saturé par l'odeur de l'ozone et de l'encens froid. Sous le ciel de fer, les énergies des trois académies s’entrechoquent dans un bourdonnement sourd. Pour les mages rassemblés ici, l'heure n'est plus aux doutes : les sceaux du Sans-Voix sont en train de faiblir. Il faut agir avant que Tatsuma ne déchire définitivement le Voile.
Lynara Velsen surplombe l'agitation, debout sur un bloc de granit qu'elle maintient en lévitation par une simple impulsion de sa volonté élémentaire. Elle est l'image même de la rigueur d'Éthéa, mais ses traits sont tirés par une rage qu'elle peine à contenir. Pour elle, chaque minute perdue est une fissure de plus dans la Prison Inférieure. Ses yeux scannent nerveusement les rangs, cherchant une silhouette qui n'est pas là. Nilwen. L'absence de sa disciple de la Forge est une plaie ouverte dans son dispositif de combat, un vide stratégique qu'elle tente de combler par une agressivité redoublée envers ceux qui restent.
— Nerion ! claque sa voix. Si ton flux terrestre n'est pas stabilisé dans les trois prochaines minutes, je te laisse ici boucher les trous des Archives avec frère Ingel !
Nerion ne répond pas. Il est un roc au milieu de l'agitation. Il pose ses mains calleuses sur le flanc d'un chariot de transport massif, ses muscles saillants sous sa tunique de disciple d’Éthéa. D'un murmure sourd, il pétrifie le sol sous les roues pour stabiliser le convoi, ancrant la matière avec une économie de gestes impressionnante. Pour lui, la mission est une équation de poids et de résistance. Tatsuma est une faille dans la structure du monde, et il est là pour la refermer avec du roc et de la volonté.
À ses côtés, Eshan réajuste les sangles de son paquetage avec une minutie qui frise l'obsession, insensible au vacarme environnant. Il vérifie chaque fiole de sels de purification, chaque sceau de protection d'Aegis avec une rigueur chirurgicale.
— La précipitation est une faille dans la structure, Mentor Velsen, murmure-t-il sans lever les yeux de ses calculs. Si le flux de protection n'est pas aligné au millimètre, le bouclier d'âme ne tiendra pas dix lieues contre l'influence du Sans-Voix.
Lynara lui jette un regard noir, mais elle garde le silence ; elle sait qu'elle a cruellement besoin de sa précision pour compenser le vide laissé par Nilwen. Dans son esprit, sa disciple a été victime d'un accident de la faille, une faille provoquée par l'instabilité des sceaux, rien de plus.
De l'autre côté de la cour, l'équipe de Kaelis Thenara se prépare dans un silence presque religieux, contrastant avec la fureur de Lynara. Kaelis se tient immobile, les mains jointes, sa présence agissant comme un ancrage pour son équipe. Ses yeux sombres parcourent ses disciples, non pour les juger, mais pour s'assurer que leurs cœurs ne flanchent pas sous le poids de la mission.
Kaelren, la rousse aux cheveux indomptables, trépigne d'impatience. Elle vérifie la garde de son arme, des étincelles crépitant au bout de ses doigts à chaque mouvement brusque. Elle a l'énergie d'une braise prête à devenir incendie. Pour elle, Tatsuma est une cible, une ombre qu'elle rêve de consumer sous des vagues de flammes élémentaires.
— On attend quoi ? Un édit royal pour chaque pas ? lance-t-elle vers Kelvar en ajustant ses jambières de cuir bouilli.
Kelvar, lui, ne daigne même pas lui accorder un regard. Il inspecte ses gantelets de la Forge des Ombres avec le dédain d'un prince héritier condamné à voyager avec la piétaille. Il savoure sa position : il est désormais l'unique représentant de son école dans cette sortie officielle, le seul capable de manipuler les distorsions nécessaires pour approcher les sceaux corrompus.
Il jette un regard furtif vers les fenêtres hautes de l'aile des disciples, là où Seyla est consignée. Un sourire arrogant, presque cruel, étire ses lèvres.
Regarde bien, Seyla, pense-t-il. Pendant que tu restes ici à moisir avec notre mentor déchu, c'est moi qui vais stabiliser les verrous de Tatsuma. C'est moi que l'histoire retiendra.
Il se tourne enfin vers Yhessa, qui se tient près de lui. Elle a les grands yeux clairs fixés sur l'horizon avec une innocence qui semble presque déplacée dans cet attirail de guerre. Elle semble porter la douceur d'un ange au milieu d'un champ de bataille. Kaelis observe l'échange, un léger plissement au coin de l'œil témoignant de sa vigilance constante sur l'équilibre émotionnel de son groupe.
— Reste bien dans mon sillage, petite colombe, dit-il d'un ton protecteur et condescendant. Les résidus de Tatsuma sont traîtres pour ceux qui n'ont pas l'habitude des ombres. Je m'occuperai de détecter les fêlures avant qu'elles n'atteignent ton aura.
Yhessa, remise de ses blessures mais encore pâle, lui adresse un sourire d'une sérénité désarmante, une lueur de pureté qui semble vibrer en accord avec son héritage d'Aegis.
— L'ombre ne peut rien contre ceux qui sont en paix, Kelvar, répond-elle doucement. Mais je te remercie. Je prierai pour que ton ego ne soit pas trop lourd à porter pendant la marche ; il semble peser bien plus que ton paquetage d'exorciste.
Le silence tombe brusquement sur la cour, étouffant les derniers préparatifs. Le Roi Silas IV avance sur le balcon de nacre. Il lève son épée maudite, dont l'éclat violet dévore la lumière vive de l’après-midi. Son visage est un masque de détermination farouche, celui d'un souverain acculé qui joue sa dernière carte.
— Partez ! Que les Sceaux de l'Ouest soient renforcés ! Ne laissez aucune chance aux échos du Sans-Voix de franchir nos frontières ! Pour Virellia ! Pour le Pacte !
Le départ ne se fait pas par les routes poussiéreuses. Les deux mentors joignent leurs forces pour un déploiement immédiat. Kaelis s'avance alors, son aura d'Aegis s'épanouissant comme un bouclier doré. Elle tisse une membrane de stabilité complexe, préparant le terrain spirituel tandis que Lynara canalise l'énergie brute d'Éthéa pour déchirer le tissu de l'espace devant elles. Une faille de transfert royale s'ouvre, un vortex de lumière blanche et de craquements d'ozone qui fait refluer la poussière de la cour.
Lynara s'élance la première, suivie de Nerion dont les pas pesants semblent faire résonner la montagne elle-même. L'équipe de Kaelis emboîte le pas. Kaelis garde ses yeux fixés sur le vortex, maintenant la cohésion du portail d'un geste ferme. Kelvar marche en tête de son trio, affichant une assurance feinte et ignorant superbement les gardes qui s'inclinent sur son passage.
Alors qu'ils franchissent le portail, Kelvar sent une étrange pression sur sa nuque. Un frisson froid. Pour la première fois, son intuition de mage de la Forge lui souffle que quelque chose ne colle pas. Ce qu'il perçoit au loin, derrière le voile du transfert, ce n'est pas seulement l'affaiblissement d'un sceau antique. C'est une intention. Une volonté qui l'observe.
Mais il balaie cette pensée d'un haussement d'épaules, refusant de laisser le doute entamer son triomphe. Il est Kelvar. Il est compétent. Et il part sauver le monde de Tatsuma, pendant que Seyla n'est plus qu'une ombre parmi les ombres.
Il s'avance dans le tourbillon et disparaît dans le néant contrôlé. En un battement de cils, sous le regard imperturbable de Kaelis qui franchit le seuil en dernier, la cour du Temple se vide. Les herses retombent dans un fracas de chaînes définitif, condamnant les lieux à un silence de mort.
L'air qui les accueille à la sortie du vortex est chargé d'une odeur de fer et de pourriture. Ils sont sur une crête rocheuse surplombant les Marches de l'Ouest. En contrebas, le Sceau Majeur, un monolithe de basalte gravé de runes ancestrales, ne vibre plus de sa lumière bleue habituelle. Il est recouvert d'une substance huileuse, une ombre solide qui semble "gratter" la pierre.
Lynara foudroie du regard l’étendue dévastée. Elle sent la terre sous ses bottes gémir, une vibration de rejet que seul un maître d’Éthéa peut percevoir.
— Nerion, stabilise ce promontoire ! ordonne-t-elle. La matière ici est en train de perdre sa densité.
Le disciple de terre s’exécute immédiatement, frappant le sol de son poing. Des veines de roche renforcée s'étendent sous leurs pieds, empêchant la falaise de s'effondrer comme du sable. À ses côtés, Eshan déploie déjà ses instruments de mesure, son visage blêmissant sous la pression atmosphérique.
Kelvar fait un pas en avant, ses gantelets de la Forge s'illuminant d'un violet sombre.
— C'est... c'est pas possible. Le Sceau est... il est infecté.
Kaelren invoque déjà une lame de feu pur, prête à charger.
— Je vais brûler cette mélasse !
— STOP ! ordonne Kaelis.
Sa voix a résonné avec une autorité d'Aegis qui fige le sang. Elle s'avance jusqu'au bord de la falaise, ses yeux noirs fixés sur le monolithe. Lynara s'arrête net, la main sur la garde de son arme, observant Kaelis avec une impatience mal contenue.
— Ce n'est pas une infection, Kaelren. C'est un appât. Kelvar, ne regarde pas le Sceau avec tes yeux d’exorciste. Regarde ce qu'il reflète.
Kelvar bascule sa vision. Il blêmit. Autour du Sceau, il n'y a pas de monstres, pas de Fléaux visibles. Il n'y a que des centaines de fils d'argent qui montent vers le ciel, reliant la pierre à... rien.
— Des liens de sang... murmure-t-il, la voix tremblante. Mais... avec qui ?
Kaelis serre son chapelet de cristal. Elle vient de comprendre ce que Vaelran craignait.
— Avec le Temple, répond-elle. Ils ne sont pas ici pour briser le Sceau. Ils l'utilisent comme un canal. Ils sont en train de pomper l'énergie de Kael’Mar d'ici.
— Par les éléments... siffle Lynara entre ses dents. Ils vident nos défenses à distance. Nerion, Eshan, formez un rempart cinétique derrière le groupe d'Aegis ! Si cette structure lâche, je ne veux pas que la montagne nous tombe sur la tête.
Kaelis se tourne vers son équipe, son visage de sage d'Aegis devenu un masque de commandement de guerre.
— Kelvar, tu vas devoir trancher ces liens. Kaelren, Yhessa, formez le cercle de protection. Si un seul de ces fils rompt, le contrecoup va essayer de nous aspirer dans le vide.
Yhessa se place aux côtés de Kelvar, son aura de protection vibrant comme une cloche d'or, tandis que Nerion dresse des piliers de roche pour ancrer leurs positions. L'équilibre est précaire : la force brute d'Éthéa soutient la finesse spirituelle d'Aegis, avec Kelvar comme seul scalpel pour opérer sur l'invisible.
À cet instant, le Sceau pousse un cri. Un son qui n'est pas humain, qui déchire le ciel gris. Les fils d'argent virent au rouge sang.
— Ils nous ont vus, lâche Lynara en invoquant une tempête de poussière de roche autour d'elle. Kelvar, tranche ! Maintenant !
La suite jeudi entre 19h30 et 21h...