VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 25 : Le poids des Noms

1114 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 04/05/2026 19:37

Ils marchent. Le bois les a laissés passer ou, du moins, il en simule l'intention. Rien ne change vraiment : la lumière reste ce gris sale de fin de monde, la brume s’enroule autour des troncs comme des doigts de noyés, et chaque pas semble exiger un tribut d'air plus lourd. Les murmures ne s'arrêtent jamais. Ils ne flottent plus autour d’eux ; ils s’insinuent à l'intérieur, s'installant dans les interstices de la pensée.


Vaelran ouvre la marche, silhouette de jais dans la pâleur ambiante. Son pas est d'une régularité métronomique, presque trop parfait, comme s’il s'efforçait de compter ses propres battements de cœur pour ne pas s'effondrer. En queue de file, Ilharan glisse plus qu'il ne marche. Ses silences ne sont pas des vides, mais des poids ; ils posent des questions que l'air lui-même semble trop friable pour porter.


Talyor finit par briser cette chape de plomb :


— Tu sais, y’a des jours où je me dis qu’un poste de scribe à la citadelle, avec une bougie et du thé, ça n'aurait pas été si mal.


Seyla, sans même lever les yeux vers lui, concentrée sur le sol traître :


— T’aurais fini par maudire l’encre.


— Ou par devenir un fléau à force de rédiger des rapports sur des taxes de grain, marmonne-t-il. Au moins, les feuilles de papier ne tentent pas de me bouffer l'âme.


Le chemin s’étrangle soudain. Deux arbres jumeaux, entrelacent leurs branches noirâtres pour former une arche naturelle : des doigts tordus qui semblent vouloir agripper le ciel. Ils passent dessous. La transition est brutale. L’air gagne en densité, le froid devient sec, presque minéral. Et là, au milieu d'une clairière qui refuse la vie : un relief de pierre, rongé par une mousse d'un vert maladif. Des murs à demi engloutis par la terre, des piliers brisés comme des os de géants.


Le Sanctuaire oublié. Ou ce qu’il en reste après que le temps l'a mâché. Vaelran s’arrête net. Ses épaules se figent, une tension électrique parcourant sa cape. Son regard s’ancre à une paroi spécifique, comme s'il y cherchait un fantôme. Ilharan le contourne avec une lenteur de prédateur, ses yeux effleurant tour à tour la pierre et l'homme.


— Tu l’as déjà vu, souffle-t-il. Ce n'est pas une question.


Vaelran ne nie pas. Il ne détourne même pas les yeux.


— Pas dans cet état. Il y a douze ans, les glyphes respiraient encore. Maintenant, ils saignent.


Seyla s’avance, la main sur ses armes, l'instinct aux aguets.


— Il s'est passé quoi ?


Vaelran reste muet. Sa main gantée s'approche du mur et dégage la mousse d’un geste précis, presque rituel. Sous la couche végétale, le symbole réapparaît : l’œil sans pupille encerclé de chaines. Mais celui-ci est fendu, une cicatrice profonde barrant la pierre. Une vérité qu’on a forcée au silence. Ilharan incline la tête, un éclat de curiosité froide dans le regard.


— Et là, on en reparle ? Ce symbole, c’est une coïncidence ou une signature ?


Vaelran se tourne vers lui, leurs regards s'entrechoquent.


— Les deux, dit-il enfin. Et ce n’est jamais une bonne nouvelle.


Talyor, la voix montant d'un ton sous l'effet de la nervosité :


— Ok, je pose la question pour tout le monde. Pourquoi est-ce que toi, tu connais autant de trucs qu’on n’est pas censés connaître ? Tu pourrais arrêter de nous servir du “je sais mais je dis pas” tous les cinq mètres ? C'est usant.


Vaelran expire lentement, un nuage de buée s'échappant de ses lèvres. Il se détourne, les mains enfouies dans sa cape. Sa voix est basse, lasse :


— Parce que vous voulez des réponses… mais vous ne voulez pas des conséquences qui dorment avec.


Seyla, sèche :


— Et toi ? T’es prêt à porter les deux ?


Il relève les yeux vers elle. Pas de sourire ironique, pas de masque de protection cette fois. Juste une vérité nue.


— Non. Je le fais parce que personne d’autre ne le fera.


Un silence tombe, un vrai. Pas celui de la forêt, chargé de bruits sourds, mais celui qui s'installe entre les cœurs lorsqu'un voile se déchire.


Puis Ilharan, d'un ton presque trop doux :


— Tu protèges un nom, pas seulement des gens.


Vaelran ne répond pas, mais son regard dévie, traître, vers une stèle renversée à moitié effacée. Le glyphe gravé est fracturé, spiralé, usé par une érosion qui semble surnaturelle. Il l’effleure du bout des doigts, une fraction de seconde.


— Tu n’as jamais cessé de porter ce qu’il t’a laissé, murmure Ilharan, comme s'il lisait dans une archive ouverte.


Vaelran ferme brièvement les yeux, comme pour chasser une image.


— Tu parles trop bien pour ne pas comprendre le poids des héritages.


Talyor, les bras ballants, totalement perdu :


— Attendez. “Il” ? C’est encore le même “il” dont tout le monde tait le nom ? C’est un club privé ?


Seyla, le ton plus dur, fixant Vaelran :


— Tu poses un nom sur ce "il", ou on continue à marcher dans ton mensonge jusqu'à ce qu'il nous tue ?


Vaelran garde le silence une longue seconde, le visage de pierre. Puis il rouvre les yeux, résigné.


— Continuez à marcher. Ce n’est pas encore le moment de retourner les pierres mortes.


Ilharan incline la tête, pas un signe d'accord, mais une compréhension qui semble lui coûter. Talyor rompt la tension d’un souffle ironique :


— Génial. Encore un chapitre intitulé "Mystère et Boule de gomme". Et moi qui pensais qu’un sanctuaire effondré allait m’aider à me détendre un peu.


Seyla, tranchante :


— Laisse tomber, Talyor. C’est comme Vaelran : plus tu creuses, plus tu tombes. Et le fond est loin.


Vaelran esquisse un sourire bref, amer, presque tendre pour ses disciples.


— Pas de morceau du sceau ici. On bouge... Prochaine halte, "le cœur scellé"... S’il reste un chemin pour y accéder.


Il s’éloigne dans les décombres, suivit de ses trois disciples. Les pas de Vaelran résonnent contre la roche avec une sonorité étrange, profonde, comme si la pierre se souvenait de son poids. Et derrière lui, sur la paroi, l’œil sans pupille semble les suivre. Sa fissure s’élargit imperceptiblement, comme un soupir de soulagement ou d'agonie. Puis elle se referme... Pour l'instant.





La suite mercredi entre 19h30 et 21h...

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