VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 26 : Là où même les ombres retiennent leur souffle

1538 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/05/2026 19:35

La végétation a muté. Ce n’est plus une forêt, c’est une cage. Les arbres ne se contentent plus d'être là : ils se penchent, s’entrelacent, formant un couloir de sève et d’ombres tressées. Sous la plante des pieds, la mousse n'est plus un tapis, c'est une membrane. Et quelque chose bat dessous. Pas un cœur, mais une pulsation lourde, visqueuse. Le sol respire.


Vaelran ralentit, une main négligemment glissée dans sa poche, l'autre levée pour intimer le silence. Son attitude est presque insultante de décontraction face au danger. Ilharan, derrière lui, s’arrête net. Son regard ne se fixe sur rien, mais ses doigts pianotent un rythme irrégulier sur son bâton.


— Tu l’entends ? murmure-t-il, la voix dénuée d'émotion, comme s'il constatait une erreur de calcul dans la réalité.


Talyor lève les yeux au ciel, le visage déjà déformé par une grimace de pur agacement.


— Quoi encore ? Le silence ? Ou l’odeur de champignon possessif ? Non parce que si on s’arrête à chaque fois qu’un brin d’herbe a une crise d’angoisse, on n’est pas arrivés, je vous le dis. C’est épuisant à la fin.


Ilharan incline légèrement la tête à 45 degrés, les yeux fixes.


— Le sol prévient. Il s’enfonce exprès. Il veut qu’on glisse. C’est du bois… cultivé. De grandes chances que la structure sous-jacente soit intentionnelle.


Seyla s’accroupit, effleurant la mousse du bout des doigts. Elle ne pose pas de questions. Elle sent la pulsation, tiède, collante. Elle serre la garde de son arme, ses muscles saillants sous l'effort.


— Ce n’est pas naturel, lâche-t-elle, sa voix comme un coup de couperet. Pas même pour une forêt corrompue. C'est un piège.


Vaelran hoche la tête, un petit sourire en coin, celui qui agace tout le monde.


— Non. C’est une œuvre. Un territoire façonné par un Fléau qui a beaucoup de goût… et qui veille.


— Super, grogne Talyor. Un artiste. On va se faire bouffer par un sculpteur sur bois possédé. C'est ma journée.


Ils n’ont pas le temps de préparer quoi que ce soit. Un craquement résonne, profond, organique. Le sol gémit avant de se déchirer dans un bruit d'entrailles arrachées.


Velmara surgit. Un torse de sève et d’écorce blanchie, strié de nœuds et d’yeux végétaux qui s’ouvrent en cascade. Des racines comme des bras, souples, nerveuses. Son souffle fait vibrer l’air, une vapeur humide qui sent le fer et la terre pourrie.

Talyor, blême, recule d'un pas :


— …C’est une forêt ou un intestin possédé ?! C'est immonde. Qui a conçu ça ? C'est une faute de goût absolue !


Une racine fuse. Seyla est happée, tirée vers le haut à une vitesse folle. Elle ne crie pas. Dans un mouvement fluide, presque mécanique, elle tranche le bois d'un coup de lame net, pivote en l'air et retombe en roulant sur la mousse. Elle se relève, les yeux brûlants de cette froideur guerrière qui lui est propre. Vaelran ne bouge pas, même quand une racine frôle son visage :


— Spores ! Attention !


Trop tard. Un nuage verdâtre éclate. La brume devient dense, poisseuse. Talyor chancelle. Ses yeux se vident.

L’académie. Les visages déçus. L’examen raté. La voix de Lynara qui lui répète qu'il n'est pas à sa place.


— C’est pas vrai ! hurle-t-il en frappant l'air. Pas encore ça ! Je l'ai déjà payée cette dette, merde !


Ilharan apparaît à ses côtés, une présence soudaine et dérangeante. Il pose deux doigts sur le front de Talyor. Son contact est froid, presque sans vie.


— Hallucinations mineures. Rythme cardiaque trop rapide, respire, refuse d’intégrer l’image. C’est une construction logique défaillante, Talyor. Ce n’est pas réel.


Ilharan frappe son bâton sur le sol. Une onde lumineuse, d'une géométrie parfaite, se diffuse, dissipant partiellement les spores.

Seyla fonce, elle est une tempête de métal et d'ombres. Elle glisse sous une racine animée, évite un coup de fouet végétal d'un millimètre et plante sa dague dans un œil central. Velmara hurle, un cri de sève et de vent. Des bourgeons de chair éclatent sur ses flancs, suintant une liqueur sombre.


Vaelran regarde la scène comme on regarde un spectacle de rue divertissant.


— Elle se régénère, prévient-il. Tant qu’on reste sur son sol, elle est techniquement invincible. C'est un peu tricher, vous ne trouvez pas ?


Ilharan, la tête penchée, observe les flux de sève :


— Alors on la déplace. Ou on la fait saigner assez fort pour qu’elle oublie de repousser. La douleur est un excellent distracteur cognitif.


Vaelran écarte les bras, son aura commençant à saturer l'air de cette pression écrasante qui lui est propre.


— Alors poussez-vous, les enfants !


Ses ombres se tordent, rampent sous Velmara, s’enroulent autour de ses racines comme des boas constricteurs. Le sol tremble, mais une racine jaillit de l'angle mort. Vaelran l'esquive avec une grâce nonchalante, et c'est Talyor qui, dans un réflexe de survie râleur, intercepte le coup avec son sabre d'opaline. L'impact fait vibrer ses dents.


— T’avais dit que tu gérais, le génie ! crache Talyor, les bras en feu.


Vaelran sourit, un éclat de défi dans les yeux :


— Je gérais. Elle, elle improvise, c’est ça, le talent !


Seyla approche, exaspérée par leurs échanges :


— Alors on improvise aussi !


Elle arrache sa bague d’obsidienne et la jette au sol. Un cercle noir pulse, une onde de choc qui repousse les derniers spores. Ilharan observe la vibration, un éclair de compréhension dans son regard déconnecté.


— Impact spirituel pur. La pierre réagit à son champ corrompu. Vaelran, si nous créons une boucle de rétroaction...


Vaelran, déjà en mouvement, devance sa pensée :


— Un cercle de purification ? Pour la forcer à s’arracher au sol ? J'adore quand tu deviens technique.


Talyor, à bout de nerfs, parant une nouvelle attaque :


— Et comment vous voulez qu’on dessine un cercle géant pendant qu’elle joue au mikado avec nos colonnes vertébrales ? On n'a pas de compas ! On n'a rien !


Vaelran désigne Talyor d'un index moqueur :


— On fait courir Talyor en rond avec un talisman. Il court très bien quand il a peur.


— Pardon ?! s'insurge Talyor. Je suis une cible maintenant ? C'est ça mon rôle ? Appât pour jardinage démoniaque ?


Seyla tranche une racine qui menaçait le visage du disciple de l'Air :


— Il a raison. T’es le plus rapide, on te couvre. Bouge, ou je te pousse moi-même.


Talyor grogne, lève les yeux au ciel, mais s'élance.


— Si je meurs, je hante vos réunions. Je ferai grincer toutes les chaises !


Il s’élance dans une course effrénée, sa pierre runique traçant un sillon lumineux dans la mousse. Autour de lui, c'est un carnage chorégraphié. Seyla est un mur d'acier, interceptant chaque coup destiné à Talyor avec une efficacité effrayante. Vaelran, lui, bombarde Velmara de décharges d'énergie et d'ombres, riant presque à chaque impact.


Un œil éclate, une racine se fige, le cercle se referme. L’air pulse. Une lumière blanche, trop vive, trop pure, jaillit du sol. Velmara hurle, un son déchirant. Ses racines se détachent à contrecœur, arrachées du sol comme des entrailles.


Seyla :


— MAINTENANT !


C’est un assaut final synchronisé. Seyla frappe au cœur, Vaelran pulvérise le sommet, et Ilharan touche un point de pression spirituel avec son bâton. Velmara s’effondre, ou plutôt, elle se replie sur elle-même. Son torse s’évide, sa chair ligneuse se contracte dans un bruit de papier froissé, et elle s’enfonce lentement dans la terre. Ne reste qu’une racine morte, noire, creuse, comme une bouche ouverte vers les abysses. Silence.... Pas un silence de paix, un silence d’attente. Talyor, haletant, s’essuie le front, le visage rouge.


— Voilà. Là, c’est du boss de quête, avec cris, glu et trauma. J’approuve pas, mais j’approuve. On peut rentrer maintenant ? Non ? Évidemment que non...


Vaelran, à peine essoufflé, réajuste sa cape :


— On avance. Elle n’est pas morte. Juste… vexée. Elle va bouder pendant quelques siècles.


Ilharan observe la racine morte avec une fascination morbide :


— Elle a une structure intéressante, une fois dégonflée. Elle ne pardonne pas, mais elle est… fascinante.


Seyla observe l’entrée de la galerie.


— Prochaine étape ?


Vaelran désigne l’ouverture sombre sous la racine morte.


— Par là. Vers le cœur, et ce qu’elle voulait garder si désespérément...


Ils s’enfoncent dans la racine, un à un. Et derrière eux, la mousse reprend sa lente respiration...





La suite vendredi entre 19h30 et 21h...

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