VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 24 : Le reflet brisé

1260 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/05/2026 19:32

La traînée d’éclats de miroir ne mène nulle part. Ou peut-être mène-t-elle partout à la fois, serpentant entre les racines comme une veine d'argent malade. Ils restent figés, instinctivement. Même le vent semble avoir retenu son souffle, pétrifié par la géométrie absurde de ces débris. Le silence devient acide. Il ne pèse plus, il coupe. Chaque mouvement de paupière semble faire crisser l'air.

Talyor, la voix étranglée par une tension qu'il tente de masquer :


— Quelqu’un veut me dire depuis quand les forêts cultivent des débris de miroir ?


Ilharan se redresse, les mains toujours invisibles dans ses larges manches. Son calme est presque plus terrifiant que la forêt elle-même. Sa voix tombe, tranquille, comme s’il commentait la météo de l’irréel :


— Depuis que quelqu’un a laissé entrer l’oubli… et qu’il a décidé de se refléter.


Vaelran, lui, n’a pas bougé. Son regard suit la traînée de verre enfoncée dans la mousse, puis glisse lentement vers les cimes noires, comme s’il déchiffrait un langage oublié dans le balancement des branches.


— Restez groupés.


Seyla, la main crispée sur la garde de sa lame, le souffle court :


— Fléau ?


Il hoche la tête. Un geste sec, définitif.


— C'est Vexural... Rang 1. Et s’il est là… c’est qu’il sait déjà qui vous êtes.


Un son retentit, plus qu’un craquement se fait entendre, c’est un froissement de réalité, le bruit d'une étoffe de soie qu'on déchire. L’air se tord, se fragmente, et une silhouette se dessine entre deux troncs noueux.

Longue, brisée, humanoïde, mais comme une marionnette mal remontée. Son corps n’est qu’un assemblage de lames de verre : des morceaux de miroir, ou peut-être des souvenirs fendus. Un visage sans traits leur fait face, seulement des facettes, et dans chaque facette, une image : Seyla, Talyor, Ilharan… distordus, vieillis, ensanglantés. Des reflets de ce qu'ils craignent de devenir.


Talyor recule d'un pas, le teint livide :


— Non. Non non non. C’est pas censé exister, ça. Je refuse de combattre mes cauchemars alors qu'ils ont une gueule pareille !


Ilharan murmure, imperturbable :


— Vexural. Il ne frappe pas fort. Il se contente de vous convaincre que vous vous frappez vous-même.


Vaelran lève une main. Le feuillage se tait instantanément.


— Ne le fixez pas trop longtemps, c’est un leurre vivant. Ce que vous voyez… ce que vous croyez voir, ce sont vos peurs qui se sont trouvé un corps de verre.


Seyla serre ses armes à s'en blanchir les phalanges :


— Alors il va apprendre que certaines peurs mordent en retour.


Un mouvement brusque. Vexural se courbe, sa structure de verre crissant contre elle-même, et la brume se duplique. Des copies émergent du brouillard, des reflets solides.


Un Ilharan aux yeux vides, arborant un sourire de porcelaine gelée.

Une Seyla couverte de sang, sa propre lame levée contre le groupe.

Un Talyor recouvert d’ombres rampantes, marmonnant seul des litanies dans une langue brisée.


Talyor serre les dents, l'ironie comme ultime rempart :


— Bon. Ok. Il a fouillé dans mon tiroir à “trucs que je veux pas voir”. Charmant.


Ilharan avance d'un pas lent vers son double.


— L’illusion est solide… tant que tu refuses d’y croire.


Ses propres reflets s’alignent face à lui, se multiplient en une galerie des glaces cauchemardesque. L’un sourit, l’autre hurle. Ilharan les regarde un à un avec une lassitude ancienne, puis s’incline légèrement.


— Mes erreurs sont anciennes. Vous n’avez rien à m’apprendre que je n'aie déjà souffert.


Les reflets vacillent. Ils perdent de leur superbe, comme une image projetée sur de l'eau trouble. Un souffle traverse la clairière, purifiant l'air.


Talyor expire :


— C’est tout ? Faut juste leur parler comme à des fautes de grammaire ?


Vaelran, l'expression grave :


— Non. Il faut être plus honnête que le miroir, et ça, c’est une épreuve que peu de vivants surmontent.


Seyla n'attend pas la fin de la sentence. Elle fonce, sa lame fend l’air avec un sifflement rageur, tranchant son propre reflet de part en part. L’écho explose en fragments de lumière noire, mais deux autres silhouettes émergent instantanément du sol qui pulse sous ses bottes.


— Tête brûlée, commente Vaelran. Comme d'habitude.


Il s’avance enfin. Les reflets s'écartent, s'effaçant comme de la buée au soleil. Certains reculent même, animés d'une terreur primitive. Vexural, le vrai, se met à trembler. Ses éclats s'entrechoquent dans un bruit de carillon sinistre.


— Il se souvient de moi, murmure Vaelran.


Seyla, haletante entre deux assauts :


— Tu l’as déjà affronté ?


— Non, répond-il, sa voix glissant vers une douceur inattendue. Je l’ai laissé vivre.


Il lève la main, paume ouverte, sans arme, sans menace.


— Vexural. Ce n’est pas le moment, tu sais ce que je suis venu chercher.


La créature se fige, on dirait une statue de cristal sous la lune, puis, lentement, elle se délite. Elle se brise de l'intérieur, les éclats tombent en une pluie silencieuse, s'enfonçant dans l'humus sans un bruit. Un fragment plus large, sombre et mat, chute près de leurs pieds. Un morceau de roche gravé : le sceau ancien d’un exorciste. Vaelran s’accroupit pour le ramasser. Ses doigts, d'ordinaire si fermes, trahissent un léger tremblement.


— C’est ce qu’il gardait.


Talyor, gardant son arme levée par précaution :


— Tu veux dire qu’il n'essayait pas de nous tuer ?


Vaelran :


— Si. Mais il obéit à des souvenirs plus puissants que sa propre haine.


Ilharan :


— Ou à une dette qu'il ne peut rembourser qu'en nous laissant passer.


Vaelran esquisse un sourire, pas celui, tranchant, qu'il arbore en combat. Un sourire lent, presque humain, chargé d'une mélancolie profonde.


— Peut-être. Ou peut-être qu’il voulait juste qu’on se souvienne que le passé n'oublie jamais.


Il tend le fragment, il pulse d’une lueur obscure, une chaleur de charbon ardent qui semble familière à leurs âmes.


Seyla :


— Alors le sceau a bien été brisé... et dissimulé ici, au milieu des monstres.


Vaelran :


— Ou amené ici pour qu’on le retrouve au moment précis où nous en aurions besoin.


Un frisson parcourt la forêt. Les arbres ploient sans que l'on sente la moindre brise. Vexural finit de se dissiper, comme une fissure qui se referme dans la trame du monde. Le silence retombe, mais cette fois, il n'est plus acide, il semble simplement épuisé, vidé de sa menace.


Talyor lâche un long soupir nerveux :


— …Ok. C’est officiel, ce bois me déteste, et mes névroses ont maintenant des bras et des jambes !


Ilharan :


— On devrait avancer. Avant que la forêt ne change d’avis sur son cadeau.


Vaelran glisse le fragment dans les replis de sa cape.


— Prochaine étape : le Sanctuaire oublié... On devrait y trouver d'autres réponses... Et cette fois… plus personne ne ment.


Il tourne les talons, sa cape battant comme une aile d'ombre. Ils reprennent la marche, l'épaule plus lourde, le cœur plus serré. Derrière eux, les éclats de verre restés au sol brillent encore faiblement. Certains reflètent toujours leurs silhouettes s'éloignant dans les ténèbres, mais plus aucun ne bouge. Pour l’instant.




La suite lundi entre 19h30 et 21h30...


Laisser un commentaire ?