VIRELLIA - Livre 1
L’aube ne se lève pas vraiment, elle s’étire, paresseuse, à travers une brume qui refuse de se dissiper. Le ciel hésite entre le plomb et la cendre. Le feu est mort depuis longtemps, et pourtant, sous la cendre, les braises battent encore. Comme si quelque chose, dessous, refusait de cesser de respirer.
Ilharan est déjà debout, immobile, les bras croisés dans ses manches. On dirait qu’il médite, ou qu’il attend simplement que quelqu’un d’autre fasse le thé. Talyor émerge, les cheveux blonds en bataille, la cape à moitié sur l’épaule, les paupières lourdes. Il grogne un mot indistinct avant de trouver une phrase complète :
— Bon… au cas où quelqu’un aurait dormi plus de dix minutes sans être visité par un arbre qui chuchote, c’est le moment de faire semblant d’être vivant.
Ilharan incline la tête, lentement.
— C’est bien de t’entendre définir ton état de base avec autant de lucidité.
Talyor plisse les yeux.
— T’as fait une vanne, là ?
— Non. Un constat. Mais si tu veux, je peux ajouter un gong et des pétales de sagesse.
Seyla sort de la tente, manteau noir en place, dagues à la ceinture, les yeux déjà en alerte. Elle scrute la forêt, le feu, puis la brume.
— Il est où ?
— Qui ? demande Talyor. Le fléau poète ? Le roi ? Ou ton mentor préféré à la ponctualité mythologique ?
Une voix s’élève derrière un tronc, faussement indignée :
— C’est blessant, Talyor. J’ai fait un effort cette fois.
Vaelran émerge de l’ombre, cape trempée, bottes couvertes de mousse, sourire trop maîtrisé. Il secoue la pluie comme un acteur fatigué de sa propre mise en scène.
— Vous êtes prêts ? Il faut qu’on bouge avant que le lieu ne décide de nous observer à nouveau.
Sans un mot, ils plient le camp et reprennent la route, la brume s’effiloche autour d’eux, mais revient aussitôt. La forêt semble bouger avec leur pas : racines qui s’étirent, branches qui se referment, troncs qui se déplacent d’un souffle. Les arbres changent d’angle, comme s’ils les suivaient du regard. Le chemin est droit, mais le paysage, lui, ne l’est plus. Après plusieurs heures de marche, leurs silhouettes finissent par s’ouvrir sur une clairière oubliée, pas un oiseau, pas un souffle. Juste une lumière blanche, délavée, comme si le monde s’était effacé ici de lui-même.
Seyla avance la première, sous ses bottes, la mousse est trop froide, presque lisse. Talyor la rejoint, fronçant les sourcils.
— Il est censé y avoir un pilier ici, un socle, un monolithe, une inscription. Un “attention, interdit, scellé pour l’éternité”. Quelque chose !
Ilharan s’accroupit. Il pose une main sur le sol, ferme les yeux. Le battement est là : faible, mais présent.
— Il y avait bien un sceau... Mais il n’a pas explosé. Il a… été retiré.
Vaelran s’avance lentement, ses pas ne font aucun bruit sur la mousse. Il fixe le centre vide, un point invisible.
— En effet... Ce n’est pas une destruction, dit-il. C’est une extraction.
Il s’accroupit à son tour, frôle une pierre renversée. Un symbole gravé y pulse faiblement : Un œil sans pupille, cerclé de chaines. Il se fige.
Ilharan le remarque aussitôt, il le regarde un peu trop longtemps.
— Ça te dit quelque chose ?
Vaelran ne répond pas tout de suite, son sourire se délite, juste une seconde. Puis il le remet, mécaniquement.
— Rien d’important, dit-il. Juste un vieux symbole d’exorcisme déviant. Très en vogue il y a un siècle, chez ceux qui n’aimaient pas qu’on leur dise quand s’arrêter.
Il se détourne aussitôt. Talyor hausse un sourcil.
— “Déviant” comme “interdit” ou “comme ton sens du timing” ?
Seyla ne sourit pas. Elle s’avance d’un pas, son regard accroché au symbole.
— Ça ressemble à celui qu’on a vu dans le sanctuaire d’Orren Tal... Là où tu nous as téléportés sans explication.
Vaelran ne se retourne pas.
— Possible.
Ilharan s’approche à son tour, voix calme mais tranchante.
— Tu nous amènes dans une zone sans sceau, où resurgit un symbole d’un ordre dissident. Tu le reconnais, et tu changes de sujet. Vaelran… tu vois pourquoi on pourrait douter de ta neutralité d’observateur ?
Vaelran se retourne cette fois, un éclat traverse son regard. Ni colère, ni menace... Une lassitude ancienne, presque douloureuse.
— Je vous protège, dit-il doucement. Comme je peux. Et parfois, ça implique de ne pas tout dire.
Talyor croise les bras.
— Tu veux dire… mentir ?
Vaelran le fixe, sans sourciller.
— Je veux dire choisir le mensonge qui garde les gens en vie.
Un souffle passe, et soudain, les bagues d’obsidienne qu’ils portent se mettent à pulser, lentement. Une lueur sombre court entre elles, comme un fil invisible. Ilharan pose un genou à terre, écoute la vibration.
— La résonance monte.
Seyla se redresse.
— On est observés.
— Non, corrige Vaelran. Sa voix se brise presque. On est jugés.
La brume s’épaissit, le vent s’éteint. Et, plus loin, quelque chose glisse entre deux arbres, pas une silhouette, pas une bête. Un éclat. Une coulée de lumière brisée, comme si un miroir s’était mis à ramper. Seyla avance d’un pas, souffle court.
— Ce n’est pas vivant.
— Non, dit Ilharan. Mais ça se souvient.
Vaelran ferme les yeux.
— Alors tout commence vraiment.
Et la brume, cette fois, s’ouvre comme une paupière...
La suite samedi entre 19h30 et 21h...