VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 22 : Trace d'avant

994 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/04/2026 20:44

Le feu crépite à peine, les braises blanches battent au rythme de leur silence, comme des cœurs fatigués. La lumière pulse plus qu’elle ne brille, dessinant sur les troncs des ombres qui respirent. Des pas reviennent dans la brume... Lents, réguliers, trop calmes pour être rassurants, même la forêt semble retenir son souffle.


— C’est lui, murmure Seyla.


Vaelran émerge du voile de la nuit, cape trempée, mèches argentées collées au front, regard ailleurs. Il s’arrête juste à la lisière du cercle, bras croisés, posture tranquille, trop tranquille.


— Vous avez tenu, constate-t-il d'un ton neutre, trop neutre.


Talyor se redresse aussitôt, crispé.


— T’appelles ça “tenir” ? On s’est fait observer par un truc qui flottait entre deux mondes.


Vaelran incline lentement la tête.


— Et vous êtes toujours vivants. C’est déjà une forme de victoire, ici.


Seyla se lève, la lame encore en main, bras croisés.


— Tu savais qu’il y avait quelque chose.


Il ne nie pas, ne confirme pas non plus. Ilharan, toujours assis, le fixe longtemps. Sa tasse vide fume encore, sans qu’il l’ait remplie.


— Ce n’était pas un fléau ordinaire.


Vaelran tourne lentement le regard vers lui. Un bref instant, leurs yeux se croisent et Ilharan frissonne. Ce n’est pas la peur, c’est une reconnaissance instinctive, vieille comme un écho.


— Tu l’as ressenti, dit Vaelran simplement.


Ilharan incline la tête.


— Pas comme un courant, comme un gouffre. Quelque chose sous la surface, quelque chose qui voulait qu’on le voie, mais qui s’est détourné à dessein. Un silence. Vaelran s’approche du feu, s’accroupit. Il regarde les flammes blanches comme s’il s’attendait à y voir un visage.


— Il a toujours su comment se faire remarquer sans apparaître, murmure-t-il.


Talyor plisse les yeux.


— “Il”… ?


Seyla se redresse.


— Tu connais cette chose.


Vaelran reste immobile, mais sa mâchoire se contracte.


— Ce n’est pas “une chose”, dit-il enfin.


Sa voix s’abaisse, rauque, presque coupée.


— C’était un homme... Il y a longtemps.


Le silence retombe, dense, presque sacré. Ilharan souffle, plus bas :


— Un exorciste ?


Vaelran hoche lentement la tête.


— Le plus doué de sa génération. Celui qu’on pensait être le futur des Veilleurs. Celui qu’on a laissé tomber le jour où il a voulu regarder au-delà des limites.


Talyor, méfiant :


— Et maintenant c’est un fléau ?


Vaelran lève à peine les yeux.


— Non. C’est bien pire. C’est un fléau… qui se souvient, et qui pense encore.


Un battement. Même le feu semble s’immobiliser un instant. Seyla avance d’un pas.


— Il a un nom ?


Le regard de Vaelran glisse vers elle. Long, trop long, comme s’il cherchait à jauger ce qu’elle pouvait encaisser. Puis il détourne les yeux vers la forêt.


— Ce nom n’est pas pour vous. Pas encore.


Ilharan serre lentement les poings, le regard perdu dans la braise. Une idée traverse son esprit, puis s’enfuit aussitôt, remplacée par une autre. Il murmure, pour lui-même :


— Les noms attirent. Peut-être qu’il vaut mieux ne pas savoir, ou peut-être que c’est déjà trop tard...


Vaelran l’entend, mais ne commente pas.


— Je le connais assez, reprend-il, pour savoir que s’il est ici… alors ce qu’on croyait scellé ne dormait pas. Il rêvait.


Une brise passe, elle ne rafraîchit rien. Le feu vacille, hésite, puis reprend, obstiné. Seyla brise le silence, la voix basse, presque tremblée :


— Alors pourquoi tu nous as laissés venir, si tu savais ?


Vaelran la fixe cette fois sans détourner le regard, et dans ses yeux, quelque chose se fissure : ni colère, ni regret, un mélange plus ancien.


— Je ne vous ai pas “laissés” venir. J’ai été mis en minorité, et le roi m’a rappelé que me taire serait pire que de vous perdre. Il rit... Une seule fois, sans joie. J’étais contre cette mission et je le suis encore. Mais dans ce royaume, on ne commande pas les peurs, on les obéit… ou on les déguise.


Il passe une main dans ses cheveux argentés, las. La fatigue tombe comme une ombre.


— Alors j’ai choisi d’être là, parce que si vous deviez marcher vers un piège, au moins j’y serai aussi, même à distance.


Seyla, plus bas :


— Même sans prévenir ?


Il lève à nouveau les yeux vers elle.


— Si je vous avais prévenus, vous auriez marché différemment, et il vous aurait vus comme des témoins, pas comme des cibles.


Talyor :


— C’est censé nous rassurer, ça ?


Vaelran esquisse un sourire fatigué, presque triste.


— Non. Mais ça veut dire que vous avez encore une chance de comprendre avant de choisir.


Il se détourne, s’éloigne jusqu’à la limite du camp. Le feu blanchit à mesure qu’il s’enfonce dans la brume.


— Dormez, si vous pouvez, je veille. Si ce que j’ai vu est bien ce que je crois… alors la prochaine fois, il ne vous ignorera plus.


Il s’efface à moitié, silhouette fondue dans le gris. Juste assez loin pour disparaître, juste assez près pour entendre. Talyor soupire, raide.


— Bon. Il vient de dire qu’un exorciste légendaire s’est transformé en fléau pensant, et que maintenant, c’est notre problème.


Ilharan relève lentement la tête. Ses yeux miel brillent d’un éclat tranquille.


— Pas un problème... un miroir.


Seyla fixe l’ombre où Vaelran s’est effacé.


— Un avertissement, ou une invitation.


Le feu claque, et la brume, tout autour, se met à respirer. Un son bas, presque humain. Comme un rire… trop ancien pour appartenir à un vivant.




La suite jeudi entre 19h30 et 21h30...

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