VIRELLIA - Livre 1
Le feu crépite sans chaleur. C’est un feu blanc, maigre, nerveux, nourri d’un bois trop sec, qui brûle sans fumer. Une flamme de veille, pas de réconfort, le genre qu’on entretient juste assez pour ne pas disparaître… mais jamais assez pour attirer ce qui rôde.
Leur camp est sommaire : une tente pour trois, bancale, un périmètre de protection improvisé par Ilharan, et quelques talismans semi-enterrés dans la boue. Les glyphes y pulsent faiblement, comme des cœurs malades.
Seyla aiguise ses dagues, le dos tourné au feu. Talyor fixe le ciel : un plafond de cendres suspendues. Ilharan, lui, médite, ou prétend le faire. Difficile à dire : il a cette façon d’être immobile tout en semblant ailleurs, comme s’il écoutait une musique qu’eux n’entendent pas.
Le silence s’étire... Long... Trop long. Puis, comme souvent, c’est Talyor qui rompt la trêve :
— Franchement… c’est une sacrée mise en scène pour une observation passive.
Seyla ne répond pas.
Ilharan entrouvre les yeux, paisible.
— Le silence ici n’est pas un vide, c’est une présence. Il faut apprendre à cohabiter avec.
— Ou à dormir avec un œil ouvert et l’autre sur la gorge, rétorque Talyor. Moi, je vote pour un poste de veille. Qui prend le premier tour ?
Seyla lève les yeux, les iris reflétant la flamme blanche.
— Je prends.
— C’est censé me rassurer ? demande Talyor.
Elle se redresse, sa cape glissant dans un froissement sourd. Une ombre double s’étire derrière elle, l’une stable, l’autre tremblée. Quand elle s’éloigne, l’une des deux reste figée près du feu. Talyor soupire, nerveux.
— Elle est toujours comme ça ?
Ilharan, sans rouvrir les yeux :
— Non. Parfois, elle parle encore moins.
Le feu claque. La brume se resserre autour du campement, avalant les contours du monde. Une odeur d’eau stagnante et de fer monte du sol. Puis, un bruissement, pas de vent. Plutôt… un soupir, long, étiré, presque humain, mais trop creux pour l’être vraiment. Talyor se tend.
— Dis-moi que c’est un renard. Ou un moine perdu. Ou un arbre qui meurt d’ennui.
Ilharan ne bouge pas.
— C’est la brume, dit-il doucement. Elle respire quand elle sait qu’on écoute.
— Tu peux éviter ce ton ? On dirait un guide de pèlerinage sous champignons.
Ilharan sourit sans répondre.
Autour d’eux, les murmures s’élèvent à nouveau. Pas des sons distincts, mais des fragments de voix, comme des souvenirs mal rembobinés. Les syllabes s’accrochent à la brume, certaines, presque claires :
— …tu vois…
— …il revient…
— …encore elle…
Talyor pâlit.
— Elles parlent. C’est des voix réelles, des souvenirs ?
Ilharan incline légèrement la tête.
— Peut-être. Ou des restes de conscience qui refusent de mourir.
Seyla revient, elle s’avance dans la lueur du feu, le visage tendu, la respiration régulière.
— Il y a des formes dans la brume, pas proches, pas encore. Mais elles nous contournent.
Ilharan se redresse aussitôt.
— Hostiles ?
— Non, répond-elle. C’est pire, elles nous ignorent.
Talyor dégaine son sabre d’un geste sec.
— Moi, si un monstre commence à faire semblant que j’existe pas, je l’oblige à se souvenir.
Ilharan se relève à son tour.
— Reste calme. La première nuit est toujours un test.
Seyla :
— Et si on échoue ?
Ilharan la regarde avec douceur.
— Alors on apprend enfin à dormir pour de bon.
Un craquement. La brume se fend entre deux troncs. Une silhouette apparaît, haute, mince, presque lisse : pas d’ombre, pas de contours. Et autour d’elle, la brume recule, comme si elle refusait de la toucher. Ils se figent, le silence gronde. La chose ne bouge pas, elle n’a pas de visage, pas de regard, mais tout en elle observe.
Ilharan murmure :
— …Ce n’est pas un fléau je pense.
— C’est quoi, alors ? souffle Talyor.
Silence. Puis Seyla, presque à voix basse :
— Je crois que c’est le lieu qui nous regarde.
Un long frisson passe dans leurs os, puis la forme se dissout, pas un mouvement. Juste… plus rien. Comme une pensée effacée.
Personne ne parle immédiatement. Puis enfin, Talyor :
— Voilà, parfait, nuit tranquille. J’adore ce boulot.
Ilharan s’assied de nouveau, replie ses manches.
— Ce n’est qu’un début, dit-il simplement.
Seyla s’agenouille près du feu. Ses doigts tremblent à peine, mais son regard, lui, reste fixe, et la brume, cette fois, pulse doucement. Comme un cœur qui rit.
La suite mardi entre 20h30 et 22h...