VIRELLIA - Livre 1
Chemin des Veilleurs – à l’aube
Le ciel n’a pas encore décidé s’il voulait pleuvoir. Il hésite, comme eux. Un vent pâle glisse sur la pierre, chargé d’humidité et d’odeurs de fer. La montagne respire lentement, comme si elle pesait chaque seconde avant de les laisser passer. Seyla ouvre la marche, droite, tendue. Son pas est net, mais son regard s’accroche trop souvent à la ligne d’horizon. Talyor traîne légèrement, les bras croisés dans sa cape, marmonnant pour lui-même. Ilharan suit, calme, mains dans les manches, regard flottant, parfois vers les nuages, parfois vers une idée qu’il est seul à voir. Ils ne parlent pas d’abord, le silence se glisse entre eux comme un quatrième compagnon.
Puis Talyor craque.
— Sérieusement… toujours pas de portails ? C’est une manie ou une punition ?
Ilharan hausse un sourcil, sans presser le pas.
— Peut-être que le Conseil pense qu’on comprendra mieux les sceaux en usant nos semelles.
— Sauf que les sceaux, on nous demande pas de les comprendre. On nous a juste dit d’aller voir.
Seyla, d’un ton sec :
— “Observez, évaluez, ne touchez rien sans validation supérieure.” Voilà ce que l’ordre de mission a dit. Mot pour mot.
Talyor souffle un rire sans joie.
— Ah oui, “validation supérieure”. Ça veut dire “quand il sera trop tard”.
Ilharan glisse paisiblement, comme à lui-même :
— Ou “quand ce qui palpite aura un visage”.
Talyor lève les yeux au ciel.
— Génial. Merci pour l’image. On part en randonnée vers un battement de cœur inconnu.
Seyla ralentit, sa voix tombe, plus basse.
— Le pire, c’est qu’on sait même pas pourquoi ça s’est brisé. Pas d’attaque, pas d’éveil violent. Juste… une fêlure.
Ilharan penche légèrement la tête.
— Discrète, silencieuse... Comme si quelqu’un l’avait caressée pour l’ouvrir.
Seyla le fixe.
— Tu cites l’Oracle Seraphis, là ?
— Non. Juste le genre de phrases qu’elle aime entendre.
Ils reprennent la marche. Le sentier s’amincit, grignoté par la mousse et les racines. La brume descend, épaisse, presque vivante. Talyor reprend soudain :
— Il vous manque pas, vous ?
— Qui ? Demande Seyla.
— Vaelran.
Elle répond trop vite :
— Non.
(Un blanc)
Talyor hoche la tête, faussement détaché.
— D’accord. J’ai rien dit.
Ilharan, calme :
— Il aurait pu venir. Même pour se taire dans un coin. Il sait le faire très élégamment.
Seyla, après un silence :
— Il est doué pour se retirer. Surtout quand il devrait rester.
— Il doit avoir ses raisons, souffle Talyor.
— Bien sûr, dit-elle, le ton tranchant.
Elle regarde droit devant.
— Et moi, j’ai les miennes pour en douter.
La brume s’épaissit. Les arbres deviennent tordus, maigres, leurs branches noueuses formant des arches au-dessus du chemin. Les feuilles mortes collent aux bottes comme de la cendre humide.
— On est censés “observer” un sceau fissuré dans une zone où même les oiseaux oublient de voler, résume Talyor.
— Oui, répond Ilharan. Observer un mystère, comprendre ce qui l’a fait craquer, et espérer que ça nous parle avant de nous avaler.
— Tu sais vendre du rêve, toi, note Talyor.
— On est déjà dedans, dit simplement Ilharan. Le rêve... Ou ce qu’il en reste.
Seyla s’arrête, juste avant une arche de branches noires penchées comme des juges aveugles. La lumière grise se casse contre le feuillage, étouffée.
— Trois jours, hein ?
— Deux, maintenant, répond Talyor.
Elle soupire. Puis avance sans se retourner.
— Alors on marche. Et on verra bien ce qui palpite.
Quelques heures plus tard…
La brume a avalé les reliefs, les sons, le temps. Ils ne marchent plus dans un paysage, mais dans un souvenir qui refuse de s’éteindre.
Talyor finit par briser le silence.
— On est censés observer, hein ? Je note qu’on observe surtout nos ampoules.
Il râle sans ralentir, les bottes crottées jusqu’à la cheville.
— Tu veux que le sceau vienne jusqu’à nous, peut-être ? balance Seyla sans le regarder.
— Je veux un portail. Et un manuel. Ou au moins une pancarte qui dit “attention, territoire maudit, évitez de respirer trop fort”.
Ilharan marche tranquillement, bras croisés dans ses manches, l’air d’un moine en promenade.
— Le silence, c’est le panneau. Tu l’entends pas ?
Seyla s’arrête... Un battement. Puis :
— …C’était quoi ça ?
Un craquement, mais loin, ou tout près. Impossible à dire. Ils tournent tous la tête... rien. Juste la brume.
— Super. Même les bruits jouent à cache-cache, grince Talyor.
— Non, souffle Ilharan. Ils testent.
Il dit ça comme on dirait “il va pleuvoir”. Calme, inévitable.
Ils reprennent la marche, plus serrés. Moins pour la sécurité que pour garder l’impression d’être encore dans le monde. Un arbre à moitié renversé semble les regarder passer, ou du moins, c’est l’effet que ça donne. Et soudain, une silhouette devant eux. Debout au milieu du chemin, dos tourné, cape noire.
Seyla se fige.
— …Il est sérieux ?
— Bien sûr qu’il l’est, soupire Talyor. Il va encore faire une entrée dramatique.
La silhouette pivote lentement, et sourit.
— Vous êtes en retard, dit Vaelran.
— On avait pas de guide, réplique Talyor.
— Ce n’est pas un chemin, corrige Vaelran. C’est une question... Et vous avez intérêt à répondre mieux que ça.
Seyla avance d’un pas sec.
— Pourquoi t’es là ?
— Pour voir si vous allez tenir. Ou si je vais devoir intervenir.
— Tu veux dire “ramasser les morceaux” ? demande Talyor.
Vaelran lève les yeux au ciel, faussement las.
— Talyor… ce genre de commentaire, dans un lieu qui écoute, c’est comme lire une mauvaise blague dans un cimetière. Sauf que là, le cimetière te répond.
Ilharan lève un doigt, paisible :
— Question. Pourquoi ce n’est pas toi qui nous a briefés au Temple ?
Vaelran répond sans détour :
— Parce que j’étais contre cette mission. Et que quand je perds un vote, je n’applaudis pas.
Seyla, froide :
— T’es venu vérifier si on allait crever, en fait ?
Il la regarde longtemps. Puis, simplement :
— Je suis venu espérer que non.
Le silence s’installe. Cette fois, il ne vient pas du décor. Talyor brise la tension :
— On est censés camper dans la brume ? Ou tu vas enfin servir à quelque chose ?
Vaelran sourit, un vrai, presque sincère.
— Vous vous installez ici. La clairière est à une heure... J’irai faire le repérage.
— Tu reviens quand ? demande Ilharan.
— Si je reviens pas… faites demi-tour. Ou crevez bien, mais faites-le joliment.
Il tourne les talons, s’efface dans la brume comme s’il l’avait toujours habitée.
Talyor :
— C’est dingue. Ce gars est un mélange de menace passive et d’ironie cosmique.
Seyla :
— Et encore, t’as pas vu quand il est affectueux.
Ils installent le camp sans plus un mot. Le feu refuse de prendre, le vent souffle de biais, et les murmures, maintenant, reviennent.
Légers, irréguliers, mais cette fois, ils rient...
La suite dimanche entre 19h30 et 21h...