VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 19 : L’annonce

1709 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 22/04/2026 19:45

Les couloirs du Temple s’étirent devant eux comme des veines de pierre, des artères de granit où circule le sang froid de Virellia. Leurs pas ne résonnent presque pas, étouffés par les draperies pesantes qui pendent aux voûtes et par ces motifs d’encens figés dans l’air immobile, formant des rideaux de brume odorante. Chaque torche grésille avec une sorte d'agonie lente, sa flamme vacillant contre la pierre humide comme si elle hésitait, à chaque seconde, à se maintenir en vie.


Seyla avance en tête. Sa capuche est rabattue, masquant son profil, ses poings serrés dans les poches de sa cape. Elle ne regarde pas les murs, elle fend l'espace. Ilharan suit, mains jointes derrière le dos, une posture de pèlerin égaré. Son regard semble partout et nulle part à la fois, captant des fréquences que les autres ignorent. Talyor ferme la marche, la mâchoire si tendue qu'un muscle tressaute à sa tempe. Il porte l'expression crispée du soldat qui préfère le fracas d'une bataille frontale au silence étouffant qui précède l'ordre de marche.


À mesure qu’ils s’enfoncent dans les profondeurs de l'aile nord, les bruits de la vie du temple s’effacent. Les murmures des novices, le froissement des tentures, le pas des gardes… tout se tait, comme si la pierre buvait le son. Un chat du sanctuaire, aux yeux d'or pâle, les observe au détour d’un pilier massif avant de s’enfuir dans les ténèbres, sans un bruit.


Ilharan s’arrête une seconde, son regard se perdant dans le vide entre deux colonnes.


— C’est drôle, murmure-t-il de sa voix sans timbre.


Seyla se retourne, les sourcils froncés.


— Quoi ? Qu'est-ce qui est drôle dans ce tombeau ?


— Les animaux sentent toujours les tempêtes avant les prêtres. Ils savent quand la terre change d'humeur. Il sourit vaguement, une expression qui n'atteint pas ses yeux. Dommage qu’on n'ait pas leur instinct. On saurait au moins dans quelle direction fuir.


Talyor lâche un soupir qui ressemble à un grognement.


— On a le tien, et c’est déjà bien assez pour me donner envie de faire demi-tour.


— Mauvais pari, Talyor, répond Ilharan en reprenant sa marche. Le mien est en grève depuis la dernière éclipse. Il ne me dit plus rien, il se contente de fredonner des chansons tristes.


Le couloir se rétrécit, les plafonds s'abaissent. Ils débouchent dans un passage de pierre nue, brute, dépourvue de torches. L’obscurité y est épaisse, presque tangible.


— L’aile Nord, souffle Seyla.


Sa voix s’éteint presque aussitôt, avalée par la porosité des murs. Ils passent sous une arche monumentale, et soudain, les glyphes gravés sur les parois s’illuminent. Une lumière bleue, frémissante, comme le reflet de la lune sur une eau trouble. On dirait un œil qui s’ouvre par intermittence pour suivre leur progression.


— Ce ne sont pas de simples glyphes décoratifs, souffle Ilharan en effleurant la pierre du bout des doigts.


— Pardon ? fait Talyor, la main sur son arme. C'est quoi alors ?


— Des prières figées. Des serments qui ont pris corps dans la roche. Le Temple nous regarde, Talyor. Même quand il prétend dormir, il nous juge.


Seyla resserre sa cape autour de ses épaules, un frisson lui parcourant l'échine.


— Tant qu’il se contente de regarder sans m'écouter penser, ça m’va.


Enfin, la porte de la Chambre d’Attribution se dresse devant eux. C'est une dalle massive de pierre claire, cerclée d’un tracé mouvant de lumière argentée. Aucun verrou, aucune serrure, aucun sceau visible. La pierre semble respirer. Quand Seyla pose sa main sur la paroi froide, le motif pulse violemment sous sa paume, un battement de cœur synchrone avec le sien. Dans un souffle d'air chargé de poussière ancienne, la porte bascule.


La salle est circulaire, nue, d'une sobriété monacale. Une grande table de pierre polie se dresse au centre, baignée par une lumière calme, presque aquatique, qui semble tomber du dôme invisible. L’air y est plus frais, avec un goût prononcé de sel et d’encens vieux de plusieurs siècles. Et devant la table, Kaelis. Silhouette droite, immobile, elle semble faire partie du mobilier sacré. Ses yeux reflètent les éclats des cristaux suspendus au-dessus d'elle. On croirait qu’elle écoute encore le monde respirer à travers les murs.


— Approchez, dit-elle simplement. Sa voix est un murmure qui porte la force d'un océan.


Ils obéissent, s'alignant devant elle. Kaelis les observe en silence, prenant le temps de peser chaque âme. Elle s'arrête sur Ilharan, dont le regard s'éparpille sur les glyphes mais dont la présence est ancrée dans le sol. Puis sur Talyor, les traits durcis par une résolution guerrière. Enfin sur Seyla, calme en apparence, mais dont la tension intérieure fait vibrer l'air autour de sa mâchoire.


Elle incline la tête, un geste de reconnaissance solennel.


— Vous avez été choisis.


Pas d’emphase inutile. Pas de discours héroïque. Juste une certitude qui tombe comme un couperet.


— Une brèche s’est rouverte dans les Murmures de la forêt de Khar’ra. Ce qui a été scellé il y a plus d’un siècle par nos ancêtres respire à nouveau. La blessure n'est pas encore ouverte… mais elle palpite. Elle appelle la lumière pour la dévorer.


Talyor serre les dents, le regard sombre.


— Pourquoi nous ? On est l'équipe la moins stable du temple.


Kaelis esquisse un sourire léger, presque maternel.


— Justement. Parce que vous rêvez encore, là où les autres ne font qu'obéir. Et parce que vous avez déjà affronté le silence pour choisir de parler. La stabilité est une illusion qui vole en éclats dans les Murmures.


Seyla redresse le menton.


— Et si cette fois il faut se taire pour survivre ?


Kaelis la fixe, son regard de nacre sondant ses doutes.


— Alors vous le ferez. Ce qui vit dans la brume de Khar’ra se nourrit du bruit inutile, Seyla. Apprenez à être le silence.


Elle contourne lentement la table et dépose un petit coffret de bois noir au centre. Le son du coffret touchant la pierre est si doux, si organique, qu’il en paraît vivant.


— Vous partez à l’aube. Une escorte vous mènera jusqu’à la lisière de la forêt. Après cela… vous serez seuls. Le reste de l'histoire, c’est vous qui l’écrirez.


Elle ouvre le coffret. À l’intérieur, trois anneaux d’obsidienne, polis à la perfection, reposent sur un lit de velours sombre. À côté, un parchemin scellé d’un ruban rouge sang : l’ordre de mission officiel. Kaelis effleure les anneaux du bout des doigts, une trace de tristesse fugitive sur son visage.


— Ces anneaux ne sont pas un signe d’honneur ou une décoration. Ce sont des Témoins. Ils se lieront à vos glyphes respectifs et se briseront instantanément si l’un de vous tombe.


Talyor grimace, observant la pierre noire avec méfiance.


— Charmant. J’adore les bijoux qui font office de faire-part de décès. C'est très encourageant pour le moral des troupes.

Kaelis ne sourit pas. Son sérieux est glacial.


— C’est précisément pour cela qu’ils existent. Pour que nous sachions quand l'espoir s'éteint.


Seyla saisit un anneau. La pierre est d'un froid mordant, d'un poids anormal, comme si elle buvait la lumière de la salle. Elle le fait tourner nerveusement dans sa paume, sans encore le passer au doigt.


— Et si on revient ? Si on referme cette brèche ?


Kaelis lève les yeux vers elle, une lueur d'espoir fragile au fond des pupilles.


— Alors ils changeront de couleur. Ils deviendront blancs comme le marbre du Temple.


Ilharan prend le sien, le soulève entre deux doigts, l'observant à travers la lumière spirituelle.


— Ça capte les reflets, murmure-t-il. C'est un piège à lumière. Un peu comme la peur.


— Ou comme la foi, Ilharan, réplique Kaelis d'un ton sans appel.


Elle s’éloigne vers la porte, sa robe de nacre froissant le silence. Elle s’interrompt au seuil, sans se retourner.


— Vaelran vous rejoindra en route.


Une pause. Le nom du mentor semble faire vibrer les cristaux du dôme.


— Il ne vous guidera pas. Il n'interviendra pas. Il observera.


Un silence tendu s’abat sur le trio. Talyor, à mi-voix, ne peut s'empêcher de râler :


— Génial. On va être notés pendant l’apocalypse. J'espère qu'il a prévu des bons points pour ceux qui se font dévorer proprement.


Kaelis répond une dernière fois, la voix voilée :


— Il avait d'immenses réserves à votre sujet. Mais il a fini par accepter. De vous laisser partir… et de prendre le risque de vous voir échouer.


Et elle disparaît dans l'éclat des glyphes de la porte. Ilharan reste un moment immobile, fixant la place où elle se tenait. Puis il souffle, pensif, faisant rouler son anneau d'obsidienne :


— Si Vaelran ne nous envoie pas lui-même et préfère nous rejoindre plus tard...


Il hausse vaguement les épaules.


— …c’est peut-être parce qu’il a peur de s’attacher trop vite à des fantômes. Ou de nous voir mourir trop lentement sous ses yeux.


Seyla tourne la bague dans sa main, le regard perdu dans les ombres de la salle. Talyor grogne, réajustant sa cape.


— Toi, Ilharan, t’as vraiment raté ta vocation de prophète de malheur. Tu devrais te faire payer pour nous plomber le moral comme ça.


— Non, j’ai juste pris trop de thé hier soir. Ça rend lucide, et la lucidité, c'est souvent une insulte à l'optimisme.


Leurs voix s’éteignent alors qu'ils quittent la salle à leur tour. Derrière eux, dans le silence de la Chambre d'Attribution, les glyphes continuent de pulser doucement, un battement régulier, comme si le Temple lui-même comptait les secondes qui les séparent de l'aube.

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