VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 18 : Interstice de cendres

1139 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 20/04/2026 20:56

Cour supérieure du Temple – nuit.


Le vent s’est levé sur les hauteurs de Kael’Mar, pas assez pour chasser les ombres, juste ce qu’il faut pour les faire danser. La brume se tord entre les arches, serpentant autour des statues veillant sur la vallée. Les dalles luisent d’une humidité fine, et les vitraux fermés vibrent sous les rafales, comme si le temple retenait son souffle.


Seyla est assise sur le rebord de pierre, jambes pendantes dans le vide, capuche rabattue sur les yeux. Son regard glisse vers l’aile nord : là où, plus tôt, l’Oracle avait parlé et où le monde semblait s’être arrêté. Elle ne bouge pas, elle écoute le vent, ou ses propres pensées. Difficile à dire.


Des pas feutrés approchent, pas ceux d'un novice : trop réguliers, trop calmes. C'est Ilharan, tasse de thé fumante dans une main, l’autre enfouie dans sa manche, il s’avance sans chercher à être discret. Il s’assied un peu plus loin, sur le même rebord. Le parfum du thé au jasmin se mêle à l’air froid.


— Tu fais le guet ? demande-t-il.


— Je pense, répond-elle. Ou je rumine. C’est presque la même chose.


Ilharan souffle doucement sur sa tasse.


— Dans les deux cas, tu t’y appliques.


Un léger sourire traverse le visage de Seyla, puis disparaît.


— Tu crois qu’ils vont nous choisir ?


— Je crois, dit-il après un silence, qu’ils votent entre trois malédictions et qu’ils ont peur de choisir la bonne.


Le vent tourne, une lanterne claque au bout du corridor. D’autres pas résonnent dans l’escalier. Talyor arrive, les épaules relevées, deux biscuits mal emballés dans la main. L’un est déjà à moitié mangé, l’autre est probablement une monnaie d’échange ? Il s’assoit en tailleur, l’air plus fatigué que nerveux.


— Kaelren m’a dit que les deux autres équipes ont été convoquées à l’aile Est en fin de soirée. Rien d’officiel... Juste un “entretien préparatoire”.


Ilharan fronce légèrement les sourcils. Le geste est minime, mais il a le poids d’un pressentiment.


— Trois sceaux. Trois failles… trois équipes.


Talyor acquiesce.


— C’est ce que tout le monde murmure. Et si c’est vrai… Il prend une bouchée de biscuit…va bien falloir qu’une équipe tire le lot pourri.


Seyla lève un sourcil.


— Le lot pourri ?


— Ouai… Le truc dont personne veut. Il mâche lentement, les yeux perdus dans la brume. Une brèche à moitié scellée, infestée, sans carte ni renfort. Le genre d’endroit où t’as besoin d’un guide… ou d’un sacrifice.


Ilharan incline la tête, pensif.


— Et tu penses qu’on ferait les deux à la fois ?


— Honnêtement ? Talyor hausse une épaule. Je commence à le croire.


Un silence. La brume passe sur leurs visages comme un voile tiède. Seyla soupire.


— Peut-être qu’ils enverront l’autre trio... Kelvar et sa bande sont parfaits pour ça. Dociles, brillants, et persuadés d’être destinés à sauver le monde.


Talyor rit sans joie.


— Et persuadés qu’on va leur piquer la gloire, ouais. Les héros autoproclamés détestent la concurrence.


Ilharan repose sa tasse sur la pierre, le regard perdu vers les tours.


— Ce n’est pas une question de mérite, dit-il doucement. Ni même de talent, c’est une question de regard.


— De regard ? répète Seyla.


— Le roi, l’oracle… Il lève lentement un doigt vers le ciel voilé. Ils ne cherchent pas les plus forts. Ils cherchent ceux qui vont plier sans rompre.


Un battement de silence. Seyla baisse les yeux vers ses bottes, le vent glisse sur le rebord, soulevant sa cape.


— Alors pourquoi j’ai l’impression qu’on nous observe depuis tout à l’heure ? murmure-t-elle.


Ilharan ne répond pas tout de suite. Ses yeux se ferment une seconde, puis il souffle :


— Parce qu’on ne sait pas marcher droit, et parfois, c’est exactement ce qu’il faut pour survivre à ce qui tord le monde.


Ses mots s’effacent dans la brise. Une bourrasque passe, plus froide, une lanterne vacille, puis s’éteint dans l’aile Est. Plus bas, une cloche grince, mais aucun son n’en sort. Le vent siffle, quelque part dans la montagne, un écho répond : un son grave, lointain, comme un tambour battu sous terre.


Talyor se redresse lentement.


— …Tu l’as entendu ?


Seyla hoche la tête.


— Ce n’est pas une cloche du temple.


Ilharan pose sa tasse. Le thé, maintenant froid, dégage encore une vapeur mince.


— Non, dit-il simplement. C’est un appel.


Les trois se taisent. Sous leurs pieds, la pierre vibre à peine, comme un cœur qui bat trop lentement. Puis, au bout du couloir, des pas, réguliers, calmes, trop assurés pour appartenir à un novice. Un rythme qui résonne entre les arches comme une prière sans mots.

La silhouette s’avance : un prêtre du Temple est là, drapé de blanc, le visage à moitié dissimulé sous son voile rituel. Les reflets des torches dansent sur ses bracelets d’argent. Chaque pas semble marquer la fin d’un compte à rebours. Il s’arrête à quelques mètres d’eux, incline la tête. Sa voix glisse dans le silence comme une sentence :


Les élus sont attendus dans la Salle du Nord.


Plus un souffle, même le vent hésite à bouger. Seyla ferme les yeux.


— …Le lot pourri, donc.


Talyor achève son biscuit avec philosophie.


— Ou le ticket d’entrée pour la fin du monde.


Ilharan se redresse, ramasse sa tasse vide. Il la fait tourner doucement entre ses doigts, pensif.


— C’est étrange, dit-il.


Les deux autres le regardent.


— Quoi encore ? fait Talyor.


— Ce genre d’annonce. On croit toujours qu’on a le choix. Mais c’est jamais nous qu’on appelle, c’est ce qu’on porte.


Un silence passe, léger, un peu suspendu. Seyla souffle, plus douce :


— Tu veux dire qu’on est déjà condamnés ?


— Non, répond Ilharan. Juste… déjà vus. Il hausse les épaules, l’air absent. Le Temple appelle rarement les invisibles.


Le vent s’élève soudain, froid et vif. Les flammes des lanternes s’éteignent une à une, jusqu’à ne laisser que la pâleur de la lune sur la pierre. Ilharan pose sa tasse sur le rebord, la regarde une dernière fois.


— L’un ou l’autre… murmure-t-il. On verra bien lequel nous choisit en premier...


Sans un mot, ils s’engagent dans le couloir. Leurs pas résonnent quelques secondes, avant d’être avalés par la nuit.




La suite mercredi entre 19h30 et 21h

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