VIRELLIA - Livre 1
Cour supérieure du Temple – Nuit
Le vent s’est levé brusquement sur les hauteurs de Kael’Mar, un vent d'altitude, sec et chargé d'une électricité invisible qui fait dresser les poils sur les bras. Il n’est pas assez puissant pour chasser les ombres qui s'agglutinent entre les piliers ; il semble au contraire les nourrir, les faisant danser contre les murs de pierre blanche dans une chorégraphie nerveuse.
La brume se tord entre les arches gothiques, serpentant autour des statues de grès qui veillent sur la vallée, leurs visages érodés par les siècles semblant grimacer sous l'humidité. Les dalles luisent d’une pellicule d’eau fine, et les vitraux des hautes nefs vibrent sourdement sous les rafales, un son de gorge, comme si le temple tout entier retenait son souffle avant l'effort.
Seyla est assise sur le rebord de pierre du parapet, les jambes pendantes dans un vide vertigineux que le brouillard rend abyssal. Sa capuche est rabattue sur ses yeux, masquant son regard, mais son attention est ailleurs : elle est fixée sur l’aile nord. Là-bas, derrière ces murs massifs, l’Oracle avait parlé plus tôt, et le temps semblait s'être fracturé. Elle ne bouge pas, immobile comme une gargouille, écoutant le vent hurler dans les contreforts ou peut-être le tumulte de ses propres pensées. Chez elle, c’est souvent la même symphonie.
Des pas feutrés approchent. Ce n’est pas la démarche précipitée d’un novice ou le pas lourd d’un garde. C’est un rythme régulier, d’une lenteur presque agaçante tant elle est sereine.
Ilharan. Une tasse de thé fumante dans une main, l’autre enfouie dans sa manche de lin, il s’avance sans chercher à masquer sa présence. Il s’assied à quelques mètres d’elle, sur le même rebord, avec une économie de mouvement qui frise l'indifférence face au gouffre. Le parfum entêtant du thé au jasmin se mêle un instant à l’odeur métallique de l’air froid.
— Tu fais le guet, ou tu attends que la montagne te réponde ? demande-t-il de sa voix monocorde.
— Je pense, répond-elle sans le regarder. Ou je rumine. C’est presque la même chose, sauf que ruminer donne plus de migraines.
Ilharan souffle doucement sur sa tasse, la vapeur s'enroulant autour de son visage halé.
— Dans les deux cas, tu t’y appliques avec une ferveur thérapeutique. C’est fascinant.
Un léger sourire, fugace comme un éclair de chaleur, traverse le visage de Seyla avant de s'éteindre.
— Tu crois qu’ils vont nous choisir ? Qu'ils vont vraiment nous envoyer là-dedans ?
— Je crois, dit-il après un silence contemplatif, qu’ils votent actuellement entre trois malédictions distinctes et qu’ils ont une peur bleue de choisir la seule qui puisse réellement fonctionner.
Le vent tourne brutalement. Une lanterne claque contre le fer d'un corridor, un son sec, définitif. D’autres pas résonnent dans l’escalier en colimaçon, plus désordonnés ceux-là. Talyor débouche sur la terrasse, les épaules remontées jusqu'aux oreilles, luttant contre le froid. Il tient deux biscuits mal emballés dans une main ; l’un est déjà à moitié massacré par ses dents.
Il s’assoit en tailleur sur les dalles humides, l’air plus harassé que nerveux, la mèche blonde rebelle et le regard sombre.
— Kaelren m’a dit que les deux autres équipes ont été convoquées à l’aile Est. Fin de soirée. Rien d’officiel, bien sûr. Juste un “entretien préparatoire” derrière des portes closes.
Ilharan fronce légèrement les sourcils. Le geste est minime, mais chez lui, il a le poids d’une condamnation.
— Trois sceaux. Trois failles potentielles… et trois équipes à sacrifier sur l'autel de l'Équilibre.
Talyor acquiesce, le visage éclairé par la lueur d'une torche lointaine.
— C’est ce que tout le monde murmure dans les couloirs. Et si c’est vrai…
Il prend une bouchée rageuse de son biscuit.
— …va bien falloir qu’une équipe tire le lot pourri. Celui dont personne ne veut même en rêve.
Seyla lève un sourcil, son intérêt piqué par l'amertume de Talyor.
— Le lot pourri ?
— Ouais… Le secteur que les cartes ne mentionnent plus. Une brèche à moitié scellée, infestée jusqu'à la moelle, sans logistique, sans renforts et sans espoir de médaille. Le genre d’endroit où t’as besoin d’un guide suicidaire… ou d’un sacrifice expiatoire.
Ilharan incline la tête, ses yeux noirs fixés sur la tasse vide.
— Et tu penses que par un hasard statistique malheureux, nous ferions les deux à la fois ?
— Honnêtement ? Talyor hausse une épaule, jetant les dernières miettes dans le vent. Je commence à croire que c’est pour ça qu’on nous a mis ensemble. Trois anomalies pour une mission qui n'existe pas encore officiellement.
Un silence de plomb retombe sur le trio. La brume passe sur leurs visages comme un voile tiède et humide, poissant les vêtements. Seyla laisse échapper un long soupir.
— Peut-être qu’ils enverront un autre trio. Kelvar et sa clique de premiers de classe. Ils sont parfaits pour le rôle : dociles, brillants, et persuadés d'être les héros dont Virellia a besoin.
Talyor rit sans une once de joie.
— Et surtout persuadés qu’on va leur piquer la vedette. Ces personnes-là détestent la concurrence, surtout quand elle vient du ruisseau.
Ilharan repose sa tasse sur la pierre gelée. Son regard semble traverser les tours du temple pour sonder l'invisible.
— Ce n’est pas une question de mérite, dit-il doucement. Ni même de talent brut. C’est une question de regard.
— De regard ? répète Seyla en se tournant vers lui.
— Le roi, l’Oracle, les Conseillers…
Il lève lentement un doigt vers le ciel voilé où la lune tente de percer.
— Ils ne cherchent pas les plus forts pour cette tâche. Ils cherchent ceux qui sont déjà brisés, ceux qui savent plier avec la tempête sans jamais rompre. Ils cherchent des survivants, pas des soldats.
Un battement de silence. Seyla baisse les yeux vers ses bottes marquées par la boue. Le vent glisse sur le rebord, soulevant sa cape comme une aile noire.
— Alors pourquoi j’ai l’impression qu’on nous observe depuis les ombres du corridor ? murmure-t-elle, la main glissant instinctivement vers sa dague.
Ilharan ne bouge pas. Ses yeux se ferment une seconde, inspirant l'air chargé d'ozone.
— Parce qu’on ne sait pas marcher droit, Seyla. Et parfois, dans un monde qui se tord, c’est exactement ce qu’il faut pour rester debout.
Ses mots semblent s'évaporer dans la brise. Une bourrasque plus froide que les autres balaie la terrasse. Une lanterne vacille violemment dans l’aile Est, puis s’éteint dans un grésillement de mèche. Plus bas, dans la vallée, une cloche grince sous le poids du givre, mais aucun son n’en sort, comme si le métal avait peur de réveiller la montagne. Soudain, un son siffle. Ce n'est pas le vent. Quelque part dans les profondeurs du mont Selevan, un écho répond : un bourdonnement grave, lointain, comme un tambour géant battu à des lieues sous terre.
Talyor se redresse lentement, les muscles tendus.
— …Vous avez entendu ?
Seyla hoche la tête, le visage durci.
— Ce n’est pas une cloche du temple. C'est trop profond.
Ilharan pose sa main sur sa tasse. Le liquide, maintenant froid, dégage encore une vapeur ténue, presque spectrale.
— Non, dit-il simplement. C’est un appel. Et il vient de recevoir sa réponse.
Les trois disciples se taisent. Sous leurs bottes, la pierre vibre de façon imperceptible, un pouls lent, trop lent, qui semble synchronisé avec le tambour souterrain.
Puis, au bout du couloir sombre, des pas. Réguliers. Calmes. Trop assurés pour appartenir à un simple élève. Le rythme résonne entre les arches comme une sentence prononcée avant le procès. La silhouette émerge de la brume : un prêtre du Temple, drapé de blanc immaculé, le visage dissimulé sous un voile rituel rigide. Les reflets des torches dansent sur ses bracelets d’argent massifs. Chaque pas semble marquer le passage d'un grain de sable dans le sablier du monde.
Il s’arrête à quelques mètres d’eux et incline la tête dans un geste dénué de chaleur. Sa voix glisse dans le froid comme une lame de rasoir :
— Les élus sont attendus dans la Salle du Nord. Immédiatement.
Plus un souffle. Même le vent semble hésiter à franchir la balustrade. Seyla ferme les yeux, une expression de résignation amère sur les lèvres.
— …Le lot pourri, donc. Comme prévu.
Talyor achève son biscuit avec une philosophie de condamné.
— Ou alors c'est le ticket d’entrée pour assister à la fin du monde au premier rang.
Ilharan se redresse, ramassant sa tasse vide. Il la fait tourner lentement entre ses doigts, l'observant comme un objet sacré dont il aurait perdu le mode d'emploi.
— C’est étrange, dit-il.
Les deux autres se tournent vers lui, agacés.
— Quoi encore ? fait Talyor. C'est pas le moment pour une épiphanie.
— Ce genre d’annonce, poursuit Ilharan. On aime croire qu’on a le choix, que notre volonté pèse dans la balance. Mais ce n’est jamais nous qu’ils appellent. Ils appellent ce que nous portons malgré nous. Nos ombres.
Un silence léger, un peu suspendu. Seyla souffle, d'une voix plus douce :
— Tu veux dire qu’on est déjà condamnés par ce qu'on est ?
— Non, répond Ilharan en haussant les épaules d'un air absent. Juste… déjà vus. Le Temple appelle rarement les invisibles s'il n'a pas l'intention de les rendre transparents.
Le vent s’élève soudain, vif et tranchant. Les flammes des lanternes alentour s’étouffent une à une, jusqu’à ne laisser que la pâleur blafarde de la lune sur la pierre humide. Ilharan pose sa tasse sur le rebord, jetant un dernier regard vers la vallée sombre.
— L’un ou l’autre… murmure-t-il. On verra bien lequel de nos démons nous choisit en premier.
Sans un mot de plus, ils s’engagent dans le couloir, marchant vers leur destin. Leurs pas résonnent quelques secondes contre le granit, avant d’être définitivement avalés par la nuit et le silence du temple.