VIRELLIA - Livre 1
Chapitre 13 : Ce Qui Dort Sous La Pierre
2288 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 10/04/2026 20:44
Le ciel s’est dégagé mais l’air demeure lourd. L’équipe de Vaelran longe une crête effilée qui surplombe la vallée d’Orren Tal. Là-bas, tout en contrebas, un pan entier de montagne s’est affaissé, révélant un flanc de pierre ancien, couvert d'inscriptions effacées par le temps. Des colonnes brisées, une arche éventrée, des fragments de statues disséminés. Le vestige d’un sanctuaire oublié.
Quelque chose, dans cette géométrie désaxée, heurte l’instinct. Une beauté inversée, comme si le lieu imitait un lieu saint, mais tordu, à dessein. Ils s’arrêtent sur la hauteur. Seyla retire sa capuche, souffle un peu, et plisse les yeux.
— On dirait un vieux site du culte de Kael’Mar… mais tordu.
Talyor hoche la tête, mains croisées derrière la nuque, souffle blanc dans l’air froid. Les piliers sont scellés d’inscriptions. Mais elles ont l’air d’avoir fondu, ou été rongées. Ilharan s’avance, pose une main au sol. Il ferme les yeux, ses doigts tremblent très légèrement.
— L’énergie ici est comme… coincée. Elle pulse de travers, comme si elle attendait quelque chose... Ou qu’elle imitait une forme de calme.
Seyla se tourne vers Vaelran, plus bas, immobile devant les premières marches du sanctuaire. Il observe les lieux, impassible, bras croisés dans son grand manteau noir.
— C’est ça notre mission, alors ? Un tombeau à moitié effondré dans un coin perdu ?
— Pas un tombeau, répond-il doucement. Un verrou.
Sa voix ne porte pas la gravité d’un avertissement. Plutôt... une fatigue ancienne. Comme s’il avait déjà vu trop de serrures rouillées céder sans bruit. Il se tourne vers eux.
— Ce site n’a pas été révélé par accident. Il a été réveillé. Quelque chose en dessous voulait respirer de nouveau.
Talyor fronce les sourcils.
— Et on est censés faire quoi ? Y entrer et lui dire de se rendormir gentiment ?
— Les infos sont les suivantes… Reconnexions anormales de flux. Manifestations de faëls de rang 3 dans la région. Interventions locales inefficaces. On enquête, on sécurise, on n’ouvre rien sans que je donne le feu vert.
Il marque une pause.
— Et si jamais ça se met à parler dans vos têtes… vous me regardez. Pas vous-mêmes. Moi.
Seyla le fixe. Une pulsation sourde lui traverse la tempe. Elle ne sait pas ce qu’elle déteste le plus dans cette phrase : la certitude qu’il dit vrai… ou l’idée que lui, il s’y attend. Seyla rengaine sa dague courte à l’éclat mat.
— Parce que c’est le genre d’endroit où les ruines murmurent, c’est ça ?
— Non, répond Ilharan. C’est le genre d’endroit où c’est pas les ruines qui murmurent.
Ils s’enfoncent dans les ruines. Le silence n’est pas plat, il a des replis, des reliefs, par endroits, il semble plus lourd, comme suspendu au-dessus d’un souffle retenu. Ils marchent dans un ventre, pas un couloir. L’ancienne entrée donne sur un couloir effondré par endroits, où la pierre est rongée de l’intérieur. Partout, des symboles anciens, fracturés ou fondus comme de la cire. Un souffle d’air passe… mais il ne vient de nulle part... Ou de trop loin.
Seyla pose une main contre un mur. Un fragment de sceau luisant pulse encore. L’instant d’après, il clignote… puis s’éteint.
— Quelqu’un est déjà passé, murmure-t-elle.
— Ou quelque chose est en train de sortir, corrige Talyor.
Soudain, un bruit, léger, un craquement, un râle soufflé contre la roche. Trois formes glissent dans l’ombre d’un pilier effondré. Longues, osseuses, torses fendus d’un trait d’énergie violette. Des brumes légères s’échappent de leurs orbites.
— Brumes-Hurlantes… modifiées, dit Ilharan à mi-voix.
Talyor décroche son glaive double, ses doigts effleurant l’acier argenté gravé de runes légères.
— J’en ai déjà vu. Mais pas avec cette couleur.
— Elles sont imbibées de corruption. Fragments de faëls, diagnostique Ilharan. Rang 2 faible… peut-être instable.
Vaelran n’a pas bougé, il penche légèrement la tête. Une mèche de cheveux argentés tombe sur ses yeux. Il a l’air de compter les battements du cœur du sanctuaire.
— Et on n’a toujours pas de renfort, génial, souffle Seyla, déployant sa dague maudite.
Vaelran s’écarte dans l’ombre du mur, sans un mot. Talyor se tourne vers lui.
— T’interviens si on perd un bras, c’est ça ?
Un regard de biais, l’ombre d’un sourire.
— Deux bras. Pas avant.
Les trois élèves s’élancent. Seyla disparaît dans l’ombre du mur brisé. Son corps devient flou, deux formes d’elle jaillissent vers l’avant, frappant simultanément deux entités dans des angles opposés. Leurs souffles sont perturbés, leur trajectoire déviée.
Talyor surgit de derrière un pilier, lame en main. Il invoque une lame du vent tranché dans un sifflement brutal. L’énergie coupe en deux un esprit déjà blessé. Il explose dans un éclat noir.
Ilharan, calme, s’interpose devant Seyla. Une brume d’énergie claire se forme autour de sa main, et les fragments d’ombre résiduelle se dissipent.
— Tu vises encore trop les reflets, lui glisse-t-il.
— Je sais. Je m’améliore.
Un quatrième esprit jaillit dans leur dos, surgissant de la brume comme un cri muet. Talyor pivote, tente une Gravité Inversée. Le sol tremble, mais le flux se désaxe. Trop tard. L’ennemi bondit. Mais Ilharan est déjà là, d’un pas, il glisse entre Talyor et le fléau. Il frappe avec son bâton; un cercle s’ouvre sous lui : lumière pâle, fluide, vivante. Le temps s’étire, le monstre est happé, projeté en arrière, figé dans un éclat doré. Silence.
— Tu veux pas viser ailleurs que mes coudes ? J’y tiens, moi. C’est là que je plie mes sarcasmes.
Ilharan ne cille pas.
— Moins tu bouges, plus je suis précis.
Derrière lui, l’esprit se désintègre lentement, purifié sans fracas. Au bout de quelques minutes intenses, il ne reste que du silence. L’air se stabilise. Les brumes se sont dissipées. Les fragments retournent à la roche, comme attirés vers un point plus profond. Vaelran sort de l’ombre.
— Premier palier franchi.
Talyor essuie sa lame, les bras tendus.
— Premier ? Sérieusement ?
Seyla range sa dague, son regard glisse sur les couloirs devant eux.
— Et on est encore à l’entrée.
Vaelran s’arrête devant un symbole brisé sur un pilier. Il le touche du bout des doigts, un frisson remonte le long de sa main.
— Ce n’est pas un sanctuaire.
Il se tourne vers eux.
— C’est un avertissement.
Seyla déglutit. Les flux, autour d’elle, vibrent comme des cordes d’un arc qu’on aurait trop tendu. Elle connaît cette tension, ce n’est pas celle d’un piège. C’est celle d’un secret trop longtemps scellé.
— Y a quelqu’un d’autre qui sent que l’air… vibre ? demande Ilharan, voix basse.
— Les flux sont… inversés, murmure Seyla.
— C’est pas une inversion, c’est une distorsion, précise Talyor en activant par réflexe sa Voile de Bourrasque, l’air vibrant doucement autour de lui.
Vaelran, en retrait, observe les lieux. Il a à peine parlé depuis l’arrivée.... Il écoute. Ses doigts frôlent les fissures du mur principal, ses yeux verts captent les angles, les reflets. Ses sens, eux, captent autre chose.
— Cet endroit n’a pas été scellé, murmure-t-il enfin. Il a été... étouffé.
Ilharan approche lentement un sceau effrité, incrusté dans un cercle de pierre au sol.
— C’est une signature d’Aegis, ça. Vieux style. Trois couches d’ancrage. Mais l’énergie a été aspirée... Littéralement vidée.
Talyor recule d’un pas.
— Et vous êtes sûrs que le roi veut juste un petit rapport d’observation ? Parce que là, on est en terrain de guerre occulte, pas en sortie pédagogique.
Seyla s’approche du couloir sombre qui descend vers le cœur du sanctuaire. Elle lève une main. Une ombre se tord contre la paroi... Ce n’est pas la sienne.
— … Quelque chose a bougé.
Un bruit, très lent, comme du tissu qu’on frotte contre de la pierre se fait entendre. Puis un écho, très bas, qui fait vibrer leurs os plus que leurs tympans.
— C’est pas un gardien, ça, souffle Ilharan. Pas une entité gardienne. Plutôt… un éclaireur. Un œil avancé d’une conscience plus vaste, qui gratte la roche de l’intérieur pour trouver une issue.
Vaelran se redresse, le regard froid, concentré. Il ne bouge pas.
— Vous savez quoi faire.
Seyla s’avance, ses ombres se dédoublant autour d’elle. Deux reflets errent entre les piliers, cherchant la source. Talyor dégaine ses lames d’air, de fines dagues accrochées à des gants renforcés, faites pour frapper vite et reculer plus vite encore. Ilharan, lui, pose une aiguille d’énergie dans le sol. Un réseau de flux commence à pulser en éventail autour de lui, détectant les déséquilibres.
— Y a du mouvement… là-dessous, indique-t-il, concentré.
Un craquement se fait entendre, une dalle s’effondre dans le couloir. Et de la faille… sort un hurlement sourd, grave, presque organique. Puis une forme s’extrait... Ou plutôt : plusieurs. Des Brumes-Hurlantes, oui, mais reliées. Un réseau de petites entités fusionnées en spectre nodal, quelque chose de construit, pas né. Talyor recule d’un bond.
— C’est quoi cette horreur ?!
Seyla s’élance, ses deux doubles foncent de part et d’autre. La créature explose… en illusions. Mais l’original est encore là, prêt à fondre sur Talyor.
— À toi ! crie-t-elle.
Il pivote, lame en avant, enchaîne Danse du Fil Invisible. Une salve d’air éclaté fend la créature… et déchire le voile d’énergie. Mais ça ne suffit pas. Un cri mental jaillit : douleur, doute, peur mêlée.
— Un spectre-mémoire ?!
Ilharan se jette en avant, main sur le torse de Talyor, l’onde de sublimation annulant la vague mentale.
— On recadre, maintenant ! dit-il, ferme.
— C’est sérieux... quoi ce truc ?! souffle Talyor.
— Un amalgame, répond Seyla. On a pas affaire à un simple Fléau.
Elle fait un geste de la main, l’ombre au plafond se referme sur la créature, comme une mâchoire. Elle hurle, se tord, et retombe. Inerte. Ils restent là, haletants, trois respirations, une synchronisation. Vaelran s’avance. Il regarde la carcasse spirituelle. Puis le sceau effacé, rongé et griffé.
— Ce n’est pas une manifestation spontanée, murmure-t-il.
— Quelqu’un l’a... tissée ? propose Ilharan, à voix basse.
Vaelran ne répond pas. Mais son regard glisse vers l’arche. Un symbole y est gravé, presque effacé, presque familier. Un œil sans pupille, entouré de chaînes brisées. Vaelran plisse les yeux, et pour un très bref instant, ses doigts se crispent.
Puis :
— On fait un relevé, prélèvements, traces, et ensuite, on repart.
— C’est tout ? demande Seyla.
— On revient avec des mots précis. Mais pas un de trop.
Il ne le dit pas, mais ses traits se sont figés, et le froid n’en est pas la cause. Vaelran reste un moment devant le symbole. L’œil sans pupille semble le fixer en retour. Il lève lentement la main droite, trace dans l’air un arc d’ombre inversé, puis un cercle de rupture, à peine visible. L’énergie du sanctuaire se met à pulser… puis à s’étouffer. Les lignes de flux s’effacent une à une, comme avalées.
Les arches gémissent, le sol tremble brièvement. Un grondement, lourd, lointain... Puis : le silence. Un verrou illusoire vient d’être posé sur les lieux.
— Ça ne tiendra pas éternellement, souffle Ilharan.
Vaelran hoche lentement la tête, sans le regarder.
— Non. Mais ça suffira à ce que les bons menteurs puissent dire qu’ils ont “contenu” l’anomalie.
Il se tourne vers ses élèves et lève deux doigts. Un portail noir s’ouvre dans le vide : stable et froid. Il pulse doucement, prêt à les ramener au Temple. Talyor claque des dents.
— On n’est pas censés souffrir encore un peu pour “mériter le retour” ?
Vaelran lève un sourcil.
— Vous l’avez mérité.
Un silence, puis il ajoute, en haussant une épaule :
— Ou alors j’ai décidé d’être magnanime. Ça arrive une fois tous les dix hivers.
Seyla arque un sourcil, l’air blasé.
— Mais… on est en hiver.
Vaelran cligne lentement des yeux.
— …Oui.
(Pause)
— J’essaie l’humour saisonnier. C’est un échec, mais je tente des choses.
Talyor éclate de rire. Ilharan sourit, discret. Le portail pulse toujours.
— Allez, en route, lâche Vaelran. Avant que les morts ne se mettent à exiger des autographes.
— C’est encore une blague ? grogne Seyla.
— Je ne sais plus. Je me fatigue moi-même, murmure-t-il en franchissant le seuil.
Ils le suivent en silence ou en souriant. Et derrière eux, le froid, le vent… Et quelque chose, sous la pierre, qui attend encore.
Pas un monstre, pas une entité... Quelque chose de plus simple : une intention.
La suite dimanche entre 20h30 et 22h...