LE MERCENAIRE
Le Général reposa sa tartine et fixa Polack d'un sourire paternaliste qui, cependant, n'atteignait pas ses yeux, demeurés froids et calculateurs.
— Comme je suis mal élevé ! J'oublie notre invité ! Octave, apporte une chaise pour notre hôte et ajoute un couvert !
Sans dire un mot, Octave approcha un tabouret et sortit une assiette, une tasse et une cuillère d'une malle rangée au fond de la tente. De toute évidence, fourchette et couteau ne faisaient pas partie du couvert destiné au prisonnier — une précaution compréhensible.
Polack ne se fit pas prier. Conscient qu'il aurait besoin de reprendre des forces, il s'assit à table face au Général et lui tendit ses poignets entravés dans un geste éloquent :
— Vous ne pousserez pas la générosité jusqu'à me détacher ? Pour que je puisse manger plus facilement... Je vous promets de ne pas tenter de m'évader !
« Détache-moi ! » songea-t-il en fixant intensément son interlocuteur, comme s'il cherchait à l'hypnotiser. « Je ne fuirai pas, ce serait de la folie pure ! Avec les gardes postés à l'entrée et ce campement grouillant de soldats ! J'ai bien d'autres tours dans mon sac ! »
Le Général Din afficha de nouveau ce sourire cartonné et agita un doigt sous le nez de Polack, tel un adulte réprimandant un gamin récalcitrant.
— Polisson ! Bien tenté ! Cette cordelette n'est pas là pour vous empêcher de fuir, c'est en quelque sorte une assurance-vie pour moi ! Oui-oui, je me suis renseigné sur vos pouvoirs ! Et elle les bloque efficacement ! Il faudrait vous en accommoder. Mais allons, mangez donc, tout va refroidir !
Octave, tel un parfait maître d'hôtel, remplit la tasse de tisane et disposa les toasts, le jambon et le fromage sur l'assiette de Polack avant de se retirer discrètement dans un coin de la tente.
Polack soupira et saisit maladroitement la tasse de ses mains entravées, buvant avec délice pour étancher sa soif. Il s'attaqua ensuite à la nourriture sans se presser. Le Général le laissa satisfaire sa faim et sa soif sans poser de questions, se contentant de l'observer en souriant. Dès que l'assiette retrouva son vide originel, il déclara :
— Bien, maintenant, racontez-moi tout, mon cher Die !
« Vous voulez jouer à ce petit jeu ? Ce balancier émotionnel ? Passer d'une hutte enterrée à une tente confortable ? Des coups de garde à un interlocuteur attentif et bienveillant ? Un bon repas, mais les mains entravées ? Vous savez que je connais bien ce jeu ? Je crois y être assez bon moi aussi ! » songea brièvement Polack, puis il battit des cils et sourit :
— Je suis Die Clotaire Runs, je suis né...
Profitant de la formulation floue du Général « Racontez-moi tout », il adopta la tactique de Jo et submergea son interlocuteur d'un flot de paroles. Il évoqua ses parents, le domaine des Runs, l'Académie, les chevaux, son oncle... Tout, sauf l'essentiel. Il passa sous silence son accident, l'amnésie, Kamelio, Jo et son époux. Il parla jusqu'à avoir de nouveau la gorge sèche et lorgna avec envie le pot de tisane. Le Général, remarquant ce regard, lui en resservit personnellement, puis déclara :
— Parfait, je sais tout sur ce nigaud de Clotaire. Maintenant, je veux tout savoir sur vous !
Il assena cette phrase et scruta attentivement la réaction de son interlocuteur.
Polack manqua de s'étouffer avec le contenu de sa tasse : « Mais comment ? Qui ? Personne ne le sait ! » Même intérieurement, il ne parvenait pas à formuler sa pensée plus clairement dans son affolement. Quelque chose lui échappait.
Le Général, satisfait de l'effet produit, se cala contre le dossier de sa chaise et poursuivit :
— Mon cher ami — dont j'ignore le vrai nom, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance —, nous pouvons maintenant passer à une conversation plus constructive.
— Je ne comprends pas ! Je suis Die Runs ! Je ne suis personne d'important ! En plus, je ne sais rien, je ne suis qu'un simple Cadet de l'Académie !
C'était la pure vérité : Polack ne saisissait pas ce que ce général pouvait bien vouloir apprendre, même s'il connaissait par miracle ses origines. Qu'est-ce que cela pouvait lui rapporter, à part un moyen de pression ? Et même là, il restait perplexe : un moyen de pression pour découvrir quoi exactement ? Les accès et la défense de la demeure de Léopold ? Octave avait dû déjà l'informer. Polack n'était pas un officier supérieur ; il n'occupait aucun poste clé dans le Royaume. Il ne possédait aucune connaissance spéciale. Il n’était qu’une personne ordinaire, rien chez lui qui pourrait offrir un avantage stratégique aux ennemis.
Le sourire artificiel disparut du visage de son interlocuteur. Son regard se fit perçant comme un poignard. Il abattit ses paumes ouvertes sur la table :
— Assez ! Arrêtons de tourner autour du pot ! Clotaire, simple cadet de l'Académie, n'a aucune importance ! Mais vous, si ! Vous et votre don !
Face à l'expression de Polack qui s'apprêtait à tout nier, il gronda :
— N'essayez pas de mentir ! Vous n'êtes pas Clotaire. D'ailleurs, vos origines m'importent peu ! Ce qui compte, c'est de faire marcher correctement cet artefact ancien que vous appelez la Sphère des Possibles et que nous nommons « La Main de Dieu » ! La main d'une divinité des Cimes qui doit nous guider, Nous, ses véritables enfants, vers la conquête de ce monde — ce monde qui nous revient de droit, que ces chiens mécréants de Custenia souillent ! Ils ont cessé d'honorer les dieux comme ils le devraient ! Leurs mœurs sont dissolues ! Ils utilisent cette invention de l'Ennemi des dieux : la Vapeur ! Et ce sont eux qui possèdent la plus sacrée des reliques ! La Main doit changer le destin en notre faveur et nous rendre Le Vaisseau !
Les mots se précipitaient ; la salive giclait autour de lui. Son discours gagnait en ferveur. Le Général semblait sombrer dans une transe mystique.
« Que tous les dieux nous préservent des fanatiques ! » pensa Polack en reculant discrètement pour éviter les projections.
— Mais La Main ne fonctionne pas correctement ! Tous nos essais se terminent par des demi-succès, voire des échecs ! Notre Grand Mass a consulté les dieux : il a jeûné trois jours — trois étant un nombre sacré —, puis il a allumé trois feux avec trois plantes sacrées en priant pour que les dieux l'éclairent. Et les dieux ont exaucé sa prière. Ils ont révélé que toi, l’Étranger, tu saurais la réparer et faire pencher cette bataille en notre faveur !
Le Général semblait inspiré et solennel, comme s'il accomplissait une mission sacrée. Dans son élan mystique, il bascula inconsciemment vers le tutoiement.
— Pour toi, étranger, Custenia ne représente rien ! Tu n'appartiens pas à ce monde ! Empire ou Royaume, qu'est-ce que cela peut bien te faire ? Tu ne dois aucune fidélité au Roi ! Mais nous pouvons essayer de la gagner pour l'Empereur !
Polack coupa court à cette tirade passionnée par une observation très pragmatique en montrant ses mains entravées :
— Tout cela, c'est bien joli... Je suis supposé agir sur cet artefact, cette Main, en utilisant mon don avec ces bijoux aux poignets ? Et même si c'était possible, je ne vois pas quel avantage j'aurais à vous donner — sans mauvais jeu de mots — un coup de main !
Polack ne pouvait se permettre un refus catégorique. Il ne donnerait pas d’atouts à ce fanatique en révélant qu'il avait pris racine sur cette planète, qu'il n'était plus un étranger ici, et que tous ceux qu'il chérissait étaient de Custenia. Son allégeance appartenait désormais à ce pays.
Son adversaire arbora un sourire de prédateur qui avait acculé sa proie exactement où il le souhaitait :
— Ton intérêt... Voyons... Il réside peut-être dans la sécurité et les soins prodigués à tes compagnons ? Le petit serviteur et ton époux blessé ?
Il cracha le mot « époux » avec une réprobation et un dégoût manifestes.
— Non ! Tu nous pensais assez naïfs pour ne pas fouiller ton campement ? C'est vrai ? Alors je vais te décevoir : nous les détenons ! Leur avenir dépendra de ta sagesse et de ta conduite.
Polack sentit sa bouche se dessécher d'un coup, comme si ce n'était pas lui qui venait d'avaler deux tasses de tisane :
— Des preuves... murmura-t-il d'une voix éraillée.
Puis il reprit, plus fort :
— Je veux des preuves et je veux les voir !
— Je n'y suis pas tenu, mais je vais t'accorder une courte visite à ton époux. L'état dans lequel tu le trouveras t'aidera à prendre ta décision !
Le Général tapota la table du bout des doigts et grommela :
— Un époux ! Tous des impies ! Des unions contre nature, juste pour l'argent ! Les dieux des Cimes vont les châtier ! Les nuages d'orage s'accumulent, le ciel s'obscurcit au-dessus d'eux ! Le châtiment approche ! Il frappe à leur porte !
Sous le regard stupéfait de Polack, il s'était redressé, les bras levés vers le ciel. Chaque mot, il le scandait avec une force croissante :
— Et moi ! Moi seul, je serai l'instrument de cette vengeance ! Je le sais, je le ressens !
Son visage vira au rouge écarlate ; la sueur ruisselait sur son front, ses yeux s'embrasèrent d'une lueur fanatique. Puis soudain, il parut se vider comme un ballon crevé, s'effondra sur sa chaise en s'essuyant le visage avec un coin de la serviette pendue à son cou, le souffle court.
Une vive inquiétude rongeait le cœur de Polack. Il était prêt à courir, à ramper — prêt à tout pour avoir le droit de jeter un simple coup d'œil à Léopold, ne serait-ce qu'une seconde. Pourtant, devant le spectacle qu'offrait le général, une pensée ironique lui traversa l'esprit : « L'infarctus guette cette némésis en uniforme, quel bonheur s'il l'attrapait maintenant ! »
Le général, feignant de se désintéresser de son interlocuteur, esquissa un geste vague vers Octave :
— Emmène-le voir les prisonniers, je lui donne cinq minutes ! Pas une seconde de plus ! Puis tu me le ramènes, et nous reprendrons cette aimable discussion.
Octave, avec une violence inutile, força Polack à se lever et le poussa vers la sortie en maintenant une prise ferme sur son bras. Polack voulut se libérer, mais interrompit son geste en sentant qu'Octave glissait discrètement quelque chose dans sa poche. Un objet de la taille d'une paume de la main. Il leva les yeux vers lui et le vit articuler silencieusement « Plus tard ».
Ils traversèrent presque tout le campement jusqu'à une petite tente gardée par des soldats. Polack remercia toutes les divinités de ce monde du fait que ses compagnons bénéficiaient d'un meilleur logement que lui. Sans s'en rendre compte, il craignait de les découvrir dans une hutte semi-enterrée comme celle où il avait passé la nuit.
Octave lança un ordre sec au garde de l'entrée et ils pénétrèrent à l'intérieur. L'air empestait le sang, la sueur et les vomissures. Une tornade rousse se jeta au cou de Polack et il perçut un murmure qui lui parut être un cri :
— Vous êtes vivant ! J'en étais sûr ! Certain ! Vous allez nous sauver !
Polack fit jouer ses épaules pour se libérer de l'étreinte, repoussa Jo de ses deux mains encore entravées, et s'élança d'un mouvement désespéré vers la couche de fortune disposée près de la paroi droite de la tente. Il s'agenouilla précipitamment à ses côtés, les genoux heurtant brutalement la terre battue.
Sur ce lit de camp en toile tendue et en planches grossières reposait Léopold. Il présentait une pâleur cadavérique ; ses lèvres étaient cyanosées. Ses yeux étaient fermés, les paupières agitées de tressaillements involontaires. Les globes oculaires roulaient derrière cette fine membrane de peau, trahissant une agitation intérieure. Sa poitrine se soulevait laborieusement, chaque inspiration semblant lui coûter un effort considérable. Son souffle était haletant et irrégulier. Malgré les couvertures qui l'enveloppaient jusqu'au menton, il était secoué de frissons violents.
Polack effleura son front : il était fiévreux, brûlant même. Il souleva délicatement la couverture, redoutant ce qu'il allait découvrir, et mit au jour un pansement de fortune souillé de sang qui barrait sa poitrine. Si sur les bords la tache sanguinolente avait viré au brun en se desséchant, au centre la couleur demeurait d'un rouge éclatant et humide. La blessure continuait de suinter à travers les bandages. Une odeur métallique et âcre montait des bandes. Il se tourna alors vers Octave :
— On le laisse crever ! Où est Mass le guérisseur ? S'il meurt, votre putain de Sphère, je la fais exploser ! Et je m'en fous, je me contrefous de ce qui va m'arriver ensuite !
Il hurlait presque ces derniers mots. Soudain, Léopold tressaillit et ouvrit ses yeux vitreux. Son regard semblait traverser Polack, mais ses lèvres articulèrent un mot à peine audible : « Clotaire ! » Puis il sombra de nouveau dans l'inconscience.
Polack lui caressa le visage, embrassa ses lèvres sèches et prononça fermement, comme s'il faisait un serment :
— Je vais te tirer de là ! Je te le promets !
Il se releva, se tourna vers Jo, les larmes aux yeux, mordait son poing pour s'empêcher de crier.
— Je vais tous nous tirer de là !