LE MERCENAIRE
Des clameurs sauvages, le fracas assourdissant de l'affrontement et les tintements métalliques des lames qui s'entrechoquaient avec violence, suivis de détonations sèches qui déchiraient l'air matinal, arrachèrent brutalement Polack aux bras de Morphée. Le réveil fut si soudain qu'il lui fallut quelques secondes pour reprendre ses esprits et réaliser l'ampleur du chaos qui l'entourait. Il se trouvait seul sous la tente, ses compagnons étant à l'extérieur où ils menaient, à en juger par la cacophonie de sons qui perçaient le tissu comme autant de couteaux, un véritable combat pour leur survie.
Polack bondit sur ses pieds, chassant d'un geste brusque les dernières brumes du sommeil, puis s'empara de son fidèle yatagan, ainsi que de l'arbalète dont il vérifia d'instinct la tension de la corde. Sans perdre une seconde de plus, il s'élança au-dehors en écartant violemment les pans de la toile. Il rendit grâce à tous les dieux de ce monde et d'ailleurs d'avoir dormi tout habillé, sans même prendre la peine d'ôter ses bottes, ce qui lui épargnait maintenant de précieuses secondes. Une pensée fugace l'effleura : comment avait-il réussi à continuer de dormir dans un tel tumulte infernal, lui qui d'ordinaire avait le sommeil plutôt léger ?
Il émergea dans la lumière crue du petit matin et fut saisi par le spectacle de lutte acharnée qui se déployait devant lui dans toute sa violence primitive. Des hommes ensanglantés aux visages déformés par la rage et la douleur, les volutes âcres de fumée blanche produite par la poudre, des lames sinistres maculées d'écarlate sous les premiers rayons du soleil, des ordres vociférés se perdant dans le vacarme général. Dans cette mêlée chaotique, cette danse macabre, il peina à distinguer ses compagnons.
Son cœur rata un battement puis repartit en un tocsin angoissé : tandis qu'il dormait d'un sommeil de plomb, ses compagnons livraient manifestement un combat sans merci et avaient peut-être déjà trouvé la mort dans cette bataille inégale. Cette pensée lui fut insupportable. Puis, à son immense soulagement, il aperçut Léopold, dos à dos avec Octave, se défendant contre une dizaine de soldats en uniformes sombres qui les cernaient de toutes parts, tels des chiens de chasse affamés autour de deux loups acculés mais encore dangereux.
Le sol pierreux sous leurs pieds était déjà jonché de corps immobiles. Ces deux-là vendaient manifestement chèrement leur peau.
« Pierreux et non enneigé, on dirait que le printemps est revenu durant la nuit », ce fut la dernière pensée cohérente et lucide de Polack.
Jo, en revanche, demeurait introuvable dans cette cohue sanglante. La question lancinante de savoir pourquoi on ne l'avait point tiré du sommeil pour participer au combat, Polack la remit à plus tard et se jeta dans la bataille.
L'arbalète, devenue inutile dans cette mêlée, Polack la projeta au loin. Il n'avait jamais été une fine lame, mais la fureur l'habitait et le yatagan qu'il tenait semblait percevoir le trouble et la rage qui animaient son maître. L'arme vibra dans sa main et parut s'animer d'une vie propre, en résonance avec la volonté de Polack. Elle tranchait les chairs, transperçait les torses et s'abreuvait du sang de ses adversaires. Un voile écarlate de fureur obscurcissait la vision de Polack, ses tympans résonnaient de râles d'agonie. Son esprit cherchait désespérément une issue, car les ennemis étaient trop nombreux. Avec une angoisse grandissante, il aperçut des renforts rejoindre les soldats. Il eut alors recours à son don, réduisant en poussière une partie des nouveaux arrivants. Il n'en éprouvait nulle émotion, nul remords, quoique... si, un regret l'habitait : son incapacité à maîtriser ce pouvoir longtemps et avec précision. Il ne pouvait donc pas porter secours à Léopold, il redoutait trop de l'atteindre par la putréfaction en même temps que ses assaillants.
Les soldats affluaient sans relâche. Le combat, déjà désespéré, tourna au désastre. Une voix autoritaire domina le tumulte :
— Le blondinet, capturez-le vivant ! Abattez tous les autres !
Polack n'avait plus le temps pour rien. Cependant ce temps parut se cristalliser et se décomposer en fragments visuels épars : Octave jetant les armes et levant les bras en signe de capitulation, Léopold gisant au sol, la silhouette de Kamelio se découpant dans le firmament, un filet s'abattant sur Polack, entravant ses gestes et le contraignant à se débattre avec une fureur désespérée. Ce piège n'était pas ordinaire : dès l'instant où il l'effleura, il se trouva coupé de son don. Il eut l'impression de devenir soudainement sourd, aveugle et infirme. Son pouvoir constituait une part intégrante de son être et désormais...
— Maître Octave Tan, quelle surprise ! lança la même voix d’un ton moqueur. Elle provenait d'un homme vêtu plus richement que les soldats. Enchaînez-le ! ordonna-t-il d'une voix soudain devenue glaciale.
— Je peux tout expliquer !
— J'en suis certain ! Traître un jour, traître toujours ! Aux fers !
Polack vit les soldats accrocher sa nasse entre deux longs épieux et sentit qu'on le soulevait. La clairière où s'était déroulée la bataille s'éloignait sous ses yeux. Il se débattit encore, se contorsionna pour apercevoir une dernière fois Léopold, pour lui faire ses adieux. Il le vit alors, étendu sur le sol qui s'imbibait lentement de son sang. Son cœur se serra dans sa poitrine. Il avait déjà tant perdu dans son monde d'origine et voilà que la liste des pertes s'ouvrait aussi dans cet univers ! Il ne pouvait même pas pleurer. Toute son âme de Vedoun criait vengeance ! Il s'adressa rageusement aux ancêtres : « Où étiez-vous ? Léopold était mon cœur, mon ancre dans ce monde ! »
Soudain, une brise tiède caressa sa peau tandis qu'une ombre légère en forme de faucon frôla son visage. Il sentit son don revenir brièvement et eut le temps d'apercevoir les lignes éthérées qui formaient Léopold dans sa vision de Vedoun clignoter d'une lumière verte, celle de la vie. « Vivant ! » pensa Polack avec soulagement. Avant que la clairière ne disparaisse de sa vue, il aperçut même une petite silhouette agile aux cheveux roux se faufiler vers Léopold. « Jo ! » Polack se détendit. Ses amis n'étaient pas encore hors de danger, mais ils étaient vivants et libres. L'espoir était permis.
Polack cessa de se débattre. Même s'il parvenait à s'extraire du filet, ce qui demeurait fort incertain, ses ravisseurs se trouvaient encore trop près de la clairière où Jo s'efforçait de porter secours à Léopold. S'il s'évadait, les soldats se lanceraient à sa poursuite et risqueraient de les découvrir, ce que Polack souhaitait éviter à tout prix.
Il se laissa donc porter, plus ou moins étendu sur le dos, observant le ciel où il apercevait Kamelio planant dans les hauteurs inaccessibles. Il ne parvenait pas à établir le contact, la nasse entravant également cette communication. Il demeurait insensible aux chocs qu'il subissait.
Non, on ne le malmenait pas délibérément, mais les porteurs manifestaient une grande hâte et progressaient presque au pas de course. Ils ne prêtaient guère attention à leur prisonnier qui oscillait d'un côté à l'autre, heurtant au passage les branches des arbres.
***
Au terme de plusieurs heures — Polack en avait perdu le compte —, ils parvinrent à ce qu'il présuma être le campement principal de l’ennemi, à en juger par les bruits perceptibles. Les armées adverses avaient manifestement abandonné le fortin conquis et mis à sac pour poursuivre leur progression vers le nord, installant leur nouveau camp dans une vaste clairière au cœur de la forêt.
Le crépuscule s'installait déjà et il n'eut le loisir que d'entrevoir quelques tentes illuminées par des brasiers et de humer les effluves de cuisine, avant d'être précipité sans égards dans ce qui paraissait être une hutte partiellement enterrée. Cette construction de fortune n'était visiblement pas conçue pour un usage permanent et devait servir aux chasseurs comme abri nocturne durant leurs expéditions.
Le refuge était moite. Il exhalait des relents de terre gorgée d'eau et le froid y régnait. Un garde lui entrava les chevilles et les poignets à l'aide d'une cordelette, puis le délivra du filet. Polack se concentra immédiatement sur son don, mais à sa grande déception, celui-ci restait inaccessible. La corde était manifestement confectionnée dans le même matériau que la nasse et neutralisait efficacement ses pouvoirs.
Polack se recroquevilla sur lui-même, ramenant ses genoux contre son menton dans l'espoir de préserver quelque chaleur corporelle. Le froid le transperçait; la faim le tenaillait. L'affrontement lui avait tenu lieu de petit déjeuner, la déambulation forcée dans la nasse avait remplacé le repas de midi. Il s'interrogeait désormais sur la perspective d'un dîner composé uniquement de la contemplation des parois suintantes de sa geôle de fortune et des effluves de nourriture s'échappant du campement. Il serait contraint de se sustenter de la fumée du rôti, en quelque sorte.
Personne ne songea même à lui apporter un peu d'eau.
« Ces barbares ignorent manifestement tout des Conventions de Genève ! » grommela-t-il. « Bien sûr, un détenu affaibli par la faim et la soif se montrerait plus docile. Je parie qu'ils viendront me chercher pour un interrogatoire dès les premières lueurs du jour ! »
Lui-même, lors de sa vie antérieure de mercenaire, ne répugnait nullement à recourir à de telles méthodes pour ébranler la détermination d'un captif. À la guerre comme à la guerre, après tout. Il ne nourrissait par conséquent aucune animosité particulière envers ses geôliers, reconnaissant la pertinence de cette stratégie, bien qu'il n'en goûtât guère l'application à sa propre personne.
Il tira parti de son expérience du passé, s'installa du mieux qu'il le put et s'efforça de trouver le sommeil afin d'être dans la meilleure forme possible le lendemain. Dans son ancienne enveloppe corporelle, confronté à pareille situation, il parvenait aisément à faire abstraction de l'inconfort — sa masse musculaire le protégeant efficacement. Sous sa nouvelle apparence, il était bien loin de cette performance. Il percevait distinctement les minuscules cailloux qui lui labouraient le dos, les contusions et écorchures qui le brûlaient, sa bouche plus aride que le Sahara, son estomac qui semblait se coller contre sa colonne vertébrale, tandis qu'une vive inquiétude pour Léopold et Jo lui torturait l'esprit.
Dans ces conditions, trouver le sommeil relevait d’une mission impossible. Néanmoins, après ce qui lui parut une éternité, l'épuisement finit par l'emporter et il bascula dans un sommeil tourmenté, dont il fut arraché brutalement par un coup de botte dans les flancs.
Polack ouvrit péniblement les yeux. Il avait l’impression de ne les avoir fermés qu’un instant. Dans la lumière incertaine de l’aube — « Au lever du soleil ! Je l’aurais parié », lui traversa l’esprit — il distingua un soldat mal réveillé qui hurla :
— Debout, gibier de potence !
Il tenta de se déplier et de se redresser, mais ses membres engourdis par la nuit dans ce lieu humide et le transport précédent refusèrent de lui obéir. Il s'effondra au sol en gémissant, ce qui lui valut un nouveau coup dans les côtes, accompagné d'un cri :
— Debout ! Le général Din t'attend ! Il va perdre patience et je te garantis que tu ne l'apprécieras pas ! Debout ! Je ne vais pas te porter !
Dans le regard du soldat, Polack perçut l'inquiétude et même la peur que ses paroles et son attitude brutale peinaient à masquer.
— Tu as des ordres ? Non ? croassa-t-il, sa gorge sèche l'empêchant d'articuler plus clairement. Pour le retard, c'est toi à qui...
Polack toussa et, épuisé par l'effort de parler, acheva dans un souffle :
— C'est toi à qui en cuiras ! Alors oui, je pense que tu me porteras !
Il se recroquevilla à nouveau sur le sol, affichant par toute son apparence l’incapacité à effectuer le moindre geste. Ce qui n'était qu'à moitié vrai : il sentait son corps reprendre peu à peu des forces. Il était sûr qu'il pourrait bientôt, sinon marcher, au moins se tenir debout.
Le soldat proféra un juron entre ses dents et quitta précipitamment la hutte. Polack l'entendit vociférer des ordres qu'il ne parvint pas à déchiffrer, puis le vit réapparaître accompagné d'un autre militaire. Les deux hommes le saisirent sous les bras et, après avoir enlevé le lien qui entravait ses jambes, le remirent debout sans ménagement. Ils l'entraînèrent à l'extérieur, puis à travers le campement qui s'éveillait progressivement, jusqu'à une vaste tente dressée en son centre.
Ils le poussèrent à l'intérieur et, sur ordre sec de l'occupant, restèrent dehors monter la garde.
Polack faillit s'étaler par terre mais parvint in extremis à garder l'équilibre. Il examina attentivement la disposition des objets, du mobilier et des personnes présentes. Cette mise en scène aurait parfaitement illustré le manuel d'un questionneur chevronné, dans l'esprit d'un ouvrage : « Interrogation poussée pour les nuls », si tant est qu'un tel ouvrage existât. Au centre de la tente était dressée une table croulant sous des mets divers ; en son milieu trônait une bouilloire d'où s'échappaient les effluves parfumés d'une tisane.
Un unique couvert était disposé devant un homme revêtu d'un uniforme élaboré, celui d'un officier, ainsi que Polack le présuma. Le bouton du col de sa veste était défait et une serviette immaculée s'y trouvait glissée. Le personnage ne correspondait guère à l'image d'un parfait haut gradé militaire : corpulent, voire obèse, il arborait un visage rubicond où brillaient de petits yeux froids et inexpressifs, semblables à ceux d'un mannequin de cire. Derrière lui, légèrement en retrait, se tenait Octave, nullement aux fers, contrairement à ce que l'on aurait pu escompter.
La mise en scène s'avérait parfaite : un prisonnier épuisé, affamé, assoiffé, debout face à un homme assis en train de manger. La présence d'Octave parachevait le tableau et était destinée à instiller chez le prisonnier le sentiment d'avoir été trahi ainsi que le désespoir d'obtenir quelque assistance. S'il n'avait eu les mains entravées, Polack aurait applaudi ; lui-même n'aurait su mieux faire. D'ailleurs, au cours de sa vie de mercenaire, il avait fréquemment eu recours à ce genre de spectacle, bien qu'il n'eût jamais apprécié cette pratique.
Le général, feignant l'indifférence, but sa tisane et beurra un toast. Polack détourna le regard pour cacher sa faim, mais son estomac le trahit en gargouillant bruyamment.
Son vis-à-vis reposa sa tartine et le fixa avec un sourire paternaliste qui n'atteignait pas ses yeux froids et calculateurs.
— Comme je suis mal élevé ! J'oublie notre invité ! Octave, apporte une chaise pour notre hôte et ajoute un couvert !