LE MERCENAIRE
Octave posa doucement la main sur l'épaule de Polack, qui demeurait figé près de la couche de son époux, serrant et relâchant alternativement les poings, les lèvres pincées en un pli blafard.
— Cinq minutes se sont écoulées, le Général Din vous attend, articula-t-il avec ménagement.
Polack eut un geste d'agacement et de répulsion, comme pour chasser un insecte répugnant posé sur sa veste. Il se libéra et, sans prononcer un mot, se dirigea vers l'issue de la tente. Il en franchit le seuil et, sous le regard médusé des sentinelles, sans attendre son convoyeur, prit résolument la direction du cœur du campement où s'élevait le pavillon abritant l'état-major du Général. À mi-parcours, il fut rejoint par Octave et, parvenus à destination, ils pénétrèrent de concert sous la toile.
— Le détenu se présente conformément à vos ordres ! déclara ce dernier en adoptant la position réglementaire.
— Repos !
Le Général esquissa un geste vague et Octave se retira dans l'angle le plus obscur de la tente.
— Alors, tu as pu constater ! Es-tu prêt à collaborer maintenant ?
Polack s'attira une chaise que personne n'avait pensé à lui offrir, s'y installa face au Général, se pencha vers lui et articula en martelant chaque mot :
— Oui, j'ai constaté ! Mon époux n'a reçu aucun soin, hormis un pansement de fortune, mal appliqué et souillé. Il se trouve dans un état critique, il brûle de fièvre et il est inconscient ! Vous pensez vraiment que dans ces conditions je vais collaborer ?
Son interlocuteur afficha un sourire carnassier :
— Alors, nous voilà en négociation ? J'envoie un guérisseur à ton compagnon pour stabiliser son état, et toi tu t'occupes de la Main.
— Le guérisseur stabilise son état et commence les soins pour le remettre sur pied. Quand j'aurai vu que mon époux va mieux, je tenterai quelque chose avec l'artefact. Pas avant !
Polack était résolu à marchander jusqu'au bout pour obtenir le maximum d'aide pour Léopold, tant son état l'inquiétait. Les yeux plissés, il fixa le Général en attendant sa décision. Din réfléchit un instant :
— Non, c'est impossible. Trop long. Le guérisseur stabilisera son état, et si tu coopères, il prodiguera d'autres soins. Je ne t'autorise plus à voir les autres prisonniers, tu devras me croire sur parole. Parole du Général de l'Empire ! Personne n'oserait en douter !
Polack grogna entre ses dents avec la colère à peine maîtrisée, adoptant lui aussi le tutoiement :
— Alors ton artefact, tu peux te le mettre au cul ! Ou t'en servir pour te torcher !
Le Général bondit de sa chaise avec une agilité surprenante pour un homme de sa corpulence. Il frappa violemment Polack à la poitrine, le faisant basculer au sol, puis se pencha vers lui, le visage déformé par la rage, les yeux brillants d'une folie meurtrière. Polack n'eut que le temps de se dire « enfin, je vois ton vrai visage ! » avant de recevoir un coup de pied brutal dans le ventre qui lui coupa le souffle. Le Général hurla :
— Personne ! Personne ne me parle ainsi ! Personne ne remet jamais ma parole en question ! Personne ! Jamais ! Toi, tu files travailler sur la Main immédiatement ! Sinon, non seulement je ne soignerai pas ton mari, mais je le pendrai ! Oui, je le pendrai comme un vulgaire voleur, pas comme un militaire qu'on fusille ! Et ton petit domestique, je l'enverrai divertir mes soldats avant de pendre ce qu'il en restera !
Il donna un dernier coup de pied dans les côtes de Polack, puis se rassit et déclara d'une voix glaciale :
— Debout ! Tu t'occuperas de La Main. Moi, j'envoie le guérisseur. Et pour te motiver et par grande générosité, je te laisserai assister au début des soins. Tu pourras t'arrêter une minute pour l'observer, quand tu iras vers l'artefact. Une minute seulement, pas plus !
Puis il se tourna vers Octave :
— Tan ! Transmets mes ordres au guérisseur ! Et emmène cette racaille avant que je la tue ! Dans un quart d’heure, il doit être près de la Main de Dieu. Je vous y retrouverai ! Un quart d’heure ! Pas une seconde de plus !
***
En quittant sa hutte pour rejoindre l'emplacement où était gardée la Sphère, Polack profita de l'autorisation du Général pour faire un détour par la tente où Léopold et Jo restaient détenus. À sa grande surprise et inquiétude, il n'y trouva que Léopold, toujours étendu sur un lit de camp, en compagnie d'un inconnu qui effectuait au-dessus de lui des passes similaires à celles qu’il avait vu pratiquer par le guérisseur du domaine des Ostrand. Cette observation le tranquillisa quelque peu, bien que l'absence de Joseph lui parût de mauvais augure. Il tenta de se rassurer en se disant que le petit lad avait pu être emmené par les gardes pour satisfaire un besoin naturel, mais une sourde inquiétude, tel un ver qui mine le fruit, persistait à le tourmenter.
Le murmure obsédant d'Octave ne l'aidait pas à retrouver son calme. Durant tout le trajet qui restait, ce dernier, tout en faisant mine de traîner le prisonnier, bourdonnait comme une mouche de mai à son oreille :
— Clotaire, le couteau artefact dans votre poche ! Plantez-le dans la sphère ! Il faut la détruire ! L’avenir de Custenia... Roi... Je n'y suis pas arrivé ! Din la gardait près de lui jusqu'à aujourd'hui ! On m'a fait chanter ! Je dois expier !
Polack ne put que marmonner entre ses dents :
— Expier ? À nos frais ?
— L'avenir de Custenia ! Nous, nous ne sommes rien !
Sur ces mots dramatiques, ils atteignirent enfin l'endroit où la Sphère était conservée. Polack, toujours accompagné par Octave, franchit résolument le seuil d’une tente semblable à toutes celles du campement : anonyme et dépourvue de toute surveillance. Cette approche révélait une certaine logique, puisqu'elle permettait d'éviter d'éveiller une attention superflue. Un lieu ordinaire parmi tant d'autres, un abri de fortune destiné aux soldats en campagne. Toute son apparence semblait proclamer qu'elle ne recelait rien de remarquable, rien qui puisse distinguer cet espace des dizaines d'autres qui parsemaient le campement militaire.
Et cependant... Sur un tréteau de bois grossier reposait un grimoire, ce même livre qu'il n'avait contemplé auparavant qu'en photographie et sur une toile. Il devait être fort ancien ; néanmoins son état de conservation était si parfait qu'il paraissait sortir des presses. À ses côtés était disposée la Sphère des Possibles. Malgré sa forme qui évoquait à bien des égards une toupie d'enfant, elle demeurait majestueuse, imposante par sa seule présence. Sa surface lisse captait les reflets du soleil filtré par la toile de tente, créant des jeux d'ombres et de lumière. L'air vibrait autour d'elle, comme au-dessus de l'asphalte sous un soleil de plomb, trahissant l'accumulation d'énergie considérable concentrée en un point. Nul n'aurait jamais songé à la confondre avec un simple jouet tant l'aura de puissance qui s'en dégageait était écrasante.
Polack contemplait l'artefact avec une révérence instinctive, n'osant l'effleurer du bout des doigts. Il était comme hypnotisé, une fascination profonde et inexplicable s'était emparée de lui ; il lui semblait percevoir, dans les reflets mouvants de sa surface polie, le ballet vertigineux d'univers entiers gravitant autour de l'artefact : les étoiles scintillantes et leurs constellations, d'innombrables galaxies, et par-delà tout cela, l'immensité silencieuse du vide interstellaire qui s'étendait à l'infini.
Progressivement, à mesure que ses yeux s'accoutumaient aux subtiles variations de lumière qui dansaient à la surface de l'objet, il comprit que l'artefact se trouvant devant lui n'avait rien de surnaturel ou de magique. Malgré son apparence énigmatique et les légendes qui l'entouraient, il s'agissait bel et bien d'un instrument, étrange certes, mais conçu selon une logique rationnelle. Son ancienneté vertigineuse devait rivaliser avec celle de la présence humaine sur ce monde. Il appartenait assurément à ces vagabonds des étoiles que les populations locales vénéraient en tant que Dieux des Cimes. Cet instrument leur servait probablement d'outil de navigation cosmique, leur permettant de déchiffrer l'ensemble complexe des routes stellaires qui sillonnaient les galaxies et d'entrevoir les avenirs possibles qui s'ouvraient devant leurs vaisseaux. Le livre posé à côté était vraisemblablement un journal de bord.
Non, il ne pouvait pas la détruire. Il sentait que la Sphère le mettait à l'épreuve, le reconnaissait, vibrait à l'unisson avec lui. La corde qui entravait ses poignets vibra en chœur avec l’artefact, avant de se rompre et choir au sol. Au même moment, il entendit le cri du Général Din qui venait d'entrer dans la tente en traînant Jo, le poignard pressé contre la gorge du malheureux :
— Si tu oses quelque folie, je lui tranche la gorge !
Polack, sans sortir de la transe dans laquelle l'artefact l'avait plongé, dirigea son regard vers le Général, lequel recula instinctivement en découvrant cette expression de vacuité qui habitait désormais ses traits. Puis, esquissant un sourire, Polack saisit délicatement la Sphère et la déposa sur le livre, la caressa du bout des doigts en lui envoyant la pensée apaisante : « Ne sois pas effrayée ! Je suis à toi, tu es à moi ! Je ne te ferai aucun mal. » Il lui imprima ensuite un mouvement de rotation. Il ne l'obligeait à rien, il n'exigeait rien d'elle. La Sphère, entrant en résonance avec lui, déploya l'ensemble des avenirs possibles. Le temps se cristallisa, se démultiplia, et les images se superposèrent à la manière de feuillets de calque translucides.
Polack contempla simultanément tous les avenirs possibles qui se déployaient devant lui, non plus comme une suite d’événements, mais comme des strates mouvantes d’un même instant.
Jo — la gorge tranchée — et déjà Jo, dans le même souffle, s’extirpant miraculeusement de l’étreinte de Din ; Octave surgissant entre eux, repoussant Jo, puis s’effondrant aussitôt sous les coups impitoyables ; Le Général se précipitant sur eux et les tuant dans un déchaînement de violence — le Général s'effondrant à son tour, une lame fichée dans la poitrine — Le Général encore, projetant son couteau dans un ultime sursaut de rage ; La lame manquant Polack — la lame le frappant en plein cœur dans une trajectoire fatale — tout cela à la fois, tout cela superposé, chaque issue niant l’autre sans jamais l’abolir.
Polack fut saisi d'un vertige qui lui donna l'impression que le monde basculait autour de lui, et perçut une onde apaisante qui émanait de la Sphère : « Vos ordres, mon Capitaine ? » Il comprit alors, avec une clarté soudaine, qu'il se trouvait dans le focus - ce point d'équilibre précaire entre tous les possibles - et qu'il pouvait exercer son choix, manipuler le cours des événements. Et il choisit : il choisit son époux, son ami Jo, et même ce type louche, Octave.
D'un geste mental précis, il tira sur le fil ténu de la réalité où Jo s'arrachait à l'emprise du Général qui s'écroulait lourdement, le couteau d'Octave planté jusqu'à la garde dans sa poitrine. Et tous les possibles, suspendus l'espace d'un instant éternel, devinrent cette seule et unique réalité.
Polack, l'artefact fermement serré entre ses mains, s'élança vers la sortie. Jo et Octave le suivaient de près :
— Plus vite ! s'écria-t-il.
Il traversa le campement en courant, ses pas résonnant étrangement dans ce monde suspendu, paraissant figé dans une torpeur temporelle, semblable à un insecte emprisonné dans l'ambre. Seules les personnes situées dans le périmètre immédiat de la Sphère conservaient leur mobilité : Jo, Octave et lui-même.
Les brasiers qui illuminaient le camp demeuraient suspendus dans un mouvement ardent, leurs flammes sculptées dans l'instant, leurs étincelles s'élevant vers la voûte céleste, pétrifiées à jamais dans leur ballet silencieux et hypnotique. La fumée elle-même formait des volutes immobiles.
Cependant, Polack pressentait que cette situation ne perdurerait guère. Il observa avec une attention fébrile quelques soldats battre des paupières avec une lenteur cinématographique, une toile de tente frémir d'un millimètre sous une brise qui renaissait, une étincelle s'éteindre. Le cours normal du temps reprenait progressivement ses droits.
Essoufflé, il pénétra dans la tente où Léopold était retenu et écarta brutalement le guérisseur. Il hurla à Jo et Octave :
— Couvrez-le bien ! Enroulez-le dans toutes les couvertures disponibles et sortez-le ! Et trouvez des cordes !
Puis, sans s’attarder pour vérifier si ses ordres étaient exécutés, il se précipita à l'extérieur et adressa un appel désespéré à Kamelio, lui désignant l'endroit où il devrait se poser. Non pas à proximité immédiate du campement, mais dans une clairière qu'il avait repérée lors de son transport dans la nasse, située à une centaine de mètres de là. Polack comprenait que l'action de l'artefact entraverait également son compagnon ailé. Il lui fallait donc en interrompre l'effet, et accomplir cela au cœur même des lignes adverses, après le grabuge considérable qu'ils avaient provoqué, relevait de la pure démence.
Jo et Octave émergèrent de la tente en transportant Léopold, et Polack les guida, maintenant ses paumes plaquées contre la surface de l'artefact. Devrait-il plutôt l'appeler le « Navigateur » ? Dès qu'ils atteignirent la clairière où Kamelio devait les retrouver, à l'abri des regards indiscrets, Polack détacha ses mains de la Sphère avec un immense soulagement. Il sépara les deux parties de l'artefact : la Sphère perdit son éclat et ressembla désormais davantage à un jouet d'enfant qu'à la puissante relique des Anciens. Le livre rétrécit jusqu'au format poche et prit l'aspect d'un simple carnet.
« Un camouflage parfait », songea brièvement Polack. Il ignorait si ce mimétisme faisait partie des fonctions intégrées de l'objet ou s'il répondait à son désir tacite de le dissimuler. Il penchait plutôt pour la seconde hypothèse — après tout, l'artefact ne l’avait-il pas reconnu comme son Capitaine ?
Il accrocha la Sphère à sa ceinture, glissa le livre dans sa poche et, sitôt ces gestes accomplis, vacilla : ses forces l'avaient brutalement quitté. L'interaction avec cet instrument des Anciens avait drainé toute son énergie. Il ne désirait plus qu'une chose : s'étendre sur le sol et sombrer dans le sommeil, dormir, dormir et encore dormir...
Mais il savait parfaitement que rien n'était fini. Il avait joué son E2-E4 et devait maintenant attendre la riposte de son adversaire. Polack entendait les bruits du campement sortant de sa léthargie : les cris des soldats, le son du clairon. Pas de temps à perdre. Épuisé ou non, il devait continuer cette partie.
Kamelio atterrit lourdement près d'eux. Polack nota, sans surprise, qu'il avait encore grandi. Il envoya une image mentale à l'Inugamis : Léopold attaché à son dos, Kamelio volant vite en transportant sa précieuse charge, puis le domaine des Ostrand. Il reçut une vague de désapprobation, suivie d'un accord réticent. Puis, avant que ses forces l'abandonnent complètement, Polack murmura :
— Attachez Léopold au dos de Kamelio, couvrez-le bien ! Kamelio sait quoi faire ! Et ne touchez pas la Sphère !
Ce furent ses derniers mots avant de sombrer dans les bras de Morphée. Jamais il n'aurait cru pouvoir s'endormir debout. Et pourtant...