Tevinter Slave
Neve avançait lentement entre les décombres, son souffle court dans l’air froid. Son manteau blanc, taché de suie, de cendres et de sang, battait légèrement contre ses jambes. Le foulard tressé qu’elle portait autour du cou avait perdu son éclat d’émeraude sous la poussière, mais elle n’y prêta pas attention.
Autour d’elle, les civils se rassemblaient. Des cris, des ordres, des pleurs. Neve coordonna les secours d’une voix ferme, malgré la fatigue qui lui tailladait la gorge :
- Prenez ceux-là vers le vieux quai, il y a encore des guérisseurs. Et surveillez les ruelles sud. Les Venatori ont peut-être laissé des archers.
Elle s’assura que personne ne restait au sol, qu’aucun blessé ne serait abandonné. Même maintenant, elle ne pouvait pas s’arrêter, pas tant que tout le monde n’était pas en sécurité. Mais quelque chose en elle bouillait, une tension dans la poitrine qu’elle refusait d’écouter.
Ce n’est que lorsqu’elle se retourna, voyant enfin le ciel se dégager au-dessus des toits calcinés, qu’elle se permit de souffler. C’était fini. Le dragon était mort. Ils avaient gagné. Elle sourit.
- Par le souffle de Dumat, Leda, souffla-t-elle à elle-même. T’as encore réussi l’impossible.
Le plan avait été clair, précis, millimétré. Comme toujours. Leda affrontait la bête, pendant qu’elle couvrait les civils avec les Lucerni. Ensuite, elles devaient se retrouver à l’abri des regards, sur le vieux quai effondré, là où la brume cache tout, pour faire le point.
Neve s’essuya la joue d’un revers de la main, ramena une mèche échappée dans son chignon, puis se mit en route. Ses pas résonnaient sur les pavés brisés. Chaque pas faisait craquer un fragment de glace. Mais à mesure qu’elle approchait, le silence devenait plus lourd. Pas un cri. Pas un souffle. Rien que le clapotis distant de l’eau contre les planches et le cliquetis de sa prothèse de métal.
Elle arriva au quai. Il était vide. Son cœur rata un battement.
- …Leda? appela-t-elle, d’abord doucement.
Rien. Le vent lui répondit, sifflant entre les cordages pendants. Neve fronça les sourcils. Leda n’était jamais en retard. Jamais. Pas une seconde de décalage. Même blessée, même épuisée, elle aurait trouvé un moyen d’envoyer un signe. Mais il n’y avait rien.
La panique, d’abord subtile, monta en elle comme une marée glaciale. Elle se força à réfléchir. Peut-être qu’elle avait été blessée et que quelqu’un l’avait déplacée. Peut-être qu’elle s’était perdue dans les ruines. Peut-être… Mais non. Leda ne se perdait jamais.
Elle appela son nom encore, plus fort cette fois :
- LEDA!
Le cri se perdit dans la brume. Sa respiration devint rapide, hachée. Ses mains tremblaient, non pas de froid mais d’un mélange de peur et d’adrénaline.
Neve se pencha pour analyser le sol, pour voir si quelqu’un était passée récemment. Son regard glissa sur les alentours. Les caisses éventrées, un pan de mur écroulé, le reflet rougeâtre d’une rune brisée. Des vestiges de l’attaque. Rien d’utile.
- Non… non, non, non, murmura-t-elle, la voix cassée.
Elle se releva brusquement, le manteau volant derrière elle. Une bourrasque s’engouffra, faisant flotter son foulard. La peur lui déchirait la poitrine. Son esprit, d’ordinaire si lucide, s’embrouillait, incapable d’ordonner les pensées. Et pour la première fois depuis longtemps, Neve sentit ses yeux lui brûler.
Alors elle fit ce qu’elle avait toujours fait : retrouver des gens. Elle n’était pas détective pour rien. L’émotion, la panique, elle pouvait les repousser. Pour l’instant. Il fallait penser, analyser, raisonner.
Le dragon était tombé à l’est, près des quais, là où les docks s’ouvrent sur la baie. Elle avait affronté la bête là-bas. Donc, logiquement, si le dragon était mort, Leda était en vie à ce moment-là, si? C’était la première certitude. La première et la dernière qu’elle possédait.
Neve accéléra le pas, contournant les charrettes renversées, enjambant les débris encore fumants. Elle avançait vite, le visage fermé, les yeux fouillant chaque silhouette, chaque trace au sol. Puis, en traversant une ruelle, elle entendit des murmures. Des voix de civils, de soldats, de survivants. D’abord indistinctes, puis de plus en plus claires. Des mots. Des noms.
- … une elfe, je te dis.
- … elle a abattue le dragon.
- … ils l’ont emmenée… le Magisterium…
La détective s’immobilisa. Le temps se suspendit. Ses mains se crispèrent sur son bâton, à s’en blanchir les jointures. Son cœur, d’abord étouffé, bondit dans sa poitrine avec une brutalité qu’elle n’avait pas sentie depuis des années. Non. Non. Non. Non.
Elle se remit à courir. Les pavés glissants, la brume qui se refermait sur elle, tout disparut. Il ne restait que ce besoin vital, presque animal, de nier ce qu’elle venait d’entendre. Leda ne pouvait pas avoir été capturée. C’était impossible. Elle était trop intelligente. Trop prudente. Elle anticipait tout. Toujours.
Les pas de Neve résonnaient dans les rues désertes. Elle manqua de trébucher sur un cadavre de Venatori, continua sans le regarder. Son souffle devenait court, chaque inspiration brûlait. Quand elle arriva enfin à la zone où le dragon était tombé, le spectacle la frappa de plein fouet.
La carcasse de la bête corrompue gisait là, titanesque, encore fumante. Le sol autour d’elle était noirci de cendre et creusé de cratères. Des soldats bouclaient déjà le périmètre. Des chaînes. Des cris au loin. Mais pas de trace de Leda. Mais elle n’avait pas besoin de la voir pour comprendre. L’atmosphère même lui hurlait la vérité. Le Magisterium avait mis la main sur une elfe, une elfe éduquée et stratège. Leur pire cauchemar. Leur plus belle opportunité.
Neve sentit quelque chose se briser en elle. Un son étranglé lui échappa. Un mélange de colère et de désespoir. Elle chancela. Son bâton heurta le sol. Elle essaya de respirer, mais l’air refusa d’entrer.
- Pépin…
Le surnom resta coincé dans sa gorge. La panique se mua en douleur pure. Neve tomba à genoux dans les cendres laissé par le dragon. Ses doigts tremblaient. Ses poumons brûlaient. Elle ne sentait plus le sol sous elle. Tout était lointain, étouffé.
Une seule idée tournait dans sa tête, obsédante, intolérable : Leda était partie. Capturée. Dérobée au monde comme tout ce qu’elle n’avait jamais aimé. Son amour. Son Pépin.
Elle aurait tout donné pour que ce nom ne fasse plus mal. Mais la vérité était simple, brutale, inacceptable : elle aimait cette elfe. Même si elle savait exactement ce que cela voulait dire.
- Je peux pas abandonner.
Le Magisterium. C’était impossible de s’y attaquer. Même une organisation entière de mages rebelles n’aurait pas suffi à l’ébranler. Et Leda n’était pas seulement un scandale pour Tevinter, elle était la preuve que tout leur système reposait sur un mensonge.
- Les Mercar… murmura-t-elle.
Elle se remit debout, essuya les traces de givre sur son manteau, replaça son foulard d’un geste automatique. Son chapeau pencha légèrement sur le côté, et ses yeux sombres fixèrent l’horizon avec une intensité nouvelle.
- Je vais trouver un moyen, Pépin. Tiens bon.
Elle remit son chapeau droit, essuya du revers de la main les dernières traces d’humidité sur son visage, puis tourna les talons.
Le vent soulevait la poussière, mais son pas était stable, déterminé, presque calme. Chaque fibre de son être criait douleur, mais derrière cette douleur brûlait une certitude : Ils avaient enlevé la mauvaise femme. Il fallait agir. Maintenant.
La première piste était évidente: les Mercar. C’était une piste, oui, mais aussi une famille. La famille de Leda. Charon devait encore être dans le chaos du sud de la ville, à superviser ses soldats, à imposer l’ordre là où les Cultistes avaient tout réduit en cendres. Ou bien au Magisterium en train de rédiger des rapports sur l’attaque. Il ne rentrerait pas avant l’aube, peut-être même pas avant deux jours.
Mais Claudia, elle, serait à la maison. Et Neve savait ce que cela signifiait : une mère qui attend des nouvelles. Une mère qui ne savait pas encore que sa fille venait d’être arrachée au monde.
La mage inspira longuement, serrant les dents. Elle sentait déjà la brûlure au creux de sa gorge. Cette douleur sourde qu’elle refoulait pour garder son masque en place. Il fallait qu’elle reste droite, calme, méthodique. Comme toujours.
Elle se mit en marche, traversant les ruelles encore couvertes de feu et de cendres. Sa botte et sa prothèse claquaient sur les pavés, un rythme régulier, presque mécanique. Chaque pas la rapprochait du domaine des Mercar et de ce qu’elle redoutait.
- Oh, ça ne va pas me plaire, souffla-t-elle.
Elle n’avait vu Claudia Mercar qu’une seule fois. Un échange bref, presque protocolaire, mais suffisant. Suffisant pour lire dans ses yeux. Claudia aimait sa fille. Pas comme une domestique qu’on aurait pitié d’élever, mais comme une fille. Une vraie. Avec cette tendresse silencieuse, cette inquiétude contenue que Neve avait reconnue immédiatement. Parce qu’elle-même n’avait jamais connu ce regard, et l’avait envié plus qu’elle ne l’aurait admis.
Et maintenant, il allait falloir lui dire. La gorge de Neve se serra. Elle s’obligea à garder la tête haute, à camoufler la tension dans ses épaules. Son visage devait rester impassible. Son cœur, lui, pouvait bien hurler, mais en silence.
- Je m’excuse d’avance, Mme Mercar, pensa Neve.
Les rues se vidaient à mesure qu’elle montait vers les quartiers plus élevés, là où les lanternes éclairaient les façades encore intactes. Les Docks s’éloignait derrière elle, avalé par la brume et la cendre.
Le portail du domaine s’ouvrit dans un léger grincement, comme s’il hésitait à rompre le silence de la nuit. Le vent s’était calmé. Le ciel, encore chargé de cendres, laissait tomber une bruine fine qui collait aux vêtements. La lumière des torches dansait sur les colonnes de pierre, révélant les cicatrices du chaos qui avait atteint jusqu’aux quartiers des Altus.
Neve monta les marches du perron sans ralentir. Elle n’avait plus vraiment conscience de son apparence; son manteau était souillé de suie, son foulard défait, ses cheveux humides collaient à sa nuque. Mais elle s’en moquait.
Elle frappa à la porte, une fois. Fermement. Quelques secondes plus tard, la serrure tourna, et la lourde porte s’entrouvrit. C’était Maryse, la domestique de confiance des Mercar. Son visage s’éclaira d’abord d’une politesse habituelle… avant de se figer en voyant Neve.
- Mademoiselle Gallus…? dit-elle, la voix hésitante.
Neve la fixa, droite, immobile. Ses yeux brillaient d’une intensité froide, mais il y avait quelque chose derrière; une fatigue, une tension que Maryse ne comprit pas tout de suite.
- Il faut que je parle à Madame Mercar. C’est important.
Le ton n’admettait pas de discussion. Maryse ouvrit davantage la porte, encore interdite, puis hocha lentement la tête. Mais elle n’eut même pas le temps de tourner les talons. Une silhouette descendait déjà l’escalier du grand hall, légère malgré la hâte. Claudia Mercar. Vêtue d’une robe de chambre ivoire, les cheveux défaits, les traits tirés par l’inquiétude et l’insomnie. Bien sûr qu’elle ne dormait pas!
- Neve? murmura-t-elle, surprise de la voir ici.
Puis, en voyant le visage de Neve dans l’embrasure de la porte, son esprit refusa d’abord d’y croire, son cœur se serra. Ce n’était pas une visite ordinaire. La mage ne viendrait jamais seule ici. Jamais. Sauf si elle était porteuse de mauvaise nouvelle concernant sa fille.
Une seconde de silence suffit pour tout comprendre. Dans la poitrine de Claudia, tout s’éteignit d’un coup. Le monde bascula. Le bruit se fit lointain. Ses genoux tremblèrent, sa respiration se bloqua et dans ce vide soudain, une seule pensée explosa, brutale, totale: Leda est morte.
L’image se forma aussitôt dans son esprit, d’une clarté insoutenable : sa fille, au sol, sous les griffes d’un dragon corrompu, son petit corps fracassé, ses cheveux d’argent maculés de sang. Elle la vit, non pas comme une idée, mais comme une vision imposée par le désespoir. Et la douleur fut si violente qu’elle en oublia de respirer.
- Non… non, par pitié, pas elle… pas ma petite fille, murmura-t-elle d’une voix étranglée.
Le cri monta, mais se brisa dans sa gorge. Ses jambes cédèrent. Neve eut juste le temps de la rattraper avant qu’elle ne s’effondre. Le corps de Claudia tremblait dans ses bras, sa chaleur contrastait avec la froideur du manteau de la mage. Elle s’agrippait au tissu, sans même comprendre où elle était, comme si ce geste pouvait empêcher la réalité de s’effondrer autour d’elle.
Claudia sanglotait. Pas ces pleurs élégants et discrets qu’on attend d’une femme noble, non, des sanglots rauques, brisés, d’une mère dont on vient d’arracher l’enfant au monde. Chaque inspiration était un gémissement, chaque mot un hoquet. Ses doigts cherchaient un point d’ancrage, quelque chose à saisir, mais tout lui échappait.
- Ma petite fille, répéta Claudia en plein désespoir.
Neve sentit sa propre gorge se serrer. Elle n’était pas taillée pour ça. Réconforter. Rassurer. Elle n’avait jamais su faire. Et maintenant, c’était pire, parce que c’était Leda. La femme qu’elle aimait.
Mais Claudia… Claudia s’effondrait entièrement. Et dans cette chute, Neve vit tout ce que l’amour pouvait avoir de dévastateur. Lorsque les sanglots se calmèrent un peu, Claudia leva les yeux, hagarde, comme une femme perdue dans le brouillard. Sa voix tremblait, presque suppliante :
- Dites-le-moi… Ne me cachez rien… est-ce que mon enfant est…
Neve ferma un instant les yeux, inspira. Elle aurait voulu mentir. Offrir un mensonge doux, un espoir inutile. Mais Claudia méritait la vérité. Leda aurait dit la vérité.
- Elle abattue le dragon. Elle a survécu. Son plan a fonctionné. Comme toujours.
Le regard de Claudia s’illumina d’un éclat d’espoir… qui ne dura qu’un battement de cœur.
- Il y a un mais, murmura-t-elle, la voix brisée, presque incrédule.
Neve hocha lentement la tête. Puis, d’une voix basse, contrôlée, elle ajouta :
- Elle a été capturée par le Magisterium.
Le mot tomba comme un couperet. Claudia eut un sursaut. Ses doigts se crispèrent sur le bras de Neve. Son visage se vida de toute couleur.
- … par Dumat, non…
La douleur la traversa comme une lame chauffée à blanc. Son ventre se contracta, ses jambes se dérobèrent à nouveau, et un gémissement s’échappa d’elle, à peine humain.
Neve la soutint, mais cette fois, ce fut elle qui vacilla. Voir cette femme, la mère de celle qu’elle aimait, ravagée par la peur et la douleur, brisait le peu de sang-froid qu’il lui restait.
Les deux femmes restèrent ainsi, accrochées l’une à l’autre; la mère et l’amante unies par l’absence. Claudia finit par murmurer, d’une voix tremblante, vidée :
- Ils vont la torturer… jusqu’à ce qu’elle parle…
Neve ferma les yeux. Elle aurait voulu dire non. Elle aurait voulu promettre le contraire. Mais elle ne pouvait pas. Alors elle répondit la seule chose qu’elle pouvait offrir, dans un souffle rauque, presque un serment:
- Oui. Mais elle ne parlera pas. Leda est plus forte que n’importe qui. Elle nous donnera le temps de trouver un moyen de la libérer.
Claudia hocha faiblement la tête, sans y croire, les larmes ruisselant toujours sur ses joues. Puis elle s’effondra à nouveau contre Neve, les bras autour d’elle, dans une étreinte qui n’était plus seulement du chagrin, mais du désespoir partagé.
Les mots de Neve flottaient encore dans l’air, lourds mais étrangement rassurants.
Elle est encore vivante. Claudia s’accrochait à cette phrase comme à une bouée dans la tempête. Elle ne pouvait pas effacer les images d’horreur qui la submergeait. Mais au milieu de tout cela, il restait un souffle, une chance. Et surtout, cette femme, devant elle: Neve Gallus.
Quelqu’un avait su voir au-delà des oreilles pointues de Leda, au-delà de la marque que la société leur imposait à toutes deux. Quelqu’un avait compris la douceur qu’elle dissimulait, l’esprit fulgurant, le cœur plus grand que le monde qu’elle tentait de sauver.
Leda n’était plus seule. Et cette idée, fragile comme une flamme, ralluma quelque chose dans la poitrine de Claudia. Elle essuya ses larmes du bout des doigts, maladroitement. Ses mains tremblaient encore. Ses yeux restaient rougis, ses lèvres pâles. Mais sa respiration se calmait.
- Merci… souffla-t-elle, la voix éraillée. Merci de ne pas la laissée seule.
La détective détourna le regard, mal à l’aise devant tant de gratitude. Elle ne se sentait pas digne de ces mots. Elle aurait dû la protéger. Elle aurait dû être là. Mais elle se contenta d’incliner légèrement la tête, incapable de répondre sans trahir la douleur qu’elle s’efforçait d’enfouir.
Claudia respira profondément. Ses pensées, encore brouillées, tentaient de s’ordonner. Elle savait que le Magisterium était intouchable. Que sans Charon, sans ses relations, sans sa connaissance du système, elles n’avaient aucune chance d’atteindre ces murs. Mais il fallait attendre. Attendre. Le mot lui déchirait la gorge, mais elle savait qu’elle n’avait pas le choix.
- Il faut attendre Charon, murmura-t-elle, presque pour elle-même.
Elle recula lentement, encore fragile, et chercha à reprendre contenance. Un réflexe de noblesse, peut-être, ou simplement la nécessité de ne pas sombrer devant autrui.
- Vous avez besoin de vous reposer, Neve.
Neve voulut protester, mais Claudia leva une main, douce, maternelle, presque autoritaire.
- Vous êtes épuisée. Votre corps tremble. Ma fille ne voudrait pas que je vous laisse dépérir…
Puis elle se tourna vers la porte du salon, d’une voix plus assurée, bien que toujours vibrante d’émotion :
- Maryse?
La femme surgit aussitôt, les yeux gonflés. Elle s’était tenue juste derrière, incapable de s’éloigner.
- Oui, Madame?
- Faites chauffer de l’eau. Préparez un bain pour Neve.
Claudia marqua une courte pause, baissant légèrement la tête, avant d’ajouter d’une voix presque brisée:
- Elle vient de livrer une bataille qu’aucune femme n’aurait dû affronter seule.
La gouvernante hocha la tête en silence, les larmes aux yeux. Elle s’éclipsa dans le couloir direction la cuisine pour mettre l’eau à bouillir et reparut quelques minutes plus tard, silencieuse, le visage encore marqué par les larmes qu’elle s’efforçait de cacher.
- Mademoiselle, dit-elle doucement, si vous voulez bien me suivre.
Neve acquiesça sans un mot. Ses gestes étaient lents, mesurés, presque mécaniques. Le poids de la fatigue retombait enfin sur elle comme une chape de plomb. Ses jambes semblaient lourdes, sa prothèse tirait sous le genou, mais elle avançait quand même, droite, fière, comme si elle refusait de laisser paraître la moindre faiblesse.
Maryse la guida à travers le couloir du premier étage, où les torches vacillaient doucement. L’air y était plus chaud, saturé d’une odeur de savon et de linge propre.
Elles entrèrent dans la grande salle de bain attenante à la chambre d’amis. Le marbre des murs reflétait la lumière orangée des chandelles. Au centre, la large baignoire luxueuse attendait, encore vide.
La gouvernante se tourna vers Neve. Son regard, d’ordinaire si vif, était cette fois empreint d’une douceur sincère. De cette compassion silencieuse que seuls les gens simples savent offrir avec justesse.
- Je vous apporterai des vêtements propres, dit-elle doucement. Et… avez-vous avez besoin de quelque chose d’autre pour vos… soins particuliers.
Elle ne prononça pas le mot, mais Neve comprit. Ses yeux se baissèrent un instant vers sa jambe droite. La prothèse de métal était couverte d’éraflures, le mécanisme un peu grippé par la poussière.
Pendant un instant, Neve resta figée. Elle ne sentait presque plus la douleur, l’adrénaline et le choc avaient anesthésié tout le reste mais à présent qu’elle s’arrêtait, le picotement familier remontait déjà le long du moignon. Un feu sourd, pulsant, qui annonçait une plaie irritée. Elle inspira lentement.
- J’aurai besoin d’eau propre, de linge stérile, et d’un peu de salve cicatrisante si vous en avez, répondit Neve, sa voix toujours calme, presque distante.
Elle marqua une pause, avant d’ajouter:
- Ah, et… une chaise. Ainsi que des béquilles, si la maison en possède.
Maryse hocha immédiatement la tête.
- Bien sûr. Je m’en occupe. L’eau sera chaude d’ici dix minutes.
Elle esquissa un sourire tremblé, un peu maladroit, avant de sortir pour exécuter les ordres. Quand la porte se referma, Neve resta seule dans la pièce. Le silence retomba, seulement troublé par le crépitement du feu et le clapotis régulier de l’eau chauffée. L’odeur du savon, du bois humide et du cuivre emplissait l’air.
Et soudain, la fatigue la frappa de plein fouet. Ses épaules s’affaissèrent. Son regard tomba sur le sol. Elle ferma les yeux. Une larme silencieuse roula sur sa joue, se perdit dans la poussière et la suie.
Elle s’approcha de la vanité. Et leva ses yeux marrons vers le large miroir.
- Venhedis!
Son reflet avait quelque chose d’étranger. Les cernes creusaient son visage, ses traits étaient tirés, ses yeux rougis et gonflés par les larmes qu’elle n’avait pas voulu verser. Son chignon s’était défait, laissant s’échapper quelques mèches collées par la sueur. Son foulard pendait lâchement autour de son cou, terni, froissé.
C’était bien elle, et pourtant… Ce n’était plus Neve Gallus, la détective froide, la mage méthodique que rien ne faisait plier. C’était une femme brisée, debout par habitude, par fierté, par peur de s’écrouler pour de bon.
Neve sentit sa gorge se serrer à en étouffer. Son cœur battait trop fort, comme s’il voulait sortir de sa poitrine. Elle baissa les yeux. Le cuir de sa prothèse tirait sur sa peau. Un élancement fulgurant lui remonta la jambe comme un feu sourd qui la força à s’appuyer contre le mur pour ne pas vaciller.
Elle grimaça, les dents serrées. Sa jambe refusait presque d’obéir. Son moignon était à vif, frotté par la course, par la poussière, par les heures debout dans le froid. Chaque pulsation lui arrachait une grimace qu’elle s’efforçait d’étouffer. Un rire amer lui échappa, à peine un souffle.
- Parfait… murmura-t-elle, sarcastique. Te voilà presque incapable de marcher dans l’un des pires moments possibles.
Neve sursauta légèrement au son de la porte qui s’ouvrit derrière elle.
Maryse entra, poussant un petit chariot à roulettes de bois. Sur le plateau supérieur, un large chaudron d’eau encore fumante faisait danser la vapeur; en dessous, soigneusement pliés, reposaient des vêtements propres; une chemise blanche, un pantalon de lin clair, et une veste simple mais élégante. À côté, une petite boîte de cuir contenait les bandages, la pommade cicatrisante et les compresses qu’elle avait demandées.
- L’eau est chaude, Mademoiselle, dit doucement Maryse.
Sa voix avait retrouvé une forme de calme, mais ses gestes trahissaient encore la fatigue et l’émotion.
Neve hocha la tête. Elle voulut s’élancer pour l’aider, par réflexe, mais la douleur dans sa jambe la rappela à l’ordre. Elle sentit l’élancement courir jusqu’à la cuisse et dut s’appuyer sur le rebord du meuble pour ne pas chanceler.
- Asseyez-vous, je vous en prie, dit aussitôt Maryse, qui accourut vers une chaise.
Elle la plaça près du bain, solide et basse, afin que Neve puisse s’y appuyer sans effort.
La mage s’y assit lourdement, le souffle court, les traits crispés. Elle sentait la chaleur de la pièce, l’odeur du cuivre et des herbes, mais son corps refusait encore de se détendre.
Maryse versa lentement l’eau chaude dans la baignoire. La vapeur se mit à remplir la salle, formant un léger voile qui ondulait autour des chandelles. Puis elle pompa l’eau propre, laissa le bruit régulier de la manivelle rythmer le silence.
La Gouvernante versa ensuite un petit sachet d’herbes séchées dans l’eau : du thym, de la menthe, et quelques fleurs bleutées qu’on utilisait à Dock Town pour détendre les muscles après les combats. Une odeur fraîche et douce s’éleva aussitôt, contrastant avec la suie et le sang séché sur la peau de Neve.
- Cela aidera à calmer les courbatures, expliqua Maryse doucement, sans oser la regarder trop longtemps.
Neve acquiesça d’un signe de tête, incapable de répondre autrement. Elle observait la jeune femme bouger dans la lumière vacillante. Son calme, sa douceur, la façon dont elle prenait soin d’elle sans poser de question.
Tout cela fit remonter en Neve un mélange d’admiration et de culpabilité. Cette maison regorgeait d’affections silencieuses. Des gestes tendres, simples, qu’elle-même n’avait jamais su offrir. Et maintenant, elle y était, à moitié brisée, couverte de cendre, étrangère dans un foyer qui pleurait la même femme qu’elle aimait.
Maryse se redressa, essuya ses mains sur son tablier, et dit doucement:
- L’eau est parfaite. Vous pourrez vous y détendre. Et… j’ai posé la trousse de soins à portée de main, sur la table.
La mage la remercia d’un bref hochement de tête.
- Merci.
Maryse hésita une seconde avant de partir. Elle jeta un regard discret vers la prothèse de Neve, puis vers son visage épuisé, et dit simplement, d’une voix tremblante mais sincère :
- Elle… vous fait confiance... Mademoiselle Leda.
Neve releva brusquement les yeux.
- Elle a grandi entre ces murs, persuadée qu’elle serait toujours seule à cause de… ce qu’elle est… et de ce qu’elle représente, poursuivit la Gouvernante. Puis vous avez croisez son chemin. Et depuis ses yeux n’ont cessé de briller.
La gouvernante fit une courte pause pour reprendre un peu de sérieux avant de poursuivre :
- Vous n’avez rien à vous reprocher. Vous ne l’avez pas abandonné. Vous avez suivi son plan, vous l’avez écouté et respecté. Et grâce à cela vous avez gagné la bataille. Et Mademoiselle Leda le sait.
Neve aurait voulu répondre. Mais Maryse, déjà, s’inclinait légèrement et s’éclipsa, refermant la porte derrière elle. Le silence revint. La vapeur s’épaississait, enveloppant la pièce comme un brouillard chaud.
Elle retira lentement son manteau, l’accrochant au dossier de la chaise. Le tissu était lourd, gorgé d’humidité et de suie. Puis, d’un geste machinal, elle défit la tresse dans son foulard.
Les mèches noir, échappées de son chignon, retombèrent mollement autour de son visage. L’air chaud et humide lui colla à la peau. Chaque mouvement lui rappelait sa fatigue, cette lassitude profonde qui n’avait rien à voir avec la bataille, mais avec tout le reste.
Elle baissa enfin les yeux vers sa jambe. La prothèse brillait légèrement sous la lumière des chandelles. Elle fit glisser les sangles, l’une après l’autre, en retenant un souffle tremblé. Le cuir, gorgé de sueur et de poussière, colla à sa peau. Chaque frottement arrachait une grimace.
Elle serra les dents, évitant de crier. Quand enfin la prothèse céda, elle la posa lentement à terre, avec un soin presque tendre, comme on poserait un objet fragile qu’on déteste et qu’on respecte à la fois.
Son moignon était rouge, irrité, gonflé par la marche et l’humidité. Quelques plaies superficielles suintaient encore. Le combat n’avait pas été doux avec sa jambe.
Elle passa une main tremblante sur la peau chaude, puis laissa retomber ses épaules. Le vide sous son genou lui donna une étrange impression d’équilibre brisé. Elle détestait cette sensation. Cette vulnérabilité. Un juron lui échappa, rauque, épuisé.
- Venhedis…
Elle ferma les yeux un instant, la tête penchée en avant, cherchant à reprendre le contrôle. La douleur lui battait dans le crâne maintenant. Sa jambe lui faisait atrocement mal, et tout son corps tremblait de fatigue.
Neve se leva lentement, s’appuyant sur la chaise pour garder son équilibre. Elle retira le reste de ses vêtements souillés; la chemise blanche et le pantalon taché. Le tissu humide glissa contre sa peau, froid et désagréable. Ses mouvements étaient mesurés, prudents.
Le moindre faux geste lui arrachait une grimace. Elle resta un instant debout, nue, face à la baignoire, son souffle un peu court. L’air chaud caressait sa peau, apaisant un peu les frissons de fatigue.
Puis, avec la lenteur d’un geste parfaitement maîtrisé, elle s’assit de nouveau sur la chaise. Elle fit pivoter sa jambe valide au-dessus du rebord, puis se hissa doucement dans le bain, soutenant son équilibre d’une main sur le rebord de la baignoire. Sa jambe amputée ne pouvait pas toucher le fond, elle la garda hors de l’eau jusqu’à ce que la chaleur soit stable, avant de la laisser effleurer la surface.
L’eau chaude l’enveloppa d’un coup. Une vague de soulagement lui traversa le corps, arrachant à sa poitrine un soupir qu’elle ne retint pas. La chaleur se répandait dans ses muscles crispés, dissolvait lentement la tension accumulée depuis la bataille.
Neve se lava rapidement, méthodiquement, comme on accomplit un rituel nécessaire. Ses gestes étaient précis, sans lenteur inutile. Ses doigts glissaient sur sa peau couverte d’ecchymoses et d’entaille du combat.
Quand elle eut terminé, elle resta un moment immobile, la tête posée contre le rebord, les yeux mi-clos. Le murmure de l’eau contre le cuivre résonnait comme un souffle apaisant. Elle aurait voulu s’y noyer, ne plus penser, ne plus sentir cette culpabilité qui pesait dans sa poitrine. Mais elle n’avait pas le droit. Pas tant que Leda était là-bas.
Alors elle sortit. Elle s’aida de la chaise pour se hisser hors du bain. L’eau ruisselait le long de son dos, glissant en fines rivières depuis ses épaules. Elle attrapa une serviette, s’essuya avec soin, sans se presser.
Son reflet dans le miroir avait retrouvé un peu de couleur, mais dans ses yeux persistait cette ombre, un feu éteint qui couvait encore sous la cendre.
Elle enfila les vêtements propres que Maryse lui avait laissés. Le lin frais sur sa peau la fit frissonner. La chemise était un peu trop grande, le pantalon légèrement trop long, mais elle s’en moquait.
- Ça ira pour ce soir, souffla-t-elle.
Neve s’assit de nouveau pour s’occuper de sa jambe. Avec des gestes précis, habitués, elle nettoya la peau irritée, appliqua la pommade cicatrisante en massant doucement pour soulager la brûlure. La douleur restait vive, mais supportable. Elle banda soigneusement le moignon, chaque tour de tissu serré juste ce qu’il fallait.
Quand ce fut terminé, elle ramena le bas du pantalon, fit un nœud discret pour qu’il ne traîne pas, puis attrapa les béquilles posées près de la chaise. Le bois était poli, solide, un peu trop haut pour elle, mais cela ferait l’affaire.
Elle se redressa lentement, testant son équilibre. La chaise grinça légèrement sous ses appuis. La vapeur se dissipait autour d’elle, et dans le miroir embué, son reflet semblait presque apaisé… presque. Neve respira profondément. Elle serra la main sur la poignée de ses béquilles, son regard se durcit. Il n’y aurait pas d’autre bain avant qu’elle ne l’ait retrouvée.
Neve attrapa sa prothèse du bout des doigts, maladroitement. Les deux béquilles l’encombraient, glissaient un peu sur le parquet humide. Elle parvint tout de même à la soulever, la maintenant contre elle avec une crispation douloureuse. Le métal froid lui mordit l’avant-bras, mais elle serra les dents.
Quand elle ouvrit la porte, Maryse l’attendait déjà dans le couloir, droite, les mains croisées devant son tablier. Son visage trahissait une fatigue semblable à la sienne, mais ses yeux, eux, restaient clairs, déterminés.
- Mademoiselle Gallus, dit-elle avec douceur. La chambre de Mademoiselle Leda est prête. Vous pourrez vous y reposer pour la nuit.
Le nom fit tressaillir Neve. Elle resta un instant immobile, la prothèse dans les bras, le regard perdu sur le tapis du couloir. Dormir dans la chambre de Leda… L’idée la heurta comme une gifle.
- Non, répondit-elle d’une voix basse, rauque. Je ne peux pas. Il faut que je réfléchisse.
Maryse cligna des yeux, surprise.
- Réfléchir?
- Ouais, reprit Neve en relevant brusquement la tête.
Ses yeux brillaient dans la lumière vacillante des chandelles.
- Il doit bien y avoir une faille. Une piste. Un nom. Quelqu’un de corruptible, un garde, un assistant. Magister Mercar… il connaît leurs rouages, mais je n’ai pas besoin de lui pour commencer. Je peux fouiller, suivre les rumeurs. Il y a toujours quelqu’un qui parle, toujours une fissure quelque part.
Maryse écoutait sans l’interrompre. Neve parlait vite, presque fiévreusement, comme si la fatigue se dissolvait sous l’adrénaline. Mais ses traits tirés, sa pâleur, la légère tremblote de ses mains disaient tout le contraire.
- Vous êtes épuisée, dit doucement Maryse, mais cette fois sans hésitation. Le ton était ferme, presque autoritaire. Et c’est un faible mot. Vous ne tiendrez pas une heure de plus. Vous serez plus efficace une fois reposée.
Neve voulut protester, mais Maryse leva la main, comme on calme un enfant trop têtu.
- Mademoiselle Leda a besoin que vous restiez en vie, vous aussi.
Ces mots la frappèrent de plein fouet. Neve baissa les yeux, incapable de répondre. Ce n’était pas le ton servile d’une domestique. C’était celui d’une femme qui avait vu, entendu, compris. Maryse n’obéissait pas : elle veillait.
C’était sans doute pour cela que les Mercar lui faisaient confiance, qu’ils lui avaient confié Leda depuis tant d’années. Elle connaissait les secrets sans les répéter. Elle protégeait sans juger.
Le silence tomba à nouveau, épais, plein de respect et d’entêtement. Puis Maryse fit un pas en avant, tendant les mains vers la prothèse que Neve tenait encore.
- Donnez-la-moi. Vous allez vous blesser davantage autrement.
Neve serra l’objet contre elle, prête à refuser. Mais la douceur dans la voix de Maryse la désarma.
- Ce n’est pas une demande, ajouta la vieille femme, le ton toujours calme, mais cette fois sans appel.
Neve la fixa longuement. Puis, lentement, elle céda. Elle lui tendit la prothèse, les doigts tremblants, comme si elle confiait une part d’elle-même. Maryse la prit avec soin, la tenant contre son tablier comme un objet précieux.
- Venez, dit-elle simplement.
Neve hocha la tête sans un mot, vaincue, non par la fatigue, mais par la justesse de ce qu’on venait de lui dire. Elle suivit Maryse à travers le couloir, le bruit sec de ses béquilles rythmait la marche.
La maison sentait le bois ciré et la lavande. À chaque pas, son corps criait la douleur qu’elle s’efforçait d’oublier, mais quelque part au fond d’elle, une part infime de son esprit, la plus humaine, admettait que Maryse avait raison. L’escalier menant à l’étage semblait ne jamais finir.
Le couloir du haut s’étirait long et silencieux, éclairé par des lampes enchantées diffusant une lueur dorée sur le marbre clair. Enfin, elles s’arrêtèrent devant une porte. Gigantesque, sculptée dans un bois sombre veiné d’or. Même la poignée semblait trop riche pour appartenir à une simple chambre.
- Ici, murmura Maryse, comme si parler trop fort aurait été une offense.
Elle posa la prothèse sur un meuble près de la porte, puis s’inclina légèrement.
- Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je ne suis jamais bien loin.
Neve hocha la tête. Maryse lui adressa un dernier regard à la fois doux et inquiet, puis s’éloigna, laissant derrière elle le son feutré de ses pas qui s’évanouissaient dans le silence du manoir.
La détective resta un instant immobile devant la porte. Elle inspira profondément, puis poussa lentement le battant.
La pièce derrière était immense. Et splendide. Le genre d’endroit que Neve n’aurait même pas osé imaginer posséder. Le plafond était haut, orné de moulures pâles et de dorures subtiles. Un immense lit à baldaquin trônait au centre, couvert de draps de soie ivoire. Les oreillers semblaient démesurés, presque comiques lorsqu’on connaissait Leda: petite, menue, perdue dans tant d’espace. Devant la cheminée de pierre blanche, un foyer brillait encore faiblement. Un divan crème et un large tapis tissé d’or et de vert étaient disposés là, comme un coin de lecture ou de rêverie. Les vitraux, immenses, filtraient la lumière lunaire à travers des drapés de soie, peignant la pièce de reflets argentés. Et au fond, contre le mur est, une bibliothèque.
Évidemment. Il aurait été impensable que Leda n’en ait pas une. Des dizaines de volumes soigneusement rangés. Certains aux couvertures neuves, d’autres écornés, marqués, annotés. Des carnets de notes, des parchemins roulés, un encrier encore plein. L’odeur familière de papier, d’encre et de cire d’abeille emplissait la pièce.
Neve avança lentement, ses béquilles heurtant le sol avec un rythme discret. Chaque pas résonnait comme un souvenir. C’était ici que Leda lisait, qu’elle étudiait tard le soir, qu’elle écrivait ses lettres codées et ses plans. Tout dans cette pièce respirait son intelligence et sa présence et pourtant, elle n’y était plus. Le vide se faisait presque tangible.
Un silence vibrant, dense, comme si la chambre retenait son souffle dans l’attente de son retour. Elle leva les yeux vers la bibliothèque, puis vers le lit trop vaste. Une pensée lui traversa l’esprit, acide, ironique :
- Toute cette place…
Elle inspira longuement, cherchant à chasser la brûlure dans sa gorge. Pour ce soir, Maryse avait gagné : elle se reposerait. Mais dès demain, elle commencerait à fouiller. Chaque nom, chaque trace, chaque bruit de rumeur. Le Magisterium ne garderait pas Leda plus longtemps que nécessaire.
Neve s’approcha du lit. Sa main glissa sur la couverture lisse, encore tiède, comme si la chaleur de Leda s’y attardait. Puis elle s’assit au bord du lit, posa les béquilles contre la table de chevet, et laissa son front tomber dans ses mains. Le feu crépitait doucement derrière elle, et la chambre, gigantesque, devint soudain trop grande pour contenir tout ce qu’elle ressentait.
Elle releva la tête, les yeux encore rougis, et son regard tomba sur la table de chevet, juste à côté du lit. Un livre y reposait, entrouvert, la tranche légèrement pliée. Elle tendit la main, l’attrapa avec précaution, comme s’il s’agissait de quelque chose de fragile. La couverture était d’un cuir noirci par le temps, rehaussée de lettres dorées finement gravées. Elle lut le titre, à voix basse :
- Monographie sur les difficultés à déterminer de l’instant de la mort par Emmrich Volkarin.
Un petit sourire, fatigué mais sincère, effleura ses lèvres.
- Bien sûr… murmura-t-elle.
Ça lui ressemblait tellement. Toujours avide de savoir, toujours curieuse de ce qu’il ne fallait pas apprendre. Elle étudiait pour comprendre, pour décortiquer le monde, pas pour le dominer. Elle apprenait pour le plaisir pur de savoir, même si cela ne servait jamais à rien d’autre qu’à calmer cette intelligence trop vive qui la consumait parfois.
Neve caressa la couverture du pouce, pensant à toutes les fois où elle l’avait vue, concentrée sur un texte illisible pour la plupart, les lèvres serrées, les sourcils froncés dans cette expression de sérieux qu’elle prenait quand quelque chose la captivait. C’était l’un des traits que Neve aimait le plus chez elle : ce feu tranquille dans ses yeux, cette soif inépuisable.
Elle ouvrit le livre à la page où Leda l’avait laissé. Une fine plume d’oiseau servait de marque-page. Les marges étaient remplies de notes minuscules, tracées d’une écriture élégante et nerveuse. Neve s’inclina un peu pour lire à la lumière du feu. Des réflexions, des calculs, des hypothèses, parfois des corrections aux idées de l’auteur. Elle reconnut même, ici et là, ce ton ironique propre à Leda : une flèche, un mot souligné, un petit “erroné” griffonné dans la marge.
Neve eut un petit rire, sans joie, mais plein d’affection.
- Toujours incapable de juste lire un livre comme tout le monde, hein… murmura-t-elle.
Son regard glissa sur une ligne au centre de la page, soulignée deux fois :
“La mort n’est pas une fin, mais un état de passage mal compris des vivants.”
Neve resta immobile un instant, les yeux fixés sur la phrase. Elle sentit la brûlure familière remonter dans sa gorge. Leda lisait ça, probablement à la lueur de cette même lampe, quelques jours à peine avant la bataille. Elle referma doucement le livre, le serra un instant contre sa poitrine, les paupières closes. Le parfum des pages lui serra le cœur.
- Tu lisais sur la mort, et maintenant…
Sa voix se brisa. Elle inspira, chercha à reprendre contenance.
- …maintenant c’est moi qui espère que tu tiendras.