Tevinter Slave

Chapitre 22 : Culpabilité

6683 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/03/2026 13:08

Le choc du réveil fut muet, pas de sursaut, pas de cri, rien qui brise le silence. Neve ouvrit les yeux comme on dégage une lame de son fourreau : lentement, avec un tranchant qui se met en place d’instinct.


La première chose qu’elle sentit, ce ne fut pas la pièce. Ce fut Leda. Une odeur subtile, à peine un souffle dans l’air : cette note froide et métallique qui collait à ses vêtements après les infiltrations, mêlée à une pointe presque imperceptible de lavande; une caractéristique presque arrogante qu’avait les elfes. Une odeur qui n’aurait pas dû être là. Une odeur qui criait qu'elle avait été ici.


Neve se redressa d’un geste sec, les mains déjà posées au sol, prêtes à analyser. L’instinct de détective avant même que son cœur n’ait le temps de paniquer. Elle portait ses pantalons verts, sa chemise blanche, ses bretelles en cuir de druffle et ses cheveux noirs était détaché. Elle était en tenu décontracté, pas en tenu de combat.


La pièce était… nue. Choquante de nudité. Un cube gris, sans fenêtres, sans meubles, sans ombres même, juste un plafond trop haut, dont la lumière tombait comme un interrogatoire permanent. Les murs avaient cette texture poreuse, granuleuse, qui rappelait les chambres d’isolement des prisons de Minrathie. Une peinture écaillée, d’un gris sale, où des traces plus sombres faisaient deviner qu’on y avait autrefois accroché quelque chose… ou quelqu’un.


Mais ce n’était pas ça qui fit se contracter la mâchoire de Neve. C’était la porte. Une porte unique, de bois usé, gonflé par l’humidité, les fibres déformées à force d’être frappées ou refermées trop violemment. Elle avait le même type d’encadrement que les portes de détention du Magisterium. Pas les officielles… les clandestines.


Son cœur fit un battement trop lourd. Elle se força à respirer; lentement, calmement, mécaniquement. Une habitude de survie. Elle se parla intérieurement avec cette sécheresse qui lui servait d’armure :


-         D’accord. Qu’est-ce qui cloche?


Mais plus elle balayait la pièce du regard, plus la sensation de Leda dans l’air devenait insupportable. Comme si elle avait traversé la pièce une seconde avant. Comme si la chaleur de son corps était encore plaquée contre les murs.


Neve étendit la main. Le bout de ses doigts trembla. Non… impossible. Pas elle. Pas ici. Et pourtant… La pièce avait cette qualité irréelle des cauchemars : trop fixe, trop nette, trop silencieuse. Et cette odeur. Pourquoi cette odeur ? Les cauchemars ne sentent rien, pas chez elle. Elle rêvait en images, en flashs, en angles d’enquête. Mais là… Là, c’était vivant. C’était Leda.


La gorge de Neve se serra malgré elle. Elle se força à reprendre le dessus en serrant les dents. Elle redevint détective, méthodique, presque froide :


-         Ok… Si elle était là… où est-ce qu’elle est maintenant?


La lumière au plafond grésilla. L’odeur s’intensifia juste un peu. Comme si quelqu’un venait de passer derrière elle. Neve se retourna d’un coup sec. Personne. Mais son cœur, déjà en ruine, se fissura un peu plus.


Elle ouvrit finalement la porte qui claqua dans son dos. Elle resta immobile un instant, le souffle suspendu. Pas par peur. Elle refusait catégoriquement ce mot. Mais par une alerte viscérale, cet instinct affûté de détective qui lui murmurait que tout ceci était profondément anormal.


Le couloir s’étendait devant elle. Infini. Rectiligne. Sans aucune variation de lumière ou de perspective. Et partout… Partout. Du sol au plafond; des livres. Ce n’était pas une simple accumulation. C’était une architecture pensée.


Chaque livre était parfaitement aligné. Les tranches formaient des colonnes verticales nettes, comme un code, un rythme visuel. Les couleurs se succédaient suivant un ordre précis : bleu, ocre, rouge sombre, vert éteint… puis à nouveau bleu. Les tailles décroissaient dans un motif parfaitement logique. Les sections semblaient organisées par thème, par chronologie, par importance.

Cette symétrie presque clinique rendait Neve… mal à l’aise. C’était trop parfait. Trop ordonné. Trop Leda. Leda qui ne supportait pas le désordre. Leda qui rangeait ses idées comme des archives. Leda qui ne pouvait rien oublier. Ni un visage. Ni un chiffre. Ni un mot. Être ici, dans ce couloir, c’était comme marcher dans son esprit. Et c’était terrifiant.


Neve sentit un pincement brutal dans sa gorge. Pas de panique, non, jamais, mais une lourdeur. Une inquiétude qui prenait la forme d’une pression sous les côtes.


-         Si ceci est ton esprit… alors ou est-ce que tu es, Pépin?


Et surtout, qu’est-ce que ça disait de son état réel, en ce moment même, entre les mains du Magisterium? Neve secoua la tête pour chasser l’image. Leda attachée. Leda seule. Leda silencieuse.


Elle avança. Son pas fut étouffé immédiatement, comme si le couloir buvait le son. Aucune résonance. Pas même un froissement de tissu.


Elle s’accroupit devant un mur et passa le doigt sur la tranche d’un livre. Aucune poussière. Pas une fibre hors place. Elle tira un volume. Il glissa avec une docilité étrange. Le titre la fit grimacer :


“Analyse comparative des fluctuations arcanistes dans les champs instables – Approche par modèles trigonométriques avancés”


-         Oh, évidemment… murmura-t-elle sèchement. Il n’y a que Leda pour lire un truc pareil.


Elle l’ouvrit. Un texte dense, serré, sans une seule rature. Pas un mot superflu. Pas d’erreur. Des théories arcanistes d’une complexité indécente, structurées avec une logique parfaite. Chaque paragraphe semblait avoir été écrit par un esprit qui ne connaissait ni la distraction, ni la fatigue. Un esprit qui ne s’arrêtait jamais.


Neve referma le livre d’un coup sec, une irritation nerveuse dans le poignet. Non pas contre Leda, jamais, mais contre ce reflet glacial de ce qu’elle devait endurer chaque jour : une machine qui n’avait pas le droit à l’oubli. Elle en prit un autre, plus fin. Elle l’ouvrit à une page au hasard.


“12 ans, troisième jour du mois de Drakonis. 13H52. La chambre. Trois invités Altus discute avec papa dans son bureau. J’écoute. J’entends un mot sur trois et quart. Déduction de la conversation. Le lyrium rouge. Je peux aider. Mais je dois rester silencieuse. Ne pas déranger. Je n’ai pas été remarquée. Je suis restée cachée jusqu’à ce que les Altus quittent le domaine à 18H29.”


Neve sentit une brûlure monter derrière ses yeux. Elle referma le livre trop vite, comme si le texte l’avait blessée physiquement. La colère monta cette fois. Une colère lourde, chaude, presque douloureuse. Le genre de colère qui, si elle cédait, la ferait hurler. Elle savait comment était traité les elfes à Tevinter, mais parfois elle oubliait que Leda en était une, elle était tellement différente de ses congénères.


Et pourtant… Leda elle-même n’avait jamais hurlé. Jamais frappé un mur. Jamais cassé un objet. Jamais explosé. Elle gardait tout. Archivé. Classé. Organisé. Sans jamais se permettre la moindre décharge émotionnelle. Cette pensée fit trembler légèrement la main de Neve. Elle déglutit difficilement. Un geste si rare chez elle qu’il la surprit.


-         Il faut que je te trouve.


Elle se redressa. Son cœur battait plus vite, mais encore sous contrôle : la maîtrise rigide du détective qui refuse de céder à la panique. Mais une chose la terrifiait vraiment : elle ne savait pas si cet endroit était une illusion, un souvenir, une projection mentale… ou véritablement l’intérieur de l’esprit de Leda. Et si c’était le cas… Alors Leda ne répondait pas. Leda n’était pas vraiment ici.


Alors Neve marcha. Pas vite. De cette allure contrôlée qui lui permettait d’analyser chaque détail sans se précipiter. Mais à mesure qu’elle avançait, elle réalisa que le couloir… changeait. D’abord, ce fut presque imperceptible. Un livre légèrement de travers. Une tranche décalée, comme déplacée par une main hésitante. Puis deux. Puis dix. Neve fronça les sourcils.


-         Qu’est-ce que…


Elle s’arrêta. Regarda autour d’elle. Les couleurs ne suivaient plus la séquence logique. Bleu — ocre — rouge sombre — vert — gris. Un gris qui n’avait rien à faire là.


Elle avança encore. Les livres semblaient… se dégrader. Pas physiquement, mais dans leur organisation. Comme si l’algorithme parfait qui régissait l’esprit de Leda perdait sa structure. Comme si les règles internes se dissolvaient. Un frisson glacé remonta la colonne de Neve. Leda n’oublie jamais. Jamais. Alors pourquoi, ici, quelque chose s’efface?


Elle accéléra le pas. Un pas sec, nerveux. Elle chercha un motif, n’importe quoi qui ferait sens, mais rien n’en faisait. Les titres devenaient incohérents. Certains livres n’avaient plus de texte. D’autres affichaient des mots répétés en boucle, comme un disque rayé. Erreur. Erreur. Erreur.


-         Putain, Leda… qu’est-ce qu’ils te font?


La voix de Neve se brisa presque. Elle rattrapa un livre qui tombait littéralement hors du mur. Il s’ouvrit d’un coup sec. Un texte éclaté, comme si la mémoire se démantibulait :


“Je — r — veux — début — 23 — douleur — nonononon — maintenir —”


Neve jeta le livre comme s’il l’avait brûlée. Son ventre se noua. Son souffle se fit rude, presque sifflant. Parce qu’elle comprenait ce qu’elle voyait. Elle n’était pas stupide. Elle comprenait exactement ce que signifiait un esprit parfaitement structuré qui se déconstruit de l’intérieur : torture, épuisement mental, douleur continue, déconnexion, dissociation.


La mage sentit ses doigts se crisper jusqu’à lui faire mal. Elle avança plus vite. Presque à courir maintenant. Le couloir devenait méconnaissable. Les livres s’effondraient par endroits, formant des tas incohérents. Les murs pulsaient comme une migraine. Certains titres se brouillaient à vue d’œil, les lettres fondant comme de l’encre sous la pluie. Un désordre total. Impossible. Impensable. Pas dans l’esprit de Leda. Pas elle. Jamais elle.


Alors Neve fit ce qu’elle ne faisait jamais : elle paniqua. Pas extérieurement, elle n’en avait pas le droit. Mais à l’intérieur, il y eut un craquement, un effondrement. Un instinct primal qui disait : avance, avance, avance, parce que si l’esprit de Leda s’effondrait, peut-être qu’elle, la vraie, était en train de… Elle préféra ne pas finir cette pensée.


Soudain, le couloir déboucha sur une ouverture. Une pièce. Pas une salle ordonnée. Pas une chambre d’archives comme dans le couloir infini. Non. Une pièce saturée d’ouvrages effondrés. Un chaos de livres ouverts, renversés, écrasés les uns sur les autres dans un désordre insupportable; un désordre que Leda n’aurait jamais toléré, même endormie, même malade. Certaines pages étaient arrachées. D’autres brûlées sur les bords. D’autres encore vides, comme si le souvenir qu’elles contenaient avait été extrait de force.


Neve s’arrêta net. Parce qu’au centre de la pièce… Assise en tailleur… Dos tourné vers elle… Se trouvait une elfe aux cheveux argentés. Les mèches tombaient en rideau sur ses omoplates. Elles avaient cette qualité irréelle des cheveux de Leda : trop lisses, trop brillants, trop reconnaissables pour qu’il y ait le moindre doute.


Neve sentit son cœur se contracter à s’en fissurer. Elle ouvrit la bouche. Mais aucun son n’en sortit. Elle avançait comme dans un sanctuaire fracturé, chaque pas un combat contre l’envie de courir vers Leda, de la secouer, de l’arracher à ce cauchemar. Mais elle devait maîtriser. Ne pas brusquer. Ne pas risquer de la faire disparaître.


Quand elle fut assez proche, elle vit les épaules de Leda. Elles tremblaient. Pas de fatigue; mais de peur. Une peur glacée, viscérale, celle qui saisit quand on sent son propre esprit glisser entre ses doigts.


Un livre énorme reposait sur ses cuisses, grand ouvert. Les pages blanches attendaient comme un gouffre. Et Leda écrivait. Furieusement. Hystériquement. Comme si chaque seconde comptait, comme si manquer un mot la condamnerait à jamais. Sa voix n’était plus un murmure mécanique. C’était un souffle dévasté, brisé, étranglé :


-         Ne pas oublier… ne pas oublier... ne pas oublier… ne pas oublier…


Comme une supplication adressée à elle-même. Son écriture, au début parfaite, dégénérait en temps réel. Un effondrement progressif, violent. Chaque lettre perdait de sa cohérence. Chaque mot se déformaient comme si la mémoire fondait dans ses mains.


-         Ne pas… euh… Leda… c’est moi… oublier… non… ne pas oublier…


Neve sentit son ventre se contracter brutalement. Elle se rapprocha encore, incapable de s’en empêcher. Et alors elle vit les larmes. Elles coulaient sans bruit le long des joues de Leda. Des larmes incolores, silencieuses, mais continues, comme une fuite incontrôlable de douleur. Neve n’avait jamais vu Leda pleurer. Jamais. Elle sentit sa gorge se serrer à en suffoquer. Elle murmura, presque inaudible :


-         Leda?


Bien sûr, aucune réaction. Elle ne l’entendait pas. Ne la sentait pas. Ne la voyait pas. Pour elle, Neve n’était qu’un fantôme. Mais Neve, elle, voyait tout. Tout de la détresse déchirante qui tordait les doigts de Leda, de sa respiration hachée, du frémissement désespéré de ses lèvres lorsqu’elle répétait continuellement la même phrase :


-         N’oublie pas… s’il te plaît, faut pas oublier… pas oublier…


Comme si elle se battait pour ne pas disparaître entièrement. Neve posa une main tremblante à quelques centimètres de son épaule sans oser toucher. Toucher serait trop. Toucher pourrait briser ce qu’il restait. Peut-être, ou peut-être pas… comment en être sur?


Elle voulait la prendre dans ses bras, l’étreindre jusqu’à lui rendre la respiration, lui dire qu’elle n’était pas seule, qu’elle ne l’avait jamais été, qu’elle viendrait, qu’elle la ramènerait à la maison. Mais Leda continuait d’écrire. De plus en plus vite. Comme si elle essayait de retenir un torrent qui lui échappait.


-         Se souvenir… se souvenir, se souvenir… se souve… euh… non, non, non, pas oublier, n’oublie pas…


Sa voix se brisa soudain. Leda étouffa un sanglot muet, le menton crispé, ses épaules secouées d’une panique irrépressible.


Neve perdit un battement de cœur. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle pleurait. Les larmes coulaient silencieusement, glissant le long de ses joues sans qu’elle les sente apparaître. Elle ne pleurait jamais. Elle avait appris à ne pas le faire. À étouffer. À maintenir. À serrer les dents jusqu’à ce que la réalité cède. C’était comme ça qu’on survivait à Tevinter. Mais là… Voir Leda ainsi… Agenouillée, brisée, en train de se battre pour ne pas disparaître… Toucha une partie d’elle qui n’avait jamais été protégée par son cynisme.


Neve sentit sa gorge vibrer d’un sanglot qu’elle étouffa immédiatement. Elle essuya sa joue du revers de sa main, comme pour cacher quelque chose à quelqu’un. Mais ici, personne ne pouvait voir. Personne sauf Leda. Et pourtant l’elfe ne la voyait pas. Elle écrivait encore. Ses doigts tremblaient tellement que la plume tapait parfois la page au lieu de glisser dessus. Son souffle se brisait en hoquets courts. Ses larmes tombaient sur le papier, diluant les mots, mais elle continuait malgré tout, comme si chaque lettre était une opération vitale.


-         Leda, arrête… arrête… s’il te plaît… murmura Neve, la voix étranglée.


Aucune réaction. Le poignet de la jeune femme continuait sa danse frénétique. Elle répétait encore et encore :


-         N’oublie pas… n’oublie… n’oubliepasn’oubliepas…


Neve secoua la tête, une détresse brute ancrée dans la trachée. Elle ne supportait plus. Plus une seconde. Alors elle fit ce qu’elle avait voulu faire depuis qu’elle avait vu Leda pleurer : Elle tendit la main. Très lentement. Extrêmement lentement. Comme si chaque millimètre était une prière.


Ses doigts tremblaient. Elle en avait honte car elle qui ne tremblait jamais. Mais la peur de la perdre, même ici, lui coupait les genoux. Elle effleura la joue de Leda. Juste du bout des doigts. La caresse la plus douce qu’elle ait jamais faite. La peau de l’elfe était froide. Trop froide.


-         Je t’en prie, Pépin…


Le surnom sortit. Fragile. Intime. Un murmure qui portait toute la force de leur lien, leur histoire, leurs moments de vulnérabilité arrachés au monde. L'effet fut immédiat. Leda se figea. Son poignet s’arrêta net. La plume resta suspendue dans l’air. Sa respiration se coupa brutalement, comme un souffle avalé. Neve retira la main par réflexe, effrayée d’avoir cassé quelque chose.


Leda leva lentement la tête. Trop lentement. Comme si chaque degré de mouvement était un supplice. Ses yeux vitreux se posèrent sur Neve. Et pendant une seconde, une minuscule seconde, il y eut une lueur. Infime. Un tremblement de reconnaissance. Ou de souvenir. Ou d’espoir.


-         Neve?


Neve sentit son cœur exploser dans sa poitrine.


-         Oui. Leda… Leda, c’est moi… je suis là… je suis là, Pépin.


Mais avant qu’elle puisse en dire davantage, Leda détourna brusquement le regard. Avec une violence désespérée. Comme si regarder Neve faisait trop mal. Comme si la simple idée de croire à cette présence était insupportable. Elle secoua la tête. Une fois. Deux fois. Trois fois. De plus en plus vite.


-         Non… non… c’est faux… c’est faux…


Sa voix se brisa.


-         C’est un mensonge… un mensonge… mensonge… je suis seule…


Le rythme s’emballa. La panique dévora ses mots.


-         Je suis seule, je suis seule, JE SUIS SEULE…


Neve sentit une douleur atroce lui traverser la poitrine. Elle voulut la prendre dans ses bras, la serrer, l’ancrer dans quelque chose de réel, mais Leda se recroquevilla, comme si la présence de Neve brûlait.


-         Pépin, regarde-moi. Regarde-moi, je suis là. C’est moi.


Elle la supplia, malgré elle. Une supplique nue, sans fierté, sans bouclier. Mais l’elfe hocha la tête frénétiquement, refusant, refusant encore :


-         Non… non… Neve n’est pas là… Neve ne peut pas être là… je suis seule… je suis seule…


Chaque répétition était un couteau dans la gorge de Neve. Mais ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Neve atteignit sa limite. Il y avait un point, quelque part dans son cœur, dans son ventre, dans cette zone vulnérable qu’elle prétendait ne pas posséder, un point où la souffrance qu’on infligeait à son amour devenait insupportable. Et elle venait de le franchir. La voir secouer la tête, murmurant frénétiquement qu’elle était seule… La voir pleurer des larmes silencieuses… La voir s’effondrer dans la panique comme une enfant qu’on brise… Non. Non. Il faut que ça cesse.


Neve se jeta en avant. Pas avec violence. Avec une urgence farouche. Avec un amour trop puissant pour qu’elle puisse encore se contenir. Elle glissa ses bras autour de la jeune femme et la tira contre elle d’un geste déterminé, presque brutal de protection, comme si elle arrachait Leda à un abîme invisible.


-         Arrête… je t’en prie arrête. Tu te fais mal.


L’elfe eut un hoquet de panique au moment du contact. Son corps tout entier se tendit, prêt à fuir, prêt à se défendre, prêt à se dissoudre. Mais Neve ne la lâcha pas. Elle la serra. Fort. Très fort. Avec toute la force qu’elle avait. Avec toute la rage, la peur, la tendresse, la culpabilité qui la déchiraient depuis qu’on lui avait arraché son amour dans la réalité.


Elle enfouit son visage dans les cheveux argentés, humant leur odeur familière, cherchant à la retrouver, à la ramener, à la déterrer de cette spirale. Les bras de Neve tremblaient. Pas de peur, mais de douleur.


Leda, d’abord figée, rigide comme un animal blessé, cessa soudain de répéter. Le silence tomba. Un silence lourd. Épais. Brutal. Puis elle… elle se brisa. Les sanglots éclatèrent comme une digue qui cède. Un son déchirant. C’étaient des sanglots de terreur pure. De douleur écrasante. De solitude absolue.


Neve sentit son propre cœur éclater. Elle resserra encore son étreinte, comme si elle voulait fusionner avec elle, devenir un rempart vivant.


-         Je suis là… je suis là, Pépin… je te tiens… je ne te lâche pas…


Leda agrippa la tunique de Neve. Ses doigts s’y accrochaient comme à une bouée. Sa voix, brisée, étranglée, finit par sortir dans un souffle dévasté :


-         Neve… J’ai… mal…


Neve ferma les yeux. Ses larmes redoublèrent.


-         Je sais… je sais, Pépin… je sais…


Mais l’elfe secoua la tête, ou tenta de le faire. Ses sanglots l’étouffaient.


-         Il… il me fait mal…


Sa voix devint un gémissement. Une confession arrachée. Un éclat de vérité qui traversa Neve comme une lame chauffée à blanc.


-         Il me fait mal, Neve… il… il me fait… tellement… mal…


Neve aurait voulu hurler. Ou tuer. Ou mourir. N’importe quoi. À la place, elle la serra encore plus fort. Comme si son étreinte pouvait protéger Leda dans le monde réel. Comme si tenir ce corps tremblant annulait ce que le Magisterium était en train de lui faire.


-         Je te jure… je te jure que je vais te sortir de là… je vais te trouver… je vais… je vais…


Sa voix se brisa. Elle n’avait jamais autant pleuré de toute sa vie. Mais Leda continuait de répéter, entre deux sanglots, comme un enfant martyrisé :


-         Non, non, non. Tu mens… tu mens… tu veux… mais tu peux pas… tout le monde mens… mensonge… tout le temps…tout le temps…


Les sanglots de l’elfe n’avaient rien d’humain. Ils déchiraient. Ils grattaient la gorge de Neve de l’intérieur, comme si elle les avalait directement, un par un, incapables d’être ignorés. Mais elle avait raison, comme toujours. Et ça détruisait Neve. Parce que Leda était détenu par le Magisterium… Comment diable Neve pouvait bien réussi à la sortir de là, alors que Magister Charon Mercar lui-même ne pouvait rien faire dans l’immédiat… merde. MERDE.


Elle la tenait toujours contre elle, serrée au point que ses bras en tremblaient. Une partie d’elle savait que ça n’aurait aucun effet dans le monde réel, que le vrai corps de Leda, quelque part dans une cellule, subissait encore cette souffrance. Mais dans ce cauchemar, dans cette brèche mentale, c’était tout ce que Neve pouvait donner. Elle glissa une main dans les cheveux argentés de Leda, les caressant, essayant de l’ancrer :


-         Il est hors de question que je t’abandonne, tu m’entends? Je trouverai un moyen de te sortir de là.


Mais Leda, secouée de spasmes, hoquetait encore :


-         Il me fait mal… il me fait mal… j’arrive pas… j’arrive plus… j’oublie… bientôt… trop tard... ne pas oublier…


Le mot revint. Trop vite. Trop fort. “Ne pas oublier.” Les pleurs ne suffisaient plus à tenir son esprit en place. La lucidité qui avait brièvement percé dans son regard se dissolvait déjà. Neve sentit un froid brutal dans sa poitrine.


-         Non, non, non… reste avec moi… reste là… Leda, s’il te plaît… Leda!


Mais autour d’elles, le monde commença à se désagréger. D’abord un livre qui tomba d’une étagère, dans un fracas lourd. Puis un autre. Et un autre encore. Un premier pan de mur s’écroula littéralement; les livres glissant comme des blocs de pierre, révélant un vide noir, un oubli pur.


Neve regarda autour d’elle, haletante. Les étagères entières se penchaient, tremblaient, comme si la réalité mentale de Leda perdait sa cohérence. Comme si la structure même de sa mémoire se disloquait. Comme si Leda sombrait à nouveau dans le délire.


-         Non, pas ça… Pépin, reste avec moi, arrête de… s’il te plaît… arrête…


Mais Leda n’entendait plus. Elle s’accrochait à la tunique de Neve comme une noyée agrippée à un morceau de bois. Son visage ruisselait de larmes, ses pupilles dilatées au point de presque effacer la couleur de ses yeux. Et elle recommença.


-         Ne pas oublier… ne pas oublier… ne pas oublier…


Plus vite. Plus désespéré. Plus mécanique. Un mantra devenu douleur. Les étagères tombèrent en cascade. Un bruit sourd, étouffé, comme un tremblement de terre silencieux. Neve serra Leda encore plus fort, refusant de la lâcher, refusant de la perdre, refusant de la voir disparaître dans ce chaos.


-         Leda, non! Regarde-moi! Regarde-moi! S’IL TE PLAÎT, REGARDE-MOI!


Mais Leda secouait la tête, totalement perdue, son esprit glissant dans un gouffre intérieur où Neve n’avait plus accès.


-         Ne pas… oublier… ne… pas… le mot… je sais pas… je sais plus…


Et le sol céda. Un vide blanc. Un souffle arraché. Une chute sans sensation. Neve se redressa d’un coup violent. Le souffle court. La gorge sèche. Les yeux humides. La main encore crispée autour d’un fantôme qu’elle ne tenait plus. Elle mit plusieurs secondes à comprendre où elle était. La chambre luxueuse du Domaine Mercar. Les draps impeccables. L’odeur subtile de lavande. La lumière douce d’une lampe de cristal. Un monde qui n’aurait jamais dû sembler aussi cruel.  La pièce était vide. Terriblement vide. Neve, elle, tremblait encore. Le visage dans ses mains. Le cœur en lambeaux.


-         Pépin…


Un murmure cassé. Et la certitude, glacée, acide, implacable, qui se planta dans sa poitrine : Leda souffrait. Là-bas. Maintenant. Et elle n’était pas avec elle. Neve repoussa les draps d’un geste sec.


La chambre immense semblait respirer avec lenteur, comme si le silence lui-même refusait de la laisser partir. Mais elle ne pouvait plus rester allongée. Elle refusait que cet Empire pourrie lui prenne Leda sans qu’elle se battre pour elle.


Elle s’assit au bord du lit, inspira par à-coups, puis attrapa sa prothèse. Le geste était mécanique, précis, presque militaire. Le harnais, l’ajustement du manchon, la vérification du point de contact… Tout cela était un rituel qu’elle faisait chaque matin, un rituel qui lui rappelait qu’elle avait survécu. Mais cette fois, le tremblement dans ses mains n’avait rien à voir avec la douleur physique.


Neve se redressa finalement, testant son poids sur la prothèse, puis marcha jusqu’à la porte. Le bois poli, les dorures, les moulures : tout dans cette pièce appartenait à un monde dans lequel elle ne s’était jamais sentie légitime.


Elle ouvrit la porte. Le corridor du Domaine était encore plongé dans la pénombre de l’aube. Les torches en veilleuse projetaient de petites braises de lumière sur les tapis épais, sur les portraits de famille, qui ne montrait jamais Leda, et les statues antiques dont les silhouettes semblaient la suivre du regard. Elle inspira pour reprendre contrôle. Mais alors, des voix brisèrent le silence. Des voix étouffées, mais clairement tendues.


Neve se figea. Elle ne connaissait pas bien le domaine Mercar. Elle n’y avait mis les pieds qu’une seule fois avant tout ça, brièvement. Elle connaissait Claudia comme la mère dévouée de Leda. Charon… comme un Magister froid, menaçant, calculateur, mais humainement détruit par la disparition de sa fille. Et Caius… Caius était un autre type de problème, un fils altus, plutôt plaisantin, mais avec une dévotion féroce quand il s’agit de la sécurité de sa sœur.


Mais cette fois, Neve n’était pas en état d’analyser qui était quoi. Elle avança, sans réfléchir. Sans se soucier des bonnes manières, ni de l’étiquette des Altus, ni des protocoles d’invités. Elle voulait des informations. Elle voulait des réponses. Elle voulait Leda. Et elle les voulait maintenant, pas dans une heure, pas après une discussion.


Les mots devinrent plus clairs. Elle s’en approcha. Les voix provenaient apparemment du bureau du Magister. Charon, la voix grave, tranchante comme une lame sous tension :


-         Elle est dans les geôles, Claudia. Je m’occupe des soldats, pas des interrogatoire… il faudra être prudent, et patient.


Claudia, le souffle cassé mais déterminé :


-         Ils la brisent en ce moment même, Charon… Tu sais ce qu’ils font. Tu sais ce qu’ils font aux enfants comme elle.


La voix de Charon aurait pu être autoritaire, si le Magister n’était pas déchiré par la capture de sa fille adoptive.


-         JE SAIS, CLAUDIA.


Toute la salle se figea.


-         Je voudrais entrer dans les geôles maintenant pour récupérer notre fille, mais si je le fais, j’expose notre famille comme les traitres à l’Empire qui ont éduqués une elfe…


Caius rétorqua:


-         Alors on va les laisser la torturer?


Il s’interrompit brusquement. Neve venait d’arriver devant la porte ouverte. Les trois se tournèrent vers elle. Son regard était celui de quelqu’un qui avait déjà pris sa décision avant même d’entrer dans la pièce. Elle n’était plus la détective cynique, prudente et réfléchi. Elle était une lame. Une détermination à deux jambes, même si l’une était en métal. Neve inspira. Puis, d’une voix basse, encore rauque de son cauchemar :


-         Dites-moi comment entrer dans ce foutu Magisterium.


Le silence dans la pièce se fit dense, presque palpable. Charon fut le premier à le rompre. Il ne leva pas la voix. Il n'avait pas besoin de le faire. Chez lui, l’autorité se manifestait autrement, une immobilité glacée, une maîtrise si parfaite qu’elle en devenait presque inquiétante.


-         Neve Gallus, dit-il d’un ton mesuré, vous ne pourriez pas entrer dans le Magisterium sans vous faire remarquer.


Ses yeux se posèrent sur elle, lourds d’un pragmatisme impitoyable.


-         Si vous tentez de le faire, vous serez arrêtée avant même d’avoir franchi la première salle de contrôle. Et je n’ai aucune intention…


Il marqua une pause, comme si le mot lui brûlait la langue.


-          … de condamner la femme que ma fille aime dans un plan stupide et irréfléchi.


Le cœur de Neve fit un battement sec. Le reconnaître ainsi, même indirectement, fit vibrer quelque chose en elle. Sa mâchoire se contracta. Elle avança d’un pas dans la pièce, ignorant le regard inquiet de Claudia, le regard vigilant de Caius. Elle fixa le Magister droit dans les yeux.


-         Je n’ai jamais dit que j’entrerais sans un plan.


Sa voix était basse. Stable. Mais il y avait une tension derrière chaque mot, une rage tenue, une peur brûlante pour Leda.


-         C’est pour ça que je suis ici. Parce que je sais exactement ce qu’il en coûte d’improviser dans une forteresse pleine de mages entraînés et de rituels de détection.


Les yeux de la détective descendirent sur sa prothèse une fraction de seconde avant de revenir se planter dans ceux du Magister, dure, puissant, remplit d’une volonté inébranlable.


-         Je suis ici pour trouver COMMENT sortir Leda. Le plus vite possible. Le plus intelligemment possible.


Elle inspira.


-         Mais ne me demandez pas d’attendre encore. Si vous avez une solution, une faille, un passage, un contact, je veux tout entendre.


Un silence lourd suivit. Même Charon fut brièvement désarçonné par la clarté froide de son discours. Ce fut Caius qui brisa l’immobilité dans un souffle tremblant, un murmure presque suppliant.


-         Père, il faut la sortir de là, vivante.


Charon ferma les yeux une fraction de seconde, comme si le poids de son propre cœur venait de le trahir. Lorsqu’il les rouvrit, il ne regardait plus Neve comme une intruse. Il la regardait comme l’unique personne capable de rivaliser avec la détermination de Leda.


-         Ma fille ne nous pardonnerait jamais de la libérer au prix d’une autre vie, souffla Charon, le cœur plus en miette qu’il ne le montre.


Tous les yeux se tournèrent vers lui.


-         Qu’est-ce que ça signifie, Charon? Tu vas l’abandonner? Tu vas abandonner notre fille? Rétorqua Claudia, la voix brisée.


Neve sentit son cœur accélérer. Charon, d’une voix grave :


-         Évidemment que non. Mais elle devra être patiente. Elle devra être forte. Le seul moyen de la sortir de là sans craindre les victimes collatérales, c’est qu’elle s’échappe elle-même.


-         Comment? Demanda Neve, plus sec que prévu.


-         Ma fille connait le plan du Magisterium par cœur. Elle connait les horaires de la garde et des employés. Elle connait les points morts et les sorties… et elle sait crocheter n’importe quelles serrures, si elle possède les outils appropriés.


Caius ricana jaune, il connaissait les compétences de sa sœur, mais il savait qu’il y avait un piège au détour. Les yeux de Charon lui lançaient des éclairs. Mais c’est Neve qui parla la première :


-         Et elle ne possède pas les outils appropriés dans sa cellule.

 

-         Précisément, répondit Charon. Donc il faudra que je trouve le moyen de lui procurer ces outils. Et comme je ne mets jamais les pieds dans les geôles, il me faudra une occasion crédible pour l’interroger pour éviter d’être soupçonné.


Neve soupira. Ce plan ne lui plaisait pas. En réalité, ce plan ne plaisait à personne dans ce bureau. Trouver une occasion crédible pour un Magister de faire une tâche qui ne fais pas partie de ses responsabilités prendrait du temps. Trop de temps. Mais ce qui lui faisait le plus mal, c’était qu’elle devait admettre que c’était un bon plan.


Un silence lourd suivit. Personne n’osait parler. Comme si ce moment de silence appartenait à Leda. Par respect. C’est Claudia qui brisa ce silence en premier.


-         Le Magisterium à des protocoles stricts concernant l’interrogatoire des traitres…


Claudia n’osa pas les nommer. C’était déjà horrible d’imaginer sa fille là-bas. Et puis, Charon et Caius les connaissaient déjà.


-         Leda ne parlera jamais. Elle ne leurs dira jamais que c’est nous qui l’avons élevé. Donc elle va gagner du temps. Tant qu’elle se tait, elle reste vivante. Même si… même si…


La voix de Claudia se brisa. Elle ne termina pas sa phrase. Mais c’était inutile. Tout le monde avait compris. Ils avaient un plan. Un bon. Mais un plan qui prendrait du temps.

Laisser un commentaire ?