Tevinter Slave

Chapitre 20 : Le Magisterium

5347 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/02/2026 18:29

L’air sentait encore la pierre calcinée et le sang chaud. La carcasse du dragon gisait, effondrée contre une arche éventrée, ses écailles fumant dans l’air nocturne. Des flammes crépitaient au loin, projetant des éclats orangés sur les dalles noircies. Au milieu de cette scène, Leda se tenait immobile. Sa respiration était rapide, mais son dos restait droit. Elle avait encore l’arc à la main, signe qu’elle n’avait cessé de se battre jusqu’au dernier instant. Sa cape sombre avait disparu au combat depuis un moment déjà. Elle était exposée. Ses oreilles pointues. Sa nature elfique. Tout.


Alors que le silence s’installait, lourd, presque théâtral. Un claquement sec de bottes polies brisa le calme. Les soldats s’écartaient instinctivement pour laisser passer un homme : Magister Bataris. Grand, drapé dans une robe de mage brodée d’or, le regard brillant d’une satisfaction malsaine. Ses cheveux noirs, tirés vers l’arrière, encadrent un visage où chaque ligne respire la condescendance. Derrière lui, une demi-douzaine de gardes en armure, hallebardes en main, avançaient comme une ombre menaçante. Le Magister s’arrêta à quelques pas de Leda, la toisant de haut en bas avec un sourire carnassier.


-         Eh bien… voilà donc la “sauveuse” de Minrathie.


Sa voix, claire et tranchante, résonna sur la place, attirant l’attention des spectateurs. Quelques curieux affluaient sur la Place, tantôt déserte, pour observer la scène. Certains perplexe, certains reconnaissants de ce qu’elle venait de faire, osaient à peine la regarder, de peur d’attirer la colère du Magister. Bataris fait un pas lent vers elle.


-         Une elfe… sans chaines, sans marque d’esclave… qui ose se tenir droite.


Ses yeux s’attardèrent sur ses cheveux argentés. Il étira un sourire mauvais.


-         Et avec cette chevelure… presque insultante... Tu es un beau trophée. Mais tu as même les yeux de ton arrogance.


Un rire bref, sec, déchira l’air. Les gardes esquissèrent eux aussi un sourire, comme si c’était un privilège de partager son mépris. Il se pencha légèrement vers elle, comme pour lui parler à voix basse, mais sa voix resta assez forte pour que tout le monde entende.


-         Qui t’a appris à manier un arc comme ça? Il désigna le cadavre du dragon d’un geste nonchalant. Ce n’est pas le genre de talent qu’on apprend aux bêtes de ton espèce.


Leda ne répondit pas. Pas un mot. Pas un battement de cil. Ses yeux restaient fixés sur l’homme pendant que son esprit analysait déjà les possibilités. Elle savait que le Magister n’allait pas la laisser s’en tirer. Elle était une anomalie que le Magisterium n’acceptait pas. Même si elle venait de sauver la ville. Une bonne action ne suffisait pas à masquer les oreilles pointues de la honte. Elle pouvait fuir. Elle était suffisamment rapide et agile pour le faire. Mais quel message enverrait-elle à la foule? Celui d’une elfe qui se moque de l’autorité? Qui ne respecte pas la hiérarchie? Non. Les conséquences serait pire que la capture. Des elfes innocents pourraient payer pour sa fuite. Bataris se redresse, feignant un air amusé.


-         Ah… donc, en plus de prétendre à une place qui n’est pas la tienne, tu as l’audace de me défier du regard?


Il fit un signe à un garde. D’un geste sec, celui-ci vint saisir le bras de l’elfe. Elle ne résista pas, mais resta droite, presque provocante dans son calme. Le Magister tourna la tête vers la foule, s’assurant que ses mots portent.


-         Regardez bien, citoyens de Minrathie. Voilà ce qui arrive quand on laisse une elfe sortir de sa cage. Elle croit pouvoir jouer aux héroïnes… mais elle oublie qu’elle n’est rien.


Il approcha son visage du sien, si près qu’elle pouvait sentir l’odeur métallique et âcre de sa condescendance.


-         Tu parleras, oreilles pointues. Et quand j’en aurai fini avec toi, tu regretteras d’avoir levé les yeux vers un Magister.


Un geste de sa main, et les gardes la saisissaient plus fermement, l’immobilisant complètement pour lui passer des chaines aux poignets. Autour, personne n’osait bouger. Seul le corps du dragon restait le témoin muet de la vérité : Minrathie devait sa survie à une elfe que ses autorités traînaient maintenant comme une criminelle. Les mains de Leda étaient liées brutalement devant elle, les poignets serrés par une chaîne de fer. Bataris lui-même tenait l’extrémité, tirant d’un coup sec qui la déséquilibrait à chaque pas.


Elle était si légère, si petite à côté de lui, qu’un simple mouvement de son bras suffisait à la forcer à trébucher. Et il ne ralentit pas. Les pavés inégaux lui meurtrissaient les genoux lorsqu’elle chutait, mais avant même qu’elle ait le temps de poser une main pour se relever, le Magister l’arrachait en avant. Ses pieds peinaient à suivre, la chaîne cliquetterait à chaque traction, les bottes du Magister claquant avec une régularité implacable.


-          Regardez ça… lança-t-il à un groupe de mages en robe qui sortent d’un bâtiment effondré. Cette chose croit qu’elle peut sauver Minrathie. On devrait la remercier, vous ne pensez pas?


Un rire gras et amer. Puis, il accentua sa marche, la forçant à trottiner maladroitement derrière lui pour ne pas être traînée de tout son long. Les passants, mages et citoyens, se pressaient pour voir. Certains détournaient les yeux. D’autres murmuraient. Et il y avait ceux qui l’insultaient.


-         Créature indigne…


-         Qu’on la garde en cage…


Des crachas. Des pierres. Des fruits et des légumes pourries. Tout ce qui tombait sous la main était bon à garocher. Mais personne n’intervenait. Les gardes qui fermaient la marche échangeaient des sourires complices. Un nouveau tirage sec sur la chaîne la fit trébucher à nouveau. Cette fois, elle s’écrasa sur la pierre, les paumes râpées par la rugosité des pavés. Avant qu’elle ait pu se relever, Bataris tira si fort qu’elle dut courir pour retrouver son équilibre, les poignets meurtris par le métal qui s’enfonçait dans sa peau fine.


Puis, au détour d’une arche, la façade massive du Magisterium surgit, haute, imposante, hérissée de tours doré et de vitraux teintés. Sur les marches, plusieurs Magisters observaient l’arrivée de leur collègue et de sa “proie”. Et parmi eux… Charon Mercar. Il était immobile, mains jointes derrière le dos, visage parfaitement neutre. Mais ses yeux d’un gris orageux se posaient sur Leda, sur sa propre fille, juste un instant. Ce fut suffisant pour qu’elle comprenne. Il sait. Il est là. Il est en colère. Et il ne peut rien faire. Parce que s’il réagit, il sera jugé pour traitrise et il sera exécuté en même temps que sa fille. Sa seule chance de la garder en vie c’était de jouer le Magister sans reproche.


Puis, les gardes tirèrent l’elfe vers l’intérieur du bâtiment, les grandes portes se refermant lourdement derrière eux, coupant le contact visuel avec Charon comme on claque une porte sur une possibilité de salut. Dans l’ombre fraîche des couloirs du Magisterium, le bruit des chaînes et des bottes résonnaient, chaque pas rapprochant l’elfe des geôles où l’attendait un interrogatoire qu’elle savait inévitable. Mais son dos restait droit.


Le couloir descendait en pente douce, pavé de dalles froides et humides. Les torches fixées aux murs diffusaient une lumière jaunâtre qui peinait à chasser l’ombre. À chaque pas, les chaînes aux poignets de la jeune femme tintaient faiblement, ponctuant le silence pesant d’un son métallique sec.


Bataris ouvrit une lourde porte de fer forgé. L’intérieur sentait le métal chauffé, la sueur et… quelque chose de plus âcre, plus familier: le sang séché. La pièce était nue. Pas de fenêtre, seulement cette lumière irrégulière qui tremblotait sur les murs de pierre. Au centre, une chaise aux accoudoirs de fer, avec des anneaux pour y passer des chaînes. À côté, une table basse couverte d’outils aux lames fines, d’aiguilles, de pinces. Chacun de ces instruments brillait par endroits, comme si on les avait récemment nettoyés… ou utilisés.


-          Installez-la.


Les gardes n’attendirent pas que Leda obéisse. Deux mains puissantes s’abattirent sur ses épaules, la forçant à s’asseoir. Les anneaux claquèrent autour de ses poignets, la retenant fermement contre le dossier raide. Ses chevilles furent attachées de la même manière. La position laissait son dos droit, ses mouvements presque inexistants.


Le Magister s’approcha lentement, faisant traîner le bruit de ses pas. Il posa ses deux mains sur les accoudoirs, se penchant jusqu’à ce que son visage soit à quelques pouces du sien.


-         Regarde-toi…


Ses yeux détaillaient chaque trait, chaque mèche argentée qui tombait sur ses tempes.


-         Une anomalie. Pas de marque d’esclave...


Il saisit la mâchoire de Leda, la forçant à lever le visage. Exposant la brulure sur sa mâchoire gauche. Là ou Charon l’avait marqué au fer de la Maison Alexius, avant de l’effacer en la brulant de nouveau une semaine après l’infiltration.


-         Ou peut-être une antienne… si c’est le cas, je suis surpris que ton maître ne t’a pas réclamé.


L’elfe soutenait son regard, mais ne dit rien. Le Magister n’avait pas posé de question alors elle le laissa continuer.


-          Et surtout… Il releva brusquement le menton de Leda d’une main. … un regard qui ne baisse pas. C’est arrogant. Insultant venant d’une créature aussi infecte que toi.


Il lâcha brusquement le visage de l’elfe avant de se redresser. Il fit quelques pas vers la table d’outils, laissant traîner ses doigts sur les manches de bois et les lames. Il en prit une au hasard : une tige de métal effilée, dont la pointe rougeoyait encore légèrement. Pulsant d’une chaleur malsaine. Il la fit tourner entre ses doigts comme on jouerait avec un objet banal.


-         Tu vois… le Magisterium veut savoir qui a cru bon d’entrainer une chose comme toi. Qui a trahit l’Empire en t’apprenant à te battre comme un assassin d’élite?


Il releva ses lèvres de dégout avant de continuer.


-         Et surtout, qui t’as permis de croire que tu pouvais regarder un Magister dans les yeux… petite garce.


Évidemment, aucune réponse. Il soupira, comme un professeur déçu par un élève obstiné.


-         Si tu parles, ce sera rapide. Peut-être même que je t’accorderai une mort digne… ou pas… j’aime bien m’amuser.


Toujours rien. Alors il planta la pointe chauffée dans le bois de l’accoudoir, juste à côté de son poignet.


-         Tu continues à jouer la muette, eh bien… j’ai tout le temps du monde.


Il s’accroupit devant elle, ses yeux brillants d’un plaisir malsain.


-         Tu crois que ton silence te rend forte? Mmh non. Il me donne juste plus de raisons de m’amuser.


Sa main se posa sur la tige métallique. Cette fois, il l’approcha lentement de la peau fine de son avant-bras, laissant la chaleur se propager, mordant avant même le contact.


-         Dernière chance.


La jeune femme, droite, soutint son regard. Ses yeux argentés ne cillèrent pas. Un sourire mince se dessina sur le visage de Bataris. Il retira la tige.


-         Très bien. Nous allons donc prendre… notre temps.


Il fit signe aux gardes, et l’un d’eux se mit à préparer d’autres instruments. Le cliquetis métallique, le crissement des lames qu’on aligne, emplirent la pièce. Leda, immobile, observait. Elle savait que la nuit serait longue. Bataris ne se pressait pas. Il tourna lentement autour de la chaise, ses pas glissant sur la pierre comme un serpent. Ses mains passaient sur le dossier, sur les attaches, comme pour apprécier la solidité de l’installation.


-         Tu sais, petite elfe… il y a deux choses que je déteste chez les tiens.


Il s’arrêta derrière elle, assez près pour que son souffle chaud frôle sa nuque.


-         D’abord, cette façon de croire que vous avez une âme… comme si cela vous mettait au même rang que les humains.


Il saisit l’une de ses oreilles effilées et tira dessus. Leda étouffa une grimace.


-         Et ça! Dégoutant. Animal.


Un rire moqueur, condescendant.


-         Vous n’êtes que des créatures stupides. Si l’on vous tolère c’est parce que vous êtes utile. Mais vous vous accrochez à l’espoir. L’espoir que quelqu’un, quelque part vous regarde avec humanité.


Il reprit sa marche, se plaçant face à elle.


-         Mais il y a aussi quelque chose que j’aime.


Bataris esquissa un sourire satisfait.


-         C’est ce que je peux faire de cette espoir… la réduire en poussière, lentement, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il ne reste que…


Il claqua des doigts.


-         … ça.


D’un geste fluide, il attrapa une petite fiole sur la table: du cristal poli, remplie d’un liquide cristallin. Il la fit tourner entre ses doigts, observant comment la lumière de la torche s’y reflétait.


-         Tu sais ce que c’est? demanda-t-il, sans attendre de réponse. Une larme. Pure. Distillée de peur, de douleur, de désespoir…


Il approcha la fiole de son visage, la tenant juste à hauteur de ses yeux argentés.


-         Je pourrais en faire une amulette pour protéger ma demeure… ou l’utiliser pour amplifier un sort de domination. Mais tu sais ce que je préfère?


Il pencha la tête, son sourire s’élargissant.


-         C’est de la garder comme un souvenir. Comme un trophée. Parce qu’une fois qu’une larme comme celle-là a quitté tes yeux, elle ne t’appartient plus. Elle est à moi.


Bataris rangea la fiole sur la table, puis fit craquer ses phalanges.


-         Voyons si tu vas m’en offrir quelques-unes aujourd’hui.


Il commença par la manière classique: un coup sec dans le ventre, suffisamment fort pour lui couper la respiration.


-         Parle, et j’arrête. Reste muette… et je continuerai jusqu’à ce que ton esprit me supplie.


Mais elle restait immobile. Ses lèvres fermées. Ses yeux droits dans les siens. Un rictus étira les lèvres du Magister.


-         Parfait. J’aime quand c’est long.


Maintenant debout près de la table, Bataris choisit avec soin une lame courbe, aussi fine qu’un croc de serpent. La lumière de la torche se reflétait sur l’acier poli. Il la fit glisser lentement sur son propre gant, juste assez pour que le métal chante.


-          Les elfes… vous avez la peau si fine. Une bénédiction pour un artiste… et un cauchemar pour la victime.


Il s’approcha, plaçant la lame juste sous le col de sa tunique. Puis, d’un geste contrôlé, il traça une entaille nette sur son épaule, pas assez profonde pour la handicaper, mais suffisamment pour que le sang perle immédiatement. La brûlure de la coupure, amplifiée par le froid de la pièce, la fit tressaillir malgré elle. Bataris sourit.


-         Ah… enfin un petit frisson.


Il répéta le geste sur son avant-bras, puis sur sa cuisse, choisissant soigneusement des endroits sensibles où la chair réagit plus vivement. Chaque incision était rapide, suivie d’un silence calculé, comme s’il attendait qu’elle rompe. À chaque coupure, il appliquait un mince filet de magie: une chaleur piquante qui faisait pulser la douleur, comme si la blessure cherchait à brûler de l’intérieur. Un premier son échappa à Leda. Un souffle court, presque un gémissement étouffé, vite réprimé. Bataris s’arrêta net, un sourire de prédateur aux lèvres.


-         Voilà… c’est ça que j’aime. Quand la fierté commence à se fissurer.


Il leva la lame, l’essuya lentement sur un linge blanc, laissant des traînées rouges, puis la posa à portée de main. D’un simple geste, il fit couler un mince filet de magie sur ses tempes: une pression invisible s’infiltra dans son crâne, transformant chaque battement de cœur en un coup de marteau douloureux derrière ses yeux. Il voulait extraire ses pensées, la forcer à se libérer de cette pression dans sa tête.


-         Sais-tu ce que la douleur a de magnifique? demanda-t-il en se penchant pour être à hauteur de son visage. Elle rend tout plus simple. Le monde se réduit à une seule pensée: “Fais que ça s’arrête.”


Il passa ses doigts gantés sur l’une de ses nouvelles coupures, effleurant la chair ouverte avec une lenteur calculée. Elle inspira brusquement, un autre son s’échappant de ses lèvres. Pas un cri… mais assez pour qu’il le remarque.


-         Encore… souffla-t-il, presque comme une demande.


Il observait ses réactions, comme un peintre jaugeant les couleurs sur sa toile. Et Leda… malgré les frissons, malgré les spasmes que son corps ne pouvait contrôler, gardait les lèvres scellées. Mais ses yeux argentés brillaient d’humidité. Bataris tendit la main et, du bout de son doigt, recueillit une larme qui venait de rouler sur sa joue. Il la fit glisser dans une petite fiole, identique à celle qu’il avait montrée plus tôt.


-         Parfaite… murmura-t-il, presque avec tendresse. Et elle est à moi.


Ses yeux, brillants de satisfaction malsaine, revinrent se poser sur l’elfe. Elle respirait plus fort maintenant, ses mèches argentées collées par la sueur à ses tempes, mais son dos restait droit dans la chaise.


-         Dernière fois, petite garce… dit-il, en articulant chaque mot comme un coup de marteau. Qui t’a éduquée?


Un silence. Ses doigts tambourinèrent sur la table, patient mais dangereux.


-         Réponds. Ou je t’arracherai la réponse, un os à la fois.


Leda leva lentement les yeux vers lui. Son visage était calme, presque neutre, mais ses mots sortirent comme un coup de dague, polis, choisis avec une précision d’orfèvre:


-          Je crains, Magister, que votre désir de savoir ne soit… voué à demeurer insatisfait.


Chaque syllabe portait cette hauteur propre aux Altus instruits, une ironie subtile, comme si elle lui parlait d’égal à égal, ce que personne non issues de la Noblesse n’oserait faire, encore moins une elfe. Surtout pas une elfe. Bataris la fixa, figé une fraction de seconde. Puis, un sourire lent, dangereux, étira ses lèvres.


-         Tu veux jouer à l’Altus… très bien… Alors on va jouer.


Il fit signe aux gardes de maintenir ses épaules. Sa main gauche, déjà attachée, fut saisie fermement. Il força ses doigts à s’ouvrir, un par un, ignorant la tension dans ses tendons.


-         Ces mains… murmura-t-il en caressant presque ses phalanges du bout du gant. Si délicate… si douées avec un arc… si précises. Voyons ce qu’elles valent sans cela.


Puis il prit son index gauche entre ses doigts puissants, et, sans se presser, plia jusqu’à ce qu’un craquement sec résonne dans la pièce. Un souffle étranglé échappa à Leda. Ses lèvres se fermèrent aussitôt, comme pour emprisonner tout son air et toute sa douleur derrière ses dents. Bataris sourit plus largement.


-         Un…


Il passa au majeur, exerçant une pression constante, implacable. Un autre craquement, suivi d’un gémissement bref malgré elle.


-         Deux.

Il poursuivit, méthodique. L’annulaire, puis l’auriculaire, chaque articulation brisée avec la lenteur d’un bourreau savourant chaque seconde. À chaque os rompu, il la fixait dans les yeux, guettant la fissure dans son masque.


-         Trois… et quatre.


La douleur irradiait jusque dans son poignet, brûlante et sourde à la fois. Ses respirations se faisaient saccadées, et un autre son, plus long cette fois, monta dans sa gorge malgré elle. Bataris s’accroupit devant elle, tenant toujours sa main brisée.


-         Toujours rien à me dire? Ce n’est pas de l’arrogance… c’est de la stupidité. Mais j’aime ça. Ça me donne encore plus envie de voir combien de temps tu tiendras.


Il lâcha sa main et s’éloigna de quelques pas, laissant Leda reprendre une respiration saccadée. Sa main gauche déformé, doigts brisés, l’articulation gonflée et violacée. Mais ses yeux… toujours là. Toujours fixés sur lui...


-         Tu es coriace, petite chose… dit-il. Voyons si tes côtes sont aussi solides que ton silence.


Il releva la chemise de l’elfe sans aucune tendresse ni dignité, et dessina une rune magique qui lui brula la peau. Une force brutale, invisible, se resserra soudain autour de sa cage thoracique. La première sensation fut une oppression intense, comme si ses poumons se réduisaient. Puis vint le craquement sec; une côte qui cédait. Leda inspira brusquement, un gémissement étouffé lui échappant malgré elle. Bataris ne relâcha pas. Il resserra encore. Une deuxième côte céda avec un bruit humide, la douleur irradiait jusque dans son dos et ses épaules.


-         Ugh!


-         Ah voilà… voilà le son que j’attendais… murmura-t-il, les yeux brillants d’excitation. Le chant de la douleur.


Un troisième craquement résonna, plus fort cette fois. Leda laissa échapper un cri bref, avant de mordre sa lèvre jusqu’au sang pour se taire. Sa poitrine se soulevait par à-coups, chaque respiration envoyant une vague brûlante dans ses poumons.


-         Intéressant. La plupart se serait déjà évanouie maintenant… remarqua Bataris, presque admiratif.


Il pencha la tête, comme un collectionneur devant une pièce rare.


-         Mais toi… toi, tu restes là. Tu es sans nul doute mon jouet préféré.


Il relâcha la pression juste assez pour qu’elle puisse respirer un peu mieux… puis recommença, plus bas, ciblant les côtes flottantes. Une nouvelle déflagration de douleur monta, la faisant se raidir entièrement. Ses doigts crispés de sa dernière mains valide s’agrippaient à l’accoudoirs de la chaise au point d’y laisser la trace de ses ongles.


-         À chaque craquement… dit-il en serrant encore. … c’est ton corps qui me chante que tu n’es pas invincible.


Une quatrième côte céda. Le cri de Leda fut plus long cette fois, résonnant contre les murs de pierre. Bataris sourit largement, savourant le son comme un vin rare.


-         AAaah!


Il s’approcha, posa deux doigts sous son menton pour relever son visage.


-         Et le meilleur… souffla-t-il. … c’est que tu sens tout. Chaque nerf, chaque fracture. Aucun brouillard dans ta tête, aucune échappatoire. C’est exquis.


Il effleura une mèche argentée collée à sa joue par la sueur.


-         Je pourrais faire ça toute la nuit.


Et il le pensait. Bataris venait à peine de relâcher la compression magique sur la poitrine de Leda. Sa respiration était courte, douloureuse, chaque inspiration tremblait sur ses côtes brisées. La sueur perlait sur ses tempes, son dos collait au dossier de la chaise, mais ses yeux argentés restaient fixés sur lui. Lucides.


Il s’avança, prêt à continuer, lorsqu’un claquement sec résonna dans l’encadrement de la porte. Un soldat. Droit, mains jointes dans le dos, visage impassible. Pas un seul muscle ne trahissait quoi que ce soit. Sa voix était mesurée, respectueuse, professionnel:


-         Magister Bataris. Le Conseil vous attend. Ils veulent discuter de l’attaque Venatori de ce soir.


Le bourreau se figea un instant, puis souffla bruyamment par le nez.


-         Toujours au mauvais moment… marmonna-t-il avec une pointe d’agacement.


Il tourna autour l’elfe en regardant le soldat. Un sourire malsain au coin des lèvres.


-         Vous avez déjà vu une chose comme elle, mon garçon?

 

-         Oui, Magister, répondit rapidement le soldat.


Tout le monde avait vu un elfe. C’était la réponse logique. Mais le sourire de Bataris s’élargit. Ce n’était pas la bonne réponse.


-         Oh, allons, mon garçon. Regardez-là comme il faut… regardez ses yeux.


Il caressa les cheveux soyeux, mais humide et poussiéreux de Leda. Elle ferma les yeux, tentant de garder le peu de dignité qu’il lui restait.


-         Cette petite garce exotique est intéressante. Unique… Et tellement amusante, poursuivit Bataris.


Le soldat posa enfin les yeux sur la jeune femme… son supérieur s’était amusé. Mais il garda le silence.


-         Très bien. Je m’en viens.


Il tourna la tête vers Leda, le coin de ses lèvres se relevant en un sourire mauvais.


-         Je dois juste… installer mon invitée dans sa nouvelle chambre.


Le jeune soldat hocha légèrement la tête, ne posant pas un regard de plus sur Leda, et quitta la pièce en silence. Bataris, lui, se détourna vers la table ou était disposé ses outils de torture. Sa main se posa sur un vieux couteau de métal, à la lame ébréchée et émoussée. Il le leva à hauteur de ses yeux, l’inspectant avec satisfaction.


-         Les lames mal aiguisées déchirent la chair… et laissent des souvenirs indélébiles.


Il se plaça à sa gauche, la main sur son crâne pour la maintenir immobile. La pointe du couteau vint se poser juste à la tempe, froide, légèrement tremblante d’anticipation.


-         Une elfe n’est pas libre. Une elfe est marquée. Et toi… tu ne feras pas exception.


D’un geste ferme, il trancha de la tempe jusqu’à la mâchoire. La lame mal affûtée déchirait autant qu’elle coupait, laissant derrière elle une traînée rouge irrégulière.


Leda serra les dents, un souffle rauque s’échappant malgré elle. La douleur irradiait dans tout le côté droit de son visage, chaque mouvement de sa mâchoire envoyant des éclairs dans sa tempe.


Il leva la lame une dernière fois et la plaça de nouveau sur sa tempe, quelque centimètre à côté de la première entaille.


-         Et pour que tout le monde sache…


La pointe descendit. Le sang coulait d’autant plus en fines traînées chaudes le long de sa joue et de sa bouche. Bataris observa son “œuvre” une seconde, puis posa la lame sur la table comme si de rien n’était.


-         Magnifique. Maintenant, tu ne pourras plus oublier ou est ta place, ton reflet te le rappellera à chaque fois.


Il fit signe aux gardes.


-         Mettez-la dans sa cellule. Isolement complet: pas de lumière, pas de son. Laissez-la réfléchir à ce que coûte le silence.


Les gardes acquiescèrent sans un mot, puis s’emparèrent de la prisonnière et l’emmenèrent dans l’obscurité, comme on range un objet dont on a fini de se servir.

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