L'épée et le lys

Chapitre 23 : Théa - Voyage

4925 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 01/01/2026 14:53

Assise sur sa monture, Théa gémissait. Depuis le lever du jour, elle n’avait souhaité qu’une seule et unique chose : retrouver son lit ou n’importe quoi qui y ressemblait. Elle s’était réveillée avec la sensation déplaisante d’avoir mâchonné de la paille toute la nuit, la bouche pâteuse, la gorge sèche. Préparer son sac de voyage lui avait demandé un effort colossal pour garder les yeux ouverts, comme si, durant la nuit, quelqu’un s’était amusé à les enduire de résine d’arbre. Jamais elle n’avait connu une sensation aussi désagréable de toute sa vie

À moitié endormie mais déjà impatiente du voyage qui les attendait, Sera lui avait apporté des œufs brouillés et un toast grillé que Théa avait repoussés avec dégoût, au bord de la nausée.

Depuis deux heures qu’elle chevauchait aux côtés de Cole, une douleur vive lui martelait la tempe, s’intensifiant à mesure que le temps passait. D’un soupir las, elle se jura de ne plus jamais s’autoriser un tel débordement. La soirée de la veille ne lui revenait qu’en bribes : les cartes étalées, le rire rauque d’Iron Bull, ce verre qui ne se vidait jamais malgré ses gorgées répétées. Elle se souvenait du sol qui tanguait, de sa vue qui se brouillait. Puis, plus rien… sinon une répulsion générale pour tout ce qui touchait à la nourriture et une soif insatiable comme si elle voulait boire toute l’eau de Thédas. Sans oublier le sentiment usant d’avoir manqué l’essentiel. Pourtant, dans cette profusion de souvenirs flous et alcoolisés, elle avait aussi une impression plus douce : comme si, l’espace d’un instant, elle s’était sentie en sécurité.

Ses yeux cherchèrent la silhouette du commandant de l’Inquisition. En retrait, sur un pur‑sang féreldien, il surveillait l’avancée des troupes. La plupart des soldats marchaient à pied ; Théa avait eu la chance d’obtenir une monture, qu’elle haïssait pourtant à cet instant, tant le balancement lui donnait envie de rendre ce qu’elle avait dans le ventre.

— Je n’aime pas ça non plus, déclara Cole. La bouche colle après. Varric m’a fait goûter un jour. Mais il n’avait pas précisé que vider la bouteille était une mauvaise idée.

Théa lui jeta un regard en biais avant de trouver la silhouette du nain au milieu du convoi. Elle se renfrogna : si elle avait eu le courage de Sera, elle aurait pu dire au conteur de prendre davantage soin de Cole. Mais elle n’avait ni ce courage, ni l’énergie. Et puis, si elle voulait juger quelqu’un, autant commencer par elle‑même. Car, même si l’idée venait de Sera et d’Iron Bull, elle avait accepté chaque verre… trouvant dans l’alcool une forme de facilité pour faire taire son esprit et pour que son cœur souffre moins.

Avec un besoin presque vital, elle posa une fois de plus les yeux sur Cullen au loin. Il se frottait le front en surveillant les retardataires.

— Ça lui fait mal. Dedans. Ça cogne. Ça supplie. Ça réclame la magie. Il n’aime pas ça. Il n’aime pas être faible.

Théa fronça les sourcils avant de comprendre. Le lyrium… Est‑ce que Cullen utilisait encore le baume qu’elle lui avait remis ? En avait‑il encore ? Et des potions d’Adan ? Elle fixa l’horizon, là où le cortège des soldats glissait dans un mouvement presque identique, tel un mille‑pattes rampant sur un rocher. Elle réfléchissait à toute vitesse malgré le mal de crâne dont elle souffrait. Avait‑elle pris le nécessaire avec elle pour soulager le commandant ?

Je ne veux plus avoir affaire à vous.

Au souvenir de ses mots, elle sentit la colère l’envahir. Dans ce cas, qu’il souffre ! Mais presque aussitôt, elle regretta cette pensée.

— Tu vas l’aider. Je le sais, articula Cole la tête penchée pour mieux l’observer.

Elle soupira. C’était plus compliqué que ça. Faire un autre baume était possible, le lui remettre était une autre paire de manches. Cullen n’en voudrait pas et elle n’était pas certaine d’avoir envie de subir un nouveau rejet.

— Tu as moins mal à la tête quand tu penses aux herbes de tes remèdes.

Cette fois, elle sourit au jeune homme. Il n’avait pas tort. Mais dans le fond, c’était davantage au commandant qu’elle pensait plutôt qu’à ses onguents.

— Comment fais‑tu, Cole ?

— Comment je fais quoi ?

— Pour savoir et comprendre. Je sais que tu es un esprit de compassion, Solas me l’a expliqué… Lis-tu dans les pensées ?

Cole la regarda à peine. Il caressa la tête du cheval, là entre les deux oreilles.

— Il n’aime pas marcher sur les chemins de pierre. Il veut galoper dans de grandes plaines. Il aimerait revoir la jolie jument morte à Darse.

Théa cligna des yeux avant de comprendre qu’il parlait du cheval qu’il chevauchait.

— Tu lis les pensées des animaux aussi ?

 — Non, ce ne sont pas les pensées. C’est ce qu’ils portent. Je perçois. Tout. La joie, la peine, la douleur, les cris, les larmes dedans… tout.

— Ça doit être… épuisant.

— Non.

Théa n’insista pas davantage. Cole parlait rarement de lui, et l’inviter à dire quelque chose de tangible revenait à vouloir saisir du vent entre la paume de ses mains. Solas semblait souvent le seul à le comprendre pleinement, ou peut‑être celui qui ne cherchait pas vraiment à le comprendre mais simplement à l’accepter tel qu’il était. Pourtant, Théa voyait en son compagnon de route un être différent, certes, mais bien plus humain que la plupart des gens qu’elle avait côtoyés. C’est pour cela qu’elle désirait le cerner. Parce qu’elle aimait chevaucher près de lui. Parce qu’elle aimait sa compagnie. Parce qu’au fond d’elle, Cole était devenu, comme Sera, un membre de sa famille au même titre que maitre Dennet. Cette famille que le commandant Rutherford ne comprenait pas.

Durant deux heures supplémentaires, ils chevauchèrent en silence, attentifs au souffle du vent, au chant des oiseaux et au brouhaha des soldats. Enfin, le convoi fit une halte et la jeune femme se précipita hors de sa monture pour se dégourdir les jambes. Elle marcha vers Sera, qui discutait avec Cassandra. La chercheuse lui adressa un sourire aimable avant de s’éclipser pour rejoindre Cullen. Ce dernier l’écouta avec sérieux, puis sourit. Et Théa, qui avait observé la scène du coin de l’œil, sourit avec lui avant de détourner le regard, les joues rouges.

Mais qu’est‑ce qu’il lui prenait ? Avait‑elle oublié la colère du commandant à son égard ? Et celle qu’elle-même ressentait pour lui à présent ? Elle soupira. Elle ne le haïssait pas. Pas vraiment. Elle lui en voulait, un peu, peut‑être beaucoup, mais elle était surtout déçue.

Elle secoua la tête et reporta son attention sur son amie, qui lui tendait un morceau de viande séchée. Théa hésita. Elle n’avait pas vraiment faim. Mais elle n’était pas certaine que le cortège fasse un autre arrêt avant des heures encore. Alors, elle le prit et le macha sans grand conviction. Puis, en silence, elle s’écarta, fouilla dans ses réserves de plantes et trouva de quoi confectionner le baume de Cullen. Elle fourra le nécessaire dans sa besace de voyage.

Quand le cortège militaire reprit sa marche, elle remonta sur sa monture et sortit son mortier. Cole se pencha aussitôt pour saisir les rênes, sans poser la moindre question. Il guidait l’animal à sa place, le rassurant de mots doux afin qu’elle garde les mains libres. Théa tira de son sac deux fleurs de lotus et les écrasa énergiquement. Puis, elle y ajouta une grâce cristalline et un morceau de viveracine. Lentement les fleurs se changèrent en une pâte épaisse. Elle prit un petit bocal et y transvasa le contenu. Elle regarda autour d’elle et trouva Cullen en tête de cortège cette fois, au côté de Trevelyan et de Stroud. Etaient-ils en pleine discussion stratégique ? Pouvait-elle les déranger ?

— Il n’est pas prêt, intervint Cole. Il ne peut pas entendre maintenant. Trop de cartes dans la tête. Trop d’épées, trop de boucliers. Ce soir. Quand il respirera.

Alors Théa rangea le pot dans son sac et attendit.

 

 

Quand le campement fut mis en place et malgré la fatigue du trajet, les soldats discutèrent vivement devant les tentes en se réchauffant aux feux de camp. Un épais manteau de laine sur les épaules, la jeune femme les écoutait d’une oreille distraite. Certains riaient, d’autre mangeaient encore et souvent en silence. Certains se contentaient d’observer le ciel ou de siffloter un air léger. A les voir ainsi, à moitié insouciants, nul n’aurait cru que ces troupes partaient en guerre.

Entre ses doigts, le petit bocal tournait sans fin, comme si Théa cherchait à y enfermer son courage. Autour d’elle, la nuit s’était installée. Les étoiles scintillaient au‑dessus du camp, le vent portait l’odeur des feux et des viandes grillées. Et bien que le campement soit à moitié endormi et qu’elle-même ressentait de plus en plus la fatigue dans ses membres engourdis par cette longue journée de chevauchée, elle n’avait aucune envie de retrouver sa tente. Ses yeux revenaient toujours à celle de Cullen, guettant un mouvement, une silhouette, un signe, n’importe quoi qui lui donnerait le courage de faire un pas en avant.

Chaque seconde alourdissait son souffle. L’envie de le rejoindre la brûlait, mais l’angoisse grandissait à mesure qu’elle imaginait ses mots, son regard, son rejet. Elle craignait de tendre ce baume pour le voir balayé d’un geste, réduit à rien, comme la tisane renversée sur la table de commandement quelques jours plus tôt.

Pourtant, elle refusait de le laisser se lever un jour de plus avec des maux de tête abominables. Peut‑être devrait‑elle attendre qu’il quitte sa chambre et glisser le baume sur sa table de chevet, en silence, comme une présence invisible mais bienveillante. Mais Cullen ne semblait plus désirer prendre un peu d’air frais. Les maux de tête le clouaient sans doute à l’intérieur, le poussant à s’allonger et à chercher le sommeil plutôt qu’à affronter le brouhaha du camp et ses responsabilités.

Théa jura entre ses dents. Qu’Andrasté puisse l’aider à prendre enfin une décision. Comme elle détestait se sentir aussi indécise.

Après un moment à tergiverser, elle chercha Sera parmi les soldats. L’elfe, installée au côté de la charge leva les yeux sur elle quasiment au même instant et la fixait, comme si elle avait compris. Mais l’archère se contenta de hausser les épaules et de sourire. Sera aurait pu se glisser dans la tente sans mal, agile et discrète, mais Théa sut qu’elle n’en ferait rien. Ce n’était pas par cruauté ou par désintérêt ; c’était sa manière de lui dire de prendre son courage à deux mains.

Mais Théa n’y arrivait pas. Bon sang, elle n’y arriverait jamais ! Clouée par une peur insidieuse, elle ne craignait pas Cullen, mais la possibilité de s’écrouler à nouveau s’il l’écartait de sa vie une nouvelle fois. Cette situation la rendait folle. Elle détestait se sentir aussi vulnérable, presque ridicule. Quand elle était partie de chez elle, à seize ans, bien qu’elle manquât déjà de confiance en elle, elle n’avait pas hésité, mue par une audace inattendue. Quand elle avait choisi de vivre seule dans une cabane, elle avait foncé, déterminée, fière de son idée et impatiente de la voir se concrétiser. Mais ici, dans cette situation… elle n’avait pas le contrôle, et cela la déstabilisait.

Ses yeux revinrent une fois de plus vers la tente de Cullen, lourds d’hésitation. C’est alors qu’elle aperçut Cole, qui se mouvait discrètement entre les ombres, comme si nul ne le voyait. Après une brève réflexion, une évidence s’imposa : la solution était là, dans cette présence silencieuse.

Elle se faufila parmi les soldats bavards, les bancs de fortune et les caisses de provision, avançant sans bruit, presque avec autant de fluidité que son ami. Elle le retrouva occupé à offrir une pomme à l’un des chevaux. Avant même qu’elle ne l’appelle, il se retourna vers elle. Ses yeux clairs se plantèrent dans les siens, puis glissèrent vers le baume qu’elle continuait de faire tourner entre ses doigts.

Il comprit.

— Je peux le faire. C’est facile. Mais toi, tu veux aussi.

Elle secoua la tête.

— La peur, ça bloque. Ça gèle. Tu veux avancer, mais tes pieds restent collés.

Elle hocha la tête, les yeux baissés.

— Il sera content demain. Les tambours de guerre ne seront plus dans sa tête.

Elle acquiesça en lui tendant le pot.

— Ne lui dis pas que cela vient de moi, d’accord ? souffla-t-elle en sentant ses joues rosirent. Dis‑lui que tu as vu qu’il avait mal à la tête et que tu veux aider.

— Pourquoi ?

Elle haussa les épaules, frottant ses mains nerveusement.

— Il n’en voudra peut‑être pas sinon. Il peut être têtu...

— Comme un druffle, dit‑il en écho à ses propres pensées.

Elle eut un sourire triste en se rappelant la confession du commandant au sujet de ce défaut chez lui. Cole n’insista pas et alors qu’il se dirigeait vers la tente, Théa fut prise de l’envie de le suivre, juste pour écouter ce qu’ils se diraient. Ce n’est pas parce qu’elle ne voulait pas affronter le regard de Cullen qu’elle ne désirait pas au moins entendre sa voix. Cela faisait si longtemps…

Avant de franchir le seuil de la tente, l’esprit s’évapora devant ses yeux et elle devina qu’il s’était glissé à l’intérieur comme il lui arrivait de faire à Fort Céleste : en disparaissant.

— Commandant.

La voix de Cole était posée bien que Théa la trouva un peu agitée. Elle retint sa respiration et tendit l’oreille pour entendre la suite de la conversation derrière la toile épaisse gravée de l’emblème de l’Inquisition.

— Par le Créateur ! s’écria Cullen. Je vous ai déjà dit de ne pas surgir ainsi ! Avec une telle attitude, je finirai terrassé par une crise cardiaque avant d’atteindre l’Inébranlable.

Il semblait plus agacé qu’en colère. Et malgré elle, Théa eut un sourire amusé en l’imaginant sursauter à l’apparition de Cole. Tout le monde n’avait pas encore l’habitude d’une telle étrangeté. Le silence qui suivit lui fit comprendre que l’esprit sondait déjà le commandant.

— C’est pour les maux de tête. Vous savez ce que c’est. Vous aimez l’odeur.

Le cœur de Théa se sera. Cole ne passait pas par quatre chemins, il allait droit au but.

— Oui… répondit Cullen un peu fort avant de reprendre sur un ton plus doux. Merci... Comment êtes-vous au courant de cela ?

— Théa. Elle m’a dit de vous dire que c’était de ma part et non de la sienne.

La jeune femme se figea, gémissant intérieurement. Quelle folie d’avoir confié sa peur à quelqu’un d’aussi naïf et profondément pur que Cole.

— Théa…

Elle frémit. Entendre son prénom de la bouche de Cullen était presque un supplice. Comme elle aimait ça. Elle avait envie de poser sa main sur la toile froide comme si ce simple geste la rapprocherait de lui. Mais elle retint son élan.

— Elle n’a pas osé venir. Elle a peur.

— De moi ?

— C’est plus compliqué. Elle réfléchit trop.

Un silence pesant s’installa entre les deux hommes. Théa se mordit l’intérieur des joues. C’était ridicule. Cette situation ressemblait à celle des adolescentes de Golefalois qui envoient leurs copines dire aux garçons qu’ils leur plaisent ! Elle en rougit de honte. Elle n’avait plus l’âge de telles manigances. Autant entrer et confronter Cullen… Cependant, quand la voix de ce dernier s’adoucit, elle tendit l’oreille une nouvelle fois. Son cœur se mit à battre plus fort et elle lui en voulut de résonner si fort dans ses oreilles au risque de l’empêcher d’écouter la conversation.

— Est‑ce qu’elle va… bien ?

Théa ferma les yeux, touchée par ces mots plus qu’elle ne l’aurait cru. Cullen s’inquiétait-il pour elle ?

          —  Oui. Vous pouvez le lui demander. Elle écoute. Juste là.

La jeune femme sursauta, le rouge envahissant ses joues. Elle recula vivement, puis, sans réfléchir, se précipita vers sa tente. D’un geste fébrile, elle écarta le pendant ; le tissu s’envola avant de lui retomber sur la tête, l’entraînant dans une pirouette inattendue. Surprise par sa lourdeur, elle bascula. Un cri étouffé lui échappa lorsqu’elle toucha le sol, la tête à l’intérieur, les fesses à l’extérieur. Honteuse à l’idée d’être découverte ainsi, elle se glissa à quatre pattes, aussi rapide qu’un fennec sauvage et se réfugia sur le sac de couchage déjà étendu. Elle enfouit son visage dans ses mains et laissa échapper un long cri de frustration,

          —  C’était une entrée intéressante. Tu me racontes ?

Sera allongée près d’elle dans son sac de couchage s’était redressée à son cri. Théa n’avait même pas vu sa présence en entrant pensant que l’archère serait encore au côté de la charge. Elle poussa un nouveau râle de protestation avant de s’allonger et de disparaître sous sa couverture. Non, elle n’avait pas envie de lui raconter cette humiliation et espérait même l’oublier…

 

 

Le lendemain, elle décida de chevaucher en retrait. Loin de Sera, loin de Cole, loin de Cullen. Pourtant, elle sentait sur sa silhouette le poids de leurs regards hésitants. Mais elle n’était pas d’humeur à discuter, ni à se montrer aimable ou polie. Depuis la veille, Théa était envahie par une irritation tenace qui avait figé ses commissures en une grimace déplaisante. Toute la journée, elle ressassa ce qui s’était passé, grognant à intervalles ou laissant échapper des gémissements d’agacement envers sa propre personne. Sa nuit avait été aussi courte que la précédente, et la fatigue de la chevauchée accentuait encore son énervement, comme si chaque heure passée en selle tirait un peu plus sur ses nerfs déjà à vif.

Autour d’elle, le paysage restait entièrement blanc. Même après avoir quitté les hauteurs du Dorsale de Givre, la neige couvrait encore les plaines, les arbres et les fourrées. Le froid ne faiblissait pas. Il semblait même plus sec qu’à Fort Céleste, un froid qui piquait les joues et s’infiltrait dans les gants. Bien qu’elle eût commencé la journée en maugréant, à force d’observer les étendues blanches, son agacement s’était un peu dissipé pour faire place à une franche curiosité. Ses yeux admirèrent les vieux pins tordus par le vent qui formaient des lignes irrégulières sur la neige, leur cime pointant fièrement vers le ciel azur. Théa les observa un moment comparant leur fierté silencieuse à celle des monarques d’antan. Le vol d’un oiseau attira son attention et, en suivant sa trajectoire, elle aperçut une famille de fennecs qui observait leur convoi avec crainte. Ce contraste avec son propre agacement la ramena un peu sur terre. Cela lui changeait les idées, assez pour qu’elle cesse de ruminer. Comment avait‑elle pu oublier à quel point la nature savait apaiser les nerfs ?

C’était sa première fois en Orlaïs et même si tout semblait semblable à Férelden, elle devait se réjouir de ce que ce voyage pouvait lui offrir.

Quand, deux heures plus tard, ils firent halte pour la nuit, ils étaient toujours dans ces plaines enneigées où la lumière disparaissait vite. Alors qu’elle préparait son sac de couchage, Théa aperçut Cullen et Trevelyan s’éloigner à cheval vers le bourg le plus proche. Elle avait aperçu les toits de Val Lion plus tôt dans la journée et ne voyait pas d’autre raison pour que le commandant quitte le camp.

En silence, Théa rejoignit pour la première fois de la journée Sera, qui mangeait avec appétit un cochard rôti. L’elfe lui tendit un morceau de viande dans une écuelle usée et cabossée, ainsi que les couverts dont elle s’était déjà servie. Théa accepta le repas avec un merci et essuya brièvement la fourchette contre le manche de sa robe.

— Tu vas mieux ? demanda Sera en haussant les sourcils.

Théa sourit et hocha la tête.

— Merci d’avoir compris… répondit‑elle.

Sera l’avait laissée tranquille toute la journée, tout en gardant un œil sur elle de loin. Cole avait fait de même. Tous deux savaient qu’elle avait les idées sombres et qu’elle avait besoin de s’isoler, sans qu’elle ait eu à le dire. Ils étaient merveilleux. Tous les deux. Méritait‑elle vraiment une telle amitié ? Dans le fond, qu’avait‑elle fait pour eux, à part se plaindre et dépendre de leur soutien. Elle soupira, un peu honteuse de son attitude, et se promit d’y remédier. Elle tenait à eux. Elle engagea la conversation sur le trajet et demanda à l’archère si cela se déroulait toujours de la même façon quand elle voyageait avec Trevelyan pour des missions de l’Inquisition. Sera lui répondit que c’était assez similaire, mais que, généralement, une partie du voyage se faisait au galop et non à l’allure de snoufleurs anémiques. Toutefois, elle trouvait que le cortège avançait à un bon rythme et que bientôt les neiges seraient derrière eux.

Alors que Théa buvait une gorgée d’eau à l’outre de son amie, la voix de Solas retentit dans leur dos.

— Je suis inquiet, chercheuse. Ce voyage l’épuise. Il aurait dû rester à Fort Céleste.

— Franchement, Solas, en pleine mission qui requiert les forces armées de l’Inquisition, vous pensez que le commandant serait resté sagement au bastion ? Allez donc le lui proposer. J’ai hâte d’entendre sa réponse.

En entendant qu’ils parlaient de Cullen, Théa se figea et ne les lâcha plus des yeux, l’oreille tendue pour mieux saisir leurs mots.

— Il a tout ce dont il a besoin pour se soigner, continua la chercheuse en s’éloignant.

— Ses crises sont de plus en plus fortes, insista le mage en la suivant. Je crains que vous n’ayez pas conscience que ce manque l’affaiblit de plus en plus. Vous savez qu’il court un danger. Arrêter le lyrium peut tuer un templier. C’est tout à son honneur d’être présent, de vouloir participer, mais c’est de l’inconscience !

Cullen courait un danger ? Tuer un templier ? Qu’est-ce que cela voulait dire ?

— Solas, le commandant Cullen m’a affirmé que ce ne serait pas un problème. Il n’est pas fou. Faites lui confiance, c’est un homme compétent qui sait parfaitement ce qu’il…

Leurs voix s’éloignèrent et Théa se décomposa, hésitant entre les suivre, poser des questions ou rester là à attendre. Elle réalisa qu’elle n’avait jamais compris que l’arrêt du lyrium pouvait causer d’autres risques que des maux de tête qu’elle aimait soigner avec ses petits baumes. Dans le fond, ses remèdes n’étaient rien de plus qu’un pansement idiot posé sur une plaie purulente. Elle s’en voulut de ne pas avoir compris. Elle en voulut à Cullen de n’avoir rien dit. Et elle regretta de ne pas pouvoir lui en parler tout de suite.

Elle posa les yeux sur son amie près d’elle. Sera se contenta de hausser les épaules.

— Solas s’inquiète pour tout. Franchement, Cullen risque sa vie quotidiennement, même à Fort Céleste quand il croise mon chemin. Et puis, c’est un soldat, un commandant… tu dois accepter qu’un jour, il risque de recevoir une flèche en pleine tête.

Théa acquiesça nerveusement. Elle y avait déjà pensé, à ce risque-là, et malgré tout elle n’avait jamais voulu s’éloigner de lui. Un soldat pouvait mourir au combat. C’était inévitable. Mais si c’était le lyrium qui le tuait… ce n’était pas la même chose que l’impératif du métier. Le lyrium agissait comme une maladie, et elle, elle était soigneuse. Peut‑être qu’elle pourrait trouver autre chose que ses baumes pour les maux de tête.

Sera posa une main sur son bras.

— Je crois qu’on doit avoir confiance en Cullen. C’est un idiot, je te l’accorde, mais il sait ce qu’il fait. C’est sans doute l’un des meilleurs commandants qu’on puisse croiser dans tout Thédas.

          —    C’est justement le souci, Sera. Il est un excellent commandant, et il sacrifierait sa sécurité sans hésiter pour remplir son rôle, répondit Théa plus vivement qu’elle ne l’aurait voulu.

 

Cette nuit-là, alors que Sera dormait près d’elle, Théa s’éclairait d’une petite lanterne pour lire des passages de son livre de plantes. Elle espérait y trouver des remèdes plus efficaces pour aider Cullen. Elle connaissait chacune de ses pages, elle les avait lues et relues par le passé. Mais peut‑être avait‑elle raté un élément, une information importante…

Dehors, elle entendit le hennissement d’un cheval et des voix basses. Elle se leva, quitta la tente et observa le calme du campement où le feu de camp s’éteignait lentement. Cullen discutait avec l’Inquisiteur. Ils se sourirent d’un air entendu, puis se saluèrent respectueusement avant de se diriger chacun vers leur tente personnelle.

Théa ne parvenait pas à détourner les yeux du commandant. Une émotion complexe l’envahissait, un mélange de mélancolie, de tendresse profonde et de peur. Et si le lyrium le tuait cette nuit ? Ou demain matin ? S’il partait avant qu’elle n’ait eu le temps de lui dire à quel point il était important pour elle ? Arriverait‑elle à surmonter cette douleur-là ? Celle du rejet lui semblait tellement dérisoire à côté de cette idée. Elle secoua la tête pour chasser ses pensées sombres et passa une main sur ses paupières humides.

Quand elle reposa les yeux sur lui, il la regardait en silence. Elle lui adressa un sourire et un salut de la main. Il hocha respectueusement la tête pour lui répondre. Il était épuisé, elle le sentait, pourtant cette réponse, même formelle, lui fit bondir le cœur.

Alors qu’il disparaissait dans sa tente, Théa se jura qu’elle l’aiderait davantage. Elle n’était pas une guerrière, elle n’était pas une enchanteresse, mais elle connaissait les soins, les plantes, et elle avait les notes d’Adan quelque part à Fort Céleste. Elle ne cherchait pas à le sauver, seulement à le soigner, à apaiser cette douleur qui le rongeait, à le guérir si cela était possible. Qu’importe qu’il puisse encore lui en vouloir. Qu’importe ce qu’il puisse penser d’elle à présent. Elle ne le laisserait pas souffrir.

Mue par cette nouvelle certitude, Théa redressa les épaules et retourna à son livre, plus déterminée que jamais.


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