L'épée et le lys
Chapitre 24 : Cullen - La forteresse de l'Inébranlable
5123 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 01/01/2026 16:35
La forteresse se dressait devant lui dans les plaines sablonneuses des Marches de l’Ouest. Il aurait pu la qualifier de majestueuse si elle ne renfermait pas tant d’abominations. Vestige d’un temps où les Gardes des Ombres étaient des héros, cette structure de pierre demeurait massive, infranchissable… ou simplement, comme son nom l’indiquait, inébranlable. Située au nord de la route du Ponant, elle offrait autrefois aux Gardes un dernier bastion solide dans les terres d’Orlaïs. Aujourd’hui, elle n’était plus qu’une ruine oubliée, rongée par le sable et les échos d’un passé façonné par les précédents Enclins. Cullen pensait qu’elle ressemblerait à un tas de débris, mais non : la forteresse était dans un état similaire à Fort Céleste lorsque l’Inquisition s’y était installée. Elle tenait debout. Fièrement. Attendant son heure de gloire.
Pourtant, maintenant, aujourd’hui, elle devrait tomber. C’était presque regrettable qu’un tel bâtiment doive subir leur assaut. Mais, l’Inquisition devait entrer, l’Inquisition devait mettre un terme à ce qui s’y déroulait. Tout cela n’était que pure folie. Les Gardes avaient‑ils vraiment perdu la tête pour croire que la magie du sang était la meilleure solution pour sauver Thédas ? Pour croire qu’en transformant les leurs en démons, ils pourraient survivre à l’Appel ?
Un vent brûlant lui souffla un peu de sable au visage. Il s’essuya le front de sa manche. La chaleur, ici, dans les plaines ensablées des Marches de l’Ouest, n’avait rien à voir avec l’air frais des Dorsales de Givre. Son armure pesait lourdement sur ses épaules et lui donnait l’impression d’être enfermé dans une fournaise. Pourtant, il ne s’en serait séparé pour rien au monde, surtout pas maintenant. Même si, initialement, il ne devait s’occuper que de l’attaque aux abords de la forteresse, il avait bien l’intention de participer activement au combat. Un peu d’action lui ferait du bien. Il en avait besoin pour se changer les idées et pour quitter l’impression qu’il s’encroûtait derrière ses rapports et dans son rôle de commandant depuis des mois.
Les trébuchets promis par les alliés orlésiens étaient là, prêts à l’emploi. Il suffisait de les rapprocher suffisamment pour lancer l’attaque. Il observa les chemins de ronde de la forteresse. Ils étaient déserts. Comment était‑il possible que les Gardes des Ombres n’aient pas encore sonné l’alerte ? N’avaient‑ils pas vu les troupes de l’Inquisition non loin de leur porte ?
— C’est calme, murmura Iron Bull en s’approchant de lui, Crem toujours dans son sillage.
— Je ne vous le fais pas dire, répondit l’ancien templier en posant la main sur le pommeau de son épée. Votre avis ?
— Ils sont désorganisés. Il faut frapper maintenant.
— Nous sommes d’accord.
Cullen se tourna vers ses troupes. Les soldats attendaient.
Le trajet des Dorsales de Givre à la forteresse de l’Inébranlable n’avait pris que six jours, un de moins que ce qu’il avait prévu. Les agents de l’Inquisition avaient marché à un bon rythme et avec une certaine allégresse, comme s’il s’agissait d’une sortie pour un goûter. Pourtant, depuis la veille, la tension avait augmenté parmi les rangs ; elle était palpable désormais. Mais le commandant n’était pas inquiet : ses hommes étaient prêts. Il les avait formés pour cet événement, pour ce moment précis. Certains, malheureusement, mourraient dans l’assaut, mais ils le feraient avec honneur, pour la cause, pour Thédas. Ils étaient soldats. Ils savaient ce que cela impliquait. C’était ce que Cullen détestait le plus dans son rôle de leader : compter les corps des plus valeureux.
Son regard se posa sur les mages qui se tenaient à l’écart, ceux qui assureraient les soins. Il était prévu qu’ils restent en retrait, et que, lorsque les soldats auraient dégagé un passage à l’intérieur du bastion, les mages s’y glisseraient sous la supervision de l’enchanteresse Vivienne pour soigner tous ceux qui en auraient besoin. Près d’eux, il vit Théa, sa besace en travers de l’épaule. Elle l’avait remplie de pansements, d’onguents et de fioles. Il l’avait vue faire, les mains tremblantes. Avec un pincement au cœur, Cullen regretta qu’elle soit là. Elle n’était pas faite pour le combat. Darse lui avait suffi. Il se souvint de ses larmes quand elle avait perdu un survivant de plus après l’attaque du village. Mais l’herboriste avait accepté la mission. Elle avait accepté, avec autant d’honneur qu’un de ses hommes l’aurait fait, de risquer sa vie pour aider l’Inquisition. Et elle se tenait là, dans cette plaine, le visage crispée, inquiète mais le menton relevé. Cassandra avait assuré à Cullen que Théa ne serait pas exposée. Qu’elle ne rentrerait pas dans la forteresse et que les blesser réclamant l’aide d’une non-mage lui serait presque livré sur un plateau. Parfait. Le commandant n’en espérait pas plus.
Cullen baissa les yeux. Ces derniers jours de trajet, il avait régulièrement vu la monture de Théa s’éloigner du convoi avec Sera ou Cole, qui ne la quittait presque plus. Elle partait observer des arbustes, des herbes sauvages… Cullen ne comprenait pas cette lubie, jusqu’au moment où il trouva des tisanes, des sirops et des pommades dans sa tente, accompagnés d’une note quant à leur utilisation. Et chaque matin, Cole venait lui demander si les effets avaient été bénéfiques. La tisane lui offrait de bien meilleures nuits. La pommade n’avait eu aucun effet et le sirop avait apaisé les brûlures d’estomac qu’il développait parfois quand il mangeait trop de ragoût, ce qui était souvent le cas dans ce genre de déplacement. L’esprit notait ses réponses avec application, ce qui agaça Cullen. Il n’aimait pas l’idée d’être pris pour un cobaye.
Mais lorsque le jeune homme étrange lui avait simplement dit que Théa savait pour le véritable danger de l’arrêt du lyrium, Cullen s’était plié à tester chaque nouvelle création médicale de sa part. Non pas qu’il espérait un remède miracle, il n’y en avait pas, mais parce qu’il devait bien cela à l’ardeur que la jeune femme mettait à vouloir l’aider.
Une Montclair… Il en doutait de plus en plus. Maintenant qu’il avait pris du recul depuis leur confrontation, il avait compris son erreur. Sera avait raison : Théa n’en portait que le nom, et pourtant, elle cherchait à s’en détacher depuis dix ans. Et lui, rongé par la rancœur et par la colère, il l’avait réduite à ça : à un nom qu’elle-même détestait. Il ferma les yeux une seconde et prit une profonde inspiration. Il songerait à cela plus tard. Quand l’Inquisition aurait remporté ce combat. Quand il pourrait déposer les armes, retirer l’armure et n’être que Cullen Rutherford.
Il chercha Trevelyan des yeux et le trouva aux côtés de Cassandra, de Sera et de Solas. Il avait donc choisi son équipe personnelle pour l’assaut. Stroud restait près de lui également, tandis que Varric et Hawke attendaient en retrait, observant attentivement la forteresse et pointant du doigt les morceaux des chemins de ronde que Cullen avait lui‑même repérés comme plus accessibles que d’autres.
Le vent souffla plus fort dans la plaine, obligeant le commandant à fermer les yeux un moment. Une douleur pointa dans sa nuque. C’était de pire en pire. Le baume que Théa, ou plutôt Cole, lui avait remis lui était d’une grande aide, mais il devait en appliquer plus souvent qu’à l’accoutumée. Cullen massait ses tempes presque toutes les heures. Si bien que ce nouveau pot, reçu avec une maladresse attendrissante, était déjà presque vide.
Il rouvrit les yeux. Tous les visages étaient tournés vers lui. Le vent soulevait le sable autour des soldats, et le silence régnait comme si la plaine retenait son souffle. Il sentit que c’était le moment. Il tira son épée d’un geste net. La lame jaillit dans un éclat brutal, captant un rayon de soleil qui fit plisser les yeux de plusieurs hommes.
Il avança d’un pas, la lame tenue devant lui, et sa voix porta dans l’air brûlant.
— Inquisition ! L’heure est arrivée. Devant nous se dresse une forteresse autrefois noble, aujourd’hui dévorée par la folie. Les Gardes des Ombres ont perdu leur chemin, et ce qui se déroule entre ces murs menace Thédas tout entière. Nous devons y mettre un terme. Nous devons arrêter les agissements de Coryphéus et de ceux qu’il manipule.
Il balaya les rangs du regard. Ses soldats, ses agents, ses compagnons. La peur, la détermination, la loyauté. Tout y était.
— Je compte sur vous. Sur votre courage, sur votre force, sur tout ce que vous êtes. Pour l’Inquisition. Pour Thédas !
Il leva son épée, et la lumière se refléta une seconde fois sur la lame.
— En avant !
À son ordre, les cris de ses hommes éclatèrent dans la plaine. Un son guttural, arraché à leurs tripes, mélange d’appréhension et d’élan féroce pour le combat qui les attendait.
Le commandant abaissa légèrement son épée, juste assez pour reprendre conscience du monde autour de lui. Les trébuchets se mirent en mouvement dans un grincement sourd. Cullen sentit la vibration dans le sol avant même d’entendre les roues grincer. Des agents poussaient les énormes structures de bois, d’autres tiraient sur les cordes épaisses, les épaules tendues, les muscles saillants. Iron Bull, lui, avançait en tête, riant presque, les mains posées sur les poutres comme si l’engin n’était qu’un simple chariot. Le bois râpait contre le sable, soulevant une odeur sèche, presque brûlée, et bien que leur avancer paraissait difficile, il avait le sentiment qu’ils atteindraient la forteresse en un rien de temps.
Cullen inspira profondément. La poussière lui râpa la gorge.
À sa droite, Cassandra guidait les hommes en marche, sa voix claire portant au-dessus du vacarme. Trevelyan avançait à ses côtés, donnant des ordres précis, rapides, efficaces. Les soldats répondaient aussitôt, se mettant en formation, ajustant leurs boucliers, vérifiant leurs armes. Le métal s’entrechoquait dans un rythme presque rassurant. Un son que le commandant reconnaissait comme faisant partie de lui. Un écho à son âme de templier.
Plus loin, Hawke dirigeait ceux qui transportaient les grandes échelles d’assaut. Cullen les observa un instant. Les échelles semblaient démesurées, presque grotesques, mais les hommes les portaient avec une détermination farouche. Il sentit la tension dans l’air, cette électricité particulière qui précède un assaut. Ses doigts se crispèrent sur la garde de son épée.
Tout avançait. Tout se mettait en place.
Et tout reposait sur lui.
Il observa les remparts. Ils n’étaient plus déserts. Des silhouettes s’y agitaient maintenant, rapides et nerveuses, comme si l’Inébranlable s’éveillait enfin. Le silence d’avant avait disparu, remplacé par des cris, des ordres, des bruits de métal. La douleur dans sa nuque pulsa plus fort comme si son addiction frappait comme un démon à la porte de sa conscience pour l’obliger à plier, à prendre. Comme si le lyrium qui restait encore en lui réclamait sa part de combat. Cullen baissa les yeux. Il y aura des mages parmi les Gardes des Ombres, des abominations. Ce qu’il avait vécu au Cercle de Férelden le revint en mémoire. La douleur, le cauchemar, les corps… Est-ce une bonne idée de renoncer au lyrium encore maintenant ?
Il secoua la tête. Non, il s’était juré de ne plus jamais toucher à cette satané substance, et il tiendrait !
Il inspira, sentit le goût du sable sur sa langue, et leva son épée une nouvelle fois.
Un nouveau cri retentit. Ses hommes étaient avec lui. Alors, une force nouvelle l’habitat. Celle du combattant, celle du guerrier. La peur fut muselée, ses sens affûtés, et l’adrénaline se répandit dans ses veines comme si elle n’avait attendu que ce signal.
— Préparez les trébuchets ! ordonna-t-il.
Les équipes se mirent en mouvement. Cullen se dirigea vers Cremissius, qui tenait la torche. Le jeune homme la lui tendit avec un sourire entendu, comme si le Tevinter savait que l’honneur de cette première attaque revenait à celui qui dirige les forces armées de l’Inquisition. L’ancien templier approcha la flamme de la mèche du projectile. Elle s’enflamma aussitôt, crépitant dans un souffle chaud. Il recula de deux pas.
Un silence lourd tomba sur la plaine.
Les hommes, les mages, même le vent semblaient attendre.
Cullen leva son épée.
— Feu !
Le mot claqua dans l’air.
Les trébuchets se mirent en action dans un grondement profond. Les bras se relâchèrent d’un coup, projetant les charges enflammées dans le ciel. Les arcs de lumière orangée traversèrent l’air, emportant avec eux l’odeur de résine brûlée.
Les impacts retentirent presque aussitôt.
Un choc sourd.
Puis un autre.
Les remparts encaissèrent les coups mais la pierre éclata par endroits, projetant des gerbes de poussière et d’étincelles. Les Gardes des Ombres se dispersèrent, certains se jetant à couvert, d’autres continuant à tirer malgré la pluie de débris.
Cullen sentit la vibration jusque dans sa poitrine.
Le premier coup avait été porté.
— Rechargez ! ordonna-t-il à tous alors qu’il s’éloignait des armes de jet. Maintenant, le bélier ! En avant !
La masse de bois sombre fut mise en mouvement, poussée par une dizaine d’agents qui s’arc-boutaient contre les poutres. Le sol vibrait sous leurs pas lourds. Sur les remparts, les Gardes des Ombres répliquaient déjà, arcs levés, silhouettes sombres découpées par le soleil. Une volée de flèches s’abattit dans un sifflement sec.
— Boucliers !
Les soldats levèrent leurs protections juste à temps. Les flèches ricochèrent sur le métal, certaines se plantant dans le sable mais d’autres atteignirent leur cible. Cullen frissonna quand il vit plusieurs corps tomber parmi ses hommes.
Le bélier avançait toujours, lentement mais sûrement, chaque pas accompagné d’un grognement d’effort. La porte de l’Inébranlable se rapprochait. Les hommes poussèrent l’engin contre le battant. Une fois, deux fois… et la troisième fois, avec un craquement assourdissant, la porte vola en éclats. Cullen ne put retenir un sourire de satisfaction. Ça y est, ils avaient une entrée. Le combat commençait réellement que maintenant.
Trevelyan s’engouffra aussitôt dans la vieille forteresse, et Cullen le suivit de près, l’épée levée, les sens en alerte. La chaleur, la poussière, les cris, tout se mélangeait déjà dans un chaos étouffant.
— Très bien inquisiteur, vous avez votre ouverture servez-vous en, nous allons occuper l’armée de démons aussi longtemps que possible.
— Ne vous inquiétez pas, veuillez sur les troupes.
— Nous ferons ce qu’il faut, Inquisiteur. Le garde Stroud surveillera vos arrières, Hawke est avec nos soldats sur les fortifications, il les aide en vous attendant.
Un cri éclata non loin. Un soldat s’effondra, fauché par un coup qu’il n’avait pas vu venir. Une abomination tourna la tête vers eux, ses yeux brûlant d’une lueur malsaine, puis s’éloigna en traînant ses membres difformes vers un autre groupe de soldats.
— La résistance est farouche. Nos soldats montés sur les échelles n’arrivent pas à percer. Si vous arriviez à dégager les remparts, nous pourrions couvrir votre avancer.
Trevelyan hocha la tête et Cullen se détourna, regagnant l’extérieur du bastion au moment où les trébuchets tiraient une nouvelle salve de projectile enflammé. L’agitation de la bataille l’engloutit aussitôt. Autour de lui, ses hommes agissaient sans attendre. La charge avait abandonné les armes de jet et se glissait dans la forteresse avec des sourires espiègles comme une bande de gamin près à faire les cents coups. Cullen sourit et envia leur vivacité et leur témérité presque sans peur du danger. L’équipe de Vivienne se chargeait déjà des hommes tombés lors de la percée. Certains n’avait pas survécu mais d’autre accueillait les sorts de soins comme une bénédiction. Au loin, il vit la silhouette de Théa se précipiter vers une soldate qu’on lui amenait. Bien, elle restait en retrait comme demandé. Cullen ne devait pas s’inquiéter pour elle.
Il géra le reste et s’assura que ses lignes tenaient, que les trébuchets tiraient mais loin des hommes de l’Inquisition, que les archers étaient en position, que les blessés étaient évacués. Il observa un moment l’avancée de l’opération, le regard vif, le souffle court, le cœur battant au rythme des chocs contre la pierre. Quand il constata que l’entrée était définitivement dégagée, il fit signe à Vivienne. L’enchanteresse s’avança avec une élégance glaciale, suivie de son cercle de mages. Cullen envia la mage et ses hommes. Lui, restait là, à regarder, à attendre que les remparts cèdent. Il participait au combat mais de loin. Comme on bouge des pions sans se salir les mains. Il poussa un soupir de frustration. Ses yeux se fixèrent sur les chemins de ronde. Les silhouettes ennemies s’y pressaient toujours, trop nombreuses, trop rapides. Les échelles vibraient sous les assauts de ses soldats, mais la progression était trop lente. Hawke, Varric et Cole étaient entré par là et défendait au mieux les hommes qui grimpaient par les remparts. Mais c’était insuffisant. Si Trevelyan ne se dépêchait pas, il y avait de gros risques pour que les troupes de l’Inquisition doivent battre en retraite. Ce serait une catastrophe pour leur avancée. La décision se forma en lui, nette, tranchante.
Il se dirigea vers les échelles.
Il allait se joindre à l’assaut.
Il observa l’échelle et ses armes. Son bouclier l’encombrerait pour grimper. Tant pis, il s’en passerait. Il inspira, serra la garde de son épée et se lança. Les échelons défilèrent sous ses mains, son corps montait avec une rapidité qui le surprit autant qu’elle le rassura. Il n’avait rien perdu. Les entraînements quotidiens avec ses hommes et Cremissius portaient leurs fruits.
En arrivant sur le chemin de ronde, il fut frappé par l’ampleur des dégâts. Les démons grouillaient partout. Hawke combattait en retrait contre un démon de l’orgueil, silhouette massive qui arracha à Cullen une grimace de dégoût. Pas étonnant que ses soldats aient peiné à prendre cette section de la forteresse.
Un cri éclata sur sa gauche.
Une abomination fonçait sur lui, griffes tendues pour le lacérer. Cullen recula d’un pas, esquiva de justesse et frappa dans le même mouvement. Sa lame s’enfonça dans la chair visqueuse de la créature. Le hurlement qui s’en échappa, guttural et déformé, lui vrilla les tympans. Ces choses hurlaient toujours comme si elles tentaient d’arracher l’âme de ceux qu’elles affrontaient.
Il balaya les environs du regard. Des corps jonchaient le sol, monstres, Gardes des Ombres, agents de l’Inquisition. Il repéra un bouclier abandonné, celui d’un Garde des Ombres, et s’en empara aussitôt.
À peine redressé, une autre créature se jeta sur lui. Il leva le bras par réflexe, encaissa le choc sur le bouclier, sentit l’impact vibrer jusque dans son épaule. Il riposta sans attendre, tranchant net le bras du monstre. La chose recula en titubant, mais Cullen ne lui laissa aucune chance. Il avança, planta son épée dans ce qui tenait lieu de cage thoracique, et la créature s’effondra dans un gargouillis immonde.
Le chemin de ronde n’était pas encore à eux.
Mais il venait d’y prendre pied.
— Cullen ! hurla Hawke plus loin. Que fout Trevelyan ?!
Le héraut de Kirkwall avançait vers lui d’un pas rapide, le cadavre du démon de l’orgueil gisant derrière lui. Un filet de sang coulait le long de la tempe du héraut.
— L’Inquisiteur est en chemin, répondit le commandant. Ces monstres sont plus nombreux que nous le pensions, je le crains.
— Sans blague !
Cullen esquissa un sourire. En plein conflit, la vraie nature des hommes ressortait toujours, et celle de l’ami de Varric se révélait bien plus piquante que lors de ses visites à Fort Céleste.
— Vous êtes blessé, indiqua le commandant de l’Inquisition. Les mages sont entrés, vous pouvez…
— Ça ira. J’ai connu pire.
— Trop, noirceur, douleur, faim… gémit Cole en arrivant à leur côté, tandis que Varric abattait d’un carreau une abomination un peu plus loin.
Hawke lança un regard agacé à l’esprit.
— Prenez celui-là avec vous, dit-il à Cullen.
— Le petit reste avec moi, intervint le nain avec fermeté.
Hawke soupira, puis sourit avec indulgence pour son ami de longue date.
— C’est pas un chien errant que tu peux recueillir, Varric
— Cole est un bon combattant, coupa Cullen. Vous avez de la chance de l’avoir dans votre équipe.
Ce dernier lui adressa un sourire timide avant de se rapprocher de Varric, comme un enfant cherchant la présence rassurante d’un parent. Un cri retentit soudain. Tous se tournèrent d’un même mouvement vers une plateforme où, avec horreur, ils virent un nouvel ogre surgir.
— Si Trevelyan ne stoppe pas les gardes des Ombres, les démons ne s’arrêteront jamais de se multiplier, grogna Hawke.
— Dans ce cas, assurons-nous que le passage soit libre pour qu’il puisse nous rejoindre sans mal, proposa Cullen, un éclat de défi dans le regard. Je peux m’occuper de ce…
— Non, commandant, ces démons sont à moi. Assurez-vous que vos hommes puissent grimper ici sans mal. Un peu de renfort ne nous ferait pas de tort.
Cullen acquiesça et observa Varric, Cole et le héraut partir affronter l’énorme créature. Le sol vibrait déjà sous les pas de l’ogre. Son attention fut attirée par un autre danger : des Gardes des Ombres fondaient sur les échelles pour les renverser dans le vide, prêts à faire chuter ses hommes comme on se débarrasse d’un parasite trop collant.
Il n’hésita pas une seconde et s’élança. Le premier Garde n’eut pas le temps de se retourner. Cullen le percuta de tout son poids, un coup d’épaule brutal qui l’envoya basculer dans le vide. Le second leva son arme, mais le commandant frappa du pommeau de son épée, un choc sec qui lui coupa le souffle, puis le poussa à son tour par‑dessus le parapet. Le cri de l’homme se perdit dans le fracas de la bataille avant que son corps ne s’écrase sur les débris de l’entrée, là où les mages tentaient de stabiliser les blessés.
Cullen se retourna juste à temps pour accueillir ses hommes qui franchissaient le parapet. Il leur adressa un sourire entendu, un sourire de commandant qui sait que chaque seconde compte, puis distribua ses ordres d’une voix ferme.
La douleur le frappa sans prévenir.
Une décharge fulgurante à la nuque, si violente qu’il crut un instant qu’une abomination venait de lui ouvrir la chair. Il porta la main à sa nuque, cherchant du sang. Rien. La douleur revint, plus forte, plus profonde, comme une lame invisible qui s’enfonçait dans sa colonne.
Ce fut si douloureux que Cullen fut pris d’une nausée violente et mit un genou à terre, les dents serrées. Il jura entre ses lèvres. Sa respiration se fit courte. Sa peau se couvrit de frissons et sa nuque fut baigner de sueur.
— Ce n’était pas le…
Une nouvelle vague le fit taire en le pliant en deux. Il posa une main au sol, les yeux fermés, le souffle haché.
— Commandant ? s’inquiéta un soldat sur sa droite.
La voix lui sembla identique à des ongles sur un tableau noir. Il grogna avant de reprendre son rôle et de répondre d’une voix qu’il espérait ferme :
— Ça ira, soldat. Poursuivez votre mission.
Il rouvrit les yeux, força son corps à obéir et se redressa.
Juste à temps.
Trois créatures surgirent de l’escalier, hurlant, griffes tendues. Cullen leva son bouclier dans un réflexe instinctif. L’impact fut si violent qu’il recula de plusieurs pas, les talons raclant la pierre. Il riposta aussitôt. Sa lame trancha la chair du premier monstre, projetant du sang noir sur les pierres brûlantes. La seconde abomination fut plus vive et le frappa à la tempe. Le choc fit vibrer son crâne, Cullen sut que sa chair fut fendue avant de sentir le sang couler le long de son œil gauche, mais il ne céda pas. Il répondit d’un coup de bouclier qui fit vaciller la créature, puis la fendit d’un geste net. Eventrée, elle recula en gémissant avant de s’effondrer.
La dernière se dressa pour frapper. Cullen recula de deux pas, esquiva de justesse, le souffle court, la douleur à la nuque revenant comme un coup de poignard.
— Par Andrasté…
Sa vue se brouilla subitement, constellée de taches noires qui pulsaient comme des ombres vivantes. Il secoua la tête pour les chasser, mais elles s’étalaient déjà, dévorant les contours du monde. Trop tard. Les poings serrés de la créature s’abattirent sur son visage et le projetèrent de deux pas sur le côté. Cullen redressa son bouclier pour se protéger, mais une sensation étrange le traversa alors.
Une sensation de rupture.
Comme lorsqu’un rêve se déchire d’un coup et que le corps se réveille trop vite, happé par un vide brutal.
Sauf que cette fois, ce n’était pas un rêve.
C’était la réalité.
Son pied recula d’un pas de trop. Le vide l’aspira.
La chute se déroula au ralenti.
Le ciel bleu s’ouvrit au-dessus de lui, vaste, éclatant, presque doux. Un bleu d’été, paisible, indifférent à la violence qui se jouait en contrebas. Le soleil lui chauffa le visage comme une caresse incongrue, presque tendre. Pendant une fraction de seconde, Cullen eut l’impression absurde d’être enveloppé par quelque chose d’agréable, comme si le monde refusait de reconnaître sa chute.
Puis l’image se brisa.
Le démon se pencha au-dessus de lui. Cullen crut voir ses lèvres se tordre en un rictus. Il crut même l’entendre ricaner.
Et tout s’accéléra.
Son corps heurta le sol de plein fouet. Une douleur sans nom lui traversa le flanc, si vive qu’elle lui coupa le souffle. Sa tête frappa la pierre et un cri lui échappa. Mais il était conscient. Il haletait. Son cœur cognait comme un fou dans sa poitrine. Il était encore là.
Autour de lui, les cris de l’assaut retentirent plus fort. Les combats continuaient.
Il devait… se redresser. Combattre. Ne pas abandonner.
Il tenta de se relever. Quelque chose semblait le retenir au sol, comme des mains invisibles agrippées à ses côtes. Il banda ses muscles et se redressa en hurlant. Le simple geste lui donna l’impression qu’on le déchirait de l’intérieur. Il se mit debout en gémissant, fit deux pas en titubant.
Puis l’épuisement le frappa d’un coup, comme une vague glacée.
Il porta une main à son flanc, là où l’armure ne le protégeait pas. Quand il la ramena devant ses yeux, il resta un instant interdit.
Il n’avait plus mal.
Mais sa paume était couverte de sang.
Il releva la tête. Le monde devint flou, vacillant, comme vu à travers de l’eau. Une silhouette s’élança dans sa direction. Un autre monstre ? Impossible à dire. Il chercha son épée. Perdue.
Son corps le lâcha.
Il s’écroula sur les débris, et la pénombre l’engloutit.
Note :
Oyé oyé, mes chers lecteurs et lectrices !
Voici enfin l’attaque de l’Inébranlable, vue du point de vue de Cullen et revisitée à ma façon. Et oui… je vais vous laisser sur ce cliffhanger pendant quelques semaines.
Ouais, je sais, c'est pas cool.
Je ne sais pas encore combien de temps exactement, mais je préfère vous prévenir : je n’ai plus de chapitres en réserve. Et en ce moment, depuis plusieures semaines à vrai dire, la vie m’oblige à me concentrer sur autre chose que le plaisir d’écrire. L’aventure de L’Épée et le Lys continue, évidemment, mais il faudra un peu de patience avant de découvrir ce qu’il arrive à notre Commandant et à Théa.
Merci pour votre compréhension, votre soutien et votre fidélité.
Je vous adore!
Qu’Andrasté vous protège.