L'épée et le lys
Le commandant Rutherford avait passé la journée à inspecter chaque caisse d’équipement, à vérifier chaque chargement et à s’assurer que chaque soldat avait bien reçu son ordre de mission. Il était épuisé. Mais il était aussi impatient. Mener un assaut d’une telle envergure relevait davantage de ses cordes que d’apprécier un bal au Palais d’Hiver. Tout était prêt, il en était certain : il avait contrôlé le tout des dizaines de fois. Pourtant, lorsqu’il ôta son armure, un doute l’effleura. Ne devait‑il pas y retourner ? Peut‑être avait‑il oublié quelque chose malgré tout. Il eut un sourire indulgent à son propre égard. Trop inquiet, trop exigeant, comme toujours.
Son regard glissa vers les rapports empilés sur son bureau. Là aussi, tout était en ordre. Joséphine et Léliana se chargeraient du suivi durant son absence. Il y avait là quelques courriers importants que l’ambassadrice ferait suivre. Demain à l’aube, les troupes partiraient avec lui pour un long déplacement : environ sept jours de marche jusqu’à l’Inébranlable. Il espérait mener l’attaque de la forteresse en une matinée et revenir à Fort Céleste dix jours plus tard, grand maximum. Un peu plus de deux semaines d’absence… L’idée de laisser le bastion sans surveillance lui pesait. Bien entendu, il avait laissé suffisamment de soldats à disposition de ses collègues conseillères en cas de problème. L’éventualité d’une attaque de Coryphéus l’avait traversé, mais Trevelyan l’avait convaincu que l’engeance avait d’autres priorités.
Il soupira et étira les muscles endoloris de son cou. Il se força à détendre ses épaules, mais son corps refusait de lâcher la tension accumulée ces derniers jours. Il avait tant accompli, et pourtant tant restait encore à faire.
Peu à peu, le silence de la pièce lui parut plus dense, presque oppressant. Un frisson remonta le long de son échine, les poils de sa nuque se hérissèrent… Il n’était pas seul. Lentement, il tendit la main vers son épée posée près de son armure. Il en saisit le pommeau et se tourna brusquement… le souffle d’un projectile lui effleura la joue avant de se planter dans l’escalier de bois qui menait à sa chambre. Cullen fixa la silhouette tapie dans l’ombre. Une seconde flèche fut décochée et atterrit à ses pieds. Des tirs rapides, vifs, guidés par une main experte.
— Dites seulement un mot.
Au son de cette voix vibrante de colère, Cullen se redressa, plus soulagé qu’il ne l’aurait cru ou qu’il ne l’aurait dû.
Sera.
Bien sûr, cela ne pouvait être qu’elle.
Toute la journée, elle s’était amusée à lui tendre des pièges. Au matin, il avait découvert une trentaine d’escargots glissés dans le tiroir de son bureau, recouvrant des documents importants de traces de bave. Il les avait comptés un à un, stupéfait de la patience dont l’elfe avait dû faire preuve pour préparer une telle plaisanterie. Il avait ensuite rendu leur liberté aux mollusques en les portant hors de Fort Céleste, craignant qu’en les lâchant dans la cour, ils ne trouvent le chemin des jardins et ne dévorent le travail de l’herboriste.
Vers le milieu de l’après‑midi, réalisant qu’il avait sauté l’heure du repas, il était entré dans la cuisine du Fort avec l’espoir de trouver un morceau de pain ou de fromage pour apaiser sa faim. En franchissant la porte, il avait évité de justesse un seau d’eau boueuse suspendu au chambranle. Seules ses bottes en avaient été trempées.
Enfin, lorsqu’il s’était préparé un thé en fin de journée, il n’avait pas trouvé le miel et s’était contenté de le sucrer généreusement. À la première gorgée, il l’avait recraché en toussant violemment : quelqu’un avait remplacé le sucre par du sel.
Tous ces incidents lui avaient fait penser que Sera le surveillait de près. Mais, comme l’Inquisiteur le lui avait stipulé, elle ne lui ferait aucun mal. Elle se défoulait. Cela exaspérait le commandant, mais il s’efforçait de se montrer plus mature que l’elfe et ses enfantillages, et il comptait bien continuer sur cette voie. Il se détourna, posa son épée sur le bureau et s’y assit négligemment, les bras croisés sur la poitrine. Elle l’avait menacé de prononcer un mot : cela signifiait qu’elle guettait l’occasion de tirer à nouveau, et qui sait, peut‑être que l’envie de faire mouche la traverserait. Alors il attendit. Le silence s’épaissit, lourd, mais au bout d’une minute, Sera sortit de l’ombre et abaissa son arme en lui jetant un regard empli de haine. Cullen soupira. Il comprenait sa colère, mais il estimait aussi qu’elle était excessive.
— Il faut m’expliquer, Commandant, comment l’Inquisition a pu recruter un abruti tel que vous pour un poste si important ?
Cullen se retint de grogner. Il le faisait trop souvent ces derniers temps. Pourtant, l’injure l’atteignit plus qu’il n’osait le montrer.
— Je ne pense pas que vous soyez la mieux placée pour juger de mon rôle… ni de mes capacités intellectuelles, répondit‑il d’une voix maîtrisée, tout en gardant les yeux fixés sur la flèche qu’elle tenait toujours encochée.
Elle ricana, comme si sa réponse venait de confirmer quelque chose à son sujet qu’il ne comprenait pas. Ses muscles se tendirent malgré lui. Il avait apprécié, un temps, la trêve qui s’était établie entre eux, et il regrettait sincèrement qu’elle soit désormais oubliée.
— Sera, je pense que cette histoire ne vous regarde pas.
— Bien sûr que si.
— Non.
— Ça me regarde, tête de cul ! C’est de mon amie qu’il s’agit. Vous avez fait des putains de dégâts.
Il se redressa sous l’accusation. Lui, il avait fait des dégâts ? N’était‑ce pas Théa et ses secrets, le problème ?
— Vous ne comprenez rien, dit‑il en haussant la voix.
— C’est vous qui ne comprenez rien ! J’ai retrouvé mon amie, ma seule amie, en larmes aujourd’hui. À cause d’une espèce de… de… sale type.
Il détourna les yeux. Théa avait pleuré. L’idée le blessa plus qu’il ne pouvait l’admettre. En était‑il réellement responsable ?
— Théa ne fait que face à ses propres erreurs, se justifia‑t‑il dans un murmure.
Sera éclata de rire. Un rire sec, nerveux, chargé de colère.
— On dirait un frère chantriste ! Toujours prêt à accuser les plus dévoués de ne pas l’être assez. Comme si eux avaient le cul propre ! Vous vous entendez ? Sérieux.
Cullen soupira. Il n’avait pas envie d’avoir cette conversation. Pas envie que l’elfe lui fasse la morale. Pas envie d’essayer de comprendre ses métaphores et de faire abstraction de ses piques.
— Vous lui reprochez quoi exactement, hein ? D’avoir caché la vérité parce qu’elle avait peur de vous perdre ?
Cullen garda le silence en fronçant les sourcils. Les mots de Sera cherchaient à se frayer un chemin dans son esprit. Il passa une main nerveuse sur son visage, comme si ce geste pouvait les chasser.
— Vous avez une idée trop propre de votre amie, insista‑t‑il.
— Trop propre ? Ça veut dire quoi, ça ? Que si elle est un tout petit peu sale, elle n’est pas assez bien pour le grand templier Cullen ? Vous n’avez jamais commis la moindre erreur que vous regrettez amèrement dans votre foutue vie, c’est ça ? Un putain d’ange aux cheveux trop propres ! Le fils caché d’Andrasté !
Cullen lui jeta un regard glacial avant de se lever et de faire quelques pas dans la pièce. Il détestait que Sera lui rappelle ses propres erreurs. La Tour du Cercle lui revint en mémoire instantanément. Face à cela, les mensonges de Théa lui parurent soudain bien futiles. Il porta une main à sa nuque et la sentit raide sous ses doigts froids.
— Je ne sais pas ce que vous savez d’elle, mais je peux vous assurer que certains éléments vous échappent, tempéra‑t‑il.
— Je sais ce que j’ai besoin de savoir.
— Je croyais que les nobles vous répugnaient, s’impatienta‑t‑il.
— Elle n’a rien d’une noble, en dehors d’un maintien un peu trop raide. Faudrait être vraiment idiot pour ne pas s’en rendre compte.
Cullen secoua la tête. C’était une conversation inutile et profondément agaçante. Sera ne voulait pas entendre son point de vue. Pour elle, il était le méchant dans cette histoire et il la savait trop obstinée pour changer d’avis.
— Théa est une opportuniste. Elle a fui un fiancé en emportant un gage de mariage d’une valeur considérable, expliqua‑t‑il malgré tout.
Cette histoire de bijou, il s’en moquait, mais il ressentait le besoin de prouver à l’elfe qu’il n’agissait pas comme un simple idiot têtu ou meurtri. L’elfe lui jeta un regard étonné avant de ranger son arme et de s’approcher.
— Attendez, attendez… Donc… Vous tentez de m’expliquer qu’elle a fui une famille richissime où la noble qu’elle est, répugnante, mauvaise et tout et tout, comme vous dites, s’épanouissait sûrement… Tout ça pour éviter un mariage avec un homme encore plus riche, en se contentant d’emporter un seul bijou ? Et que cela fait d’elle, selon vous, une opportuniste… Votre logique est implacable…
Elle sourit. Un sourire qui déplut aussitôt à Cullen, surtout quand il se transforma en un rictus méprisant.
— … implacablement bancale ! hurla‑t‑elle pour finir.
Cullen contracta les mâchoires. Il détestait la façon dont l’archère réduisait son récit. Sous cet angle, tout cela semblait absurde. Pourtant Théa avait des torts, et Sera devait les accepter. Il lui mentionna le montant exorbitant du cadeau de fiançailles.
— C’est des conneries, aboya‑t‑elle pour finir. Elle vit dans une cabane dans la forêt. Le bijou lui aurait permis de s’acheter une putain de baraque à Dénérim ! Pas un palace, sûrement. Mais un truc correct et douillet.
— Elle ne l’a peut‑être pas vendu.
— Connerie numéro je-ne-sais-pas-combien-depuis-que-vous-avez-ouvert-la-bouche ! J’ai fouillé sa maison, elle n’avait rien.
— Peut‑être le garde‑t‑elle sur elle, tenta-t-il poussé à réfléchir au-delà des faits mentionnés sur des rapports.
Sera lui jeta un regard aussi dépité qu’une tutrice envers un enfant idiot. Puis, son expression se fit plus lourde encore : un mélange de pitié et de lassitude.
— Vous voulez pas voir, en fait. Ce n’est pas que votre colère vous aveugle, se moqua‑t‑elle. En vrai, vous ne voulez pas avoir tort, sinon ça fait de vous un gros connard.
— Ça suffit, je suis votre commandant !
Elle rit méchamment.
— J’obéis à l’Inquisiteur, pas à un sous‑fifre !
Cullen recula. Il préféra mettre de la distance entre eux tant la colère qu’il ressentait à ce moment était sur le point d’exploser. Il savait que Sera faisait tout pour qu’il sorte de ses gonds et à ce rythme, elle allait y parvenir. Toutefois, cette dernière n’ajouta rien d’autres dans l’immédiat. Comme si elle lui laissait une chance… Une chance de quoi ? Il lui lança un regard en biais, elle se contentait de l’observer avec sévérité et de secouer lentement la tête, comme si toute cette discussion était vaine. C’est à cet instant que la certitude de Cullen s’effrita.
Soudain, il sentit la honte lui brûler la gorge. Son obstination lui parut brusquement puérile, indigne de son rang. Il détourna les yeux, incapable de soutenir plus longtemps ce regard.
— En fait, cette histoire, c’est bien qu’elle soit finie. Vous ne la méritez pas.
Cullen fit volte‑face et serra les poings.
— Dans ce cas, sortez, la discussion est close.
— Qu’est‑ce que vous savez d’elle, Commandant ? Exactement ?
— Les rapports disent…
— Mais on s’en fout des rapports de Léliana ! gronda‑t‑elle. Vous lui avez demandé, à Théa, si c’était vrai ? Vous lui avez demandé de vous raconter sa fichue vie ? Vous l’avez fait, n’est‑ce pas ? Dites‑moi que c’est parce que ses excuses ne vous ont pas paru sincères ou valables que vous l’avez rejetée comme un bol de lait caillé ? Parce que je ne sais pas comment une fille aussi fragile, généreuse et courageuse peut être devenue, à vos yeux, une garce sans scrupule.
Cullen se figea puis ses épaules s’affaissèrent. C’est exactement ce que Trevelyan lui avait reproché : avec Théa, il avait eu une discussion à sens unique. Il avait été incapable d’écouter la jeune femme quand elle avait cherché à se défendre. Il l’avait jugée sans détour, dévoré par la colère.
Cullen resta immobile, figé dans le silence. Les paroles de Sera résonnaient en lui avec une force qu’il n’aurait pas voulu admettre. Théa était fragile, généreuse et courageuse… C’était ainsi qu’il l’avait vue, avant que le nom Montclair ne vienne tout ternir. Sa certitude vacilla. Il douta. Était‑il possible qu’il ait laissé son jugement se corrompre par un simple héritage, par un nom qu’il haïssait trop pour voir au‑delà ?
Ses mâchoires se desserrèrent, ses mains cherchèrent un appui qu’il trouva en se penchant sur son bureau. Le bois rugueux sous ses paumes l’ancrait et le rassurait. La colère qui l’avait animé se dissipa peu à peu, remplacée par une sensation plus insidieuse : celle d’avoir peut‑être commis une erreur qu’il ne pouvait réparer. Il porta une main à son front, comme pour chasser le désastre de ses pensées. Mais rien ne s’effaçait. Les images de Théa, telles qu’il l’avait connue, revenaient une à une : ses sourires timides, sa force dans l’adversité, sa maladresse touchante, la façon dont elle le regardait comme s’il était un monde à part entière.
Son souffle se bloqua lorsqu’un autre souvenir s’imposa : leurs lèvres qui s’étaient rencontrées, ce baiser qu’il n’avait jamais oublié. Et surtout, sa voix, douce et ferme à la fois, qui lui avait murmuré : « Je vous attendrai toujours ». Et lui, qui l’avait traitée comme une abomination… Avait‑il rejeté trop vite ? Avait‑il condamné une femme qui, malgré ses erreurs, lui avait offert une loyauté qu’il n’avait pas su reconnaître ? Un poids se fit dans sa poitrine.
Quand il releva les yeux sur Sera, il croisa son regard bleu et s’étonna de le trouver si profond. Elle espérait qu’il comprenne, qu’il cesse d’être aussi têtu.
Cullen trembla un instant puis rejeta la tête en arrière et ferma les yeux. Et maintenant ? Que faire ? Le doute serait toujours là. Il pouvait envisager de dissocier les Montclair de Théa, mais aurait‑il confiance en elle désormais ? Il n’arrivait pas à faire abstraction de ce sentiment de trahison.
Pour lui… Pour Mia.
Le silence s’installa entre eux, moins lourd que lorsqu’il avait senti la présence de l’elfe dans la pièce. Le poids de sa propre culpabilité. Cullen détestait ce sentiment qui continuait à l’envahir. Par le souffle du Créateur, il se sentait perdu, dépassé. Il était un soldat, un templier, un commandant. Gérer les manœuvres d’une troupe, il savait le faire. Établir des plans d’attaque et distribuer des ordres lui venait naturellement. Mais les histoires de cœur… il n’y connaissait rien. Comment une chose aussi simple pouvait‑elle être si compliquée ?
— Quand je l’ai rencontrée, commença Sera en examinant attentivement la pointe de la flèche qu’elle tenait toujours, j’ai tout de suite compris qu’elle était issue d’une famille de bourgeois. Ça m’a bien gonflé que l’Inquisition m’envoie protéger les fesses de l’une d’entre eux.
— Moi, je n’ai rien vu, confessa Cullen.
— Parce que vous n’avez pas voulu voir. J’ai pas hésité, moi, j’ai posé des questions, celles qui grattent là où ça fait mal, et elle a été honnête avec moi.
Cullen fronça les sourcils.
— Je lui ai demandé de me parler de sa famille. Elle n’a pas voulu. Elle a dit…
Il se crispe. Il se souvint de la conversation sur les chemins de ronde alors que la lune les éclairait. Théa ne s’était pas confiée mais elle avait dit qu’elle espérait pouvoir un jour le faire… Et ensuite ? Ensuite, Cullen avait parlé de sa famille. De Mia mais, même à cet instant, Théa s’était quand même tue… Pourquoi ? Parce qu’il lui avait parlé des Montclair avec colère. Parce qu’il lui avait dit qu’il vengerait sa sœur si l’un d’entre eux osait se présenter à Fort Céleste.
Maintenant qu’il y repensait, il voyait clairement dans son regard la surprise suivie de la tristesse. Il avait cru qu’elle compatissait à son récit. Comme il avait été naïf… Sera avait raison : il n’avait pas vu parce qu’il n’avait pas voulu voir et Théa n’avait pas parlé parce qu’elle ne savait pas comment le faire. Il passa une main dans ses cheveux, poussa un soupir qui ressemblait davantage à un râle de frustration.
Et maintenant ? Demain, ils partaient pour une mission importante. Il était trop tard pour trouver Théa et lui parler de toute cette histoire. Trop tard pour avoir une vraie conversation. Peut‑être même ne voudrait‑elle pas l’écouter. Après tout, elle aurait raison. Et qu’aurait‑il pu lui dire dans le fond ? Qu’il était désolé ? Qu’il regrettait sa froideur depuis son retour d’Halamshiral ? Mais ce n’était pas tout. Il avait aussi besoin de comprendre son histoire. De comprendre pourquoi elle avait fui cette famille. Comprendre qui elle était vraiment.
— Si ça vous dit, elle est à la taverne, là. En pleine partie de Grâce Perfide.
Cullen se tourna vers Sera en se passant nerveusement une main sur la nuque.
— Non… Ce n’est pas une bonne idée.
— Purin putride de satané druffle constipé !
Cullen ne put retenir un sourire devant l’insulte imagée de Sera. Mais son sourire disparut quand elle pointa sa flèche sur lui. Encore !
— Bougez votre cul ferme de templier et direction la taverne ! Maintenant !
Il refusa de bouger en lui jetant un regard sévère.
— Ça suffit. Rangez votre arme.
— Pas question ! Vous m’aviez fait une promesse, alors vous allez la tenir. J’vous dis que vous allez vous remuer le fion et que ça saute !
— J’ai dit : ÇA SUFFIT !
Il la regarda, les mâchoires tendues, les poings serrés. Il ne pensait pas hausser le ton, il ne pensait pas perdre son sang‑froid comme ça. Il poussa un soupir las et détourna le regard. Il fit deux pas, puis deux de plus et contourna son bureau, posa les deux mains à plat dessus. Il tenta de réfléchir, de retrouver son calme. Il vit du coin de l’œil Sera qui baissait son arc. Elle s’agitait. Visiblement, elle hésitait à agir, presque aussi perdue que lui‑même l’était. Il ferma les yeux une seconde puis se redressa.
— C’est bon. Je vous suis.
— Sérieux ? s’étonna‑t‑elle. Vous m’avez aboyé dessus pour finalement changer d’avis ? Vous êtes un peu comme ces mabaris errants qui mordent avant de demander des caresses…
— Vous préférez que je reste ? s’impatienta‑t‑il.
Elle secoua la tête vivement avant d’afficher un sourire ravi.
— Certainement pas. Allons‑y. Après vous !
D’une courbette amusante, elle lui indiqua la porte du bureau qui menait au chemin de ronde. Cullen hocha la tête et sortit. Ils cheminèrent ensemble en silence. Le commandant regretta presque sa décision tant il sentit une anxiété inhabituelle l’envahir. À vrai dire, il s’agissait de la même qui précède un combat. Une tension dans tous les muscles de son corps. Était‑ce une bonne idée ? Il ne savait pas… Il ne savait plus…
Il était épuisé et impatient de gagner son lit. Pourtant Sera avait raison. Il devait régler ce problème une bonne fois pour toutes. Il avait besoin de retrouver sa tranquillité d’esprit et de faire taire les milliers de questions qui le dévoraient au sujet de Théa. Son regard se tourna vers le cœur de Fort Céleste. Le calme y régnait. Un calme apaisant que Cullen chérissait.
Soudain, une silhouette attira son attention devant la taverne. Iron Bull en sortait en titubant, suivi de près par Cremissius comme souvent. Le Qunari portait sur son épaule une sorte de sac qui ressemblait étrangement à une… jeune femme.
— Oh ben merde alors, souffla Sera à ses côtés avant d’accélérer le pas et de descendre les marches qui menaient à la cour supérieure en deux temps trois mouvements.
Cullen la suivit, inquiet pour la silhouette qu’il reconnaissait enfin. Que s’était‑il passé ? Quand Sera arriva à la hauteur du Qunari, le commandant l’entendit demander :
— Ne me dis pas qu’elle est…
— Complètement ivre, ouais. Elle a même vomi sur mes bottes.
— Mais pourquoi l’avoir laissée boire comme ça ?
— C’est une grande fille, Sera. Je suis pas sa mère.
— Intéressant que vous ayez choisi le terme « mère » et pas « père », patron. C’est dû à la taille de vos seins, ça.
— La ferme, Crem !
Cullen arriva à leur hauteur et contempla la silhouette endormie de Théa. Elle était jetée en travers de l’épaule du chef de la charge comme un sac de pommes de terre, une grande main posée sur son fessier pour la maintenir en place. Le commandant grimaça. Pourquoi fallait‑il que le Qunari soit aussi familier avec l’herboriste, comme si la chose était la plus naturelle au monde ?
— Ah, commandant, vous tombez bien, déclara ce dernier avec un sourire.
— Ouais, merde, ajouta Sera avec grimace, c’est con, j’ai réussi à le faire venir.
Cullen tendit la main et dégagea le visage de Théa. Elle avait les joues rouges, les yeux clos et des cernes sous les yeux.
— Tu t’y prends mal, Sera, commenta Iron Bull sans prêter attention à Cullen et à son inquiétude naissante. Regarde et observe.
Il se tourna d’un bloc vers Cullen, le faisant sursauter.
— Commandant, voici votre mission.
D’un geste rapide et peu délicat, il déplaça l’herboriste qui gémit à peine et la plaça de force dans les bras de Cullen, qui la réceptionna sans avoir le temps de réfléchir.
— Merci de prendre le relais. Faut mettre la demoiselle au lit.
Puis, sans un regard en arrière, Iron Bull s’éloigna en poussant Crem et Sera devant lui. Cullen l’entendit affirmer à l’attention de l’elfe :
— C’est comme ça qu’il faut faire. On cherche pas à convaincre, on force, point. C’est un truc qu’on apprend à Séhéron : aucune pitié ! J’t’y emmènerai un jour. Tu vas adorer. Surtout nos femmes.
Le rire de Sera retentit alors qu’ils disparaissaient dans la taverne. Cullen les regarda refermer la porte en rajustant sa prise sur Théa. La tête de la jeune femme vint heurter sa poitrine et le cœur du commandant eut un soubresaut. Elle paraissait si fragile alors qu’elle dormait paisiblement. Avec un soupir résigné face à cette situation déconcertante, il la tint fermement et se dirigea vers le jardin. Il le traversa en silence, tendant ses muscles, inquiet à l’idée qu’elle puisse tomber. Quand il arriva devant la porte de sa chambre, il hésita un bref instant entre la réveiller ou pénétrer dans cette pièce privée. Finalement, du coude, il appuya sur la poignée de la porte et l’ouvrit en la repoussant doucement du pied.
Quand il entra, l’odeur de plantes l’envahit aussitôt, lui ramenant des souvenirs tendres. Lentement, il allongea Théa sur le lit. Il lui enleva ses bottines, attentif à ses moindres gestes pour ne pas l’éveiller. Il glissa ses jambes sous la couverture et lui recouvrit le corps avec une délicatesse qui le surprit lui‑même. Il l’observa un moment avant de s’asseoir à côté d’elle. Les doigts tremblants, il lui dégagea les cheveux du visage en silence. Par le Créateur, elle était si belle en cet instant… Il ne pouvait nier l’attirance qu’il ressentait pour elle. Mais là, elle ressemblait à un trésor inatteignable, une perle rare, aussi douce que la lumière d’Andrasté.
Pourtant, ses cheveux étaient en bataille, l’odeur qu’elle dégageait était celle d’une soirée un peu trop arrosée et ses joues étaient si roses qu’on les aurait crues brûlées par un soleil d’été. Mais le cœur de Cullen battait plus vite en cet instant. Il regretta qu’elle soit dans cet état. Finalement, il aurait aimé avoir cette discussion et, qui sait, peut‑être reprendre là où ils en étaient restés. Ici même, dans cette chambre. Là où tout avait commencé.
Il secoua la tête, épuisé. Demain, son attention serait braquée sur l’Inébranlable. Il n’aurait plus les idées suffisamment claires pour se rapprocher de Théa, pour renouer, si elle le désirait toujours. Peut‑être après… quand tout serait fini et qu’il serait plus en paix. Peut‑être…
Soudain, Théa gémit dans son sommeil, elle trembla et grimaça quand elle changea de position. Ses yeux papillonnèrent mais elle ne s’éveilla pas. Elle rêvait. Cullen en sourit, attendri. Mais son sourire se figea quand il aperçut une larme filer d’une paupière close.
— Je vous… déteste… murmura‑t‑elle dans son sommeil.
Le commandant ne savait pas si ces mots lui étaient adressés ou pas, mais il ressentit un pincement au cœur. Il tendit une main et essuya du pouce la joue mouillée avant de pousser un long soupir. En lui, tout s’écroulait. Tout. Ses certitudes, sa colère, ses rêves aussi. À la voir si fragile, il eut l’impression que son souffle lui manquait, que ses gestes étaient maladroits, que son cœur ne battait plus…
Par le Créateur… Avait‑il vraiment tout gâché ?
— Si tu savais comme je me déteste aussi…