Des fiançailles salvatrices

Chapitre 8 : Rancoeur

8030 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/04/2026 17:55

8. Rancœur

 

Le soleil se couchait sur l’horizon. Les ombres de la nuit s’installaient par endroit. Les silhouettes noires se découpaient sur le ciel orangé, rendant peu reconnaissable leurs propriétaires. Seule leur position était indicatrice de leur complicité : l’une dans les bras de l’autre comme deux sœurs. La louve était couchée non loin d’elles, apaisée par le calme de cet endroit.

Les jeunes filles, d’abord silencieuses, avaient évoqué leurs souvenirs juvéniles. Le père de Sakura avait été le héros de pas mal des anecdotes énoncées. Elles rirent de leurs bêtises et coups fourrés. Elles comprirent l’indulgence du paternel avec le recul et l’âge. Elles évoquèrent leur avenir, du bout des lèvres, n’osant attirer la malchance sur leurs prophéties optimistes. Tout cela évoquait une enfance heureuse et protégée. Sakura remercia son père tout en caressant la stèle comme un être bien vivant.

Sakura ferma les yeux. Elle sentait la pierre froide sous le bout de ses doigts. Elle écouta le chant du vent. Elle sentit le parfum des fleurs se diffuser dans ce soleil couchant. Dans quelques minutes, la nuit prendrait le relais. Elle n’avait qu’une envie : dévaler la colline en courant et coincer ce jeune loup prétentieux dans une alcôve afin de lui arracher ce fameux secret. Elle serra le poing. Une main douce emprisonna ce poing douloureux en un geste réconfortant.

-Que comptes-tu faire, ma Sakura ?

-Il faut que je lui parle, il faut que je sache son secret.

-Tu oublies ton frère ? Il est sûrement dans tes murs à l’heure qu’il est. Tu ne désires pas savoir ?

-Non, répondit-elle d’un ton sec.

Tomoyo la regarda avec surprise et douleur. Sakura sembla hésiter sur ses propres sentiments. Ce frère, elle n’était pas prête à lui faire une place dans sa vie. Son cœur était trop affaibli pour gérer une telle situation. Sa vie, son existence, sa famille, elle pensait que tous ces éléments qui faisaient partie de son identité étaient des bases solides. À présent, elle avait l’impression que tout s’écroulait comme un château de sable. Elle reprit la parole en nuançant sa réponse.

-Du moins pas tout de suite. Je ne possède aucune piste, j’ignore même qui est cette personne sûre à laquelle mon père s’est confié. Pour l’instant, mon cœur me crie d’aller retrouver Shaolan.

Tomoyo plongea son regard dans celui de sa cousine. Elle admira une seconde sa détermination et cet amour débordant. Elle savait qu’elle ne serait pas en paix avec elle-même tant qu’elle ne lui aurait pas parlé.

-Je comprends, ma Sakura, mais est-ce judicieux ?

-Je ne comprends pas, rétorqua Sakura sur la défensive.

Tomoyo soupira devant tant de naïveté. En même temps, cet état d’esprit était rafraîchissant. L’esprit et le cœur de Sakura n’était tourné que vers l’amour et sa complexité. Cependant, si la vie permettait à ses acteurs de vivre de grandes passions, elle n’était pas composée que d’amour et d’eau fraîche.

-Demain, très tôt le matin, le seigneur Hiragisawa a demandé que les hommes soient prêts à partir. Ils partent en chasse. Comprends-tu ce que cela signifie, Sakura ?

Sakura se tortilla, mal à l’aise, incapable de soutenir le regard scrutateur de sa parente.

-Je crois, avança-t-elle.

-Donc, je te repose la question : penses-tu que cela soit judicieux d’interpeller, voire inquisitionner Shaolan sur ses éventuels secrets à un moment aussi crucial ?

Sakura en resta bouche bée. Elle se rendit compte, en une question, de son immaturité. Elle n’avait songé qu’à une seule chose : à l’apaisement de son cœur. Pas une seule seconde, elle n’avait pensé à ce qu’impliquait son impatience. Oui, elle désirait ardemment discuter avec l’élu de son cœur et aplanir enfin les malentendus installés. Elle contracta les doigts sur le tissu de sa robe. Ces éclaircissements devaient attendre. Devenir adulte signifiait apprivoiser la patience.

Sakura consentit silencieusement de la tête au questionnement de Tomoyo : elle attendrait le moment propice à ce type de conversation. Tomoyo en fut ravie. Elle se contenta de sourire tristement et de tapoter les épaules de sa cousine en signe de soulagement.

- Laisse-moi t’accompagner jusqu’à tes appartements. La nuit s’est installée et j’ai un peu froid.

-Oui, murmura-t-elle. Merci, ma douce Tomoyo.

Un peu calmée par sa parente, la jeune fille prit la main de sa compagne et marcha d’un pas tranquille vers le domaine. La louve courut devant elles. Elle revint en sautillant, la langue pendue, pour repartir de plus belle. Apparemment elle désirait jouer avec les dames. Celles-ci rirent un bon moment, ravies de ces instants de détente.

Soudain, les oreilles de l’animal s’agitèrent nerveusement. Il tourna la tête vers un coin sombre et se mit en position d’attaque en grognant. Aussitôt ses maîtresses se mirent, elles aussi, sur leur garde.

-Qui est là ?

-Ce n’est que moi mesdames. J’ignorais que je pouvais vous effrayer à ce point. Excusez ma négligence.

Le seigneur Hiragisawa sortit des ténèbres avec un merveilleux sourire enjôleur. L’animal grognait toujours. Au lieu d’éprouver de la peur, le jeune homme fondit sur lui en tendant la main. Aussitôt la bête se calma à ce contact intrépide, et, malgré le peu de résistance qu’elle présentait, se laissa enfin aller dans des jappements heureux.

Les deux jeunes filles avaient assisté à la scène, médusées par la témérité du jeune homme.

-Vous êtes fou, cria la maîtresse de la bête. Elle aurait pu vous arracher la main.

-Oh ! Elle est comme sa maîtresse : elle grogne mais elle ne mord pas. Elle a juste besoin de tendresse.

-Peut-être que son flair est trompé par le vent mais sa maîtresse, elle, sent le danger. Elle est toujours plus dangereuse que son loup.

-Je serais prêt à jouer ma main là-dessus.

-Préparez-vous à vivre le restant de votre vie manchot, alors !

Les deux jeunes gens s’affrontèrent du regard devant une Sakura quelque peu ennuyée par la situation. Non qu’elle voulût voir son tuteur légal être rabaissé par sa cousine mais elle désirait s’échapper. Elle se sentait vidée par les dernières révélations. Elle souhaitait quémander une collation servie dans sa chambre avant de plonger dans un sommeil réparateur bien mérité. Ne pouvant plus rester en place, elle fit mine de partir.

-Où partez-vous comme ça jeune pupille ?

-Monseigneur, c’est qu’il est bien tard et la fatigue me gagne. Bien que votre compagnie ne me déplaise, j’ai hâte de retrouver la douceur de ma literie.

-Bien, gente dame, je m’engage à raccompagner deux aussi charmantes demoiselles.

Les charmantes demoiselles en question échangèrent un regard plein de sous-entendus. Tomoyo remarqua les cernes naissants sous les yeux de sa cousine, son teint pâle et le léger tressaillement de sa bouche. Elle comprit que l’excuse de Sakura n’était pas feinte. La brune fit un clin d’œil complice à la demoiselle éreintée.

-Venez donc si cela vous chante, je ne vous promets pas d’être de bonne compagnie.

Eriol rit à la pique. Décidément, cet homme ne se vexait pas facilement. Levant le menton bien haut en signe de supériorité, Tomoyo enroula son bras à celui de Sakura. Ensemble, elles repartirent d’un pas calme et posé. Eriol se contenta de les suivre en silence jusqu’aux appartements de l’héritière des lieux. Il désirait respecter leur choix de se ressourcer dans ce mutisme bienveillant.

Devant la porte de dame Kinomoto, celle-ci fit une révérence et disparut dans la pièce. Tomoyo allait faire de même quand l’homme lui saisit la main. Du pouce, il en caressa la peau soyeuse. Ses yeux se cachèrent dans le reflet de ses lunettes.

-Bonne nuit, douce dame.

Sa voix était sensuelle. Ces mots anodins prirent un sens tout autre prononcés de cette manière. Tomoyo rougit, hésitant entre jouer les coquettes ou démontrer une colère froide.

Ruby Moon les sépara d’un coup de flanc, s’interposant entre eux. Elle défendait sa maîtresse, grognant faiblement contre l’intrus. Tomoyo se félicita de la parfaite éducation qu’elle avait transmise à sa louve.

-Prenez garde à vos manières, monseigneur. Votre repos risque d’être de plus longue durée si vous continuez à interpeller ainsi ma louve.

Sur ces mots, elle s’éclipsa, laissant un Eriol confus mais satisfait de l’altération.

 

 

La tête posée sur un torse virile, Yukito écoutait la respiration régulière de son bien-aimé. Il savourait cet instant de paix si longtemps recherché. Toya, son ami d’enfance, son complice pour tenir à bien cette maisonnée, son amour interdit, était dans ses bras. Il n’en croyait pas sa chance. Et il s’attendait à ce que ce mirage disparaisse en une fraction de seconde. Deux hommes, dans ce monde de guerrier, avaient-ils la moindre chance d’exprimer ainsi leur amour ? Alors Yukito attendait. Il attendait les mots fatidiques.

« C’était une erreur. » « Nous ne pouvons pas nous aimer au grand jour. » « Je n’aurais pas dû. »

Non. Il ne devait pas réfléchir à cet avenir incertain maintenant. Il devait se concentrer sur le présent. Les battements de ce cœur aimé. Le souffle de sa respiration. Sa peau et sa chaleur. Le chant des oiseaux du petit matin. Ces draps qui les enveloppaient comme un cocon protecteur. Oui. Tout cela était bien réel et c’était la seule chose qui comptait pour l’instant : cette béatitude d’être auprès de l’être aimé au petit matin.

Toya aussi était éveillé depuis un moment. Il jouait avec les mèches grises du majordome dans une caresse apaisante. Il était soucieux de la situation. Il venait de compromettre l’héritier et le maître de la famille Kinomoto. Yukito était de sang noble. Il avait pour devoir de concevoir un héritier avec une femme. Une autre que lui découvrirait un jour ses soupirs lancinants, son visage quand la jouissance prenait possession de lui, son ardeur à satisfaire son désir. Son cœur se serra à cette perspective.

 Ah, si l’un d’entre eux avait pu naître femme !

Toya baissa les yeux sur son amant. Yukito avait des traits fins et doux. Son torse était maigre mais bien tracé. Sa peau pâle appelait les caresses et contrastait adorablement avec sa peau basanée de soldat. Il soupira. Il n’aurait pas été autant aussi attiré physiquement si Yukito avait été une femme. Il aimait ce corps viril allongé sur lui. Il ne l’échangerait pour rien au monde.

-Qu’allons-nous faire ? soupira Yukito d’un ton las, faisant écho aux propres pensées de Toya.

Yukito leva des yeux interrogatifs vers son amant. Il était adorable. Toya ne résista pas. Il mit ses mains en coupe autour de son visage et déposa un chaste baiser sur ses lèvres. Il sentit sa vigueur revenir à ce toucher. Yukito avait un effet aphrodisiaque sur lui.

Le majordome, d’abord séduit par ce baiser qui s’approfondissait au fur et à mesure de leurs échanges, saisit les poignets de Toya. Il se redressa. Ses joues se gonflèrent en signe de réprimande.

-Toya ! gronda-t-il.

Le maître d’arme sourit devant tant d’innocence. Il eut un rire bref et taquin. Puis, il remit ses cheveux noirs en arrière d’une main, cherchant à reprendre un peu de son sérieux.

-Que veux-tu dire ?

-Nous. Tous les deux. Comment allons-nous pouvoir continuer à nous voir ?

Toyo détourna le regard. À la fenêtre, le jour commençait à poindre à l’horizon. Le temps semblait suspendu.

Dans quelques minutes à peine, il devrait s’habiller et accompagner ses hommes en expédition comme l’avait demandé le seigneur Hiragisawa. La vie reprendrait son cours avec son tumulte et son bruit.

Sa mâchoire se contracta. Son cœur se déchira en sachant les mots qu’il allait prononcer. Il les détestait déjà. Il se concentra sur celle lueur matinale. Il ne se sentait pas prêt à affronter le regard de l’élu de son cœur.

-Tu es l’héritier des Kinomoto, tu te dois de prendre la place de ta sœur au sein de la famille. Tu es mon maître et ton devoir est de te marier…

-Jamais !

Toya soupira et s’écarta de son nouveau maître. Il s’habilla et mit son armure lentement et tristement. Il ne voulait pas partir. Il était un homme de devoir. Il l’avait toujours été. Il n’aurait jamais cru que cela aurait pu être aussi difficile de tenir ses engagements un jour.

-Où vas-tu ? s’inquiéta Yukito.

-L’expédition…

-Laisse-moi venir avec toi.

-Hors de question ! Tu es le majordome de cette maison. Que ferait un homme avec si peu d’expérience militaire dans une telle chasse ?

Le jeune homme s’assit sur le lit. La tristesse le gagna mais il ne dit mot. Aucun des deux ne brisa ce silence pesant, tous deux ayant peur des répercussions d’une future conversation. Le son des lanières de cuir claquant dans le vide retentissait comme un glas à cette relation naissante.  Yukito observa ces doigts habiles nouer cette armure légère. Il repensa à la douceur de cette nuit. Il était nostalgique de ces quelques heures passées. Il ne pouvait pas le laisser partir comme ça. Il déglutit quand Toya enfila ses bottes, dernières pièces de son équipement.

-Toya…

L’homme en question prêta son attention à son amant suite à cet appel lancinant. Yukito vit la même déchirure dans ces yeux malgré cet air sérieux qu’il cherchait à afficher. Il inspira calmement, cherchant à trouver du courage dans ses paroles.

-Je ne veux pas que tu dises quoi que ce soit à mademoiselle Sakura. C’est trop tôt pour elle… et pour moi. Il faut que je réfléchisse. Tout ça est si soudain pour moi.

Toya s’approcha et posa ses mains sur les épaules de son interlocuteur. Du temps, c’était ce dont ils avaient besoin tous les deux. En son for intérieur, Toya n’était pas prêt à laisser Yukito voguer vers son destin. S’il pouvait voler quelques instants rien qu’à eux, il n’irait pas à l’encontre de la volonté de son amour.

Il remit une mèche grise derrière l’oreille de son propriétaire. Ses lèvres s’écartèrent naturellement face à sa beauté offerte ; il se détendait un peu à cette déclaration silencieuse d’un amour infini.

-Je comprends et je respecterai ta volonté. Sache que je serai toujours là pour toi.

Avant de partir, le maître d’arme déposa un doux baiser sur les lèvres de son amant. Yukito fixa la porte se refermer et posa sa tête sur ses genoux.

De son côté, Sakura, encore vêtue de ses vêtements de nuit, se faufila tel un esprit errant à travers les couloirs. Elle n’avait pu dormir du sommeil du juste. Trop de choses se bousculaient dans sa tête. Aussi, elle en profita pour se poster dès l’aurore à une fenêtre donnant sur la cour. Elle voulait assister à son départ.

Malgré le nombre d’uniformes et d’hommes dans cet espace exigu, ses yeux le repérèrent immédiatement. Elle ne pouvait confondre cette silhouette avec aucune autre. Son cœur savait d’instinct que c’était lui avant même d’apercevoir son visage. Il était beau. Cette façon qu’il avait de diriger les hommes et de surveiller les préparatifs suscita de l’admiration en elle. Il était véritablement devenu un homme en l’espace de quelques années. Dommage qu’il fût toujours aussi immature dans la gestion de ses sentiments !

Se sentant observé, Shaolan parcourut les alentours des yeux. Puis, il la vit. Elle était accoudée à une fenêtre, les bras croisés. Le vent matinal jouait avec ses longs cheveux miel et le pan de son kimono de nuit émeraude. Le tissu semblait fin et vaporeux. Cela lui procura un aspect fantomatique. Il n’arrivait pas à décrypter l’expression de son visage.

Le jeune homme voulut s’approcher d’elle, désirant la questionner de sa présence ici dans cette tenue inadéquate. Un garde l’interpella. Il réclamait des explications sur certains équipements. Cette interruption lui permit de réfléchir sur le bien fondé de sa démarche. Il n’avait aucun compte à rendre à la demoiselle. Il haïssait cette part de lui de toujours tomber dans ses travers. Il fallait qu’il la laisse partir.

Il la regarda une nouvelle fois. Elle lui rendit son regard, pleine d’espoir. Elle se redressa, prête à discuter avec lui s’il venait à elle. Shaolan baissa les yeux avant de la regarder de nouveau, l’air désolé. Il se pencha en signe de respect. Il lui tourna le dos. Il devait accomplir son devoir et non satisfaire les besoins de son cœur. C’était cela être un guerrier.

 

 

-C’est endroit est vraiment lugubre, se plaignit une voix infantile. Et puis, je m’ennuie au milieu de toutes ces plantes.

-C’est de ta faute, Tomoyo, réprimanda Sakura tout en mélangeant deux solutions dans des éprouvettes. Tu n’aurais pas dû le provoquer.

-Il m’a provoquée la première avec son sourire niais et son air de dire qu’il peut faire ce qu’il veut en toute impunité.

-Oui, mais de là à mettre de la teinture verte dans ses produits de beauté.

-Il a affirmé que cela rehaussait son teint. Et puis, c’était plus pratique pour se fondre dans la forêt.

-Et les piments dans son thé ?

-Ces serviteurs devraient être plus prudents à l’avenir. Cela aurait pu être du poison. Je n’ai fait que mettre en avant les failles de son service.

-Et les chaussures mâchouillées par Ruby Moon ?

-Ma louve est un animal sauvage. Parfois, elle échappe à ma surveillance. Comment aurais-je pu savoir que c’étaient ces chaussures ?

Sakura soupira devant tant de mauvaise foi. Parfois, sa cousine pouvait se montrer têtue dans ses réflexions. C’était un trait de son caractère qu’elle aimait et détestait à la fois. Enfin, peut-être que cela lui servirait de leçon à l’avenir.

Elle inscrivit la réaction de ses deux produits dans son carnet à sa droite. Elle réfléchit à la suite de son entreprise, cherchant le moyen d’être le plus efficace possible. Heureusement, elle avait les plantes nécessaires à la décoction qu’elle avait en tête. Tomoyo avait de la chance que son laboratoire personnel regorge d’autant de trésors.

-La magie temporelle n’était pas un choix judicieux pour ton prochain « coup ».

-Je n’en peux rien, c’était si tentant. Il avait osé dire que je me montrais « puérile ». Moi ! Comment avait-il osé ? Il fallait que je lui montre qui était le plus puéril de nous deux.

-Ça ne te ressemble pas d’être si infantile. On dirait une gamine qui cherche à attirer l’attention de son amoureux.

Tomoyo la foudroya du regard. Cela aurait pu être efficace si la demoiselle n’avait pas l’apparence d’une enfant de cinq ans. Sakura pouffa devant cet effort de paraître intimidant dans ce corps adorable de poupin. Les vêtements, bien que somptueux, rendaient davantage ridicule l’aspect juvénile de sa cousine de part leur grandeur. Elle flottait littéralement dans le tissu.

-Oui, je sais, capitula la brune. D’habitude, j’agis avec plus de réflexions. Je dois avouer que cet homme joue avec mes nerfs. Il fait ressortir ce qu’il y a de plus mesquin en moi. Je voulais juste lui prouver que je n’étais pas une femme conciliante comme celles de la cour.

-Et tu n’avais pas prévu qu’il avait placé une barrière de protection qui renvoyait ses sorts à leur lanceur.

-Et je n’avais pas prévu cette barrière, effectivement.

La petite fille se mit en boule sur le siège en bois près de la table de laboratoire. Même son air boudeur était adorable. Sakura avait envie de s’amuser encore un peu à ses dépens. Elle soupçonnait également que Tomoyo avait agi de la sorte plus pour la distraire que pour vraiment embêter le seigneur Hiragisawa.

Effectivement, depuis la découverte des lettres, une bonne semaine s’était écoulée. Durant ce laps de temps, elle n’avait pratiquement pas vu Shaolan. Le jeune homme s’arrangeait pour partir dès l’aube et ne rentrer que tard dans la nuit. Il ne partageait plus aucun de leur repas. Parfois, elle allait l’observer au moment du départ. Il la regardait mais ne venait jamais auprès d’elle. Il mettait de la distance entre eux. Cela l’attristait et l’énervait.

-J’ai presque fini la potion. Quand tu l’auras bue, tu auras une envie folle de dormir. C’est le temps que ton corps recouvre son aspect normal.

-Je dormirai combien de temps ?

-Laisse-moi réfléchir. Je te dirais quelques heures, peut-être toute l’après-midi.

-Et toi ? Que vas-tu faire pendant ce temps-là ?

-Je pense que je vais rendre visite au couple à l’orée de la forêt. Chiharu devrait accoucher d’un instant à l’autre. J’étais inquiète également de la position du bébé. J’ai l’impression qu’il est mal placé.

-N’y va pas seule. Je peux venir avec toi.

-Dans cet état ! Tu trébucherais à chaque pas.

Tomoyo rougit de honte. Son apparence n’était pas des plus plaisantes pour l’instant. Elle savait à quel point elle devait être ridicule.

Sakura rit une nouvelle fois face à cette enfant adorable. Elle taquina le bout de son nez du doigt. Tomoyo grimaça en représailles. La demoiselle Kinomoto se moqua de cette réaction. Elle prépara les boulettes anesthésiantes qu’elle avait préparées grâce aux jeunes pousses de yomogi. Elle se remémora la scène avec Shaolan dans la clairière. Cela s’était déroulé dix jours auparavant. Elle avait l’impression qu’une saison était passée depuis son retour. Son cœur se serra.

-Prends au moins quelqu’un avec toi.

-Qui pourrait m’accompagner ? Tous les hommes valides sont partis en expédition. Même Toya et Eriol ne sont pas au manoir.

Sakura déposa un petit flacon dans les mains juvéniles. Elle embrassa sa cousine sur la joue et lui offrit un magnifique sourire.

-Ne t’inquiète pas. Je ne partirai pas longtemps. Et puis, nos hommes parcourent les terres à la recherche des brigands.

Sakura, dans sa tenue de médecin à la garçonne, prit sa besace. Elle salua une dernière fois son amie et franchit la porte.

Tomoyo n’était pas rassurée. Elle savait que le danger était relatif. Les hommes avaient beau rechercher les brigands, ils n’en trouvaient nulle trace. Comme si quelqu’un les prévenait à l’avance de leur déplacement. Un frisson lui parcourut l’échine. Elle venait de comprendre quelque chose. Elle sut que sa réflexion n’était pas dénuée de sens.

Elle se leva prestement. Oubliant un instant son corps actuel, elle se prit les pieds dans ses vêtements et tomba. Décidément, elle ne servait à rien dans cet état. Elle appela un serviteur.

-Ma dame ?

-J’ai besoin d’envoyer une missive à mon frère.

-Mais, mademoiselle, il est parti avec les autres.

-Justement, il sera plus efficace que moi dans les prochaines heures.

 

 

Sakura attacha les rênes de son cheval à un bouleau à proximité de la chaumière. Elle n’avait pas traîné car elle savait qu’elle n’aurait qu’un seul patient aujourd’hui. Elle ne pouvait pas se permettre de se promener d’une maison à l’autre. Chiharu avait besoin de soin.

Le vent printanier souffla en sa direction. Sakura frissonna. Elle replaça sa cape autour de sa nuque. Malgré un début de saison magnifique, l’air restait frais. Elle leva ses yeux émeraude sur le ciel nuageux. Depuis qu’elle avait quitté la maison, les nuages s’étaient accumulés au-dessus de sa tête. Nous étions au début de l’après-midi mais elle avait l’impression que la journée touchait déjà à sa fin tant le ciel s’était assombri. Elle se félicita une nouvelle fois d’avoir pris une monture. Revenir sous la pluie glaciale n’était pas une perspective des plus plaisantes.

En entendant les bruits de sabot, Takashi ouvrit la porte en bois massif. Il fut soulagé de constater que sa visiteuse n’était point les hommes tant redoutés. Il l’accueillit avec un sourire chaleureux.

-Je suis heureux de vous voir, ma dame. Chiharu est au lit. Elle se plaint de maux de ventre. Elle pense que le travail a commencé.

-Déjà ! s’étonna Sakura.

Après tout, songea-t-elle, la jeune femme était proche du terme. Il ne serait pas étonnant que l’accouchement se prépare. Elle prit sa besace. Elle ordonna à Takashi un verre d’eau. Une fois à l’intérieur, elle se précipita au chevet de la future maman.

-Ma dame, marmonna Chiharu en voulant se redresser.

Sakura l’en empêcha d’une main douce sur le front. La future mère était en nage. Sakura prit sa tension et écouta les battements de son cœur. Elle n’était pas sûre que le travail ait réellement commencé.

-Puis-je examiner ton bassin, Chiharu ?

-Je vous en prie, faites ce qu’il faut pour que tout se passe bien pour mon petit.

Sakura découvrit respectueusement sa patiente. Elle tâta le ventre et comprit effectivement que de petites contractions s’effectuaient. Elle vérifia l’ouverture de son vagin. Malheureusement, ce dernier était à peine dilaté. Le véritable accouchement ne s’était pas encore déclaré. Pourtant, la jeune femme risquait d’être trop épuisée par ce faux travail au moment propice et serait donc incapable de pousser.

-Takashi, le moment n’est pas encore venu pour elle. Je vais rester ici jusqu’à la naissance de votre bébé. Je ne peux pas laisser Chiharu dans cet état. Je vais lui donner des calmants pour qu’elle se repose un peu. Toi, j’aimerais que tu prennes mon cheval et que tu ailles à ma demeure. Préviens-les de ma présence ici qu’ils ne s’inquiètent pas de ne pas me voir rentrer. J’aimerais également que tu demandes à aller dans mon laboratoire. Je n’ai pas pris mes instruments pour son accouchement car je ne m’y attendais pas. Demande à prendre le sac rouge en cuir. Normalement, il est sous la table.

-Non, je ne peux pas abandonner ma femme et mon enfant.

-Va, te dis-je. Chiharu a besoin de calme. Pour l’instant, ce que tu peux faire de mieux c’est prévenir la garde de ma présence ici. Et j’ai vraiment besoin de ces instruments.

Takashi hésita. Il observa sa femme mal en point. Il l’aimait tellement. S’il pouvait souffrir à sa place, il le ferait sans hésiter. Il savait qu’il était inutile. Mais laisser deux femmes seules en ces temps troubles…

-Je reviendrai avant la nuit.

-Fais vite !

Takashi se hâta. Il prit le cheval et galopa comme si la mort elle-même le poursuivait. Ce qui était en jeu était plus important que sa propre vie : c’était le bonheur de sa famille. Tout homme sait qu’il n’est rien sans les siens. Que l’on soit chevalier ou paysan, un homme digne de ce nom, non, peu importe son sexe, un être humain protège toujours les siens. Sakura se faisait ses réflexions tout en observant Takashi s’éloigner. Elle frottait ses bras croisés afin de se réchauffer. Un grondement au loin ne la rassura pas sur la météo.

Sakura rentra. Elle fit infuser les calmants et les donna à Chiharu. Cette dernière put fermer les yeux pendant un temps. Régulièrement, la médecin vérifiait la tension de sa patiente ainsi que la dilatation de son vagin. Le travail serait lent. Ce n’était pas exceptionnel pour un premier bébé. Parfois, cela prenait plusieurs jours. Sakura avait peur que Chiharu ne tienne pas jusque-là, trop épuisée par les contractions.

La pluie battante contre les fenêtres brisa sa monotonie. Sakura réalisa alors que Takashi était parti depuis un long moment. L’inquiétude la rongea. Elle s’efforça de ne pas la transmettre à sa patiente de peur d’accentuer sa propre angoisse. Normalement, Takashi aurait dû revenir rapidement. La demeure des Kinomoto n’était pas si éloignée que cela de cette chaumière. Elle refit mentalement le chemin jusqu’à chez elle à cheval, évalua les obstacles et le temps nécessaire pour dénicher ses instruments. D’après ses calculs, il aurait dû revenir depuis un moment. Le jour commençait à décliner.

-Takashi, appela Chiharu.

Immédiatement, Sakura prit la main de sa patiente. Elle lui caressa le front en signe d’apaisement. Elle remarqua que la future mère haletait. Aussitôt, elle reprit sa tension. Son cœur battait vite.

-Chiharu, as-tu mal ?

-Oui… J’ai très mal… mon ventre…

Sakura vérifia la dilatation. Chiharu était à quatre centimètres. Le travail avait véritablement commencé. Le bébé allait arriver. Mais elle avait encore du temps devant elle. Pour que le bébé se fraie un chemin vers la vie, l’ouverture devait atteindre au moins dix centimètres. Les contractions n’étaient pas suffisamment rapprochées non plus.

-Chiharu, écoute-moi, le bébé va arriver mais pas tout de suite. Il ne faut surtout pas pousser pour le moment, même si tu en as envie. C’est beaucoup trop tôt. Je vais faire chauffer de l’eau et poser des draps dessus pour les désinfecter au maximum. Comme ça, ton bébé sera accueilli dans de bonnes conditions. Tout ira bien, tu m’entends ? Tout ira bien, j’en suis sûre.

-Et… Takashi… Où est… Takashi ?

-Il ne devrait pas tarder. Il est juste parti chercher mes instruments. Je vais te donner encore quelques calmants tant que tu n’es pas prête à pousser ? essaie de te reposer le plus possible. Après, je ne pourrai plus rien te donner. Il te faudra être courageuse et en pleine possession de tes moyens pour faire venir ce bébé au monde.

-D’acc… D’accord.

Sakura lui fit boire quelques gorgées de sa tisane. La jeune femme avait du mal à déglutir. Elle avait tellement mal. Son médecin lui proposa de marcher un peu. Elle fit quelques pas. L’action lui parut si difficile. Ayant plusieurs cordes à son arc, Sakura lui massa le bas du dos et les hanches le temps que le breuvage fasse effet. Enfin apaisée, Chiharu se recoucha.

La dame savante en profita pour s’approprier la cuisine. Elle dénicha des draps corrects. Elle attisa le feu et fit bouillir l’eau promise. Elle ne savait pas si Takashi reviendrait à temps. Elle farfouilla dans les ustensiles de cuisine et dénicha des couteaux nécessaires à son office. Elle les désinfecta avec de l’eau de vie.

Elle tria son matériel de fortune sur le plan de travail. Intérieurement, elle énuméra les étapes d’un accouchement. Elle n’était pas sereine.  Les mains appuyées sur la table, elle cherchait à reprendre son calme. En réalité, c’était le premier accouchement qu’elle réalisait seule. Habituellement, elle assistait Clow Read. Lui détenait le savoir faire requis à ce genre de situation. Effectivement, ses pires craintes se concrétisaient : l’enfant se présentait en siège. Arriverait-elle à le retourner ou devrait-elle ouvrir le ventre pour l’en extraire ? Elle n’était pas prête à cette idée. La vision de Chiharu en sang lui donnait la nausée.

Un éclair suivi du tonnerre retentit au-dessus d’elles. Sakura se précipita dans la chambre. Chiharu somnolait. Le grondement ne l’avait point réveillée, épuisée comme elle l’était. Sakura en fut soulagée. Il fallait qu’elle se repose. Un accouchement pouvait durer plusieurs heures en plein travail. Il fallait s’armer pour ce genre d’épreuve avec toutes les ressources qu’elle disposait.

-Takashi, où es-tu ? marmonna-t-elle.

La jeune femme revint dans la salle de séjour. Regardant par la fenêtre l’eau ruisseler sur le verre, elle se rongeait les sangs. Elle était en proie aux doutes quant à ses propres compétences. Elle était toute seule. Elle était isolée avec une patiente en difficulté. Personne n’entendrait ses appels à l’aide si la situation venait à dégénérer. Pire, que ferait-elle si quelqu’un venait à s’en prendre à elles deux ?

Elle se massa les tempes. Elle ne devait pas montrer son angoisse à sa patiente. Elle devait être un roc pour elle, une personne sûre sur laquelle s’appuyer. Si elle montrait sa panique quant à cet événement compliqué, la jeune mère risquait de mal réagir. Or, le mental était le plus important.

-J’ai fait preuve d’arrogance ! se gronda-t-elle. J’aurais dû demander à Tomoyo de m’accompagner. Elle aurait su me rassurer. Ou j’aurais dû appeler un confrère du domaine voisin dès que j’ai su que l’enfant se présentait en siège. Si elle perd ce bébé, je serai la seule responsable. Je dois réussir, absolument !

Les larmes de rage menaçaient de couler. Elle se frotta les yeux, bien consciente de la pression qu’elle se mettait. Il fallait qu’elle se reprenne avant que sa patiente ne se réveille.

Tout à coup, elle vit l’ombre d’un cavalier apparaître sur le sentier. Enfin, il revenait. Son élan de joie se stoppa quant elle le vit descendre de cheval. Ce n’était pas Takashi, Sakura en était sûre. Sa façon de bouger était bien trop assurée pour le paysan. Elle retint sa respiration. Cela ne se pouvait. C’était impossible !

La jeune femme sortit dans la tempête. Le visage fouetté par le vent et la pluie, elle avait plus de mal à distinguer le nouvel arrivant qui avançait vers elle. Un éclair zébra le ciel, éclairant l’inconnu. Ce fut une apparition fugace, sauvage. Il avait les yeux assombris par l’inquiétude. Mais Sakura sentit un poids s’alléger en elle. Elle courut dans ses bras. Elle n’était plus seule. Il était sa bouée de sauvetage.

-Tu es là ! Merci !

Elle l’étreignit brièvement contre elle. Elle était tellement heureuse d’une telle félicitée. Le destin était décidément capricieux. Elle n’avait pas le temps de remercier le ciel de sa venue. Elle sentit le courage revenir en elle et elle devait en profiter.

-Maintenant, Shaolan, j’ai besoin de toi ! dit-elle en s’accrochant à sa tunique.

Le jeune homme fut surpris par cette réaction. Il était venu rongé par l’inquiétude dès qu’il avait appris où la fleur s’était rendue. Il ne s’attendait pas à un tel accueil. Il n’eut pas le temps de protester que déjà la jeune fille l’attirait à l’intérieur.

Sakura lui jeta une serviette afin d’éponger l’eau ruisselante sur son visage et son corps. Il se délesta de sa cape et présenta le sac rouge de Sakura.

-Il paraît que tu as besoin de ça.

-Comment… ? Où est Takashi ?

-Son cheval a glissé dans la boue à cause de l’averse. Nous l’avons trouvé à demi conscient sur la route au moment où nous rentrions. Il n’a qu’une légère commotion. J’ai préféré l’emmener au domaine pour qu’il reçoive les soins que de l’amener ici. C’était trop long dans son état.

-D’accord. Je te fais confiance. Là, je vais certainement avoir besoin de toi prochainement. Chiharu va accoucher d’un instant à l’autre.

-Ça ira rien que nous deux ?

Sakura le dévisagea avec une expression indécise. Avouer à voix haute ses craintes risquait de les raviver. Elle prit une longue inspiration.

-Il faut que ça aille.

Shaolan ne la questionna pas davantage. Il entreprit de retirer un maximum de sa tenue trempée. Il essaya de se réchauffer près du feu de la cheminée que la jeune femme avait allumé un peu plus tôt dans la soirée.

Pendant ce temps, Sakura examina le contenu de son sac. Ses instruments étaient plus coupants que les couteaux qu’elle avait sortis. Elle les désinfecta de la même façon. Sur une assiette, elle les prépara pour pouvoir les utiliser directement à porter de mains. Elle sortit un pain de savon, une bassine d’eau chaude et des draps propres. Tout était prêt. Il ne restait plus qu’à attendre la délivrance.

Une heure plus tard, les cris de Chiharu cassèrent cette monotonie ambiante. Trop épuisés et trop anxieux pour discuter, le couple était resté près du feu dans un silence apaisant. Sakura l’avait épié, incapable de l’interroger comme elle l’aurait voulu. Elle désirait que la conversation fût fluide et souffrant d’aucune interruption. Or, son attention était rivée sur la personne dans la pièce à côté. Quant à Shaolan, il n’avait rien à lui dire bien que le monstre d’égoïsme enfui dans son âme lui soufflait quelques répliques. La partie raisonnable de son être lui avait démontré l’inutilité d’une telle conversation. Il devait la laisser partir pour son bien.

-Ma dame ! Ma dame ! J’ai mal !

Sakura se précipita dans la chambre. Elle dénuda les jambes de sa patiente et les lui écarta avec toute la douceur dont elle pouvait faire preuve en pareille occasion. Elle constata que le moment était venu. Prise dans l’action, elle donna ses ordres.

-Shaolan, prends une corde et fais-la passer au-dessus de la poutre. Chiharu, tu saisiras cette corde, un bout dans chaque main. Quand tu auras envie de pousser, tu pourras tirer sur la corde pour maintenir ta position. Shaolan, enlève tes bottes. Tu vas te placer derrière elle, une jambe de part et d’autre. Il faut que tu sois un soutien pour elle. Il ne faut pas qu’elle se couche trop sinon bébé va se coincer. Prends des coussins pour que cela soit confortable pour vous deux.

-Qui est-il ? Où… Où est Takashi ?

-Ne t’inquiète pas, Chiharu, ton mari va bien, mentit la médecin. Il est juste retenu ailleurs pendant un moment. Il sera là pour vous dès demain.

Sakura prit un tabouret à placer près du lit où elle déposa l’assiette avec ses instruments. Shaolan s’installa selon les consignes données. Il admira secrètement le sang-froid de la jeune femme. Elle savait ce qu’elle faisait et se montrait douce dans ces instants de crise.

-Ne pousse pas encore. Tu n’as toujours pas perdu les eaux.

-C’est difficile, j’en ai envie.

-Je sais, mais c’est encore trop tôt. Il faut que je vérifie quelque chose avant.

Sakura tâta le ventre. La surface était dure et se contractait par moment. Elle se pinça les lèvres. Le bébé ne s’était toujours pas retourné. Elle réfléchit rapidement. Chaque seconde comptait. Les cris et les halètements de Chiharu rendait l’urgence plus concrète. Sakura prit une décision.

-Chiharu, écoute-moi. Ton bébé ne se présente pas bien.

-Quoi ?

Shaolan enserra la taille en dessous de la poitrine de la jeune mère afin de l’empêcher de trop se redresser. Il lui murmura des mots apaisants. Il comprit la gravité de la situation à la tension dans la voix de sa bien-aimée. Il cherchait à l’aider comme il le pouvait. Il remonta ses mains jusqu’aux épaules nues et frotta d’un mouvement de bas en haut ses bras. Il échangea un regard avec Sakura. Cette dernière hocha la tête en signe d’assentiment à son geste.

-Ton bébé se présente les jambes en avant. Mais, il n’est pas trop tard pour le mettre dans une bonne position. Je vais percer tes eaux et essayer de le placer correctement. Je ne te cache pas que cela fera mal. Il faudra éviter de pousser pendant cette opération. Ne t’inquiète pas, ça ne durera pas longtemps.

-Et si… Et si… ça ne marche pas ?

Shaolan posait la même question avec son regard. Il sentait tout ce qui impliquait l’échec de cette tentative. Sakura serra les dents. Elle affirma davantage sa volonté. Il était hors de question qu’elle échoue.

-Ça va marcher !

Elle perça le placenta avec une baguette en argent prévue à cet effet. Les eaux furent recueillies dans une bassine. Elle ne voulait pas tremper le matelas de sa patiente. Il était difficile en cette période de l’année de le faire sécher efficacement avec toute cette humidité ambiante.

Ayant lavé consciencieusement ses mains, Sakura inséra sa main dans l’utérus. Elle essaya d’être efficace en remuant le moins possible. Elle pouvait imaginer à quel point cela devait être désagréable. Heureusement, dans son malheur, l’accouchement s’était déclaré avant le terme. Cela signifiait que le bébé était encore de petite taille. Cette donnée permit à la jeune femme de manipuler plus aisément ce petit être à naître.

En tout cas, lui n’était pas au courant de la manœuvre. Sakura sentit sa réticence à bouger. Il n’était pas coopératif du tout. Pourtant, elle ne pouvait pas abandonner, il était à mi-chemin de réussir. Il devait bouger encore un peu.

-Ça fait vraiment mal, se plaignit la mère en détresse en sanglotant.

Sakura vit du coin de l’œil ses instruments coupants. Devait-elle arrêter et lui ouvrir le ventre ? Rester aussi longtemps en souffrance n’était pas bon, ni pour elle ni pour le bébé. Leur cœur risquait de s’emballer et de lâcher. Un nouveau-né, c’est si fragile.

Mais ouvrir signifiait une opération. Elle ne sentait pas la force ni les compétences pour mener à bien cette entreprise. Ah ! Elle et son fichu orgueil ! Elle aurait dû appeler un chirurgien compétent !

-Allez ! grogna-t-elle en tentant une nouvelle fois de le faire bouger.

Enfin, l’enfant bougea. Elle sentit la tête se positionner pour entreprendre sa sortie. Sakura respira. Elle ne s’était même pas rendue compte qu’elle avait retenu sa respiration en serrant les dents.

-Voilà, maintenant, Chiharu pousse dès que tu sens la contraction venir.

Chiharu s’agrippa à la corde. Elle sentit son corps la guider naturellement. Elle ne retint pas ses cris de douleurs pour autant. Shaolan la soutint comme il le put, lui frottant par moment le dos et les hanches selon les directives de son aimée. Bientôt, la tête fit son apparition. Quelques minutes plus tard, des hurlements d’enfant retentirent dans la pièce.

-Félicitations, Chiharu, c’est une petite fille.

Sakura enveloppa le nouveau-né dans les draps. Elle épongea le sang sur son visage et son petit corps. Elle coupa le cordon ombilical en le nouant avec dextérité sur le petit ventre. Shaolan fit mine de se relever. La jeune femme l’en empêcha.

-Reste encore un peu. Je dois évacuer tout le restant de placenta de Chiharu et vérifier qu’elle ne fait pas d’hémorragie. Veille sur elle.

Sakura reprit sa bassine et s’activa à la tâche. Ce n’était pas la partie la plus réjouissante de l’événement mais elle était essentielle pour la suite. Si jamais la jeune mère développait de l’infection, elle serait incapable de nourrir sainement son bébé et c’était la mort assurée en quelques jours. Elle prit les draps qu’elle avait préalablement désinfecter à l’eau chaude. Elle rinça le bassin de sa patiente.

-Tu n’utilises pas de savon ?

-Non, c’est trop tôt. Le savon risque d’agresser la peau sensible et de faire plus de mal que de bien.

Shaolan fut ébahi par son savoir. Elle était réellement digne d’être l’héritière de Clow Read. Elle était intelligente et agissait avec sagesse. Elle était merveilleuse.

Finalement, Sakura versa le contenu de la bassine dans un sac en jute. Elle expliqua qu’il faudra le jeter dans la forêt. S’ils s’en débarrassaient dans le compost derrière la maison, le sang risquait d’attirer des prédateurs autour de la maison. Et des fouines ou des rats pourraient se faufiler dans le berceau du bébé. Elle avait déjà vu les ravages de ce genre de bête. Il fallait se montrer prudent en toutes circonstances avec un bébé.

Chiharu chantonnait à présent. Elle se balançait d’avant en arrière dans son lit, son bébé dans ses bras en toute quiétude. Sakura ne put s’empêcher de sourire. L’émotion fut telle qu’elle sentit ses yeux s’embuer. C’était fini. Et elle avait réussi.

Elle sentit des mains pétrirent ses épaules nouées de tension. Elle leva la tête. Shaolan était fier d’elle et le lui montrait ouvertement.

-Bravo ma petite magicienne ! Tu as encore fait des miracles.

-Merci…

Sakura chancela. Elle était prise de vertiges. Elle avait eu trop d’émotions à gérer. Son corps ne lui obéissait plus. Elle se souvint alors qu’elle n’avait rien avalé depuis le petit déjeuner. Seule l’angoisse l’avait tenue alerte pendant tout ce temps. À présent qu’elle était soulagée de toute tension, elle n’était plus maîtresse d’elle-même.




Laisser un commentaire ?