À la recherche du bonheur

Chapitre 4 : Épisode 4

3176 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/07/2020 11:06

 - Je crois que Nassim a raison, lâche Caïn.

- À quel sujet ?, s’enquit Legrand.

- Lucie joue avec nous. Il ne lui est rien arrivé. Elle est juste partie.

- Alors ça y est. Vous abandonnez déjà ?

D’un seul élan Caïn envoie son fauteuil dans les jambes d’Aimé et l’agrippe au col pour le ramener à son niveau.

- Jamais. Je n’abandonnerais jamais. En revanche toi, tu devrais arrêter de faire le malin, parce que Lucie, tu ne la connais pas …

La porte du bureau s’ouvre sur Borel. Caïn lâche Legrand. Leur commandant ne fait pas plus de réflexion qu’un regard appuyé.

- On a reçu un appel de cette adresse. Capitaine, on y va.

Alors qu’il parle Caïn reçoit un SMS contenant la-dite adresse. Il singe un salut militaire avant de le suivre. Legrand n’entend pourtant pas rester ainsi sur le carreau.

- Et moi qu’est-ce que je fais alors ?

- Tu n’as qu’à trouver Lucie, lâche Caïn.

- Ou à rattraper la paperasse en retard.

Sans plus d’émoi pour leur collègue, Borel et Caïn quittent la pièce. Le commandant marche bien droit, un pas en avant mais Caïn sent que quelque chose ne va pas.

- C’est quoi cet appel ?

- On nous a signalé un meurtre dans un quartier de la banlieue.

- Pourquoi c’est toi qui y va et pas Legrand ?

- Vous préférez le faire avec Legrand ?

- Ah non moi j’aime autant que ce soit toi.

Borel approuve la réponse d’un signe de tête et s’en va au parking. Durant tout le trajet, il reste silencieux comme perdu dans ses pensées. Caïn n’avait pas remarqué à quel point Borel a mûri dans ses traits. Il semble adulte et sage alors que quand il est arrivé au SRPJ il n’est rien de plus qu’un adolescent maladroit. Depuis quand a-t-il autant changé ?

- C’est là.

Ils s’arrêtèrent au milieu d’une cité. Ce quartier est centré autour d’un foyer de jeunes. Un groupe hétéroclite d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes squatte la volée de marches au devant du bâtiment. Assis à même le sol pour mieux se dissimuler au milieu des silhouettes fluettes, un adulte les regarde.

C’est vers eux qu’ils se dirigent une fois qu’ils sont descendus de la voiture. Borel marche en se tenant très droit. Caïn se tient sensiblement en retrait pour laisser à son nouveau commandant l’occasion de mener la danse. Alors qu’à leur vue, les jeunes commencent à chuchoter ensemble, l’adulte leur fait un signe et se lève. Il ouvre les bras à Borel qui l’enlace brièvement.

- Nassim comment vas-tu ?

- Bien et toi, Jacine ?

- On fait aller. Pourquoi es-tu là ?

- On nous a appelé pour nous signaler un mort.

- Tu sais, on peut très bien s’en occuper nous-même.

- Maintenant qu’il est déclaré on doit faire ça dans les règles.

- Bien. Comme tu voudras. Laisse-moi te conduire jusqu’au corps.

Jacine les emmène avec lui. Caïn se pose tout un tas de questions mais il sait que, de toute façon, il aura ses réponses alors il reste muet pour l’instant et suit le mouvement. En attendant le capitaine fouille ses souvenirs mais il n’a pas moyen de se souvenir de ce qu’il avait bien pu lire dans son dossier de Borel. Déjà à l’époque il n’y avait rien, dans la paperasse, rien pour attirer l’attention sur lui, Borel n’est devenu remarquable qu’une fois sur le terrain.

Le corps est là, allongé sur une table, recouvert d’un drap. Apparemment ils ont choisi de l’entreposer dans la pièce la plus froide. Logique. Jacine garde une bonne distance entre lui et le corps.

- Vous l’avez déplacé ?, demande Caïn.

- Oui. Il était dehors. On ne pouvait pas le laisser à la vue des enfants. Sabrina a pris des photos.

- Est-ce que je le connais ?, s’enquiert Borel.

- Non. Il est arrivé plusieurs années après ton départ. Il s’appelle Sergio Lurio.

Borel s’approche pour soulever le drap. Il voit le visage ensanglanté se découvrir. Caïn prend quelques notes et envoie un message à Stunia apparemment le commandant n’a pas pensé à le faire.

- Alors c’est vrai ce qu’on dit ?, lâche une voix nasillarde depuis l’entrée de la pièce.

- Le petit Nassim est revenu ?, enchaîne sur un ton plus rauque celui qui l’accompagne.

- Des amis à toi ?, demande Caïn.

- Disons plutôt des … connaissances de longue date.

- Je croyais que tu te fichais de nous quand tu parlais de rejoindre la police, reprend la voix suraiguë.

- On était même sûrs qu’ils ne voudraient même pas de toi là-bas. Mais bon … apparemment les poulets ça s’est assoupli on dirait, ajoute le ténor.

- Attention vous parlez quand même au commandant du SRPJ.

- En remplacement. Capitaine n’en rajoutez pas non plus.

- Commandant ? Ça claque ça.

- Qui aurait cru venant de petit Nassim qu’était bon qu’au baby-foot ?

- Y a un camion avec des cosmonautes pour vous dehors, déclare un nouveau venu.

D’après Stunia, Sergio Lurio aurait été victime d’une mauvaise chute lors d’une bagarre. Il avait reçu quelques coups sévères mais rien de mortel, en revanche. Sa blessure à la tête était fatale. Après avoir regardé les photos qui avaient été prises, Stunia peut conclure que c’est le trottoir, plus que son adversaire, qui l’avait eu en traître.

Caïn attend d’être sorti de l’IML pour coincer Borel.

- Comment tu connais tout ce beau monde ?

- J’ai grandi là-bas.

- Et ça va aller ?

- Pourquoi ça n’irait pas ?

- Tu vas devoir enquêter sur des amis.

- J’ai déjà enquêté sur vous et vous ne m’avez jamais demandé comment ça allait.

De retour dans la cité, ils se séparent pour interroger tous ceux qu’ils pourraient. Des jeunes, Caïn n’en a aucun. Dès qu’ils le voient arriver, ils prennent la fuite en jappant des « v’la le keuf » ou des « attention au poulet » aléatoirement. Pour les adultes, Caïn n’a pas beaucoup plus de chance. Ils n’osent pas partir en courant mais veillent à passer très loin de lui.

L’infime partie des gens qu’il parvient à aborder réagissent de deux manières différentes. Soit ils ne lui répondent même pas, soit ils l’ont vu arriver le matin avec Nassim et ne lui parle que de ça. Et si peu nombreux qu’ils soient, tous racontent la même chose. Depuis quelques temps les résidents assistent de plus en plus à des altercations sonores entre Sergio et Jacine.

Alors que le capitaine s’en retourne vers la voiture, il voit Borel revenir, la mine basse. Caïn n’a pas l’habitude de voir son ami si soucieux, cela s’ajoutant à son attitude plus sérieuse et responsable depuis le départ de Lucie, le capitaine aurait pu avoir quelques difficultés à reconnaître en lui le jeune lieutenant guilleret et timide qu’il a connu au début.

- Capitaine dites-moi que vous avez quelque chose.

- Les gens d’ici ne sont pas très accueillants. Sur la centaine que j’ai vu passer, j’ai réussi à en toper 10 et seulement 4 ont été assez courtois pour me …

- Caïn dépêchez-vous …

- Sergio et Jacine s’embrouillent régulièrement.

Borel paraît tout sauf satisfait de la réponse. Il prend appui sur la voiture et ferme les yeux. Ses mains remontent instinctivement pour cacher son visage.

- Nassim il faut qu’on aille l’interroger.

- Je sais.

Mais il ne bouge pas. Il reste là, immobile. Caïn n’ose pas l’interrompre, quoi qu’il est en train de faire ou de penser. Et puis soudain il se met en mouvement. Cela est si rapide qu’avant de pouvoir réagir Caïn s’est déjà fait distancer de quelques bons mètres.

Borel navigue parmi les bâtiments avec aisance. Il sait exactement où il va. Avec lui à ses côtés, le capitaine observe que les habitants ne l’évitent plus. Au pire ils le regardent en fronçant les sourcils, au mieux ils ne s’intéressent qu’à Borel. Ce dernier finit par arriver devant une porte. Il vérifie le nom inscrit sur l’interphone et frappe à la porte. Une femme leur ouvre.

- Salut Yamina, je cherche ton frère.

- Vas-y, entre Nassim.

Alors que Borel entre, Caïn décide d’être poli et de marquer un arrêt sur le palier.

- C’est qui lui ?, demande Yamina.

- C’est un ami. Il s’appelle Fred.

- Et bien alors entre … Fred.

Le capitaine la salue et rejoint son commandant. Jacine est en cuisine où il fait chauffer du thé. Quand il voit Borel il l’invite à s’asseoir sans oublier de préciser que Caïn est tout à fait libre de s’y installer. Le capitaine reconnaît silencieusement le soin qu’il a porté au choix de ses mots.

- Est-ce que tu connaissais la victime ?

- Tu sais bien que je connais tout le monde ici.

- Oui mais pas tous pareil. Lui par exemple, tu le connaissais comment ?

- Pourquoi tu me poses ces questions ?

- On m’a dit que vous ne vous entendiez pas bien.

- Et donc tu penses que je l’ai tué ?

- C’est pas ce que j’ai dit.

- Si c’est exactement ça, coupe Caïn. Où étiez-vous hier vers 8 heures ?

- J’étais quelque part où personne ne pourrait me servir d’alibi.

- Quel était le sujet de vos disputes ?

- Maintenant qu’il est mort, ça n’a plus aucune importance.

- Est-ce que ça vous arrive souvent de vous battre ?

- Assez !, l’interrompt Borel. Capitaine si vous voulez l’interroger, faites-le au SRPJ, dans les règles. Pour l’instant on n’a pas assez d’éléments pour l’inculper alors on s’en va.

Le capitaine ne cherche même pas à argumenter. Il obéit et quitte même la pièce en premier, raccompagné par Yamina.

- Quand on voit vos ecchymoses on se dit que la bagarre c’est un truc de famille.

- Je suis responsable du club de boxe ici moi.

- Désolé Yamina. Je repasserais plus tard, sans lui.

- À plus tard Nassim.

Malgré quelques tentatives de dialogues de la part de Caïn, le commandant reste parfaitement muet tout le long du voyage jusqu’au SRPJ. Pourtant dès que Caïn a éteint le moteur de sa voiture, Borel prend la parole.

- Ça ne peut pas être Jacine.

- Pourquoi pas ?

- Parce que je le connais. Ça ne lui ressemble pas. Quand on était gamins, il y avait deux groupes : ceux qui traînaient dans la rue et ceux qui restaient au foyer pour jouer au baby-foot.

- Tu vas me dire que Jacine faisait partie des gentils qui restaient en salle commune ?

- Non. Mais il était le seul à ne pas nous charrier ou nous racketter et quand ses potes allaient trop loin, c’est lui qui les arrêtait.

- Fais attention Nassim.

Ce dernier fait un signe de tête sans vraiment répondre avant d’aller jusqu’à sa voiture et partir. C’est vrai qu’il commence à se faire tard, Caïn aurait pu rentrer chez lui. Au lieu de ça, il prend la direction du SRPJ. Legrand n’est plus là. Par habitude, le capitaine s’installe dans le bureau de Lucie. Aujourd’hui il s’est rendu compte d’à quel point, il connaît finalement peu son nouveau commandant. Il trouve facilement tous les antécédents de Borel à la cité, en étude et en travail.

Malgré cette abondance de documentations, où qu’il regarde Caïn ne trouve pas de traces de son domicile. La seule adresse à laquelle il peut être reliée est la capitainerie d’un port. Ce n’est pas du tout son objectif mais sa curiosité est piquée. Caïn prend sa voiture.

Le port est une enclave qui ne comporte que deux ou trois quais et peut accueillir une dizaine de bateau. 6 étaient aux amarres. Caïn va s’avancer quand il voit Camille sortir d’un voilier. Elle arbore un large sourire. Caïn se couche pour la laisser passer sans se faire voir puis s’approche du voilier.

C’est un beau bateau, d’une taille respectable mais le capitaine n’en avait que faire. Il regarde par les hublots qui donnent dans la cabine. C’est à ce moment-là qu’il la voit. Lucie. Elle est à l’intérieur. Ses cheveux ont poussé et quelque chose dans son visage est différent mais c’est bien elle. Elle semble heureuse et détendue. La voir devant lui si soudainement l’a vidé de son énergie.

Il aurait voulu rentrer et lui parler mais il sait que s’il le fait, il ôterait de ses lèvres ce si joli sourire. Pour l’instant, savoir où elle est et savoir qu’elle va bien, lui suffit. C’est tout de même à contrecœur qu’il tourne les roues et repart vers sa voiture.

Il passe le reste de la soirée comme un décérébré. Il est rentré chez lui, poussé par l’habitude. Si Camille n’avait pas été là, il serait sûrement resté figé dans son fauteuil jusqu’à tomber de fatigue. Sa fille le voit arriver dans cet état, elle s’adapte immédiatement et l’envoie se doucher. Avec les cascades d’eau qui lui tombe sur a tête, Caïn se laisse aller facilement. Il la revoit presque devant ses yeux. Lucie. Son sourire.

En sortant de sa douche, le repas est prêt. Il s’attable sans vraiment y prêter attention et commence à manger. Si Camille est dans le bateau, elle est forcément au courant pour Lucie. Il pourrait l’interroger elle pour avoir de plus amples informations. Il ne le fera pourtant pas, si simple que cela soit. S’il doit obtenir des informations sur Lucie, il ira lui demander directement.

Cette nuit-là, pour la première fois, depuis des mois, et malgré les circonstances, il dort d’un sommeil de plomb. Il ne rêve même pas de Lucie alors même qu’il croise en songe Eva, Camille, Nassim, Ben, Gaëlle. Quand il se réveille il est certes atrocement en retard car il a manqué son réveil mais il a les idées claires.

Elles le sont un peu moins quand, malgré son discours de la veille, il arrive au SRPJ au moment où Nassim revient avec Jacine, menotté. Bizarrement, des deux, c’est le commandant qui donne l’impression d’avoir commis la faute. Les preuves doivent être accablantes pour que Borel ait été obligé de l’embarquer.

Caïn laisse un instant Nassim pour faire un détour dans le bureau de Lucie qui, à cette heure-là, est bien entendu occupé par Legrand. Le capitaine n’a pas vraiment réfléchi à ce qu’il va dire mais il ne peut pas se taire, après tout ils ont passé d’innombrables heures à la chercher, côte à côte.

- Elle va bien.

Legrand lève la tête de ses paperasses. Il arbore une expression incompréhensible mais regarde fixement Caïn. Finalement, il dit :

- Vous ne tenez de quelqu’un ou vous le savez ?

Vous l’avez entendu dire par un tiers ou vous l’avez vraiment vu vous-même ? Caïn comprend.

- Je le sais.

Je l’ai trouvé.

- Bien.

Et il retourne à ses propres recherches. Caïn tourne les roues et s’en va du côté de Nassim. Il n’est pas dans son bureau. Il obtient rapidement l’information de par l’un de ses collègues. Leur commandant est encore est encore aux cellules. Le capitaine y roule tranquillement.

Borel savait que le capitaine viendrait, aussi avait-il tendu l’oreille et saisit le son de la porte qui s’ouvre. Il se tait immédiatement et Jacine ayant deviné change complètement de sujet.

- Tu es toujours aussi accro aux bateaux ?

- Plus que jamais. Tu savais que je m’étais payé mon permis avec mes premiers salaires ?

- J’espère que je ne dérange pas, interrompt le capitaine.

- Pas le moins du monde. Avancez, l’accueille Jacine.

- Et bien alors Nassim, tu me surprends. Je croyais que ça ne pouvait pas être Jacine qui avait tué Sergio.

- C’était un accident !

- C’était un accident !

Ils avaient répondu tous les deux au même instant. Le commandant n’ose pas croiser le regard du capitaine alors que Jacine le fixe calmement. Caïn semble pourtant se contenter de cette réponse et fait demi-tour.

- Alors comme ça c’est vraiment ton ami le type à roulettes ?

- Il m’a sauvé la mise un nombre incalculable de fois alors il arrive que j’essaye de lui rendre la pareille.

- Tu vois Nassim. J’ai toujours su qu’on était pareils toi et moi.

Borel ne peut retenir un sourire malgré tout. Il doit fermer la cellule derrière Jacine. Aussi douloureux que ce soit, il ne sert à rien de lui demander de revenir sur sa décision. Il ne prendrait pas trop cher, sûrement que du sursis et pourtant il fallait le vouloir. Yamina a beaucoup de chance d’avoir un frère comme lui.

- Quoi que tu sois en train de lui cacher, je suis sûr que tu as fait le bon choix, déclare Jacine.

Le commandant espère que son ami a raison. Même si finalement ça n’a pas été beaucoup une décision de lui-même. Disons qu’elle s’est un peu … imposée.


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