When in Rome

Chapitre 19 : Cor contritum

4293 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/10/2020 16:09

Chapitre 19 Cor Contritum

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Los Angeles, le 24 avril 2037

Ma chère Dawn,

Je ne sais pas quand tu auras cette lettre. Si ça se trouve, j'arriverai avant elle.

Je me souviens que tu m'avais dit qu'il fallait écrire une lettre pour demander pardon. Alors j'écris une lettre. Je ne suis pas sûr que tu veuilles me revoir quand je serai à Rome. Sans doute pas. Mais au moins, tu auras des explications.

Même si j'essaie de les cacher, il y aura toujours des aspects de moi qui ne sont pas dignes de toi. Je ne suis pas sûr que tu le comprennes. Quand je suis parti, c'était pour cette raison. Moins pour te faire souffrir que pour t'épargner de les connaître davantage. Je sais que tu vas me dire que tu sais déjà tout de moi. Contrairement à ce que tu peux penser, ce n'est pas parce que tu as « tout vu » :-) que tu me connais vraiment. Ta témérité optimiste est... téméraire. Et optimiste.

Je suis allé aider Oz dans les montagnes. Je n'aurais jamais cru pouvoir dire un jour que j'ai trouvé un loup sympa. C'était le cas pourtant. Avant l'attaque des Démons de la Lune, nous avons un peu parlé. J'ai réalisé qu'il pensait toujours à Willow et qu'il regrettait d'être parti longtemps pour « se trouver » et pour la protéger de lui-même. Une fois qu'il a été prêt, il est revenu mais c'était trop tard. J'ai ruminé ça. En plaisantant à moitié, il m'a dit qu'il n'avait plus aujourd'hui l'énergie de se battre pour se retransformer après chaque nouvelle lune, et qu'il aurait voulu rester loup définitivement. Même si nous avions gagné contre les démons, il ne serait sans doute pas revenu. Il n'avait besoin que d'un témoin pour passer le message.

Pendant que j'y suis, je ne sais pas quand exactement a eu lieu l'offensive. Peut-être pas quand nous l'avons cru. Parce que quand je lui ai parlé de toi, il a été surpris. Pas pour les raisons que je croyais – le côté malsain que tout le monde y verra – mais parce qu'il ne savait pas qui tu étais. Je n'ai pas eu le temps de m'en étonner. Nous avons été attaqués et puis drogués ou empoisonnés.

Je me suis « réveillé » dans un endroit qui ressemblait à une clinique. Enfin, je croyais que j'étais réveillé… J'y ai vu pas mal de personnes que je connaissais et que je savais mortes pour la plupart. Le point commun du personnel, c'était qu'ils essayaient de me faire croire que j'étais quelqu'un d'autre. Que j'étais fou. Que j'étais malade. Que j'étais humain. L'autre point commun, c'est qu'ils ne te connaissaient pas. Surtout ceux qui auraient dû. J'ai pensé que les Démons de la Lune pouvaient avoir sondé mon esprit, et utilisé mes souvenirs. Mais pourquoi n'y figurais-tu pas ?

Je reconnais que c'était tenant de croire à cette vie. Où je n'étais pas un monstre, rien qu'un détraqué, mais qui au moins n'avait tué personne. Le plus déprimant, c'est que j'étais vieux et que je ressemblais au père de Maya. Imagine le coup au moral…

J'ai eu la sensation que cela avait duré des semaines. Tous mes souvenirs étaient là pourtant. Pour résister à ce que j'imaginais être un endoctrinement bizarre, je pensais à toi et à Maya que je ne reverrais plus.

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Quand Angel est venu me chercher dans ce monastère perché, il m'a trouvé en train de crever de faim et de ce poison.. Histoire que je redevienne vaguement conscient, il m'a donné de son sang. Je n'aime pas lui être redevable de ça… Bon, ne lui dis pas, mais son sang n'était pas mal finalement. Ça doit avoir un rapport avec la lignée (le fait qu'il ait engendré Dru, qui m'a engendré…).

Puis, il m'a expliqué que les Démons de la Lune ressemblaient quand même beaucoup à des djinns. Leur truc à ceux-là : immobiliser leurs victimes en leur injectant un cocktail narcotique et hallucinogène. Pendant qu'on est inconscient, suspendu à des crochets de boucher et l'esprit occupé par des illusions, ils prélèvent de quoi se nourrir pour avoir de la viande fraîche. Des types charmants. Mais, hein, qui suis-je pour leur jeter la pierre ? Je pense qu'ils m'ont trouvé pas comestible, vu ma viande moyennement fraîche. Ils m'ont rejeté, les moines m'ont recueilli, mais je suis resté empoisonné par leur saleté qui ne s'évacuait pas assez vite.

Pourtant, les choses distordues que me montraient les djinns étaient plausibles. J'étais au bord d'y croire. Tout au bord. Mais dans une phase de délire, j'ai vu ta sœur revenir me dire que je devais faire attention à cette réalité plus facile où je pouvais cesser de rester moi-même. C'était la seule qui avait un discours à contre-courant… Je ne sais pas pourquoi je l'ai crue. J'ai expliqué qu'ils me prenaient pour un malade dangereux, et elle a fait cette petite moue. « Qu'est-ce que tu trouves de bizarre là-dedans ? J'en ai toujours été persuadée… ». Cela m'a fait rire un peu. Alors j'ai arrêté leurs médocs.

Ensuite, ils ont décidé une autre approche, une forme de torture à laquelle je n'étais pas prêt. Je peux encaisser beaucoup sur le plan physique. Mais là, ils sont allés fouiller dans mes recoins plus sombres. A côté, la Force était un petit joueur, je te le dis. Ils m'ont montré des personnes que j'ai aimées, démunies, impuissantes, soumises à leur bourreau, sur le point de se faire torturer. Ils n'ont réussi qu'à réveiller et exciter mon démon. Et par exciter, je veux bien dire exciter. Et alors qu'ils avaient constamment affirmé que tu n'existais pas, à la fin, ils ont fini par utiliser ton image.

Oh, tes yeux désespérés et pleins de grosses larmes... Je ne l'ai pas supporté. Autant j'avais l'assurance que les autres étaient mortes et donc de simples illusions qui n'avaient rien à craindre, autant je savais que ce n'était pas ton cas. Mon démon, relégué au statut de simple fantasme schizophrène irréel, est sorti plus en forme que jamais, et j'en ai massacré autant que j'ai pu avec une rare jouissance.

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Revenir à moi, quitter le Tibet ne réglait pas le problème pour autant. Je ne pouvais pas dé-voir ce que j'avais vu, oublier l'excitation que j'avais ressentie. Même si je ne respire pas, je manquais pourtant d'oxygène en ployant sous la culpabilité. Le sadisme et la cruauté qu'ils me renvoyaient au visage, ils étaient allés le puiser en moi. Je ne vois pas comment me le cacher.

Je suis allé à Los Angeles pour rapporter les affaires d'Oz à Willow. Je pensais que je devais le faire. Quoi qu'il se soit passé, que les djinns l'aient tué ou qu'il s'en soit tiré seul, je crois qu'il était perdu de toute façon. Parce qu'il n'avait personne pour le retenir. Alors que tout le monde me disait que tu n'existais pas, c'est pourtant toi qui m'as aidé à tenir bon. Oz n'a pas eu cette chance.

Quand j'ai vu Willow, elle m'a recommandé quelqu'un pourrait m'aider. Un psy qui acceptait les démons. Tu vois, je me demandais si ça existait… et bingo, il y en a un qui apparaît. Elle a pris rendez-vous pour moi parce que j'étais trop fier pour ça.

Le type ressemblait à un créole, plutôt grand. Je suis rancunier alors il me faisait penser à Woods.* Je lui ai demandé pourquoi il recevait des démons en consultation, ce qui faisait de lui une proie facile dans un espace confiné. Il m'a répondu qu'il pouvait gérer. J'en doutais. Il m'a dit alors « Prouvez-moi que vous êtes un vampire, que je sache si vous êtes mythomane ». J'ai vampé et j'ai souri. En général, ça les fait crier comme des fillettes. Pas lui. Il a hoché la tête et enchaîné sans broncher avec un petit air philosophe : « Oh, sans vouloir vous vexer, j'ai un oncle qui a une tête pire que la vôtre quand il s'y met ». Je pensais que c'était une formule, mais son cœur battait lentement, et il était évident que je ne lui faisais pas peur. Cela m'a un peu vexé et j'ai voulu bondir près de lui pour le faire réagir et qu'il comprenne que ce n'était pas un jeu…

Ah ça, il a réagi ! Avant même que j'ai eu le temps de me lever, il a sorti une aile gigantesque. Au bout, il avait des plumes tranchantes comme des dagues et il les a tenues sous mon menton. J'ai eu une estafilade. Alors il a dit : « Ça va, vous êtes calmé ? ». Je l'ai été, parce que je ne suis qu'un stupide vampire qui ne comprend et ne respecte que le langage de la force. J'ai repris mon visage normal, il a sorti un calepin et m'a demandé : « Vous voulez me parler de ce qui vous amène, maintenant ? »

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Bien sûr, j'avais affreusement envie de rentrer pour être sûr que tu allais bien, mais je suis resté plusieurs jours pendant lesquels je l'ai revu. J'étais réticent parce qu'il m'a sorti le cliché « parlez-moi de votre mère » (le truc à ne pas me dire) et du coup, il ressemblait encore plus à Woods. Mais ses séances n'avaient rien à voir avec celle des djinns. Mon cas l'intéressait sincèrement je crois. Il avait de foutues questions, plus difficiles que les tiennes parce qu'il n'essayait pas de me ménager. Lui me poussait à trouver mes réponses, sans me dicter ce que je devais comprendre.

Mais entre les mots, je devinais bien où il voulait en venir : que tout deviendrait plus simple quand j'accepterai honnêtement mes réponses et leurs implications. J'ai pensé que je te le devais. Il m'a repris en affirmant que c'était à moi que je le devais, en priorité. C'est ce qui m'a retardé : ça faisait une paye de tout reprendre du début. Le psy avait l'air de trouver qu'il ne pouvait pas faire grand-chose d'utile pour moi en si peu de temps.

Dans quelques jours, je serai là. J'espère que je saurai me comporter une fois devant toi. J'espère, mais je ne sais si ce sera suffisant. Parce que la simple logique aurait voulu que tu m'aies banni ou fait descendre après Ostia. Comment as-tu pu simplement accepter de te retrouver dans la même pièce que moi ensuite, alors que j'avais trahi ta confiance de cette façon ?

J'ai demandé ça avant de partir.

Le psy m'a regardé comme si j'étais un débile profond. Je pense qu'il n'a pas écouté un seul mot de ce que j'avais essayé d'expliquer tout ce temps.

Sp!ke

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Le moment du dîner était passé depuis longtemps. La lettre, qui avait effectivement mis presque une semaine à arriver, tomba des mains de Dawn qui se replia au fond de son fauteuil tapissé. Le tissu n'avait rien de moderne. Le motif à grosses fleurs jaunes et bleues était un peu passé et usé, mais elle aimait bien s'y lover au salon. Une main déployée sur le bas du visage, elle essayait de garder contenance, les yeux rivés sur le feu dans la cheminée qui serait peut-être le dernier de la saison. Et à un autre niveau, peut-être avait-elle vécu aussi le dernier feu de son propre automne.

Comme l'éclairage était bas, Pietro lisait sur le canapé à côté, à l'aide d'une petite lampe. Ses yeux étonnés quittèrent les pages de son livre quand il vit les feuillets glisser de sa main sans qu'elle cherche à les ramasser.

— Donna ? appela-t-il avec douceur.

Pietro avait du mal à prononcer « Dawn » alors il l'avait remplacé par ce qui lui semblait le plus proche, et ce n'était pas incongru. Depuis qu'il avait rencontré Andrew et qu'il vivait pratiquement chez eux, c'était le prénom italien qu'elle portait. Elle laissait faire car cela lui donnait l'impression d'être libérée de son passé pesant, et considérée sans jugement préconçu.

Il inséra un marque-page et reposa l'ouvrage gansé de cuir sur le guéridon en merisier. Avec Andrew, il devait être l'un des rares en ville à continuer à lire des livres en papier... A sa décharge, l'appartement en était plein à craquer, comme on pouvait s'y attendre dans une maison d'Observateur qui n'avait nullement opéré la transition numérique... Car bien des informations contenues dans les grimoires ne passaient pas au scan, cachées dans l'épaisseur de la feuille ou gravées dans l'éther un demi-millimètre au-dessus, seulement accessibles à ceux qui savaient qu'elles étaient là… Il y avait des pages blanches qui n'en étaient pas.

Il prit les feuilles tombées au sol, qu'il replia courtoisement sans regarder le contenu et les posa sur la table basse en marbre.

— È ancora lui ? demanda-t-il avec hésitation.

Elle hocha la tête sans mot dire, tout en continuant à fixer un point qui se trouvait bien au-delà des murs de la pièce. Dans la direction qu'elle contemplait, il y avait une série de pastels qu'elle avait commencés sans parvenir à les achever. C'était un cadeau pour Maya, des esquisses à peine colorées pour lui montrer les lieux de son enfance. La maison sur Revello Drive, le lycée et sa bibliothèque-quartier général de Giles, le Bronze, le cimetière où était la crypte de Spike… Maya avait tout regardé avec fascination, alors que quelques mois plus tôt elle n'avait que des mots méprisants pour « Sunnydale ». C'était Andrew qui l'avait reprise gentiment mais fermement. « C'est là qu'est née ta mère, cesse de dire que c'est trou paumé qui craint. Même si, techniquement, c'est un vraiment un trou maintenant. »

Comme on pouvait s'y attendre, la jeune fille avait été très intéressée par la crypte de Spike. Pourquoi vivait-il là ? Est-ce que c'était lugubre ? Est-ce qu'elle pouvait dessiner l'intérieur « pour voir comment c'était » ? Maya avait été stupéfaite d'apprendre qu'il avait dérivé un câble électrique pour y brancher sa télé et un mini-frigo et que Spike et sa grand-mère avaient de longues conversations passionnées sur les intrigues d'un soap du genre « Les feux de l'amour ». C'était comme si elle avait ouvert la boîte de Pandore. Et est-ce qu'il dormait dans un cercueil ? Est-ce qu'il avait une armoire pour mettre ses habits et ses chaussures ?… Avec un sourire en coin, Dawn avait ajouté « et une petite tablette au-dessus d'un lavabo pichet pour mettre son gel et son vernis à ongles ». Maya n'en était pas revenue. Oui, c'était comme une boîte de Pandore parce que tout au fond, le dernier des maux qui restait à s'abattre était l'espoir. Elle essuya une larme du bout des doigts avant qu'elle ne se mette à couler.

— Non mi piache que ti faccia piangere di nuovo…

— Davvero… non so cosa fare adesso.

— Che cosa c'è? Non ti ama più?

— Forse si, forse no.

— Se no, è un pazzo.

Dawn sourit gentiment.

— Grazie. È meglio que vada al letto. Buona notte, Pietro.

Il la regarda quitter la pièce, sachant qu'elle pleurerait sans doute encore un peu dans son oreiller, et qu'il n'y pouvait rien du tout.

— Un bellissimo vampiro totalmente stupido, conclut-il avec un certain bon sens.**

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.°.


Le vampire imbécile pénétra à nouveau dans la courette devant le perron de l'école et rangea sa moto le long d'un parterre de fleurettes roses assorties à la couleur des murs. Tête nue, il avait roulé au vent dans l'air du soir qui avait ébouriffé ses cheveux presque blancs. Il ne pouvait pas juger de l'effet par lui-même, bien sûr, mais il s'imaginait qu'il aurait peut-être le même résultat si Dawn avait passé ses mains dedans. De préférence pour l'embrasser. De temps autre, ces images dont il ne savait si elles étaient réelles, revenaient le hanter comme un merveilleux antidote à l'expérience des djinns.

Puisqu'Andrew lui avait demandé de passer pour prendre des notes additionnelles sur ces fameux Démons de la Lune – qui n'en étaient pas – il avait décidé de ne pas ignorer l'invitation. D'autant que s'il pouvait croiser Maya dans l'opération, il arriverait peut-être à savoir quelle était ce « troizio » dont elle n'avait pas voulu lui parler, pour lui faire payer d'avoir été... froid et ronchon. Bigre, s'il commençait à devenir comme Angel, alors qu'il était encore loin des deux cent ans, autant se finir tout de suite...

Il se présenta à la haute porte rectangulaire et frappa avec le heurtoir. A tout moment, il s'attendait à voir surgir un maître d'hôtel lui demandant de déposer sa carte sur un plateau... Le fait qu'il en ait connu autrefois expliquait un peu cela. Au lieu d'un huissier compassé en queue de pie et gants blancs, il tomba sur une armoire à glaces revêche avec kit oreillette. Il fallait vivre avec son temps.

— Salut ! J'ai rendez-vous avec Andrew Wells.

— A quelle heure ? demanda l'autre d'un ton rocailleux.

— J'en sais rien. Il m'a dit hier de passer aujourd'hui. On est aujourd'hui, et je passe.

Le portier lui envoya un de ces regards qui disaient à peu près « J'aime pas les petits malins » (ce dont Spike n'avait rigoureusement rien à carrer) et le fit entrer dans un vestibule minuscule. Il grommela un :

— Je vais voir. Attendez là.

Spike opina en le regardant déplacer sa montagne de muscles. Il en avait vu d'autres. Il s'adossa au mur et résista à l'envie de s'en griller une. Il n'aimait pas le reconnaître mais il était nerveux à l'idée que Dawn soit là pendant cette réunion. Après tout, c'était elle l'archiviste. Elle aurait certainement à prendre des notes là-dessus. Avec son orgueil en béton armé, il n'aimait pas non plus qu'elle entende qu'il avait été faible et presque mourant une seconde fois. Déjà qu'avec cette foutue Revendication, il était plutôt mal en point, mais là c'était le pompon. Son image de marque allait en prendre un sale coup si ça se savait. Bien sûr, Angel allait le claironner partout pour se faire mousser.

Comme il trouvait le temps long, il repensa au cadeau. Ce n'était pas une bague mais Maya avait dit que c'était « quand même pas mal ». Aurait-il jamais l'occasion de donner cette petite chaîne en or blanc ? Il était assez content d'avoir trouvé le pendentif parfait pour aller avec. Il n'aurait pas pu rêver mieux. C'était une petite clé courte dont l'anneau était en forme de cœur et l'embase portait un très petit diamant. Une hâte fébrile le prenait en s'imaginant l'attacher à son cou, et poser ses lèvres repentantes à l'endroit où elle avait été mordue. Cette naïveté était à vomir. Comme si ça pouvait effacer la peur ressentie et la violence subie !…

D'autres mauvais souvenirs blessants alimentaient son doute. Comme le temps où Buffy le rejetait quoi qu'il fasse. Il revenait inlassablement dans l'espoir qu'elle comprendrait à ses actes qu'il avait des sentiments pour elle, qu'il voulait l'aider... Au mieux, elle l'ignorait ; au pire, elle le tabassait. Il n'y avait pas que des contrevérités dans les entretiens qu'il avait eus avec la fausse Fred...

Mais pendant qu'ils luttaient contre la Force, c'était une autre affaire. D'autorité, elle l'associait à toutes ses patrouilles. Son regard plein d'espoir et de honte mêlés lui brisait le cœur, parce qu'elle lui demandait silencieusement s'il voulait bien être encore là pour elle, face à la mort, craignant un abandon qu'elle pensait justifié. Elle le comprenait si mal. En refusant de le juger aux actes, elle pensait qu'il ferait de même : raté.

… Et le type de l'accueil qui ne revenait pas ! Rien de pire que de gamberger sur des charbons ardents...

N'y tenant plus, il décida d'aller chercher le bureau d'Andrew tout seul. Il s'approcha pour ouvrir la porte où avait disparu le malabar et à peine eut-il essayé de franchir le seuil qu'il se heurta à la barrière de protection habituelle, signant qu'il n'avait pas été formellement invité à entrer. Une caméra pointa sur lui. Il n'eut pas vraiment le temps d'aligner deux mots que le mur à côté de l'entrée extruda une tête de... il ne savait pas très bien quoi. Un truc grimaçant comme une gargouille.

— Salut ! lança-t-il.

— Salutations, vampire. Désolé, les vampires ne sont pas admis au sein de l'établissement.

L'impatience le gagnait déjà. Une fois qu'il était décidé, pourquoi attendre et perdre du temps ?

— Qu'est-ce qu'il y a ? Il faut une tenue correcte exigée ? J'ai pourtant fait un effort aujourd'hui, tu vois...

La tête de truc le toisa avec le même air impressionné que quelqu'un à qui on aurait montré un trombone.

— Les vampires ne sont pas admis au sein de l'établissement.

— Ah bon ? Dis-voir la gargouille, Angel, c'est pas un vampire ? Et je pense bien qu'il est admis au sein de l'établissement...

— L'exception qui confirme la règle.

— Mais je ne viens pas par plaisir, c'est bourré de Potentielles là-dedans... J'ai un rendez-vous avec Andrew.

— Depuis 2006, le terme de Potentielles est devenu obsolète. L'établissement n'héberge aucune Potentielle...

— Ouais, ouais, ça va, je sais. Andrew Wells, le directeur, il sait que je suis arrivé ?

— Le directeur Wells est occupé pour le moment. Merci de patienter.

Scandalisé, Spike regarda la sculpture qui émergeait à peine du mur. C'était moche, mais au moins c'était poli. A peu près, le juste milieu entre un vigile et un automate administratif débitant des phrases stéréotypées...

— Mais t'es quoi ? Une intelligence artificielle ? Un ordinateur ?

— Je suis le gardien de la porte et je fais mon travail. Les vampires ne sont pas autorisés à franchir la porte.

— Mais du coup, tu peux faire quoi ? Juste bloquer le passage ? Comment tu sais que je suis un vampire ? Ne me dis pas que t'as reconnu ma tête mise à prix sur l'affiche du shérif…

— Votre cœur ne bat pas et vous parlez trop pour un mort. Vous êtes trop peu décomposé pour un zombie. Conclusion : vous êtes un vampire. Les vampires ne sont pas admis dans...

— Ça va ça va, coupa-t-il, j'ai compris. Pourquoi les vampires ne sont pas admis ? Qui est admis ?

— Étudiants, personnel enseignant, humains bien intentionnés. Les vampires ne font pas partie de l'une ou l'autre catégorie.

— Donc tu dis que j'ai de mauvaises intentions ? Mais c'est de la calomnie ! Tel que tu me vois là, je suis tellement plein d'amour !

— Vous êtes un vampire, donc...

— Mais je suis un gentil vampire... argumenta Spike, en piquant éhontément cette réplique à Han Solo. J'ai une âme, tu peux vérifier ?

— Les vampires n'ont pas d'âme.

— Bah, tu veux pas m'envoyer Angel, qu'on rigole ?

— Angel fait partie du personnel enseignant.

— Ha, ça me ferait mal, il glande rien toute la journée, le cul sur sa chaise... Donc âme + bureau de prof : lui ça passe, même vampire ?

— Correct.

— Mhh. Bah, moi j'ai pas de bureau, mais j'ai une âme et je suis... un Tueur de vampires ! Crois-moi, j'en ai dézingué des tas. Aux dernières nouvelles, c'est une école pour Tueuses de vampires, non ? Elles ont toutes une âme. Donc je suis comme elle, je rentre.

— Votre rhétorique est spécieuse. Techniquement, je ne devrais pas vous laisser passer.

— Allez Frollo, on s'en fout de la technique, ma discipline est un art...

Le visage de la gargouille grimaça en le regardant sous ses paupières étirées. Son faciès plissé de rides, le basculement de ses petites cornes et ses dents qui s'avançaient... Pas de doute, il essayait de sourire. Spike entendit le cliquetis de la porte et un léger friselis d'ozone très ténu lui indiqua que quelque chose de magique s'était passé. Le gardien passa une langue longue et pointue sur ses canines.

— Soyez donc un artiste. Toutes les Tueuses actuellement à l'entraînement convergent vers vous. Rappelez-vous que vous n'allez pas aimer ce qui va se passer si vous avez de mauvaises intentions... Elles sont dressées pour l'attaque.

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Notes de l'auteur

* Précision par rapport à la note du chapitre précédent sur le psychologue de Los Angeles. Son père est Amenadiel Canaan, frère de Lucifer Morningstar. Dans cette autre série, le rôle d'Amenadiel est joué par DB Woodside c'est à dire Robin Woods dans "Buffy" et pas le meilleur ami de Spike. Il y a une triste histoire de "mère" entre eux deux. Mais lorsque le psychologue ailé dit que "son oncle a une tête bien pire" c'est vrai. Quand il quitte sa forme angélique, le Diable est horrifiant.

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** Dialogue en français (merci à Manuemarie pour la version italienne)

– Je n'aime pas qu'il te fasse encore pleurer.

– Vraiment je ne sais plus quoi faire maintenant.

– Qu'est-ce qu'il y a ? Il ne t'aime plus ?

– Peut-être que oui, peut-être que non.

– Si c'est non, ce n'est qu'un imbécile.

– Merci, je ferais mieux d'aller me coucher. Bonne nuit Pietro.

– Un splendide vampire complètement crétin.

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