Là où s'éteignent les mondes

Chapitre 11 : L'Ombre du Vide

6202 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/04/2026 07:51

Le hangar vibrait d’un bourdonnement continu, mélange de moteurs au repos, de câbles qu’on tirait et de voix qui se perdaient sous les arcades métalliques. L’air sentait le carburant froid et la poussière de métal brûlé. Les mécanos s’étaient immobilisés sans même s’en rendre compte, attirés par le grondement sourd d’un Raptor en approche. Les portes hydrauliques s’ouvrirent dans un souffle, et l’appareil glissa à l’intérieur du hangar, escorté par deux Marines raides comme des statues, leurs armes bien en vue. Les phares du Raptor projetèrent une lumière crue sur le sol marqué de traces de pneus et de fluides. Quand la rampe se déploya, un silence oppressant tomba. À bord, sanglé à un siège, le visage couvert d’ecchymoses et de sang séché, un homme releva lentement la tête. Ses yeux bleus, trop clairs, trop tranquilles, balayèrent la pièce. Et il sourit. Doucement. Horriblement.

« J’aimerais parler à… Kara Thrace. »

Leoben. Kara s’arrêta net, comme frappée en plein cœur. Ses yeux bleus se rétrécirent d’un millimètre, son souffle devint plus court. Autour d’elle, l’air lui-même sembla se contracter. À ses côtés, Mia se raidit instantanément. Elle sentit sa cage thoracique se serrer, ses doigts trembler contre sa combinaison. L’instinct lui criait danger. Son ventre se noua. Un flash, le vide, la panique, le froid absolu, la traversa sans prévenir. Sa respiration dérapa un peu, trop rapide. Tyrol, témoin silencieux de l’onde de choc, se tourna vers Kara, la mâchoire crispée.

« Tu n’es pas obligée d’y aller. » dit-il d’une voix basse, tendue.

Kara ne détourna pas les yeux du Cylon. Elle répondit, presque intérieurement :

« C’est moi qu’il veut. Alors j’y vais. »

Pas d’hésitation. Pas de recul. Juste cette dureté familière, ce masque de pilote qui avait déjà trop souffert et refusait encore de flancher. Mia sentit son pouls cogner contre ses tempes. La présence de Leoben était… différente. Presque surnaturelle. Comme s’il absorbait l’air autour de lui. Kara pivota légèrement vers elle et posa une main ferme sur son épaule, son contact ancré, stable, presque brutal.

« Toi, tu restes loin. Compris ? »

Mia tenta un sourire, fragile, un peu crispé.

« Bien sûr. »

Mensonge. Parce qu’elle savait déjà qu’elle ne pourrait pas rester loin. Pas cette fois.



Le CIC baignait dans une lumière blafarde, presque maladive. Les écrans diffusaient un éclat bleu froid qui dessinait des ombres nettes sous les yeux fatigués des officiers. L’air vibrait d’une tension sourde, un silence suspendu entre chaque bip électronique, comme si le vaisseau lui-même retenait son souffle. Roslin, les traits tirés, les épaules rigides, se tenait au centre de la passerelle. Ses bras croisés serraient son tailleur sombre, comme si elle se retenait de trembler.

« Nous avons reçu un message crypté. » dit-elle d’une voix faible mais ferme. « Une bombe serait cachée quelque part dans la flotte. Leoben prétend savoir où. »

Une vague de murmures nerveux secoua la salle. Lee, debout près de la table de navigation, serra la mâchoire au point d’en blanchir les jointures.

« Ce n’est pas une source fiable. »

L’acier dans sa voix claqua dans l’air dense.

« C’est un Cylon. »

Roslin tourna légèrement la tête vers lui, son regard vert fatigué mais déterminé.

« Peut-être. Mais nous devons l’interroger. »

Elle inspira, hésita, puis fixa Kara.

« Lieutenant Thrace ? »

Kara redressa légèrement les épaules. Une ombre passa dans ses yeux, mélange de colère contenue, de peur, de défi. Elle hocha la tête. Juste ça. Un geste court et dur. À cet instant, Lee se retourna vers elle si brusquement que son mouvement fit tinter les instruments derrière lui.

« Kara, tu n’as PAS à faire ça. » marmonna-t-il, la voix tremblante malgré lui.

Elle lui lança un regard glacé. Lui, furieux. Elle, muraille.

« C’est moi qu’il veut. »

« Alors tu le laisses vouloir quelqu’un d’autre ! » explosait-il.

Quelques têtes se tournèrent, surprises d’un éclat aussi brut au cœur du CIC. Tigh leva un sourcil. Adama resta immobile, mais son expression se tendit imperceptiblement. Kara avança d’un pas. Lent. Maîtrisé. Elle se planta devant Lee, leurs visages à quelques centimètres à peine. Ses yeux bleus étaient trempés d’une froideur tranchante.

« Je peux gérer. »

Lee sembla vouloir répondre encore, insister, protester. Mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Sa colère, pourtant bien réelle, se mêlait à une inquiétude plus profonde, celle d’un ami qui voit l’autre courir droit dans la gueule du loup. Un souffle lourd traversa la pièce. Une vibration presque imperceptible secoua le CIC, comme si le vaisseau captait l’intensité de l’instant. Autour d’eux, les officiers détournaient brièvement le regard, mal à l’aise devant l’échange trop chargé pour être de simples ordres militaires. Pas d’ambiguïté. Juste deux amis qui refusaient de perdre l’autre. En retrait, Mia observait la scène. Elle ne voyait aucune romance là-dedans. Seulement une loyauté rare, presque brutale, forgée dans la peur de tout perdre. Un attachement puissant, un lien profond entre deux soldats qui avaient trop souffert, trop survécu. Et elle comprit une chose, simple mais essentielle : La disparition de Kara ou de Lee laisserait un gouffre dans ce vaisseau. Un gouffre que ni la flotte ni Mia ne pourraient se permettre dans ce chaos. Cette certitude rendait la situation encore plus fragile. Explosive, même.



La coursive était presque vide, éclairée par une bande de néons blafards qui vibraient au-dessus de la tête de Mia. Le grondement sourd des moteurs vibrait dans les parois, mais pour elle, tout bruit semblait lointain, comme étouffé sous une chape invisible. Elle ferma les yeux. Et le vide revint. Le froid absolu. La solitude écrasante. La respiration qui devient un combat. La buée sur la visière. Le compteur d’oxygène qui descend. 3:15:42. 3:15:41. 3:15:40. Le souvenir la prit à la gorge. Son souffle se fractura. Ses doigts tremblèrent jusqu’à lui faire mal. Elle recula, jusqu’à sentir le mur froid dans son dos. Ses mains glissèrent contre la paroi métallique, cherchant un appui, une accroche, n’importe quoi pour rester ancrée dans le présent.

« Mia… ? »

La voix douce, hésitante, fit sursauter son cœur. Boomer se tenait là, silhouette fine mais instable, comme si elle-même luttait pour rester dans sa peau. Ses cheveux mal attachés retombaient en mèches humides, et son uniforme était froissé, défait, comme si elle avait couru ou… pleuré. Elle s’approcha d’un pas.

« Mia… ça va ? »

Mia rouvrit les yeux. Le couloir reprit forme, lentement, comme un dessin mal effacé. Boomer pencha la tête, son regard étrange. Trop intense, trop profond, presque inquiet.

« Leoben… » murmura Sharon, comme si le nom lui brûlait la langue. « Il… il sait des choses. »

Mia se redressa un peu, surprise.

« Comment ça, des choses ? »

Boomer avala difficilement sa salive, main nerveuse qui passa dans ses cheveux déjà en bataille. Elle regardait autour d’elle comme si quelqu’un, ou quelque chose, pouvait surgir à tout instant.

« Je l’ai déjà… vu. Je crois. »

Ses yeux se voilèrent d’un trouble sincère, presque terrifiant. Mia fronça les sourcils.

« Vu où ? Sharon… qu’est-ce que tu veux dire ? »

Boomer secoua la tête, paniquée par sa propre phrase, comme si elle regrettait de l’avoir prononcée. Elle recula d’un pas, puis d’un autre. Sa respiration s’accéléra.

« Je… je ne sais pas. Je ne comprends rien. Mais… »

Elle fixa Mia droit dans les yeux, un instant de lucidité perçant la brume.

« Fais attention. Il veut… te briser. »

La phrase tomba comme une lame froide. Puis Boomer se retourna brusquement et s’enfuit presque, ses pas résonnant dans la coursive comme une fuite désespérée. Ou comme si elle avait peur d’elle-même. Mia resta seule au milieu du couloir silencieux, le cœur battant trop vite, la peau glacée. Le vide dans sa tête n’était pas parti. Il venait juste de changer de forme.



La porte métallique se referma dans un claquement lourd, résonnant comme une sentence dans la petite salle d’interrogatoire. Les murs gris étaient nus, éclairés par une unique rampe de néons blafards qui donnait à la pièce une froideur presque clinique. L’air sentait le métal, le sang sec et le confinement prolongé. Kara avança. Sa silhouette boitait légèrement. Sa jambe blessée la trahissait mais la dureté de son regard compensait tout. Elle avait cette façon d’occuper l’espace, même en souffrant, comme un animal sauvage enfermé dans une cage trop étroite. Leoben était assis, menotté à la table. Pourtant, on aurait dit qu’il trônait. Son visage tuméfié portait les traces des Marines, mais son sourire… lui, restait intact. Trop calme. Trop propre pour être humain.

« Je t’attendais, Kara. »

Sa voix glissa dans la pièce comme une caresse glacée. Elle s’arrêta face à lui, bras croisés, menton relevé, l’expression d’une prédatrice qui ne laisse apparaître ni peur ni fatigue. Sauf peut-être dans la tension de sa mâchoire.

« Tu vas parler. » dit-elle, chaque mot affûté comme une lame. « Ou je t’arrache les dents une par une. »

Leoben inclina légèrement la tête, presque fasciné. Puis il sourit encore, un sourire trop large, trop paisible.

« Tu peux essayer. » murmura-t-il. « Mais tu ne me feras jamais plus mal que ce qu’ils t’ont déjà fait. »

Le coeur de Kara vacilla. Une seule seconde. L’ombre d’un souvenir. De sang. De chaînes. D’une pièce blanche. D’une humiliation qu’elle ne racontait à personne. Et Leoben le vit. Ses yeux brillèrent, une étincelle malsaine qui indiquait qu’il avait mis le doigt sur la brèche, sur sa brèche.

« Ta douleur… » dit-il, sa voix presque admirative. « Elle sent le fer. Le sang. La culpabilité. »

Kara inspira, prête à l’exploser contre la table. Mais il continua.

« Et… »

Un souffle. Ses yeux se fixèrent aux siens, brillant d’une lueur qui n’avait rien d’humain.

« L’amour non dit. »

Elle bougea si vite que la chaise grinça sous ses pieds. Son poing partit. Un coup sec, brutal, précis. Son poing s’écrasa contre la mâchoire du Cylon, un craquement sourd résonnant dans la pièce. Leoben bascula sur le côté… puis releva lentement la tête. Et il rit. Un rire calme. Un rire doux. Un rire qui fit monter un frisson désagréable le long de la colonne de Kara. Un rire qui disait : Je t’ai touchée. Et je continuerai.



Le couloir menant à la zone d’interrogatoire était plongé dans une semi-obscurité. Les néons grésillaient par intermittence, projetant sur les murs des éclats blanchâtres qui faisaient danser de longues ombres inquiétantes. On entendait au loin les vibrations sourdes des moteurs du Galactica, un grondement constant qui faisait trembler légèrement le sol sous les bottes. Mia avançait, le souffle court, la cage thoracique encore douloureuse de l’éjection, mais déterminée. Elle marchait vite, trop vite pour quelqu’un qui sortait de l’infirmerie. Ses doigts se crispèrent sur la rampe murale. Un réflexe pour maintenir son équilibre. Elle venait d’apercevoir la porte blindée de la salle où Kara interrogeait Leoben, quand une silhouette se découpa brusquement devant elle. Lee. Il surgit presque de nulle part, se plantant en travers du passage, comme un mur impossible à contourner. Son visage était fermé, ses yeux bleu-gris tendus d’alerte.

« Non. » dit-il, la voix basse, tendue. « Tu restes dehors. »

Mia tenta de le contourner, son épaule frôlant la cloison froide, mais il se déplaça à nouveau, lui bloquant la route avec une précision militaire.

« Kara pourrait avoir besoin d’aide. » répliqua-t-elle, un tremblement à peine perceptible dans la voix.

Lee attrapa son bras. Pas brutalement. Mais avec une fermeté qui la stoppa net. Son pouce trembla légèrement contre sa peau. Signe qu’il maîtrisait mal ses nerfs.

« Mia. » dit-il d’une voix presque rauque. « Je t’en supplie. Reste loin de lui. »

Le couloir semblait se resserrer autour d’eux. L’air devenait plus lourd. Le grondement des moteurs plus sourd, comme étouffé par le poids des non-dits. Elle inspira difficilement, les yeux brillants.

« J’ai peur qu’elle perde le contrôle. »

Lee secoua la tête, presque avec un rire nerveux, sans joie.

« Kara ne perd jamais le contrôle. » dit-il.

Puis, plus bas, presque un murmure :

« Toi, par contre… tu sors à peine d’un traumatisme. Je ne veux pas te revoir en morceaux. »

Elle ferma les yeux un instant. Un effort visible pour rester debout malgré les tremblements. Puis elle demanda, dans un souffle :

« Pourquoi ça t’importe autant ? »

Un silence. Lee déglutit. Sa gorge se contracta. Il ouvrit la bouche. Puis rien. Le vide. Le retrait. Encore. Il recula d’un pas, ses traits se refermant, comme s’il refermait une porte invisible derrière laquelle il empilait toutes les choses qu’il refusait d’admettre. Il avait fui. Encore une fois. Kara avait raison. Il ne disait rien. Il ne s’avouait rien. Mia détourna les yeux, la mâchoire serrée, une brûlure dans la poitrine. Pas à cause de la douleur. Pas cette fois. À cause de lui.



Le CIC baignait dans une lumière blafarde, oscillant entre les panneaux tactiques, les écrans saturés de données et les silhouettes tendues des officiers. L’atmosphère était lourde, presque électrique, comme avant une tempête. On entendait le claquement régulier des touches, les bips d’alertes mineures, le froissement des uniformes. Un ballet nerveux, coincé entre discipline et tension. Lee, debout près de la table centrale, le visage crispé, déclara d’une voix ferme mais étranglée par l’inquiétude :

« Je mets fin à l’interrogatoire si Kara souffre. »

Un silence bref s’installa, coupant les conversations autour. Roslin releva la tête lentement, les yeux se rétrécissant derrière ses lunettes. Son ton fut tranchant comme une lame.

« Kara n’a pas besoin de votre protection, Capitaine. »

Lee ne céda pas. Il serra la mâchoire, le regard fixé sur elle.

Je parle de la protéger du Cylon. »

La phrase fit vibrer toute la salle. Quelques têtes se tournèrent. Une tension nouvelle traversa la pièce comme une onde de choc. Tigh explosa, la voix forte, saturée de mépris.

« Qu’est-ce que tu racontes, Apollo ? Depuis quand t’es devenu protecteur de Thrace ? »

Lee pivota vers lui, plus froid que l’acier sous leurs pieds. Ses yeux bleu-gris avaient perdu toute douceur.

« Vous ne comprenez rien. » dit-il d’une voix basse mais acérée. « Ni à elle. Ni à ça. Ni à ce que Leoben est capable de faire. »

Autour d’eux, les officiers échangèrent des regards incertains. Certains prirent une inspiration nerveuse, d’autres se figèrent devant l’éclat qui traversait Lee. Même les écrans semblaient bruire moins fort, comme si le CIC retenait son souffle. Roslin finit par claquer son dossier sur la table.

« Capitaine Adama. » dit-elle d’un ton glacial. « Si vous ne pouvez pas rester professionnel, quittez le CIC. »

Lee resta figé une seconde, les poings crispés, les tendons visibles le long de ses avant-bras. La colère luttait contre son devoir, contre sa peur et contre son instinct viscéral de protéger ceux qu’il considérait comme sa famille. Puis, lentement, il inspira. Il tourna les talons. Et quitta le CIC sans un mot. Mais la tension qu’il laissa derrière lui était presque aussi palpable que son absence.



La pièce d’interrogatoire était glacée, saturée d’ombres et de néons tremblotants. Une simple table métallique séparait Kara de Leoben. L’air sentait le métal chauffé, la sueur et la tension prête à se rompre. Kara resta debout, ses doigts crispés sur le dossier de la chaise vide. Sa jambe blessée protestait, mais elle n’en montrait rien. Elle était une statue de colère contenue. Face à elle, Leoben, attaché, respirait lentement. Trop lentement. Comme si l’atmosphère suffocante du Galactica ne l’atteignait pas. Son visage portait encore les marques des interrogatoires précédents, mais il ne semblait ressentir aucune douleur. Ses yeux bleus, d’une immobilité presque inhumaine, la fixaient avec une intensité dévastatrice. Kara inspira, prête à l’assaillir de questions. Il la devança. D’une voix douce, presque intime :

« Tu trembles. »

Elle ne bougea pas.

« Je ne tremble pas. »

Il inclina légèrement la tête, amusé.

« Pas de peur… non. De rage. Et de confusion. »

Kara plissa les yeux. Il sourit, comme s’il venait d’entendre une confession invisible entre deux battements de cœur.

« Le chaos dans ta tête est fascinant. Tu veux me détester. Tu veux comprendre. Et tu veux… oublier. »

Elle serra la mâchoire.

« Tu vas parler. C’est la seule chose qui m’intéresse. »

Leoben s’adossa, aussi calmement que si les chaînes n’existaient pas.

« Je te connais mieux que tu ne crois. Tu caches quelque chose… quelqu’un. »

Kara se raidit. Il continua, savourant chaque mot :

« Le mécanicien. Le chef du hangar. Celui dont tu t’éloignes en public… et dont tu n’arrives pas à t’éloigner quand personne ne regarde. »

Le sang de Kara se glaça. Tyrol. Leoben inclina la tête.

« Tu prétends que ce n’est qu’un… besoin. Une distraction. Un accident répété. Mais ce n’est pas vrai. Tu as peur. Peur de ce que ça signifie. Peur de ce que ça pourrait détruire. Peur… de toi-même. »

Kara serra la table de toutes ses forces, au point que les vis vibrèrent.

« Tu ne sais RIEN de moi. »

Leoben sourit. Un sourire tranquille, insupportable.

« Oh si, Kara. Je vois ce que tu refuses de voir. Cette petite étincelle que tu étouffes. Cette vulnérabilité que tu masques derrière ton uniforme et tes poings. Ce lien que tu nies… même quand il te tient debout. »

Elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas. Chaque mot lui tombait dessus comme un poids supplémentaire qu’elle tentait désespérément de repousser. Alors il conclut, d’une voix presque caressante :

« Tu n’es pas seule, Kara. Même si tu t’acharnes à le croire. »

Ce fut la goutte de trop. Kara l’atteignit en un mouvement sec, rapide comme une balle. Son poing frappa sa joue avec une force brute, presque meurtrière. Leoben vacilla, la lèvre éclatée, le sang coulant lentement… presque élégamment. Il releva la tête. Et rit. Un rire bas, vibrant, comme une provocation. Kara leva le poing une seconde fois. Cette fois, ce n’était plus un interrogatoire. C’était un besoin. Féroce. Viscéral. De faire taire le monstre qui avait mis au jour ce qu’elle s’efforçait de briser en silence.



Le couloir adjacent au hangar vibrait encore du fracas lointain des machines lourdes. Les néons grésillaient au plafond, diffusant une lumière blanche et maladive qui accentuait les traits tirés des visages. Les murs métalliques renvoyaient chaque son avec une froideur clinique. Tyrol surgit au tournant, le visage ruisselant de sueur, le souffle court. Ses mains tremblaient légèrement. Signe qu’il venait de courir, ou qu’il se retenait de frapper quelque chose. Tigh l’attendait, planté au milieu du passage comme un bloc de métal. Les bras croisés, le regard dur, la mâchoire serrée.

« Le Cylon a peut-être laissé une bombe dans VOTRE hangar, Chef, » lança-t-il d’une voix qui claquait comme un ordre de peloton. « Si c’est le cas, ce sera encore votre faute. »

Les mots fouettèrent Tyrol comme une lame. Il explosa. Un pas en avant, les épaules contractées, le visage déformé par la colère.

« Je n’ai RIEN fait ! » hurla-t-il, la voix brisée par l’inquiétude et la honte mêlées. « Et si vous parlez encore comme ça, Colonel, je vous DÉFONCE ! »

Des mécanos en arrière-plan s’immobilisèrent, hagards. On aurait pu entendre une vis tomber sur le sol si quelqu’un en avait lâché une. Lee arriva en urgence, la tension dans les traits, et s’interposa avec une maîtrise presque instinctive.

« Chef, ça suffit. »

Tyrol se tourna vers lui, le regard incandescent. Un homme au bord du gouffre. Pas de colère pure. Une peur terrifiante qui cherchait une issue. Il désigna du menton la salle d’interrogatoire.

« Elle est là-dedans, Capitaine ! SEULE ! Avec lui ! »

Sa voix se brisa.

« Et il… il sait des choses. Je le sens. »

Il posa une main contre le mur, comme s’il cherchait à se stabiliser. Sa poitrine se soulevait trop vite. Lee fit un pas vers lui, abaissant volontairement le ton, sa voix prenant une douceur rare, presque fraternelle.

« Chef… tu n’es pas seul. »

Le silence retomba dans le couloir, lourd, vibrant. Pour la première fois de la journée, Tyrol cessa de se battre. Ses épaules s’affaissèrent légèrement. Ses yeux se fermèrent une seconde, comme s’il acceptait enfin de ne plus porter tout cela tout seul. Quand il les rouvrit, il hocha très lentement la tête. Pas un mot. Juste l’acceptation, fragile, humble, de quelqu’un qui venait d’admettre qu’il avait besoin d’aide. Un moment brut. Rare. Vrai.



La salle d’interrogatoire vibrait d’une tension presque palpable. Les néons bourdonnaient au-dessus de la table métallique, projetant des éclairs pâles contre les murs gris. L’air sentait la sueur, le sang séché et le métal brûlé. Chaque ombre semblait trop longue, trop vivante. Kara tournait autour de Leoben comme une tempête qui cherche où frapper. Ses yeux bleu acier brûlaient, sa respiration sifflait à cause de la douleur dans sa jambe blessée. Elle n’était plus vraiment pilote, ni soldat. Juste une créature tenue debout par la rage et la peur.

« DIS-MOI OÙ EST LA BOMBE ! » vociféra-t-elle, sa voix claquant contre les parois comme un fouet.

Attaché à la chaise, Leoben la contemplait avec une placidité terrible. Son visage portait les traces des coups précédents : lèvres éclatées, pommette violacée, sang séché au coin de la bouche. Mais ses yeux, eux, restaient d’un calme glacial. Il pencha légèrement la tête.

« Je ne veux pas te faire mal, Kara… » murmura-t-il.

Sa voix était douce, presque tendre, horriblement en contraste avec la pièce.

« Mais tu souffres tellement… Regarde-toi. »

Elle ne réfléchit pas. Elle frappa. Encore. Encore. Jusqu’à ce que ses phalanges brûlent et que son souffle se fasse rauque, déchiré. Leoben encaissait. Et pire encore : Il souriait. Un sourire qui n’avait rien d’humain. Puis, d’une voix douce comme un murmure empoisonné :

« Tu as peur de ses sentiments. »

Kara s’immobilisa. Le silence tomba, lourd, suffocant. Son cœur manqua un battement.

« …de qui ? » souffla-t-elle, la gorge soudain serrée.

Leoben la fixa. Ses yeux semblaient briller d’une lueur malsaine, comme s’il voyait à travers elle.

« Du Chef mécano. Tu sais qu’il t’offre quelque chose… que tu refuses de prendre. »

Kara recula d’un pas, comme frappée de plein fouet. Leoben poursuivit, implacable :

« Et tu as peur de perdre quelqu’un d’autre. Encore. Comme avant. Tu t’interdis d’aimer pour ne pas souffrir. »

Kara blêmit, une fissure brutale déchirant son masque d’acier.

« TA GUEULE !! »

Elle leva le poing, prête à le frapper si fort que même un Cylon en sentirait passer l’impact mais son bras resta suspendu dans l’air. Figé. Ses doigts tremblaient violemment. Ses yeux s’écarquillèrent. Elle était là, debout devant son ennemi, mais ce n’était plus lui qu’elle voyait. C’étaient les visages de ceux qu’elle avait perdus, ceux qu’elle pourrait encore perdre. La peur. La vraie. Pas celle d’un Cylon. Celle d’être humaine. Kara vacilla. Sa respiration haleta. La vulnérabilité la submergea, brute, totale. Pour la première fois depuis le début, ce fut elle qui recula.



La porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit dans un souffle mécanique, exhalant un air glacé saturé d’ozone et de tension. Kara en surgit comme expulsée, trébuchant presque. Ses yeux étaient rougis, son souffle court, irrégulier, comme si chaque inspiration lui arrachait un morceau de poitrine. La coursive était déserte, éclairée seulement par les néons blafards qui vibraient au plafond. Le silence n’était brisé que par le bourdonnement sourd du vaisseau, ce grondement constant qui, d’ordinaire, la rassurait. Pas aujourd’hui. Tyrol surgit d’un renfoncement, le visage marqué d’inquiétude. Sa combinaison était encore tâchée d’huile, ses mains rugueuses, ses épaules crispées. Lorsqu’il la vit, le monde entier sembla s’arrêter un instant.

« Kara ? »

Elle secoua la tête, incapable de parler, les larmes roulant déjà sur ses joues. Ses jambes fléchirent légèrement, comme si tout son poids se souvenait soudain du froid et de la douleur accumulée. Tyrol s’approcha d’un pas, puis d’un autre, et lui prit le visage entre ses mains calleuses, doucement mais fermement, pour qu’elle relève les yeux.

« Kara, regarde-moi. Regarde-moi. »

Sa voix était grave, ancrée, un point fixe dans la tempête qui la déchirait. Elle tenta, mais resta suspendue dans son propre souffle, tremblante, brisée. Puis tout céda. Elle s’effondra contre lui, son front contre sa poitrine, ses doigts agrippant sa veste comme si elle craignait que le sol s’ouvre sous ses pieds.

« Il sait trop de choses, Chief… » sanglota-t-elle, la voix étranglée. « Trop… il parle de Mia… de Lee… de moi… »

Tyrol sentit une rage sourde lui monter au ventre. Ses mâchoires se verrouillèrent. Il passa un bras autour d’elle, l’enveloppant, la ramenant contre lui, comme pour dresser un mur entre elle et le poison que Leoben venait d’insuffler.

« C’est juste un monstre. » grogna-t-il, la voix vibrante. « Rien de plus. Il dit ce qu’il faut pour briser les gens. Il ne te touche pas. Pas tant que je suis là. »

Elle secoua la tête, les épaules secouées de sanglots. Puis, d’une voix presque inaudible, déchirée :

« Reste. Juste… reste. »

Il resserra son étreinte contre elle, un geste protecteur, entier, sans hésitation.

« Je reste. » répondit-il simplement, mais avec toute la solidité du monde.

Dans la coursive froide, sous la lumière tremblante, ils demeurèrent ainsi, deux silhouettes brisées mais soudées. Un refuge l’un pour l’autre au cœur d’un vaisseau qui menaçait de céder à la paranoïa. Un instant de vérité au milieu du chaos.



La coursive menant aux cellules était presque vide, plongée dans une semi-pénombre qui étouffait chaque son. Le Galactica vibrait faiblement autour d’elle, un grondement sourd qui semblait résonner jusque dans sa colonne vertébrale. Mia avançait lentement, chaque pas mesuré, contrôlé. Ses côtes tiraient encore, mais elle n’y prêtait pas attention. Elle ne savait pas pourquoi elle venait. Seulement qu’elle ne pouvait pas rester dans sa couchette à attendre que Kara se fasse briser par Leoben. Le sas glissa en silence. La cellule était faiblement éclairée par une lumière bleutée, presque clinique. Leoben était assis contre le mur, immobile, le regard fixé sur un point invisible. Mia inspira doucement. Elle ne se montra pas encore. Elle voulait l’observer avant d’entrer. Mais il tourna lentement la tête vers elle. Comme s’il l’avait sentie. Son visage s’illumina d’un sourire lent. Trop lent. Une lame de glace dans le noir.

« Tu ne fais pas partie du script. »

Mia sentit chaque poil de ses bras se hérisser. Elle s’avança malgré elle, juste un pas.

« Je ne suis pas venue pour... »

Leoben se mit debout d'un geste fluide, presque gracieux. Puis soudain, sans prévenir, il hurla un son guttural qui fit vibrer les parois métalliques. Son visage se tordit, ses pupilles se contractèrent.

Et il se cogna la tête contre le mur. Une fois. Deux fois. Trois fois. Le sang éclaboussa le métal gris en petites gouttes sombres. Mia recula, la main crispée contre sa poitrine, le souffle coupé. Leoben se retourna vers elle, le front ouvert, le visage strié de rouge. Il la fixait comme si elle était une apparition qu’il peinait à comprendre.

« Tu ne devrais pas être là… » murmura-t-il, haletant, un rire étranglé dans la gorge. « Tu… dérailles la ligne. Tu brises les possibles. »

Mia resta paralysée. Puis il cria. Pas de douleur. De panique.

« Sortez-la ! Sortez-la d’ici !! »

Elle fit un pas en arrière juste au moment où la porte du couloir s’ouvrait en trombe. Lee et Kara surgirent, armes en main, essoufflés.

« MIA ?! »

La voix de Lee claqua comme un fouet. Leoben, lui, reprit son calme en un souffle. Le sang coulait encore sur sa tempe, mais il affichait maintenant un sourire de mystique illuminé. Il la contempla une dernière fois. Ses yeux brillaient d’une compréhension nouvelle, malsaine, presque extatique.

« Je comprends tout, maintenant. Tout s’éclaire. »

Mia sentit un frisson la traverser. Elle fit un pas vers lui, malgré Lee qui voulait la retenir.

« Tout s’éclaire de quoi ? » demanda-t-elle d’une voix basse.

Leoben inclina la tête, le sourire gravé comme une cicatrice fraîche.

« Tu verras. Mais pas tout de suite. »

Ses yeux glissèrent lentement vers Lee. Puis revinrent vers Mia. Un sourire. Froid. Certain.

« Pas tout de suite. »

Kara l’entraîna en arrière d’un geste rapide. Leoben baissa la tête, riant doucement, le sang perlant le long de sa mâchoire, sa silhouette baignée de cette lumière bleutée qui faisait de lui quelque chose d’irréel. D’intolérablement vrai. Mia recula enfin, les jambes tremblantes. Lee se plaça devant elle, instinctivement. Et derrière eux, dans la cellule, Leoben continua de rire. Bas. Régulier. Comme une prophétie.



Le CIC entier vibrait d’une tension électrique lorsqu’on rouvrit les canaux d’accès au sas arrière. Les lumières blafardes projetaient des halos tremblants sur les visages crispés des officiers. Personne ne respirait vraiment. Kara entra d’un pas boitant mais ferme, l’énergie d’une tempête prête à exploser. Ses yeux bleus, rougis par les larmes et la rage contenue, accrochaient chaque détail comme si sa vie en dépendait.

« Roslin. Il ment. Éjectez-le. Maintenant. »

La Présidente déglutit. Son visage pâle se tourna vers les écrans où l’on voyait Leoben, escorté, le front encore maculé du sang séché de son propre délire. Une seconde d’hésitation suspendit l’air. Une seconde dangereuse. Puis Roslin inspira.

« Faites-le sortir. »

Le CIC s’anima brutalement. Ordres aboyés. Claviers claquants. Le bruit métallique des verrous se réinitialisant. Dans le couloir adjacent, Leoben fut tiré de sa cellule. Deux Marines le tenaient sous les bras, mais il marchait avec une docilité presque solennelle, le regard tourné vers un horizon invisible. Ils traversèrent les coursives étroites, les néons zébrant les murs d’un blanc froid qui accentuait chaque ombre. Mia, plus loin, fixait le sol, respirant vite. Lee la surveillait du coin de l’œil. Kara entra dans la salle d’observation du sas, seule. Le verre blindé séparait l’humain du vide. Leoben, debout au centre de la chambre d’éjection, leva les yeux. Il la vit immédiatement. Il sourit. Lentement. Comme si sa mort prochaine n’était qu’un détail sur un chemin déjà écrit.

« Kara… »

Son souffle se bloqua dans sa gorge. Elle sentit sa jambe blessée trembler malgré elle, mais elle resta immobile, clouée par la voix mielleuse du Cylon.

« Tu ne peux pas fuir la vérité. »

Leoben releva lentement la tête, ses yeux glacials brillant d’une intelligence presque douce. Il s’approcha du panneau de verre, tranquillement, jusqu’à ce que son souffle embue presque la surface entre eux. Puis, d’une voix basse, intime, dangereusement douce, il glissa ses mots comme une confession à son oreille. Même séparés par la vitre, Kara sentit la morsure de sa proximité.

« Tu l’as toujours su au fond de toi. Dès que tu as rencontré Mia. Tu as senti qu’elle était cabossée comme toi. Dès que tu les as vus, elle et Lee… Tu as reconnu leur lien. Par le sang. Par la peur. Par l’amour. »

Kara blanchit. Chaque mot frappait juste, trop juste. Il sourit encore, un sourire qui n’avait rien d’humain.

« Et toi, Kara… apprends à ouvrir ton cœur. N’aies plus peur. Ton âme-sœur t’attend aussi. Vous êtes quatre… et nous sommes légion. »

Il leva les yeux vers elle, ancrant le regard de Kara au sien, un sourire cruel et extatique étirant ses lèvres. Un sourire de quelqu’un qui en savait trop. Kara sentit quelque chose se fissurer dans sa poitrine. Une brûlure. Une panique qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps. Son poing se serra contre la vitre. Son souffle devint erratique.

« …Fermez le sas. »

Sa voix n’était qu’un murmure, mais elle vibrait d’un ordre irrévocable. Les systèmes s’activèrent. Un signal sonore. Le sol vibra légèrement. Leoben ne la quittait pas des yeux. Pas une seconde. Puis, dans un souffle violent, le vide aspira son corps vers l’extérieur. Un éclair de mouvement. Un battement. Puis plus rien. Juste l’espace noir. Absolu. Kara resta figée devant la vitre, sa main tremblante posée contre la surface froide. Le silence retomba comme un drap mortuaire. Son souffle se brisa. Ses épaules s’affaissèrent. Et lentement… elle s’effondra contre le verre. Muette. Vidée. Épuisée jusqu’à l’âme.



Dehors, dans le couloir étroit menant au sas, Mia attendait, dos au mur, les bras serrés contre elle. La lumière stroboscopique des alarmes de sécurité projetait des éclats rouges sur son visage pâle, creusant encore plus l’ombre sous ses yeux. Elle n’arrivait pas à regarder la vitre. À regarder le vide. Ses jambes tremblaient malgré elle. La froideur du métal derrière son dos n’aidait pas. Le silence pesait comme un étau. Lee arriva, presque en titubant, encore secoué par tout ce qui venait de se produire. Son visage était blême, tendu, marqué par une fatigue qu’il ne cherchait plus à cacher. Il s’arrêta devant elle, cherchant son souffle, cherchant les mots. Mia releva les yeux, hésitante.

« Il est mort ? » demanda-t-elle d’une voix à peine audible.

Lee ferma un instant les paupières, puis répondit :

« Oui. »

Le mot eut l’effet d’une lame froide. Mia frissonna. Un frisson long, incontrôlable. Elle croisa ses bras plus fort, comme pour retenir quelque chose. Ou se retenir elle-même.

« Il savait… » murmura-t-elle, la gorge serrée.

Lee secoua lentement la tête, la mâchoire contractée.

« Il ne saura plus rien. » dit-il.

Sa voix était aussi fragile que déterminée. Comme s’il disait cette phrase autant pour elle que pour lui, comme si lui-même avait besoin de l’entendre. Mia baissa les yeux. Le sol ondulait presque sous ses pieds. Les derniers mots de Leoben tournaient encore dans son esprit, acérés comme du verre. Elle tremblait. Alors Lee posa sa main sur la sienne. Un geste simple. Mais ferme. Stable. Humain. Mia tressaillit. Non de peur, mais d’émotion. Puis inspira doucement. Et cette fois, elle ne retira pas sa main.


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