Là où s'éteignent les mondes
Chapitre 10 : Celle Qui N’Existait Pas
5782 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 14/04/2026 11:16
Baltar traversait le couloir en se frottant les tempes, le pas saccadé, les épaules voûtées comme si chaque mur du Galactica tentait de lui tomber dessus. Le vaisseau vibrait d’un grondement sourd, plus nerveux qu’à l’accoutumée. Les lumières blafardes du pont scintillaient par intermittence, projetant des ombres tremblotantes qui faisaient paraître chaque embrasure de porte un piège potentiel.
« Une journée calme… juste une journée calme… » marmonna-t-il, comme une prière adressée à un dieu qui ne l’écoutait jamais.
Il tourna un angle et faillit hurler. Six était là, plantée au milieu du passage comme une apparition trop belle pour être réelle, robe blanche léchée par la lumière crue. Son sourire carnassier contrastait violemment avec le silence glacé du couloir.
« Tu mens même à toi-même, Gaius. J’adore ça. »
Baltar recula d’un pas, main sur le cœur.
« Par les dieuxmais tu veux ma mort ? C’est beaucoup trop tôt pour ça ! »
Six approcha avec la lenteur d’un prédateur amusé, effleurant sa joue du bout des doigts. Elle inclinait la tête, ses cheveux blonds s’étalant comme une auréole dépravée.
« Je t’avais prévenu : quand nous frappons, nous frappons fort. »
Le bruit mécanique d’une porte coulissante retentit dans son dos. Baltar se retourna d’un bond, presque en trébuchant. Le CIC s’ouvrait lentement… et une femme entra. Une silhouette droite, glaciale, presque irréelle sous les néons. Tailleur noir parfaitement ajusté. Démarche silencieuse mais assurée. Lunettes rectangulaires qui cachaient ses yeux, comme deux plaques d’acier froid. Ses cheveux d’un noir brillant cascadaient sur ses épaules sans un seul fil rebelle. Shelly Godfrey. Elle s’arrêta juste devant Baltar, le scrutant avec une intensité chirurgicale. Comme si elle le disséquait à travers ses verres.
« Docteur Baltar. Nous devons parler. »
Six disparut en un battement de cils. Baltar blêmit, gorge sèche, dos plaqué contre le mur métallique.
« …oh non. »
L’écho métallique du couloir sembla avaler ses mots, comme s’il pressentait déjà que rien. Absolument rien dans les prochaines heures ne serait « calme ».
Le bureau de Roslin baignait dans une lumière tamisée et inquiète. Les stores mi-clos projetaient des lignes d’ombre sur les murs, comme des barreaux. L’air sentait le papier, l’encre… et la tension. Billy, debout près de la porte, jetait des coups d’œil nerveux aux visages présents. Shelly Godfrey avança jusqu’au centre de la pièce, ses talons claquant doucement sur le sol lisse, chaque pas mesuré comme une condamnation. Elle déposa un dossier noir sur le bureau de la Présidente, ses gestes précis, presque cliniques.
« Je possède la preuve que le Docteur Gaius Baltar a aidé le Cylon connu sous le nom de Doral à s’infiltrer sur le Galactica. »
Un silence glacé tomba. Roslin se raidit. Lee serra la mâchoire. Tigh fronça les sourcils. Kara croisa les bras, déjà prête à en découdre. Baltar, lui, bondit sur place, mains tremblantes.
« C’EST… C’EST ABSURDE ! COMPLETEMENT ABSURDE ! Je n’ai rien. Absolument rien à voir avec ce… ce… terroriste synthétique ! »
Sa voix oscillait entre la panique et l’indignation enfantine. Shelly l’ignora superbement, comme s’il n’était rien de plus qu’un bruit de fond agaçant. Elle ouvrit le dossier avec une lenteur volontaire, calculée. Une image holographique se projeta dans l’air. Un panneau de sécurité. Une silhouette. Des doigts introduisant un code. Un visage reconnaissable entre mille. Baltar. Puis l’explosion. La salle entière sembla retenir son souffle. Lee recula d’un pas, les yeux écarquillés.
« Ce… ce n’est pas possible. »
Tigh répondit d’une voix dure :
« Ça l’est. »
Roslin resta immobile, le regard fixé sur l’hologramme comme si elle tentait d’y déceler une faille visible. Kara, toujours les bras croisés, plissa les yeux. Sa posture agressive détonnait dans l’atmosphère pesante du bureau.
« C’est truqué. » lâcha-t-elle, sans hésiter. « Ça pue le montage. »
Shelly tourna la tête vers elle, un sourire mince qui n’atteignait pas ses yeux.
« Le fichier est authentique. Certifié. Je demande son arrestation immédiate. »
Billy déglutit. Les gardes échangèrent un regard. Roslin inspira profondément, ses doigts serrant légèrement l’accoudoir de son fauteuil.
« Docteur Baltar… avez-vous quelque chose à dire ? »
Tous les regards convergèrent vers lui. Le visage de Baltar se décomposa. Ses lunettes glissèrent presque de son nez. Sa main se posa sur sa poitrine comme s’il manquait d’air.
« Oui. Je… euh… je… je ne suis pas coupable ! »
C’était minable. Pathétique. Et terriblement sincère. Kara leva les yeux au ciel.
« Dieu du ciel… quelle défense. »
La tension dans la pièce devint si lourde qu’on aurait pu l’attraper à mains nues. Et Shelly, parfaitement immobile, semblait savourer chaque seconde.
Le couloir du pont C était plongé dans une semi-pénombre, éclairé par les néons blafards qui clignotaient à intervalles irréguliers, comme si le vaisseau lui-même hésitait à respirer. L’air sentait l’ozone, la sueur sèche et la panique retenue. C’est dans cet environnement déjà nerveux que Baltar déboula, titubant comme un homme ivre de terreur.
« Je suis fini ! Fini ! » gémissait-il en agitant les mains comme si elles brûlaient. « Ils vont m’enfermer dans une cellule humide avec un Marine agressif ! Je ne survivrai pas à ça, Lieutenant, je suis beaucoup trop… délicat pour… pour la brutalité institutionnelle ! »
Il heurta presque une cloison au passage, ses papiers volant de sa poche comme des plumes en désordre. Ses lunettes glissèrent dangereusement sur son nez, prêtes à tomber. Mia, encore pâle de sa récente éjection dans l’espace, avançait prudemment dans le couloir. Elle ne tenait debout qu’à force de volonté. Mais debout, malgré tout. Elle attrapa Baltar par l’avant-bras avant qu’il n’aille s’écraser contre un container d’outillage.
« Hé ! Docteur. Respirez. »
Sa voix, fatiguée mais ferme, claqua comme un filin tendu. Baltar se figea net, figé dans une posture grotesque, les yeux exorbités, la respiration coupée. Il la regarda comme si elle était la dernière bouée d’un naufragé.
« Lieutenant Serak… » haleta-t-il. « Vous devez m’aider ! Je suis innocent ! INNOCENT ! Je le jure sur… sur… sur tout ce que vous voulez : mon génie, mon laboratoire, mes… cheveux ! »
Mia le fixa un instant. Ses yeux bleus, encore marqués par la fatigue et les cernes, restaient lucides malgré la douleur qui tirait sur ses côtes. Elle analysa son visage, ses tremblements, la panique trop réelle pour être jouée. Puis elle déclara, simplement :
« Je vous crois. »
Le couloir sembla se figer. Baltar cligna des yeux comme s’il venait de recevoir un uppercut émotionnel. Sa bouche s’ouvrit, se referma, se rouvrit. Il bafouilla :
« Vous… vous me croyez ? Vraiment ? Vous êtes la première personne dans toute cette flotte à avoir encore un cerveau fonctionnel ! Lieutenant, je vous adore, je vous respecte, je vous vénère, je... »
« Docteur. »
Mia le coupa, levant une main.
« Shelly Godfrey est trop parfaite. Trop lisse. Trop calme. Et surtout… trop pas humaine. Ça cloche. »
L’information sembla faire fondre Baltar sur place. Il porta une main dramatique à sa poitrine et se mit, littéralement, à pleurer de soulagement.
« Je savais que quelqu’un, quelque part, finirait par reconnaître ma brillante innocence ! Lieutenant Serak, je… je pourrais écrire un poème en votre honneur ! Une thèse ! Vous offrir une... »
« Non. » fit Mia, avant qu’il ne parte trop loin. « Ce qu’on va faire, c’est prouver que la vidéo est truquée. Doucement. Méthodiquement. Sans crise cardiaque. »
Elle posa une main ferme dans son dos, presque maternelle, et l’entraîna dans le couloir. Baltar suivit, tremblant, bégayant, mais soudain animé d’un espoir frénétique. À les voir ainsi, on aurait cru une pilote blessée escortant un enfant paniqué. Un enfant en chemise froissée, paranoïaque… et génial malgré lui.
Le CIC vibrait d’une tension électrique. Les écrans projetaient une lumière bleutée sur les visages tendus des officiers, les alarmes silencieuses clignotaient comme des battements de cœur affolés, et l’air semblait chargé d’ozone et de colère contenue. Les silhouettes se mouvaient entre les consoles dans un ballet nerveux, chacun conscient qu’un Cylon avait traversé leurs murs et peut-être y marchait encore. Tigh, rouge de rage, frappa du poing contre la console centrale, faisant sursauter un technicien.
« Ce scientifique a saboté la sécurité ! Je veux sa tête ! »
Ses yeux, injectés de colère, lançaient des éclairs. Les veines sur son cou pulsaient, signe qu’il était à deux doigts de perdre tout contrôle. Lee surgit devant lui, le visage creusé par la fatigue, mais brûlant d’une colère glacée.
« Baltar n’est PAS coupable. »
Des regards se tournèrent. Des respirations se suspendirent. Tigh se retourna vers lui, un rictus méprisant au coin des lèvres.
« Parce que Serak le dit ? C’est ça, Capitaine ? On suit maintenant l’intuition d’une pilote à moitié crevée ? »
La mâchoire de Lee se contracta violemment. Ses yeux bleu-gris prirent cette teinte glacée qui annonçait l’orage.
« Non. Parce que ça n’a AUCUN sens. Doral n’aurait pas eu besoin d’un humain. Baltar est trop… maladroit. Trop… Baltar. »
Des murmures parcoururent la salle. Tigh éclata d’un rire bref, agressif, rauque.
« Tu deviens aveugle, Apollo. »
Il fit un pas vers lui, provocateur.
« Peut-être que tu… couvres ta petite pilote ? »
Les mots tombèrent comme des projectiles. Lee perdit le contrôle une fraction de seconde. Il se jeta presque sur Tigh, prêt à lui arracher la gorge.
« Répète. Ça. »
Les officiers autour d’eux reculèrent d’un demi-pas, crispés, prêts à intervenir. L’électricité entre les deux hommes devenait presque palpable, comme si le vaisseau entier retenait son souffle. Alors une voix claqua. Glaciale. Autoritaire. Irréfutable.
« Suffit. »
Adama. Le Commandant s’avança entre eux, lentement, chaque mouvement lourd d’avertissement. Son regard noir transperçait Tigh comme un missile guidé, puis glissa vers Lee, tout aussi dur. Il n’avait pas besoin de crier : sa simple présence était une tempête contenue. Les deux hommes se figèrent. Le silence du CIC devint total, oppressant, presque sacré. Adama n'avait pas encore donné son jugement. Mais il avait rappelé à tous une chose essentielle : Sur le Galactica, sa voix était la loi.
Boomer était assise sur son lit, ramassée sur elle-même comme si elle cherchait à disparaître dans les plis de la couverture réglementaire. La lumière tamisée de sa cabine accentuait les cernes qui creusaient ses yeux, et ses épaules tremblaient faiblement. Un tremblement qu’elle ne contrôlait plus depuis des heures.
« Et s’ils découvrent quelque chose ? » murmura-t-elle d’une voix cassée.
Elle serra son propre bras, comme pour retenir un frisson.
« Si la commission… voit quelque chose sur moi ? Si elle réalise… que quelque chose ne va pas ? »
Gaeta s’avança, inquiet, et s’agenouilla devant elle. Il prit ses mains dans les siennes. Des mains froides, humides, qui ne cessaient de se crisper.
« Sharon… » dit-il doucement, les yeux sincèrement troublés. « Tu es parfaite. Tu es loyale. Tu es la meilleure personne sur ce vaisseau. »
La phrase aurait dû la rassurer. Elle éclata en larmes à la place.
« Je me sens… tellement bizarre ces derniers jours… » avoua-t-elle dans un souffle, comme si les mots lui brûlaient la gorge.
« Viens là. » répondit Gaeta sans réfléchir.
Il se hissa sur le lit à côté d’elle. Elle s’allongea contre lui, enfouissant son visage dans son cou, ses doigts s’agrippant à sa chemise comme si elle allait se noyer sans cela. Ses larmes trempaient le tissu. Son corps tremblait toujours. Gaeta la berça doucement, les yeux fermés, rassuré qu’elle se soit enfin confiée. Il ne voyait pas. Ne pouvait pas voir, l’abîme qui se creusait dans son regard chaque fois qu’elle le cachait contre son épaule. Un gouffre silencieux. Un vide qu’elle ne comprenait pas elle-même. Et qui, lentement, l’avalait.
Le hangar vibrait d’une activité nerveuse. Le martèlement métallique des outils résonnait contre les parois, des mécanos manœuvraient des caissons de pièces, et les lampes industrielles projetaient des ombres longues sur les Vipers éventrés comme des carcasses étalées sur une table d’autopsie. L’air sentait l’huile chaude, la sueur et l’ozone. Kara avançait en boitant légèrement, sa jambe blessée tirant à chaque pas. L’expression dure, tendue, elle repéra Tyrol devant un panneau de diagnostics, les avant-bras encore maculés de graisse, le visage fermé de fatigue… et d’une inquiétude trop lisible. Elle se plaça devant lui, bras croisés, le regard acéré.
« Alors ? Tu conclus que Baltar est innocent ? Juste comme ça ? »
Le ton cinglant la trahit. Un peu de stress, un fond de jalousie, une pointe de « tu t’intéresses beaucoup à ce dossier pour quelqu’un qui devrait s’occuper de ses mécanos ». Tyrol leva la tête, surpris par l’agressivité mal dissimulée. Il essuya lentement ses mains sur un chiffon crasseux.
« Kara… je n’ai rien “conclu”. Je dis juste que ça pue. »
Il désigna l’écran du menton.
« Les systèmes, je les connais. Je SAIS quand un fichier est trafiqué. Et cette vidéo… c’est du bricolage sophistiqué. »
Les moteurs testés au fond déclenchaient des vibrations basses, comme un grondement permanent. Kara plissa les yeux, froide et tranchante.
« Comme ceux de Boomer ? »
Cette fois, la blessure fut nette. Tyrol se raidit, recula d’un pas, mâchoire crispée.
« Ne mélange pas tout. Sharon traverse quelque chose. Elle… elle n’est pas bien. Mais elle n’est pas une traîtresse. »
Kara s’avança, la boiterie à peine perceptible sous la tension. Ses yeux d’un bleu glacé accrochaient les siens sans ciller.
« Fais gaffe, Chef. » murmura-t-elle. « A force de vouloir sauver tout le monde, tu vas finir complètement aveugle. »
Il soutint son regard longtemps. Trop longtemps. Comme deux forces contraires prêtes à céder ou à exploser. Puis Tyrol expira, la voix plus basse, plus vraie :
« Kara… tu n’es pas seule dans tout ça. »
Elle se figea. Une fissure passa dans son armure. Infime, presque imperceptible, mais réelle. Ses épaules se relâchèrent à peine.
« Je sais. » souffla-t-elle.
Elle se détourna, prête à s’éloigner. Il ne la retint pas. Elle non plus ne chercha pas sa main. Mais leurs doigts s’effleurèrent à son passage. Un contact infime, un éclair silencieux. Un lien dangereux. Un aveu inavoué. Un fil tendu entre deux êtres épuisés qui survivaient comme ils pouvaient, au bord du chaos. Dans le vacarme du hangar, ce fut un moment suspendu. Bref. Fragile. Inévitable.
La coursive du pont C était presque vide, plongée dans une semi-pénombre rythmée par le bourdonnement profond des moteurs du Galactica. Les néons suspendus diffusaient une lumière pâle, parfois vacillante, comme si le vieux vaisseau respirait difficilement après une journée trop longue. Adossée contre la cloison froide, Mia massait doucement ses côtes meurtries sous sa combinaison. Chaque pression réveillait une douleur sourde, rappel cruel de l’explosion et de l’éjection. Sa respiration était courte, irrégulière. Le silence de la coursive amplifiait tout. Des pas irréguliers résonnèrent. Un boitement familier. Kara apparut au coin du couloir, appuyée sur sa béquille, le visage tiré mais l’œil vif malgré la fatigue. Son ombre s’étira contre le mur avant elle.
« Tu devrais être à l’infirmerie. » dit-elle en s’approchant.
Mia secoua la tête, un sourire raide au coin des lèvres.
« Je déteste les lits. Ça me rappelle… quand j’étais coincée sur le siège d’éjection. »
Le mot tomba lourdement entre elles. Vide. Froid. Silence. Kara s’arrêta juste devant elle, son regard bleu s’adoucissant d’un coup.
« Je sais. » murmura-t-elle.
Un long silence se glissa entre elles, pas gênant, juste chargé. Le vaisseau vibrait doucement autour d’elles, comme un souffle mécanique. Puis Kara, les yeux soudain plus perçants, pencha légèrement la tête.
« Et Lee ? »
Mia sursauta. Un geste trop rapide qui tira sur ses côtes. Elle grimaça.
« Quoi, Lee ? »
Kara haussa un sourcil, sceptique à l’extrême.
« Arrête. Je te connais. »
Elle posa sa béquille contre sa hanche, croisa les bras.
« Il t’a sauvé. Tu l’as sauvé. Vous êtes liés maintenant. »
Mia détourna le regard, gênée, les joues légèrement colorées sous la lumière blafarde.
« C’est… compliqué. »
« Non. » répondit Kara, directe comme toujours. « Ça l’est jamais. »
Elle s’approcha d’un pas, comme pour la forcer à la regarder.
« Tu vas vers lui parce que tu l’aimes bien. Et lui ? »
Un sourire en coin, plus tendre que moqueur.
« Il deviendrait fou si quelque chose t’arrivait. Ça se voit comme un Viper au milieu d’un hangar vide. »
Mia serra les dents, vulnérable.
« Je ne veux pas être un problème. »
Kara claqua brusquement sa béquille contre le sol, le son résonnant dans toute la coursive comme un verdict.
« T’es pas un problème, Serak. » dit-elle avec une fermeté qui ne souffrait aucun doute.
Elle fixa Mia droit dans les yeux, intense.
« T’es un choix. »
La phrase traversa Mia comme une décharge. Elle inspira lentement, ses épaules se détendant imperceptiblement. Hésitante. Mue par un mélange de peur et de courage. Puis elle acquiesça, dans un souffle.
« D’accord. »
Kara hocha une fois la tête, silencieuse, satisfaite. Deux pilotes blessées, debout dans une coursive vide, tenant à elles seules un morceau fragile d’humanité au milieu du chaos.
Le laboratoire technique était plongé dans une pénombre vibrante, éclairé seulement par le bleu glacé des écrans. Des câbles couraient au sol comme des serpents d’acier, et le ronronnement sourd des serveurs emplissait l’air d’une tension électrique. Tyrol, les manches roulées et les mains encore noircies de graisse, se penchait sur le terminal central. À ses côtés, Gaeta tapotait nerveusement sur une tablette, ses lunettes reflétant les lignes de code qui défilaient à toute vitesse.
« La compression ne correspond pas… » murmura Gaeta, fronçant les sourcils.
Il agrandit l’image, la ralentit.
« Et cette ombre… elle vient de la gauche alors que l’éclairage du couloir est à droite. »
Tyrol hocha lentement la tête, son visage s’assombrissant.
« Elle a été modifiée. Intentionnellement. »
Mia, adossée à un casier métallique, les bras croisés pour masquer le léger tremblement dû à ses côtes encore douloureuses, laissa apparaître un sourire froid. Ses yeux bleu clair se rétrécirent, aiguisés.
« Shelly ment. »
La porte coulissa brusquement. Lee apparut, essoufflé, encore couvert de la poussière du couloir d’où il venait, la mâchoire crispée.
« Vous avez une preuve ? » demanda-t-il, sa voix tendue d’espoir et de rage contenue.
Mia se redressa.
« On a un début. »
Il s’avança instinctivement vers elle, posant une main sur son épaule. Un geste protecteur, spontané. Elle tressaillit, non pas de douleur… mais parce que ce contact, simple, sincère, la traversa comme un choc. Leur regard se croisa une seconde. Juste une. Suffisante. Tyrol toussota, volontairement discret. Gaeta fit mine de se reconcentrer sur l’écran, les joues légèrement rouges. Et malgré le vacarme des machines, quelque chose de nouveau s’insinua entre eux, perceptible, indéniable.
Le mess était presque vide à cette heure de quart. Quelques tables encore sales, une odeur persistante de café froid et de métal tiède, et les néons blafards qui grésillaient comme des insectes prisonniers. Au fond de la salle, dans un angle où la lumière tombait mal, Gaius Baltar était assis, les coudes plantés sur la table, la tête enfouie entre ses mains tremblantes. Son souffle était court, trop rapide, comme s’il venait de courir un marathon… ou d’échapper à un peloton d’exécution. Six apparut à ses côtés, silhouette immaculée dans cet environnement terne. Ses talons ne faisaient aucun bruit, mais sa présence frappa Baltar comme une gifle glacée. Elle se pencha au-dessus de lui, sa voix tranchante comme une lame polie.
« Tu t’enfonces, Gaius. Tu t’enlises. Tu aurais pu être un héros. Mais tu préfères paniquer. »
Baltar releva brusquement la tête, ses yeux rougis et hagards cherchant une sortie qui n’existait pas.
« J’AI LE DROIT DE PANIQUER ! » cria-t-il, la voix brisée. « ON VEUT ME TUER ! »
Six éclata d’un rire bas, presque compatissant, presque cruel. Elle glissa un doigt sous son menton invisible.
« Alors défends-toi. Pour une fois. »
Un frisson parcourut Baltar. Il se raidit. Trop tard. À l’autre bout du mess, la porte coulissa avec un chuintement. Shelly Godfrey entra. Silhouette impeccable. Démarche lente, assurée, presque serpentine. Ses lunettes glacées reflétaient les lumières tremblotantes, et son regard, lorsqu’il se posa sur Baltar, semblait transpercer la salle entière. Il hurla aussitôt, voix éraillée, panique pure :
« ELLE EST LÀ ! ELLE EST PARTOUT ! ELLE... »
Les quelques membres d’équipage présents se retournèrent, stupéfaits. Deux soldats cessèrent même de parler. C’était le genre de cri qu’on n’entendait que dans les pires moments d’un combat… et il venait d’un civil. Mia surgit de la porte adjacente, attirée par le tumulte. Encore pâle, encore fragile depuis son accident, mais ses yeux bleus brûlaient d’une vigilance alerte. Elle traversa la pièce en trois pas rapides et posa une main ferme sur l’épaule de Baltar.
« Dr Baltar. » dit-elle, voix calme mais autoritaire. « Respirez. Regardez-moi. »
Il la fixa, ses pupilles dilatées, la panique encore accrochée à ses cils.
« Personne ne va vous faire de mal tant que je suis là. »
Il renifla, trembla, tenta un sourire misérable.
« Vous êtes un ange… ou folle. Peut-être les deux. »
Mia soupira, un presque-sourire en coin.
« Si j’étais folle, Docteur… vous seriez déjà attaché sur une civière. Donc respirez. »
Six, derrière lui, croisa les bras, amusée. Shelly, elle, ne bougea pas. Elle se contenta d’observer. Lentement. Comme une prédatrice patientant que sa proie cesse de crier. La tension dans le mess devint presque palpable. Et Mia sut, sans encore comprendre pourquoi, que cette femme n’était pas seulement un problème pour Baltar… Elle était un problème pour tout le monde.
La salle de réunion attenante au bureau présidentiel était tendue comme une corde prête à rompre. Les murs étaient illuminés par la lumière froide des écrans, projetant des reflets bleutés sur les visages crispés. Roslin se tenait debout, mains posées sur la table, les lunettes glissant légèrement vers le bout de son nez. On sentait, dans chaque respiration de la pièce, l’urgence et la fatigue accumulée depuis des jours.
« Nous n’avons plus le luxe d’attendre. » déclara-t-elle d’une voix ferme, résonnant comme un verdict. « Si la vidéo est authentique, Baltar ira en prison. Immédiatement. »
La phrase tomba comme un couperet. Baltar, assis au bout de la table, blêmit au point de paraître translucide. Ses doigts tremblaient sous la table. Six, invisible aux autres, se tenait à ses côtés, sourire carnassier, presque amusée par la panique de son protégé. Mia fit un pas en avant, malgré la douleur encore sourde dans ses côtes. Ses bottes claquèrent légèrement sur le sol métallique, attirant l’attention de tous. Ses yeux bleus étaient vifs, déterminés, ancrés dans la réalité là où tant d’autres vacillaient.
« Madame la Présidente… » dit-elle, calme mais assurée. « Cette vidéo est truquée. Et nous pouvons vous le prouver. »
Roslin la fixa, sans cligner, évaluant chaque mot, chaque nuance. Shelly Godfrey, debout près de la baie vitrée, se tourna vers Mia avec un sourire fin, trop parfait, trop contrôlé.
« Alors prouvez-le. » lança-t-elle, presque douce.
Un silence tendu précéda l’intervention de Tyrol. Il entra avec un datapad, encore taché de graisse sur les mains. Il n’aimait pas les intrigues politiques, mais ses yeux bruns brûlaient d’une rage froide : celle d’un homme qui savait qu’on trafiquait ses machines.
« Les données de compression ne correspondent pas. » dit-il, voix sèche.
Il fit défiler les analyses.
« L’éclairage ne peut pas produire cette ombre. L’horodatage a été modifié. Les métadonnées manquent. Tout est falsifié. »
Il posa le fichier sur la table devant Roslin comme on poserait une arme fumante.
« Quelqu’un essaie de piéger Baltar. Délibérément. »
Le souffle général de la pièce changea. Tigh lâcha un grognement. Billy fronça les sourcils. Lee croisa les bras. Le regard fixé sur Shelly. Baltar émit un petit gémissement de soulagement. Et alors… Shelly Godfrey pâlit. Une fraction de seconde. Un battement de cil. Une faiblesse microscopique, mais réelle. Mia la vit. Son regard s’aiguisa.
« Voilà. » murmura-t-elle. « Vous n’êtes pas qui vous prétendez être. »
Shelly tourna la tête vers elle, lentement. Trop lentement. Puis, sans prévenir, elle pivota sur ses talons et courut vers la porte. Billy cria :
« HEY ! »
Lee se lança à sa poursuite. Tigh renversa une chaise en se levant. Roslin resta immobile, stupéfaite. Et Mia, malgré sa douleur, malgré ses points de suture, se mit immédiatement à courir derrière eux, poursuivant l’ombre qui venait de trahir sa véritable nature. Shelly Godfrey n’était pas seulement une menteuse. Elle était autre chose. Autre chose de bien pire.
Les couloirs du vaisseau vibraient d’alertes étouffées et de pas précipités. Les néons diffusaient une lumière blanchâtre qui écrasait les ombres, donnant aux parois métalliques un aspect clinique, presque hostile. Shelly Godfrey courait. Ses talons claquaient contre le sol comme des impacts secs, méthodiques, impossibles à suivre du regard tant elle glissait entre les angles de la coursive avec une précision presque… surhumaine. Dans le CIC, la voix de Kara jaillit, tendue, haletante à cause de sa jambe blessée :
« À gauche ! Elle va vers les sas ! »
Lee s’élança en premier, Mia juste derrière lui malgré ses côtes douloureuses, Tyrol suivant avec l’énergie brute de quelqu’un qui ne comprend pas encore ce qu’il est en train de poursuivre. Deux Marines fermaient la marche, armes levées, respirations saccadées. Leur course résonnait comme un roulement de tonnerre dans les boyaux métalliques du vaisseau. Shelly atteignit une porte latérale. Un sas technique rarement utilisé. Elle tapa un code avec une vitesse foudroyante. Un bip retentit. La porte se scinda. Elle s’engouffra à l’intérieur. La porte se verrouilla derrière elle, les verrous magnétiques claquant l’un après l’autre. Lee heurta la vitre de son poing. Tyrol tenta le panneau de maintenance. Les Marines jurèrent. Mia, elle, avança d’un pas tremblant. Elle posa sa main contre la vitre froide, la paume presque blanche contre le matériau transparent. Et elle la vit. De l’autre côté, dans la pénombre d’un sas étroit et vide… Shelly Godfrey se tenait immobile. Trop immobile. Comme une statue parfaite. Ses cheveux impeccables, son tailleur sans un pli, son visage illuminé d’un sourire qui n’appartenait en rien à un être humain. Elle la fixait. Sans respirer. Sans ciller. Sans bouger. Mia sentit un frisson courir le long de sa colonne. Ses oreilles bourdonnaient. Son souffle se bloqua. Puis… Shelly ferma lentement les yeux. Et quand elle les rouvrit… Elle disparut. Pas un pas. Pas un bruit. Pas une ouverture. Un vide soudain, impossible. Comme si la réalité s’était refermée sur elle. Mia recula d’un bond, le cœur battant trop fort pour un corps blessé. Sa voix jaillit dans un souffle glacé :
« Elle… elle s’est volatilisée. »
Lee resta planté là, le regard horrifié rivé au sas désormais vide. Sa gorge se serra.
« C’était… un Cylon. »
Un silence lourd s’abattit sur eux, brisé seulement par les alarmes lointaines et la panique au fond de leurs respirations. Un Cylon. Ici. Au cœur même du Galactica.
La coursive du pont B était plongée dans une pénombre bleutée, seulement rythmée par le clignotement lent des veilleuses murales. Le vaisseau vibrait faiblement autour d’eux, comme une créature blessée qui tentait de respirer dans le silence. Mia s’appuyait contre la cloison froide, une main plaquée contre sa poitrine pour retenir un tremblement impossible à calmer. La sueur refroidie lui collait la nuque. Sa respiration était trop rapide, trop légère. Elle sursauta quand Lee arriva au tournant du couloir.
« Mia ? »
Sa voix n’était ni dure ni militaire. Juste inquiète. Il s’approcha, lentement, pour ne pas l’effrayer.
« Tu vas bien ? »
Elle hocha la tête, mais son souffle se brisa sur le premier mouvement.
« Je… je l’ai regardée dans les yeux, Lee. »
Elle serra les bras autour d’elle comme si elle tentait d’empêcher quelque chose de sortir.
« Elle n’était pas humaine. Pas un instant. Et pourtant… »
Sa voix devint un murmure rauque.
« J’ai eu l’impression qu’elle me voyait. Vraiment. Comme si elle savait des choses sur moi que moi-même j’ignore. »
Ses yeux se remplirent de larmes, brillantes sous les néons froids. Elle détourna le visage, refusant qu’il les voie couler. Lee n’hésita pas. Il posa doucement ses deux mains de chaque côté de son visage, ses paumes chaudes contrastant avec la peau glacée de Mia. Pas un geste impulsif. Un geste solide, ancré, protecteur. Comme un ancrage dans la tempête.
« Mia. »
Sa voix était basse, stable, presque un refuge.
« Elle n’a rien sur toi. Rien. »
Il la força à relever la tête, juste assez pour qu’elle croise son regard bleu-gris, intense et sérieux.
« C’est toi qui comptes. Ici. Maintenant. Avec nous. Avec moi. »
Elle ferma finalement les yeux, une larme roulant malgré elle.
« Lee… j’ai peur. »
Il s’inclina, posa son front contre le sien, partageant le même souffle, le même espace minuscule.
« Moi aussi. » avoua-t-il dans un souffle tremblé.
Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était lourd, vibrant, chargé de tout ce qu’ils ne disaient pas encore. Deux battements de cœur au même rythme. Deux survivants suspendus au bord d’un monde qui s’effondrait. Un instant fragile. Un instant vrai.
Baltar entra dans le CIC d’un pas raide, presque cérémonieux, comme s’il montait à l’échafaud ou au trône. Les consoles projetaient sur son visage des lueurs vertes et oranges, découpant ses traits tirés comme ceux d’un homme qui n’avait pas dormi depuis trois vies. Le CIC bourdonnait d’activité nerveuse : officiers chuchotant, doigts courant sur des écrans, lumières clignotantes rappelant que le vaisseau était toujours en état d’alerte. Roslin se tourna vers lui. Elle avait l’air épuisée, le dos droit mais les épaules lourdes sous le poids de la culpabilité.
« Docteur. Je… m’excuse. Nous avons été dupés. »
Un silence tendu s’abattit quelques secondes. Baltar inspira profondément, redressa le torse comme un coq qui tente d’oublier qu’il vient d’échapper de peu au boucher.
« Eh bien… » dit-il en ajustant ses lunettes imaginaires, « cela arrive même aux meilleurs d’entre nous. »
Il tenta un sourire. Cela ressemblait plutôt à une grimace crispée. Juste derrière lui, seulement visible de lui, Six apparut dans une explosion silencieuse de grâce féline. Vêtue d’une robe d’un blanc trop pur pour le CIC, elle glissa un doigt le long de son cou comme une menace caressante.
« Cette fois, tu as survécu, Gaius. » murmura-t-elle. « Mais les prochaines seront plus… mortelles. »
Son souffle glissa dans sa nuque comme un glaçon brûlant. Baltar blêmit instantanément, ses genoux semblant vouloir renoncer à la gravité. Dans le fond du CIC, Mia et Lee observaient la scène, mi-inquiets, mi-intrigués. Baltar, tremblant, contourna une console et s’éloigna d’un pas précipité, tel un homme qui venait de voir son propre fantôme et qui savait qu’il n’était pas le seul dans son corps. Mia murmura, le regard sombre :
« Il n’a pas l’air soulagé. Plutôt… hanté. »
« Baltar est toujours hanté. » répondit Lee d’une voix sèche, sans quitter le scientifique des yeux.
La porte du CIC s’ouvrit brusquement, laissant entrer un courant d’air froid du couloir et Kara, boitant légèrement mais debout, les yeux encore rouges des derniers jours. Elle se fraya un chemin entre les consoles, sa démarche assurée malgré sa jambe meurtrie.
« Tout le monde va bien ? » lança-t-elle, un peu trop fort pour être spontanée.
Mia lâcha un souffle, appuyant son dos contre une console pour rester stable.
« Physiquement… oui. »
Elle échangea un regard avec Lee.
« Mentalement… pas vraiment. »
Kara esquissa un sourire fatigué, presque tendre, presque tragique.
« Bienvenue dans la flotte. »
Sous la lumière froide du CIC, entourés de machines, d’inquiétude et de silence fébrile, ces quatre là comprirent quelque chose : le pire était encore devant eux.