Là où s'éteignent les mondes

Chapitre 9 : Sous la Peau de l’Ennemi

4800 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 13/04/2026 17:42

Le couloir du pont B baignait dans une lumière artificielle trop blanche, trop immobile. L’un de ces silences étranges où même le grondement constant du Galactica semblait s’être retenu, comme si le vaisseau, lui aussi, observait. Un Marine descendit la coursive d’un pas régulier, fusil en bandoulière, visage tiré par les heures de garde. Devant lui, un homme en costume gris se tenait immobile, presque anodin dans sa neutralité. Cheveux impeccablement coiffés. Regard calme. D’une propreté incongrue pour un navire de guerre. Le Marine le salua par réflexe, son esprit encore en pilote automatique. Deux pas plus tard, quelque chose se tordit dans son ventre. Il se retourna, fronça les sourcils. Cet homme… Il ne faisait pas partie de l’équipage. Pas de badge. Pas de plaque. Pas de raison d’être là.

« Hé ! Vous... »

Le reste ne vint jamais. Un mouvement, rapide comme un battement d’aile. Un éclat d’acier. Un souffle coupé. Le Marine s’effondra, les yeux encore élargis de surprise, le sang s’échappant en un filet sombre entre ses doigts tremblants. Doral, modèle parfait dans son costume gris, s’agenouilla à peine. Il essuya la lame d’un geste précis, presque maniaque, traçant un sillon rouge sur le tissu clair de sa veste, sans paraître s’en soucier. Puis il se redressa. Son expression n’avait pas changé. Ni sa respiration. Ni la cadence mesurée de ses pas alors qu’il s’avançait dans la coursive.

« Je ne fais que remplir ma mission. »

Sa voix se perdit dans le silence glacial du pont B, tandis qu’il disparaissait vers les zones sensibles du vaisseau où personne ne s’attendait à le voir. Personne vivant, du moins.



Le CIC baignait dans une lumière blanche agressive, presque chirurgicale, qui ne parvenait pas à dissiper l’atmosphère étouffante. Chaque écran renvoyait des ombres bleutées sur les visages tirés des officiers. Une tension électrique emplissait la salle, palpable comme un changement de pression avant une tempête. Roslin, debout près de la table tactique, paraissait livide. Ses doigts tremblaient imperceptiblement lorsqu’elle posa un rapport.

« Un Marine a été assassiné. Sur NOTRE vaisseau. »

Un silence lourd suivit, si dense qu’on aurait pu l’entendre tomber. Tigh serra les poings, sa mâchoire se contractant sous la colère et la peur mêlées.

« Il y a au moins un Cylon infiltré parmi nous. »

Au fond de la salle, presque oublié, Baltar déglutit si bruyamment que plusieurs têtes se tournèrent. Sa peau brillait de sueur froide, sa chemise froissée collant à son dos. À côté de lui, invisible de tous sauf de lui, Six apparut comme un mirage, appuyée nonchalamment contre une console, sublime et terrifiante. Ses yeux brillaient d’un plaisir cruel.

« Tu vois, Gaius… ils se rapprochent. »

Baltar tenta un sourire. Un tic nerveux tira son visage vers une grimace. Il leva une main tremblante.

« Je… je suis certain qu’il existe une explication parfaitement… rationnelle. »

Personne ne l’écouta. Adama s’avança, les épaules massives projetant une ombre autoritaire sur la table lumineuse.

« On coupe immédiatement l’accès à toutes les zones sensibles. Et on lance une chasse complète dans le vaisseau. Je veux chaque couloir vérifié. Chaque sas. Chaque ombre. »

Lee fit un pas en avant, résolu malgré les cernes sous ses yeux bleu-gris.

« Je vais superviser. »

Mais Roslin l’arrêta net, sa voix aussi tranchante qu’un scalpel.

« Pas avant d’avoir témoigné. Il y aura une commission d’enquête. »

Lee se tourna vers elle, stupéfait. Ce mot s’écrasa entre eux comme un coup de poing.

« Vous créez une… commission ? Maintenant ? »

Roslin retira ses lunettes, les posa doucement sur la table. Son regard vert était dur, inflexible.

« Nous devons comprendre comment un Cylon a pu entrer. Pourquoi. Qui l’a laissé passer. Et s’il y en a d’autres. »

Une onde glacée se répandit dans le CIC. Tigh croisa les bras, Adama se tendit comme une corde prête à rompre. Lee, lui, restait immobile, le visage fermé, le souffle court. Entre la Présidente et le Commandant, les fissures invisibles s’élargissaient déjà. Une fracture venait de s’ouvrir au cœur de la flotte. Et tout le monde le savait.



L’infirmerie baignait dans une lumière blanche et froide, presque clinique. Les machines diffusaient un bourdonnement discret, rythmées par des bips réguliers. Des rideaux translucides séparaient les lits, dessinant des ombres floues sur les parois. Une odeur de désinfectant et de métal flottait dans l’air. Mia tenait debout à côté de son lit, les doigts crispés sur la rambarde pour ne pas chanceler. Ses cheveux encore humides collaient à ses tempes, sa peau avait la pâleur d’un corps qu’on vient de ramener d’un monde glacé. Mais ses yeux bleu clair, eux, refusaient de céder. Le médecin, tablier froissé et cernes violacés sous les yeux, secoua la tête en consultant son écran portable.

« Lieutenant, vous devriez rester alitée. Vous avez passé vingt heures dans un siège d’éjection, votre pression est instable et votre oxygénation encore basse. »

Mia sourit, un sourire têtu, presque insolent malgré la fatigue.

« J’ai déjà volé dans pire état. »

La porte coulissa dans un souffle. Lee apparut. Immobile, une silhouette découpée par la lumière du couloir, le visage fermé. Trop fermé. Ses yeux bleu-gris la fixaient avec une intensité qui la déstabilisa plus que la gravité réduite.

« Pas cette fois. »

Mia se figea, surprise par la dureté de son ton.

« Lee ? »

Il s’approcha d’elle, lentement, comme s’il craignait qu’elle disparaisse à nouveau dès qu’il clignerait des yeux. Il posa une main sur son bras pour vérifier qu’elle tenait vraiment debout, ses doigts effleurant sa peau glacée.

« Tu vas bien ?… Vraiment ? »

Elle détourna le regard, un peu trop vite.

« J’ai connu mieux. »

Lee inspira profondément. Ses épaules se contractèrent, sa gorge se serra. Un mélange de soulagement et de frustration contenue.

« Tu n’aurais jamais dû décoller seule… » dit-il d’une voix basse, presque rauque. « C’était dangereux. Responsable, oui… mais dangereux. »

Mia fronça légèrement les sourcils.

« Tu me grondes ? Sérieusement ? »

Il passa une main dans ses cheveux, geste nerveux, rare chez lui. Puis son regard s’ancra au sien, nu de toute réserve. »

« J’ai cru te perdre, Mia. »

Une confession brute. Sans armure. La respiration de Mia se suspendit. Ses yeux se radoucirent, quelque chose fondit derrière la façade qu’elle portait depuis des jours. Elle ne répondit pas. Pas avec des mots. Mais l’émotion qui passa dans son regard disait tout.



La porte de l’infirmerie s’ouvrit brusquement, laissant entrer un souffle d’air froid venu du couloir. Kara apparut, boitillante, son bandage dépassant encore de la jambe de son uniforme. Sous la lumière clinique, ses yeux bleu pâle semblaient presque translucides, traversés par une fatigue qu’elle ne cherchait même plus à masquer.

« Eh, Bloodstar… tu es vivante, c’est déjà ça. »

Sa voix était rauque, comme si elle avait passé des heures à hurler. Ou à retenir ses larmes. Mia sourit, faible mais sincère.

« T’as cru que j’allais partir sans dire au revoir ? »

Kara eut un rire bref, presque incrédule. Puis son expression se transforma. Quelque chose se fissura. Une vulnérabilité qu’elle ne laissait jamais voir. Elle s’approcha en boitillant, contourna le lit d’un pas maladroit… et prit Mia dans ses bras. Pas un de ces câlins bruyants, impulsifs et désordonnés qu’elle donnait parfois après une victoire. Non. Un geste fragile. Précieux. Un tremblement retenu dans les épaules. Elle serra Mia juste assez pour que la chaleur passe, pas assez pour lui faire mal. Elle murmura contre son épaule, voix brisée :

« Ne fais plus jamais ça. J’ai failli… exploser. »

Mia referma doucement les bras autour d’elle, un mouvement prudent, comme si Kara était aussi blessée qu’elle.

« Je sais. Pardon. »

Kara inspira, un souffle tremblant. Puis elle se détacha, essuya une larme du bout du doigt, vite, comme pour nier qu’elle était là. Elle renifla, reprenant son masque de Starbuck, celui qui ne cède jamais.

« Allez, viens. On a un Cylon sur le vaisseau, ça va être fun. »

L’humour noir flottait comme un bouclier fragile dans l’air aseptisé de l’infirmerie. Mais sous la lumière froide, une chose était indéniable : elles étaient en vie. Toutes les deux. Et ça suffisait, pour l’instant.



La salle d’audience improvisée ressemblait davantage à une salle de classe réquisitionnée qu’à un lieu officiel : murs métalliques ternis par l’âge, néons trop blancs qui bourdonnaient au plafond, une odeur de café froid et de paperasse qui traînait comme une fatigue incrustée. Une table longiligne séparait les membres de la commission des témoins. Roslin siégeait en bout de table, le dos droit malgré la lassitude qu’on lisait dans ses traits. Billy triait frénétiquement des notes, les yeux allant du papier à la Présidente comme s’il cherchait toujours la bonne phrase avant qu’elle la demande. Un officier de sécurité restait planté derrière eux, immobile, ombre muette de l’inquiétude générale. Et puis il y avait Baltar. Debout. Ou plutôt : vacillant. Ses mains tremblaient tellement qu’on aurait dit qu’il essayait d’empêcher sa propre panique de s’échapper par ses doigts. Roslin posa ses lunettes, l’observa par-dessus la monture comme une institutrice décidée à tirer la vérité du pire élève de la classe.

« Dr Baltar, avez-vous remarqué des comportements suspects ? »

Il blêmit. On aurait dit qu’on venait de lui demander de décrire un meurtre qu’il aurait commis lui-même.

« Eh bien… oui ! Euh… non ! Enfin… possiblement ! On ne peut jamais être certain ! Les probabilités peuvent varier en fonction du... »

Six apparut derrière lui, radieuse dans sa robe rouge, incarnation mêlée de séduction et de cruauté. Elle se pencha à son oreille, un sourire cruel étirant ses lèvres.

« Pathétique. Ils vont tout voir. »

Baltar inspira comme s’il allait s’évanouir. Puis… craqua.

« Le problème, Madame la Présidente, c’est qu’il n’existe AUCUNE méthode fiable pour détecter un Cylon sans… sans… exploser quelque chose ! »

Silence. Froid. Violent. Même les néons semblèrent vaciller d’indignation. Billy écarquilla les yeux. L’officier de sécurité porta la main à son holster. Roslin… resta totalement immobile.

« …exploser quoi ? » demanda-t-elle d’une voix si calme que c’en était terrifiant.

Baltar agita les mains devant lui, comme s’il pouvait effacer ses propres mots dans l’air.

« Rien ! Rien du tout ! Simple… façon de parler ! Métaphore scientifique ! Très répandue ! Absolument bénigne ! »

Six éclata de rire derrière lui, ravie du chaos. Roslin, elle, prit une longue inspiration, puis nota quelque chose sur son dossier. La situation venait de devenir bien plus grave. Et Baltar… venait de creuser sa propre tombe, sans même utiliser une pelle.



La salle présidentielle était plongée dans une lumière tamisée, plus froide que d’habitude. Les stores mi-clos projetaient sur le sol des bandes d’ombre qui donnaient à la pièce un air de bureau de guerre plutôt que de gouvernement. Roslin, debout derrière son bureau encombré de dossiers, semblait plus pâle qu’à l’ordinaire, les doigts crispés sur un rapport qu’elle relisait pour la troisième fois. Lorsque Lee entra, son uniforme était encore froissé par les heures passées à courir entre le CIC et le hangar. Ses yeux bleu-gris, rougis par la fatigue et la colère, ne tentaient plus de masquer quoi que ce soit.

« Capitaine Adama. Votre rapport. » dit Roslin, d’une voix posée mais tendue.

Il inspira lentement, verrouillant son regard sur elle.

« Un modèle humanoïde connu, Madame la Présidente. On en a affronté un sur Ragnar. S’il y en a un ici… alors il a pu revenir. »

Il ne haussait pas le ton. Mais sa voix avait cette dureté métallique qu’on ne lui connaissait qu’en situation extrême. Roslin se redressa légèrement, les sourcils froncés derrière ses lunettes.

« Sans preuve, ce n’est qu’une hypothèse. »

Lee se referma comme une porte claquée.

« C’est une certitude. » répondit-il, glacial.

À sa droite, Tigh, assis jambes écartées dans un fauteuil, croisa les bras et laissa un souffle railleur lui échapper.

« Votre père partage vos théories, Capitaine ? »

Il n’aurait pas dû dire ça. En une seconde, Lee s’embrasa. Il fit un pas vers Tigh, les traits crispés, les muscles tendus sous son uniforme.

« Je n’ai pas besoin que mon père valide quoi que ce soit pour VOIR LA RÉALITÉ ! »

L’écho de sa voix frappa les parois comme un coup sec. Roslin leva les mains, geste prudent, presque maternel.

« Capitaine, calmez-vous. »

Il respira profondément. Une fois. Deux fois. Rien n’y fit. La rage vibrait dans sa cage thoracique comme un animal enfermé.

« Je refuse qu’on perde du temps. » dit-il d’une voix trop basse pour être rassurante. « On vient de frôler la catastrophe avec Mia. Je ne laisserai pas un autre humain crever parce qu’on tergiverse. »

Roslin resta silencieuse. Non pas par manque de mots, mais parce qu’elle comprenait et redoutait l’intensité de ce qu’elle voyait dans ses yeux. Lee tourna brusquement les talons. La porte se referma derrière lui avec le claquement sec d’un verdict. Dans le bureau, il ne resta plus que le souffle tendu de Roslin et le regard sombre de Tigh. Mais dehors, dans le couloir, Lee continuait d’avancer. Chaque pas chargé de la même promesse : on ne perdrait plus personne.



Les quartiers de Boomer étaient plongés dans la pénombre, éclairés seulement par la lueur rougeâtre de la veilleuse de nuit. Le vaisseau vibrait faiblement autour d’eux, ce grondement sourd qui, d’habitude, la rassurait. Pas cette fois. La porte glissa derrière elle et, dès qu’elle fut refermée, ses jambes cédèrent. Elle s’agrippa au rebord de son lit, les épaules secouées. Gaeta arriva à sa suite, plus vite qu’il ne l’avait prévu. Il la vit ainsi, bras crispés, tête baissée, respiration hachée, et son visage se déforma d’inquiétude.

« Sharon ? Hé… qu’est-ce qu’il y a ? »

Elle releva la tête. Ses yeux étaient noyés, ses cils trempés. La culpabilité lui collait à la peau comme une seconde sueur.

« Si c’était MOI… » souffla-t-elle, la voix brisée. « Si j’avais laissé passer un Cylon… si j’avais… fait quelque chose… sans le vouloir… »

Chaque mot semblait la déchirer de l’intérieur. Gaeta n’hésita pas une seconde. Il la prit dans ses bras, la couvrant presque de son propre corps, comme pour l’empêcher de tomber en morceaux. Sa main glissa dans ses cheveux encore humides.

« Hé. Sharon. Regarde-moi. » murmura-t-il.

Elle releva les yeux, tremblante.

« Tu es la personne la plus douce et la plus stable de ce vaisseau. Tu n’as RIEN à te reprocher. Rien. »

Elle secoua la tête, incapable d’y croire. Un sanglot monta, incontrôlable. Alors, dans ce chaos intime, elle l’embrassa. Un geste désespéré, affamé, comme si elle cherchait à étouffer la terreur qui lui mordait le cœur. Gaeta répondit immédiatement. Sans réfléchir. Sans comprendre. Juste avec cet élan tendre et naïf qui le caractérisait. Ils basculèrent sur le lit, dans la pénombre rouge du petit quartier. Elle pleura encore, la tête contre son cou, ses mains accrochées à lui comme à une bouée. Et lui, aveuglé par l’affection, par l’envie de la protéger, caressait son dos en pensant qu’il apaisait une crise passagère. Il ne vit rien. Pas la peur viscérale. Pas la faille qui s’ouvrait. Pas la vérité qui, lentement, commençait à fissurer Sharon Valerii de l’intérieur.



Le hangar vibrait d’activité, moteurs en test, outils heurtant le métal, voix des mécanos résonnant sous les arches industrielles. L’air sentait l’huile chaude, l’ozone et la fatigue accumulée. Au milieu de ce chaos contrôlé, Kara avançait, boitant légèrement, mais chaque pas portait une énergie contenue, explosive. Elle aperçut Tyrol près d’un Viper ouvert, les mains couvertes de cambouis, concentré sur un panneau d’accès. Sans réfléchir, elle fonça vers lui.

« Tu protèges Sharon comme si tu... »

Tyrol se retourna, surpris, les sourcils froncés.

« Kara, qu’est-ce que... »

« Tu l’aimes ? » cracha-t-elle soudain. « C’est ça ? TU L’AIMES ?! »

Le cri déchira le hangar. Des mécanos sursautèrent, relevèrent la tête, puis se figèrent en comprenant que la tempête n’était pas pour eux. Tyrol s’approcha lentement, prudent, comme on approche un animal blessé qui pourrait mordre.

« Non. » dit-il, posément, mais avec une tension qui vibrait dans sa voix. « Je ne suis pas amoureux d’elle. »

Kara resta figée, poings serrés, respirant trop vite. Tyrol continua, cherchant ses mots, les yeux profondément honnêtes.

« J’apprécie Sharon. Elle… elle a un cœur immense, une douceur… que je respecte. Mais… »

Il marqua une pause. Puis il la regarda droit dans les yeux. Il ne détourna pas le regard, pas une fraction de seconde.

« Ce n’est pas elle, Kara. C’est toi. »

Elle se figea complètement. Comme si son cœur venait de rater un battement dangereux. Il fit un pas vers elle. Proche. Trop proche. Le bruit des machines s’effaça autour d’eux, englouti par quelque chose de plus silencieux… et infiniment plus intense.

« C’est TOI que je veux. » dit-il, plus bas. « Pas elle. »

Les yeux bleus de Kara, d’habitude flamboyants d’arrogance ou d’humour, se remplirent d’un trouble brut, presque fragile. Sa gorge se serra. Un souffle lui échappa :

« Montre-moi. »

Tyrol posa ses mains sur sa taille, doucement, comme si elle risquait de disparaître sous ses doigts. Le baiser qu’il lui donna fut lent. Intense. Dénué de doute. Aussi réel que la chaleur des moteurs autour d’eux. Kara répondit. Sans retenue. Sans barrière. Comme si elle avait attendu ce contact depuis une éternité. Puis elle se recula légèrement, leurs fronts encore presque collés. Ses lèvres tremblaient.

« On en reparlera. » murmura-t-elle. « Pas maintenant. »

Elle respira profondément, reprenant son masque de pilote.

« Va. On a un Cylon à attraper. »

Tyrol esquissa un sourire discret, rare, sincère, presque douloureux tant il contenait tout ce qu’il ne disait pas. Puis il hocha la tête… et retourna au travail, le cœur battant encore comme un moteur lancé à pleine puissance.



Le couloir du pont C vibrait encore de l’alarme silencieuse quand un Marine aperçut une silhouette en costume gris glisser près d’un angle. Son sang se glaça.

« Là ! »

Doral se retourna très lentement, ses yeux bleu acier parfaitement calmes… puis il s’élança. Un mouvement fluide, presque inhumain. Le Marine tira, trop tard. Doral avait déjà disparu derrière un renfoncement. Lee surgit au pas de course, suivi de Tyrol, et de Mia, encore pâle, essoufflée, tremblante sur ses jambes à peine remises. Le sol vibrait sous leurs pas précipités.

« Bloodstar, retourne à l’infirmerie ! » hurla Lee sans même se retourner.

« Pas question ! » répliqua Mia d’une voix rauque, haletante, mais déterminée.

Ses bottes glissaient légèrement : elle n’était clairement pas prête à courir. Mais elle ne lâchait rien. Ils tournèrent dans un couloir latéral, éclairé d’une lumière blafarde. Doral surgit devant eux, son pistolet déjà levé. Un flash sonore. Un tir fusa. Les Marines derrière Lee s’effondrèrent, touchés dans la poitrine. L’odeur âcre de l’ozone brûlé envahit le corridor. Lee riposta aussitôt, son tir ricochant contre un angle métallique. Doral se replia, glissant comme une ombre. Tyrol, les traits crispés, coupa par un couloir secondaire en courant à en perdre haleine, espérant le prendre en étau. Mia s’adossa au mur, une main serrée contre sa cage thoracique. Son souffle était court, douloureux. Mais ses yeux restaient fixés vers l’avant. Elle ne lâcherait pas. Dans son oreille, la voix de Kara claqua, sèche, tendue, depuis le hangar :

« À droite ! Il remonte vers la baie douze ! À droite, j’ai dit ! »

Lee pivota immédiatement. Mia suivit, vacillante mais rapide. Tyrol surgit à l’autre extrémité, essoufflé, son visage rouge d’effort. Doral se retrouva pris au piège dans une alcôve près d’une porte technique. Les néons crépitaient au-dessus de lui, dessinant des ombres étranges sur son visage parfaitement serein. Il inclina la tête comme si tout cela n’était qu’un jeu.

« Je ne suis que la première vague. »

Sa voix était douce. Presque polie. Lee pointa son arme, tremblant de rage contenue.

« À genoux ! Tout de suite ! »

Doral sourit. Un sourire lent, inhumain. Ses yeux brillèrent d’un éclat métallique. Il leva légèrement la main. Mia sentit son cœur s’arrêter.

« NON... »

Le clic du détonateur résonna comme un jugement.

« LEE !! RECULE !! »

Le cri de Mia traversa le couloir comme une lame. Elle ne réfléchit pas. Son corps bougea avant son esprit. Elle se jeta sur lui, ses doigts agrippant la veste de vol de Lee avec une force désespérée. Elle le tira en arrière, leurs bottes dérapant sur le sol métallique. Une lueur blanche déchira soudain l’espace, éclatant derrière Doral. Puis… L’explosion. Un souffle monstrueux jaillit, soulevant des éclats de métal, des câbles, une onde brûlante. Lee et Mia furent projetés comme des poupées de chiffon, roulant sur plusieurs mètres, percutant la cloison dans un fracas sourd. Le monde devint un tourbillon de lumière et de bruit. Puis un sifflement. Puis… Le silence qui suit les catastrophes. Tyrol, un bras sur la tête, se redressa lentement derrière un chariot renversé. La fumée épaisse envahissait déjà le couloir, chargée d’odeur de métal brûlé et de chair synthétique pulvérisée. Mia était à genoux, les mains tremblantes, son souffle haché. Ses poumons la brûlaient. Dans la confusion, ses mèches noires collaient à son front, et son uniforme était couvert de poussière et de suie. Lee, étourdi, secoua la tête, vacillant avant de réussir à se relever. Il s’appuya brièvement contre le mur, encore sonné, avant de se tourner vers elle.

« Mia… tu m’as sauvé… »

Sa voix était un mélange d’incrédulité et d’une reconnaissance brute, presque blessante par son intensité. Mia essuya du revers de la main les traces de fumée sur sa joue, encore tremblante. Elle tenta de reprendre son souffle et souffla, la voix râpeuse :

« On doit arrêter de se sauver mutuellement… c’est… fatigant… »

Lee lâcha un rire bref, nerveux, secoué. Le genre de rire qui naît juste après avoir échappé à la mort. Un rire incrédule. Un rire vivant. Elle leva les yeux vers lui. Et malgré le chaos, les débris fumants, les alarmes au loin… ils partageaient un instant de soulagement brut, fragile, suspendu au milieu de la destruction.



L’infirmerie baignait dans une lumière blanche et crue, presque douloureuse pour les yeux. Le bourdonnement continu des machines médicales se mêlait aux échos lointains du vaisseau, comme si le Galactica lui-même retenait son souffle après les dernières heures de chaos. Mia grimaçait alors que le médecin passait une dernière suture, ses doigts mal assurés serrant le drap de la civière. Sa peau portait encore les traces de brûlures légères, de contusions violettes, de sueur séchée. Un patchwork de survie.

« Encore une minute, Lieutenant Serak. » grommela le médecin, concentré.

Elle soupira, épuisée. Elle n’avait plus de force pour se plaindre. La porte s’ouvrit en coulissant. Kara apparut, boitillant légèrement, mais fière. Son uniforme était froissé, ses cheveux blonds encore humides d’une douche expédiée, ses yeux bleus cerclés de fatigue… mais brillants d’une énergie farouche.

« Je t’ai vue, » lança-t-elle en s’approchant, un sourire en coin. « Tirer Apollo comme un sac de patates. Jolie technique. »

Mia esquissa un sourire, la tête toujours légèrement penchée contre l’oreiller médical.

« J’ai pris la solution la plus efficace. »

Sa voix était faible mais teintée d’ironie. Kara tira une chaise et s’assit près d’elle, le métal grinçant légèrement sur le sol. Elle posa ses coudes sur ses genoux, la fixant avec une intensité presque douce.

« T’es une sacrée nana, Bloodstar. Et ouais, je suis contente que tu sois toujours là pour nous botter les fesses. »

Le compliment tomba avec le poids d’une médaille. Mia baissa la tête, incapable de soutenir le regard un peu trop sincère de Kara. Une chaleur étrange, gênée mais réconfortante, lui traversa la poitrine.

« J’ai juste… fait ce qu’il fallait. » murmura-t-elle.

Kara tendit une main, posant sa paume contre son avant-bras. Son geste était ferme. Présent. Une ancre.

« C’est ça, être un soldat. » dit-elle simplement.

Et dans la lumière dure de l’infirmerie, au milieu des cicatrices et du sang séché, ce fut la phrase la plus douce que Mia ait entendue depuis longtemps.



Lee entra en douceur, refermant la porte de l’infirmerie derrière lui pour étouffer le bruit du couloir. L’odeur de désinfectant, le bourdonnement des machines et la lumière blafarde donnaient à la pièce une impression de calme forcé. Kara se leva de la chaise où elle était assise près du lit, posa une main brève sur l’épaule de Mia, puis lança à Lee un clin d’œil complice. Un « vas-y » silencieux. Elle disparut dans le couloir, sa démarche encore légèrement bancale. Lee s’approcha du lit de Mia comme s’il s’avançait vers un champ de mines. Il avait l’air plus pâle que d’habitude, les traits tirés, les cernes marquant la fatigue et les heures d’angoisse.

« Tu vas bien ? » demanda-t-il d’une voix basse, presque hésitante.

Mia leva un sourcil, un sourire mince étirant ses lèvres malgré la douleur.

« On va dire que je me suis fait exploser moins fort que toi. »

Il lâcha un rire nerveux. Celui qu’on laisse échapper quand la peur commence à redescendre. Mais son expression changea aussitôt. Quelque chose se brouilla dans ses yeux bleu-gris, un trouble qu’il ne tenta même pas de cacher.

« Ne fais plus jamais ça, » dit-il, la voix fêlée. « Je… j’ai revu la scène encore et encore, et... »

Elle posa doucement sa main sur la sienne, l’interrompant sans brutalité.

« Lee. Je suis vivante. »

Ils restèrent ainsi, immobiles, à se regarder. Longuement. Le temps sembla se contracter entre eux, comme si tout le reste du vaisseau avait cessé de vibrer. Ses doigts tremblaient légèrement sous les siens ; les siens étaient plus froids qu’elle ne l’aurait admis. Il murmura enfin, incapable de retenir le souffle chargé d’émotion :

« Merci. »

Elle sourit, à peine. Un souffle de voix, intime, fragile, mais certain :

« Toujours. »

Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était plein. Comme si quelque chose venait de se sceller, sans avoir besoin d’être nommé.

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