Là où s'éteignent les mondes
Mia dérivait dans l’espace, sanglée dans son siège d’éjection, minuscule silhouette perdue au milieu d’un océan noir. Le vide l’avalait presque. Aucun bruit. Aucun horizon. Rien que l’infini, broyant et silencieux. La buée se formait en halos irréguliers sur sa visière, effaçant par moments les étoiles. Son souffle heurté les déposait comme des traces de vie fragiles sur un monde où rien ne respirait. Le froid, mordant, s’insinuait déjà sous sa combinaison, picotements glacés crépitant le long de ses bras.
« Ok… respire… juste… respire. »
Sa voix vibra dans le micro, un fil ténu dans un univers muet. Une panique brutale la traversa. Une vague blanche, suffocante. Ses doigts se crispèrent sur les accoudoirs du siège. Son cœur battait trop vite, trop fort, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre. Elle sentit les larmes monter, chaudes malgré le froid, brouillant encore la visière.
« Non… non. »
Elle secoua la tête, grande inspiration. Puis une autre.
« Tu ne vas pas mourir ici, Serak… pas comme ça. »
Elle ferma les yeux. Força son esprit à revenir dans son corps. À reprendre le contrôle comme dans un cockpit en vrille. Elle compta mentalement, ses lèvres remuant faiblement dans l’ombre du casque.
« Un… deux… trois… »
Sa respiration ralentit peu à peu. De régulière, elle devint presque calme. Ses muscles cessèrent de trembler. Le HUD clignota. Oxygène restant : 6:04:18. Chaque deux-points pulsait comme un battement de cœur mécanique. Cruel. Implacable. Le silence redevint total. Et Mia était seule. Terriblement seule.
Le CIC baignait dans une lumière froide, presque clinique ; les écrans projetaient des reflets bleutés sur les visages tirés de l’équipage. L’air vibrait du murmure constant des machines, du bourdonnement des consoles, du cliquetis nerveux des doigts de Gaeta. Puis sa voix tomba, sèche, sans trembler. Ce qui la rendit encore plus terrible :
« Perte du signal visuel. Télémétrie impossible. On a perdu Bloodstar. »
Les mots claquèrent dans la salle comme une coupure de courant. Lee se figea net. Son regard se vida d’un coup, comme si quelqu’un avait retiré la prise. Un peu en retrait, dans un fauteuil métallique adapté à sa jambe immobilisée, Kara pâlit brutalement. Son visage, d’ordinaire incandescent, sembla se fissurer. Ses doigts s’enfoncèrent dans les accoudoirs, muscles tremblants. Elle retint un souffle qui ressemblait plus à un sanglot qu’à une respiration. Adama, massif et immobile au centre de la passerelle, fronça les sourcils, ses rides se creusant comme des fractures.
« Lancez immédiatement une recherche sur tout le quadrant. »
Tigh pivota vers lui, mâchoire serrée, ses lunettes reflétant les écrans en oscillations nerveuses.
« On ne peut pas mobiliser un Raptor supplémentaire, Bill. On a besoin… »
Lee se retourna d’un bloc. Pas lentement. Pas calmement. Comme une explosion. Son regard bleuté était presque incandescent.
« Elle est EN VIE. On continue la recherche. Point. »
Des têtes se tournèrent. Certains sursautèrent. Tigh plissa les yeux, outré :
« Ce n’est pas à vous de décider, Capitaine... »
« C’EST MA PILOTE ! »
Un silence énorme tomba, lourd comme du métal fondu. Même les écrans semblèrent clignoter moins vite. Kara avait la tête baissée, mais ses yeux s’emplissaient d’une tempête. Elle serrait la couverture sur ses genoux comme un gilet de sauvetage. Elle connaissait ce ton chez Lee. Elle savait ce qu’il lui en coûtait d’exploser ainsi. Adama, lui, resta impassible. Puis il prononça, voix basse mais implacable :
« On continue les recherches. »
Tigh fulmina, serrant son cigare comme s’il voulait le briser en deux. Aucun argument ne franchit ses lèvres. Ordre du vieux loup. Lee resta debout, tremblant de rage contenue. Ou de peur pure. Ses mains crispées sur les consoles blanchissaient ses jointures. Quelque part, dans l’espace noir, un point de lumière manquait. Et Mia Serak n’était plus qu’un silence sur un écran vide.
Le couloir du Galactica vibrait d’une lumière blanche trop vive, celle des néons qui clignotaient sous la tension du vaisseau en alerte. Les parois métalliques renvoyaient un froid sec, presque coupant, qui contrastait avec l’air lourd d’huile et d’ozone. Kara s’appuyait contre le mur, une main crispée sur la tôle. Sa jambe blessée tremblait sous elle, incapable de supporter son poids. Son visage, d’habitude dur comme une plaque d’acier, se déforma sous la pression. Sa respiration devint erratique, saccadée. Elle essayait de rester debout. Elle échouait. Les pas précipités de Tyrol résonnèrent avant qu’il n’apparaisse au détour du couloir, essoufflé, les mains encore tâchées de graisse, la veste ouverte comme s’il avait couru depuis le hangar.
« Hé, Kara ? Kara ! »
Il la vit glisser un peu sur le mur et se précipita pour la rattraper. Elle secoua la tête, les yeux écarquillés, souffle court.
« C’est… c’est ma faute… » balbutia-t-elle, la voix brisée. « Je devais voler à sa place… j’aurais dû… j’aurais dû... »
Tyrol la saisit par les épaules, fermement, presque violemment, pour la ramener à elle.
« Arrête. Tu m’entends ? ARRÊTE. »
Elle agrippa sa veste comme une bouée de sauvetage, les doigts tremblants. Son front se plissa, ses yeux se remplirent de larmes qu’elle retenait depuis trop longtemps.
« Elle est seule, Chef… seule là-dehors… »
Son murmure résonnait contre le métal glacé, fragile et coupant à la fois. Tyrol posa son front contre le sien, geste instinctif, intime, la ramenant physiquement à la réalité.
« Kara. Respire. » dit-il, voix basse, chaude malgré le couloir glacial. « Je suis là. Elle est forte. Elle va tenir. »
Elle inspira, profonde, tremblante. Les sanglots se calmèrent. Juste un peu. Le vaisseau vibrait autour d’eux, comme un cœur affolé. Kara ferma les yeux, épuisée.
« Je dois aller au hangar. » murmura-t-elle. « Je dois… être là quand elle reviendra… »
Tyrol secoua la tête, la maintenant contre lui.
« Pas avec ta jambe. » dit-il doucement, mais avec l’autorité d’un commandant. « Tu restes assise. Et je veille sur toi. »
Elle ne protesta pas. Ne tenta pas de se dégager. Elle n’en avait plus la force. Dans ce couloir métallique, saturé de tension, Kara Thrace, Starbuck, la meilleure pilote des Douze Colonies, s’autorisa, une seconde, à s’effondrer dans les bras de l’un des seuls hommes capables de la raccrocher à la vie.
L’obscurité spatiale semblait avaler Mia tout entière. Son siège d’éjection tournait très lentement sur lui-même, chaque mouvement amplifiant le vertige et la nausée. Ses doigts crispés sur les accoudoirs étaient si engourdis qu’elle avait du mal à sentir le métal sous ses gants. Elle lutta contre la torpeur qui rampait dans son corps comme un animal patient. Elle sentit ses paupières se faire lourdes. Ses pensées dériver. Non. Pas maintenant. Elle serra les dents si fort que sa mâchoire craqua.
« Tu ne dors pas. » dit-elle à voix haute, brutalement.
Sa voix résonna dans son casque, étouffée, presque étrangère.
« Pas encore. Pas maintenant. »
Elle forçait cette voix pour ne pas glisser dans le silence. Ce silence qui tuait. Elle cligna des yeux, essayant de repousser l’obscurité.
« Kara… » murmura-t-elle, un sourire tremblant aux lèvres. « Tu serais fière de moi, je te jure… je ne panique pas… »
Un rire nerveux lui échappa. Court. Fragile. Déformé par la radio interne. Le genre de rire qui naît quand on n’a plus assez de force pour pleurer. Puis la peur revint. Une vague glaciale qui traversa son abdomen et remonta jusqu’à sa gorge.
« Lee… » chuchota-t-elle. « Tu as intérêt à venir. Je te jure… »
Son siège pivota légèrement, révélant la courbe lointaine d’une étoile rouge, unique point lumineux dans cette mer noire. Aucune coque de Raptor en vue. Aucun signal. Juste elle. Elle força ses yeux vers son HUD, où clignotait un chronomètre, impitoyable. OXYGÈNE RESTANT : 5:31:07
« Super. » souffla-t-elle, une ironie amère dans la voix.
Le froid mordait sa nuque. Sa respiration devenait un bruit mécanique et oppressant dans son casque. Autour d’elle, l’espace restait infiniment vaste, infiniment silencieux… et elle, si terriblement seule.
Le hangar vibrait d’une urgence presque palpable. Des outils heurtaient le sol, des chariots glissaient, des alarmes résonnaient par intermittence. Un véritable champ de bataille mécanique. Au centre du chaos, Tyrol se tenait droit comme un mur, les bras couverts de graisse, le visage tiré par l’angoisse. Il se comportait comme un général en pleine offensive.
« Remplacez les propulseurs du Raptor Deux ! » tonna-t-il. « Et vous, vérifiez les alimentations internes ! J’ai besoin de ces systèmes opérationnels dans QUINZE minutes ! »
Une injonction qui relevait du miracle. Un jeune mécano hésita, les yeux écarquillés, une clé toujours entre les doigts.
« Chef… c’est irréaliste, on n’a pas... »
Tyrol pivota vers lui, furie dans le regard, la voix cassée par l’urgence et la peur.
« ALORS FAITES L’IRRÉALISTE ! »
Le silence se brisa comme du verre. L’équipe se remit en mouvement d’un coup, électrisée, paniquée, motivée malgré elle par la rage du Chef. Plus loin, assise sur une caisse de ravitaillement, Kara observait la scène. Sa jambe blessée était tendue devant elle, bandage tiré sous le tissu. La douleur lui mordait encore le flanc, mais elle n’y faisait plus attention. Ses yeux bleu acier se plantèrent dans Tyrol avec une intensité presque douloureuse. Elle était fière. De sa force. De sa détermination. De son refus de s’effondrer quand d’autres se seraient écroulés. Mais sous cette fierté… une terreur sourde lui écrasait la poitrine. La peur de perdre Mia. La peur de voir Tyrol s’épuiser jusqu’à briser. La peur d’être inutile, clouée là, incapable de voler. Elle inspira difficilement. Dans le vacarme du hangar, dans l’odeur de carburant, de métal chaud et de peur humaine, elle murmura pour elle-même :
« Tiens bon, Mia… tiens bon… »
Et elle serra les poings jusqu’à blanchir les jointures.
Le hangar vibrait sous le ronronnement continu des moteurs et le martèlement des outils sur la coque des Raptors. Des lumières blafardes clignotaient au-dessus des têtes, donnant à l’endroit une allure de veille éternelle. Assise sur une caisse métallique, jambe tendue, Kara fixait un point vide, les yeux cernés, le visage tiré. Elle ressemblait à quelqu’un qui n’avait plus de force à gaspiller. Même pour respirer. Baltar apparut dans son champ de vision comme une ombre nerveuse. Il tenait un verre d’eau dans une main qui tremblait légèrement. Son visage pâle, ses cheveux en bataille et son sourire crispé faisaient de lui un amas d’inconfort ambulant.
« Lieutenant Thrace… » balbutia-t-il, s’approchant avec la prudence d’un homme qui s’attend à recevoir un coup à tout instant. « J’ai appris pour Mia… et je… je suis absolument… profondément… désolé. »
Kara leva enfin les yeux vers lui. Ses paupières lourdes, ses traits fatigués, son regard d’un bleu glacé : elle n’était plus que douleur contenue et colère retenue.
« Baltar. » souffla-t-elle, d’une voix rauque. « Si tu veux m’aider… va ailleurs. »
À côté de Baltar, Six apparut dans son habituelle perfection irréelle. Longue silhouette, robe qui n’existait que pour lui, sourire cruel accroché aux lèvres. Elle posa un doigt invisible sous son menton.
« Très bon début, Gaius. Essaie de sourire. »
Alors, maladroit, torturé, Baltar tenta un sourire. Un rictus crispé, presque effrayant. Kara fronça les sourcils.
« Arrête. » dit-elle, sèche. « Ça fait peur. »
Baltar cligna des yeux, totalement désemparé, avant de tourner les talons dans une semi-panique, manquant de renverser un chariot en s’éloignant presque en courant. Six éclata de rire derrière lui, un rire clair qui résonna dans sa tête comme une moquerie délicieuse. Kara, elle, retomba dans le silence, le verre d’eau tremblant encore dans sa main fatiguée. Le bruit du hangar reprit, lourd et régulier. Comme un cœur mécanique refusant de s’arrêter.
Le CIC baignait dans une lumière froide, presque clinique. Les écrans projetaient des halos bleutés sur les visages tendus de l’équipage. Chaque bip, chaque clignotement de console semblait frapper plus fort que d’habitude, comme si le vaisseau entier retenait son souffle. Gaeta, le dos légèrement voûté, les mains crispées sur la console, osa enfin parler. Sa voix manquait d’assurance.
« On a parcouru 80 % du quadrant. Toujours rien. Capitaine… si elle a dérivé hors du champ... »
Un claquement violent résonna. Lee venait de frapper la console du poing, son visage d’habitude si contrôlé déformé par la colère et la peur. Ses yeux bleu-gris, rougis par la fatigue, flamboyaient d’une intensité presque douloureuse.
« Elle n’est PAS morte ! » tonna-t-il, la voix brisant le silence comme une explosion.
Tigh avança, l’air sombre, les épaules rigides. Sa mâchoire se contracta lorsqu’il parla, comme s’il goûtait chaque mot.
« On ne va pas gaspiller tout le carburant pour une seule pilote... »
Lee se retourna si brusquement que deux officiers reculèrent instinctivement. Sa rage éclata, à vif, brute, sans filtre.
« MIA SERAK n’est pas “une seule pilote”. » cracha-t-il. « Elle fait partie de mon escadron. Elle a sauvé la flotte. Elle a sauvé BOOMER. Elle a sauvé l’eau. Alors tu vas éviter de me parler d’elle comme d’un poids mort ! »
Le CIC se figea. Même les ventilateurs paraissaient s’être tus. Tigh resta muet, pris de court. Ses yeux se plissèrent, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Plusieurs membres d’équipage détournèrent le regard. Par respect pour Lee, ou par crainte de ce qu’ils voyaient dans ses yeux. Adama observait la scène, immobile, les mains jointes dans son dos. La lumière crue accentuait les rides de fatigue sur son visage, mais ses yeux restaient d’une clarté acérée. Un long silence pesa. Puis Adama parla. Lentement. Calme. Autoritaire. Inébranlable.
« On continue. »
Une vague de tension invisible se relâcha dans la pièce. Lee inspira profondément, les épaules s’affaissant d’un millimètre. Ses yeux brillèrent. Pas de larmes visibles, mais la frontière était mince… très mince. Il hocha la tête, la mâchoire serrée, et se remit au travail. Il ne laisserait pas Mia seule. Pas tant qu’il respirerait.
L’obscurité de l’espace n’avait jamais paru aussi immense. Mia dérivait lentement, minuscule silhouette perdue dans un chaos silencieux de débris métalliques. Des morceaux d’aile, de cockpit, de panneaux arrachés flottaient autour d’elle comme les vestiges d’un champ de bataille figé dans le temps. Certains tournaient paresseusement, renvoyant des reflets pâles sur sa visière. Le froid la mordait jusqu’à l’os. Et soudain, son corps se mit à trembler. Un spasme violent.
« Froid… trop froid… » murmura-t-elle, le souffle transformé en petite buée qui se dissipait aussitôt.
Ses dents claquaient d’elles-mêmes. Elle tenta de les serrer, en vain. Elle abaissa les yeux vers son HUD. Oxygène : 3:15:42 Le chronomètre clignotait, implacable, chaque pulsation un coup de marteau dans sa poitrine. Son esprit vacilla un instant. Les étoiles se floutèrent. Elle ferma les yeux. Une fraction de seconde. Puis elle se gifla brutalement, la paume claquant contre son casque.
« Reste… réveillée… merde… » souffla-t-elle, la voix brisée.
Ses doigts tremblants cherchèrent l’interrupteur d’urgence sur son harnais. Elle parvint à activer manuellement un émetteur de détresse. Un vieux système, conçu pour des situations où tout le reste échouait. Une LED rouge se mit à clignoter. Le signal était ridicule. Faible. Micro-pulsé. Presque avalé par le vide.
« Raptor… Galactica… quelqu’un… » dit-elle, mais sa voix n’était qu’un murmure, éraillée, déformée par la radio presque morte.
L’écho de sa détresse se perdit aussitôt entre les blocs de métal gelé. Elle serra les bras contre elle dans une tentative dérisoire de conserver de la chaleur. Ses doigts devenaient insensibles, ses mains de pierre.
« Kara… »
Ses lèvres tremblaient.
« Lee… »
Son souffle s’accéléra, puis se brisa en un hoquet fragile.
« J’ai fait ce que j’ai pu… »
Un frisson violent la traversa. Les étoiles dansaient. Ou tournoyaient. Difficile à dire. Une larme, unique, salée, roula le long de sa joue et se figea presque aussitôt contre la visière.
« Je… je suis désolée… »
Le noir, d’abord aux bords de sa vision, se referma comme une marée. Sa tête bascula légèrement de côté. Son souffle devint si léger qu’il ne produisait presque plus de buée. Une dernière tentative de rester consciente. Échec. Mia Serak s’évanouit, dérivant seule, minuscule point de vie perdu dans un océan de silence.
Gaeta sursauta, ses doigts crispés sur les commandes.
« Attendez ! Je… je capte quelque chose ! »
Le CIC se figea. Le bourdonnement des écrans, les cliquetis des consoles, tout sembla ralentir autour d’eux. Lee tourna brusquement la tête, les yeux écarquillés, fiévreux.
« C’EST ELLE ?! »
Sa voix claqua comme un coup de fouet. Gaeta, pâle, ajusta fébrilement les réglages. Les chiffres défilaient sur son écran, les oscillations d’un signal gracile apparaissaient-disparaissaient, comme un battement de cœur à l’agonie.
« Un signal manuel… très faible… intermittent… »
Il inspira, les yeux brillant d’un espoir tremblant.
« …mais oui. Oui. C’est Mia. »
Lee sentit son propre souffle lui revenir d’un coup. Ses épaules s’affaissèrent un instant. Soulagement brutal. Puis il se redressa, animé d’une urgence féroce. Il se tourna déjà vers Adama.
« J’y vais. »
Pas une demande. Une évidence. Autour d’eux, le murmure des officiers reprenait, vibrant de tension. Kara, assise sur un fauteuil juste derrière, se redressa d’un coup malgré sa jambe blessée, les doigts agrippés à l’accoudoir. Adama resta immobile une seconde, observant Lee comme un vieux commandant qui voit son fils se jeter au feu sans hésiter. Puis il hocha la tête, calme mais grave.
« À deux Raptors. Sécurité maximale. »
Son regard glissa vers la console de vol.
« Boomer pilote. »
Boomer acquiesça d’un signe raide, encore secouée de l’incident des réservoirs mais concentrée, les traits tirés, l’ombre d’une culpabilité étranglée dans les yeux. Lee n’attendit rien de plus. Il partit en courant. Ses bottes martelaient le sol métallique du CIC, résonnant comme un compte à rebours. Kara ferma les yeux un instant, murmurant à peine :
« Ramène-la… Lee. Ramène-la. »
Tigh observa la scène, mâchoire serrée. Roslin, qui avait été silencieuse jusqu’ici, serra son dossier contre elle. Le vaisseau entier semblait retenir son souffle. Un infime signal, quelque part dans le vide, les avait tous ranimés.
Le Raptor fendait le vide, glissant entre les éclats glacés de métal qui dérivaient comme des spectres silencieux. À l’intérieur, les lumières rouges d’alerte baignaient le cockpit d’une lueur menaçante. Boomer, serrée dans son siège, gardait les mains crispées sur les commandes. Ses yeux sombres, rougis, fatigués, mais déterminés, balayèrent les capteurs, une tension palpable tendant ses épaules. Lee, derrière elle, ne tenait plus en place. Son visage bleu-gris était tiré à l’extrême, ses lèvres serrées au point de blanchir. Il fixait chaque écran, chaque fluctuation, chaque ombre comme si sa vie en dépendait.
« Elle est là… » souffla-t-il, presque inaudible.
Puis, plus fort :
« Elle DOIT être là… »
Boomer inspira, un souffle tremblant.
« J’ai quelque chose. »
Lee releva brusquement la tête. À travers la verrière, une forme minuscule émergeait dans le noir. Un siège d’éjection. Solitaire. Flottant, tournoyant lentement, comme une feuille arrachée par le vent d’un monde mort. Boomer approcha avec une précision presque douloureuse. Le siège apparut enfin dans toute sa froide vulnérabilité : givre accumulé, métal assombri, surface percutée de micro-impacts. Et Mia. Sanglée dedans. La visière embuée, son souffle invisible. Extrêmement pâle. Lee sentit son ventre se tordre.
« Ouvre le sas. Je sors. »
« Capitaine, la dérive est instable... »
« OUVRE LE SAS ! »
Boomer obéit. Le sas s’ouvrit dans un cri métallique, laissant pénétrer un froid glacial. Lee, en combinaison EVA, s’attacha au câble de sécurité et s’avança dans le vide, chaque pas un arrachement, ses gants tremblants. Il dériva vers elle. Le silence de l’espace dévorait tout. Juste son souffle amplifié dans son casque. Juste le vide.
« Mia… »
Sa voix se brisa. Il attrapa le siège, ses doigts glissant un instant sur le métal gelé, puis se stabilisa. Il plaça une main contre sa visière.
« Mia… s’il te plaît… »
Il chercha son cou, ses doigts gantés tremblant contre le scaphandre. Une seconde. Deux. Trois. Puis… Un battement. Infime. Mais là. Lee ferma les yeux, la tête penchée, submergé.
« Je t’ai… je t’ai trouvée… »
Il décrocha les attaches, la souleva contre lui, sa silhouette légère, presque sans poids, et se repoussa vers le Raptor, tiré par le câble. Boomer ouvrit la trappe au dernier moment. L’air chaud du Raptor s’engouffra, chassant le froid mordant. Lee bascula à l’intérieur, tombant à genoux avec Mia dans les bras. Il la déposa au sol, ses mains encore sur elle.
« Maintenez-la ! » cria-t-il, la voix rauque. « Elle respire encore ! »
Boomer verrouilla le sas en urgence, les mains tremblantes.
« Je retourne au Galactica ! Accrochez-vous ! »
Le Raptor bondit en arrière, réacteurs hurlants, filant à toute vitesse vers la lumière lointaine du battlestar. Et Mia, entre ses bras, respirait encore. Faiblement. Mais vivante.
Le Raptor heurta le sol du hangar dans un choc sourd, les amortisseurs grognant sous l’impact. Le rideau de vapeur s’éleva sous les réacteurs encore brûlants, enveloppant la zone d’un brouillard blanc et froid. La porte cargo glissa vers le haut dans un grincement métallique. Tyrol était déjà là, gants tachés de graisse, respiration heurtée. Il scrutait l’intérieur avant même que l’ouverture soit complète.
« Allez, ouvrez… »
La porte finit de se lever. Il blêmit. Derrière lui, Kara apparut, boitillante, soutenue par un jeune mécano qui tentait de la ralentir. Elle refusait. Elle avançait comme une femme poussée par quelque chose de plus fort que la douleur, que la logique, que sa jambe blessée. Puis elle la vit. Mia. Inerte. Le corps encore engourdi par le froid, la peau pâle comme de la porcelaine sous l’éclairage blafard du hangar. Dans les bras de Lee. Le monde de Kara vacilla. Ses jambes cédèrent immédiatement, comme si tout son poids disparaissait d’un coup. Tyrol la rattrapa juste avant qu’elle ne touche le sol.
« Non… »
Un souffle, une prière, un cauchemar.
« Non… non… pas elle… »
Lee descendit du Raptor en portant Mia contre lui, comme on porte quelque chose de précieux et de fragile. Ses yeux, bleu-gris, rougis par la fatigue et le choc, restaient rivés sur elle, refusant de la lâcher. Il la posa avec une lenteur presque révérencieuse sur la civière préparée par les infirmiers. Mais il ne lâcha pas sa main.
« Elle est vivante. » dit-il d’une voix brisée, rauque, mais ferme.
Kara mit une main contre sa bouche. Les larmes tombèrent avant même qu’elle en prenne conscience.
« Merci… »
Sa voix se déchira.
« Merci, Lee… »
Les infirmiers s’activèrent autour de Mia, sangles cliquetant, perfusions prêtes, scanners ouverts, masques à oxygène déjà en place. On emporta Mia vers l’infirmerie, sur la civière que les roues faisaient grincer contre le sol du hangar. Lee suivit deux pas derrière. Chaque pas lourd, comme si ses chaussures pesaient une tonne. Kara essaya de se lever, mais Tyrol la retint.
« Pas maintenant. Laisse-les faire. »
Elle serra ses doigts sur son bras, tremblante. Lee, lui, restait près de la civière jusqu’au dernier instant permis. Sa main toujours glissée entre les doigts gelés de Mia. Comme si lâcher serait la perdre à nouveau. Juste avant qu’on referme les portes de l’infirmerie sur elle, il murmura, si bas que personne n’aurait dû l’entendre :
« Ne me refais plus jamais ça… »
Ses doigts tremblaient encore autour de sa main. Et pour la première fois depuis des heures… il respirait.
L’infirmerie baignait dans une lumière froide, presque irréelle. Les néons crépitaient faiblement, dessinant sur les murs des ombres tremblantes qui semblaient respirer au même rythme que les machines. Les moniteurs diffusaient un bourdonnement régulier, entrecoupé du souffle artificiel qui aidait Mia à respirer. Elle était allongée sur un lit médical, sanglée légèrement pour éviter qu’elle ne glisse. Sa peau, encore marquée par le froid spatial, paraissait presque translucide sous les lueurs bleutées des écrans. Sa poitrine se soulevait à peine, fragile, hésitante. Lee approcha en silence, le visage tiré, encore secoué par l’adrénaline et la peur. Il tira une chaise, la posa tout contre le lit et s’assit lentement, comme s’il craignait de briser quelque chose. Il glissa sa main dans la sienne, délicatement, presque timidement, comme si toucher ses doigts pouvait confirmer sa présence. Le contact de sa peau glacée le fit frissonner. Lee baissa la tête, posa son front contre leurs mains entremêlées. Ses épaules tressaillirent d’une émotion qu’il ne cherchait même plus à dissimuler.
« Tu m’as fait peur… »
Sa voix était rauque, étranglée.
« Tu m’as tellement fait peur… »
À l’entrée de la pièce, Kara se tenait droite tant bien que mal, appuyée contre le chambranle. Ses yeux bleu-tempête brillaient dans la pénombre, fixés sur Lee et Mia. Elle semblait prête à s’effondrer, mais quelque chose, l’espoir, peut-être, la maintenait debout. Tyrol arriva derrière elle, silencieux, respectueux. Il posa doucement une main sur son épaule. Kara inspira, la voix brisée :
« Elle est de retour… »
Tyrol resserra légèrement son bras autour d’elle. Un soutien solide, discret. Le seul dont elle avait besoin pour tenir encore une minute. Dans la chambre, Lee ne quittait plus Mia des yeux. Il se pencha davantage, ses doigts serrant les siens comme s’il voulait l’ancrer au monde.
« Reviens-moi… s’il te plaît… »
Sa voix n’était qu’un souffle. Un aveu. Une prière. Leurs mains restaient liées. Celle de Mia, froide et immobile, semblait presque glisser entre les doigts de Lee. La sienne, chaude et tremblante, s’y accrocha pourtant avec une détermination fébrile, comme s’il pouvait la retenir dans le monde des vivants par ce seul contact. Son regard glissa vers le visage de la jeune femme. Pâle, lissé par la fatigue extrême, couvert d’un voile léger d’humidité dû à l’oxygène qu’on lui administrait. Ses cils reposaient sans un frémissement, son souffle si faible qu’il semblait hésiter à revenir à chaque seconde. Une fragilité presque insupportable émanait d’elle. Comme si toute sa vie tenait dans ce mince mouvement de poitrine, dans la chaleur résiduelle de sa peau, dans le poids infime de sa main dans la sienne. C’était un moment suspendu. Un instant où tout pouvait basculer. Un mince fil entre l’absence et le retour. Entre la perte… et l’espoir.