Là où s'éteignent les mondes

Chapitre 7 : Perdue entre les Etoiles

4938 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 09/04/2026 09:54

Le hangar vibrait d’une agitation familière : grincements de câbles, claquements d’outils, moteurs en test qui faisaient trembler les murs. L’air sentait l’huile brûlée et le métal chaud. Des mécaniciens passaient en courant, Tyrol aboyait des instructions quelque part au fond, et les Vipers alignés semblaient dormir les yeux ouverts, menaçants et majestueux à la fois. Mia était penchée au-dessus d’un tableau de maintenance avec un jeune pilote blond au visage trop jeune pour la guerre. Elle lui expliquait un détail de sécurité, un demi-sourire au coin des lèvres, patient mais strict.

« Tu vois ? Ce voyant doit toujours être vert. Rouge, c’est... »

Elle n’eut jamais le temps de finir. Un claquement sec, métallique, déchira l’air. À l’autre bout du hangar, un Viper mal arrimé bascula dangereusement, son nez se soulevant comme un animal blessé. Kara, assise sur une caisse, jambe tendue, bandage tiré trop fort autour du genou, fut la première à le voir. Ses yeux bleus s’élargirent.

« ÉCARTEZ-VOUS ! » hurla-t-elle, voix brute, presque cassée.

Mais l’avertissement arriva une fraction de seconde trop tard. Le Viper heurta un chariot de munitions. Un choc. Un grésillement. Puis une explosion fulgurante, qui illumina tout le hangar d’un flash blanc et orange. La déflagration repoussa l’air comme une vague. Mia se jeta en arrière, le souffle arraché à sa poitrine. La recrue à qui elle parlait fut projeté au sol. Les lumières vacillèrent. Des cris résonnèrent. L’odeur de carburant brûlé envahit tout. Tyrol cria des ordres, la voix rauque, paniquée :

« ÉTEIGNEZ ÇA ! DÉGAGEZ LE SECTEUR ! ALLEZ, BOUGEZ ! »

Les recrues couraient dans tous les sens, certains trop terrorisés pour savoir s’ils devaient fuir ou aider. Des extincteurs jaillirent. Une fumée noire et lourde retomba lentement, épaisse comme une couverture de cendres. Quand enfin la visibilité revint, le chaos se fixa en une scène trop familière. Deux jeunes pilotes gisaient à terre, immobiles, leurs combinaisons noircies, leurs casques fendus. Les visages, trop jeunes, encore, étaient figés dans le choc. Mia s’arrêta net. Ses jambes tremblaient. Son souffle restait suspendu, prisonnier dans sa gorge. Elle connaissait tous les visages du hangar. Et ceux-là ne bougeraient plus. Kara, tout près, baissa les yeux. Fermement. Longuement. Elle connaissait trop bien cette douleur. Cette perte. Ce goût métallique dans la bouche qui te dit : on n’a jamais fini de payer. Adama arriva en courant, escorté par deux Marines. Son visage était fermé, mais la colère et le chagrin se mêlaient dans ses yeux sombres.

« Comment est-ce arrivé ? » demanda-t-il, la voix à peine contrôlée.

Tyrol, choqué, le visage marqué de suie, voulut répondre. Sa voix se brisa. Mia s’avança avant lui, d’un pas instable mais résolu.

« Un dysfonctionnement hydraulique sur le vérin d’arrimage, monsieur. » dit-elle, la voix basse. « Le système a lâché sans avertissement. Personne n’aurait pu prévoir ça. »

Adama l’écouta… mais ses yeux avaient déjà glissé ailleurs. Vers les deux silhouettes immobiles, qu’on recouvrait lentement. Vers les sacs mortuaires noirs, encore ouverts. Le hangar, d’ordinaire plein de vie, ne respirait plus. Il se souvenait. Il comptait les morts.



Le couloir était étroit, éclairé par une rangée de néons qui tremblaient légèrement, comme si même la lumière hésitait à tenir debout après l’explosion du hangar. L’odeur âcre de fumée et de métal brûlé persistait dans l’air, glissant le long des parois encore chaudes. Kara s’appuyait contre un mur, jambe tendue, respiration courte. Son uniforme était encore maculé de poussière et de suie, et une trace sombre barrait sa joue, résidu d’un éclat de métal passé trop près. Ses yeux bleu acier, habituellement vifs, étaient voilés par un mélange de colère rentrée et de culpabilité brute. Les pas lourds d’Adama résonnèrent dans la coursive avant même qu’il n’apparaisse. Lorsqu’il s’arrêta devant elle, son visage restait impassible… mais ses yeux brillaient d’une dureté douloureuse.

« Ils étaient sous ta responsabilité. »

La phrase frappa Kara comme un coup en plein ventre. Elle ne bougea pas. Ne recula pas. Ne protesta pas. Elle encaissa.

« Oui, Monsieur. » répondit-elle d’une voix étrangement calme, presque trop stable.

Adama serra la mâchoire. Il sentait la fatigue, la tension, tout ce poids de commandement qui le faisait vieillir plus vite que la guerre elle-même.

« Tu vas reprendre l’entraînement. Tout de suite. On ne peut pas se permettre de perdre d’autres pilotes. »

Kara jeta un regard à sa jambe bandée. Le bandage était taché d’un rouge discret à la limite du tissu, preuve qu’elle forçait déjà trop dessus. Elle inspira, douloureuse.

« Je ne peux pas piloter. »

Une vérité simple. Sans excuses. Adama se pencha légèrement vers elle.

« Alors tu supervises. »

Aucun adoucissement. Aucune consolation. Juste l’exigence froide d’un homme qui portait déjà trop de deuils. Il tourna les talons et repartit, laissant dans le couloir une traînée de silence tendu derrière lui. Kara resta là une seconde, immobile, avant que sa main ne glisse légèrement contre le mur. Un infime tremblement lui échappa, une fissure dans son armure. Elle inspira profondément, les lèvres serrées, tentant de ravaler la tempête dans sa poitrine. Des pas légers approchèrent. Mia. Toujours discrète, presque silencieuse, elle s’arrêta à ses côtés sans un mot d’abord. Son regard bleu glissa sur le visage fermé de Kara, puis sur sa jambe blessée, puis sur la direction où Adama avait disparu.

« Tu n’es pas seule. » murmura-t-elle enfin.

Simple. Net. Sincère. Kara ne répondit pas immédiatement. Son regard resta fixé droit devant elle, comme si elle essayait encore de garder son équilibre émotionnel sur un fil trop fin. Puis elle hocha légèrement la tête, une fois. Un geste minuscule.

Mais réel. Et, pour Kara Thrace, c’était presque un aveu.



Le hangar vibrait encore du choc de l’explosion précédente. L’air y était chargé d’une odeur âcre de carburant brûlé et de métal chauffé à blanc ; des techniciens couraient d’un Viper à l’autre, silhouettes pressées éclairées par les gyrophares rouges d’urgence. Au milieu de ce chaos maîtrisé, Kara Thrace finit par s’asseoir lourdement sur un caisson de maintenance. Le métal froid contre sa jambe blessée lui arracha une grimace qu’elle tenta d’étouffer. Elle inspira profondément, les coudes posés sur ses cuisses, le regard perdu quelque part entre les éclats de lumière et les ombres mouvantes du hangar. Ses mèches blondes, en bataille, étaient encore couvertes d’une fine poussière grise ; son uniforme sentait la fumée. Tyrol arriva derrière elle, les mains noircies d’huile et de suie, la poitrine encore haletante d’avoir géré la catastrophe. Son visage était marqué par la fatigue. Des cernes profondes, la mâchoire contractée. Mais ses yeux sombres ne quittaient pas Kara.

« Tu devrais te reposer. » dit-il doucement.

Elle lâcha un rire bref, sans joie.

« Pas possible. »

Tyrol s’accroupit devant elle, posant un genou au sol. De cette position, il la voyait à hauteur de regard. Il voyait la raideur dans sa jambe, la tension qui crispait ses épaules, et ce quelque chose derrière son regard bleu. Ce genre de vide sourd que portent ceux qui ont encaissé trop de chocs pour rester intacts.

« Kara… tu peux à peine marcher. »

Cette fois, elle rit plus fort. Un rire nerveux, presque cassé.

« J’ai vu pire. »

Il posa alors une main sur sa joue, furtivement. Une caresse rapide, presque interdite. Son pouce effleura une trace sombre de suie, y laissant un sillon plus clair.

« Je sais. » murmura-t-il. « C’est ça qui m’inquiète. »

Kara baissa les yeux. Juste une seconde. Une fissure minuscule dans son armure. Le bruit d’un marteau pneumatique retentit au loin, brisant la bulle fragile entre eux. Elle redressa les épaules, recadrant son uniforme comme si un geste mécanique pouvait masquer la douleur.

« On doit former ces gamins. » dit-elle, la voix redevenue rugueuse. « Mia va s’en charger. Je vais juste… rester debout. »

Tyrol la regarda longuement. Il savait. Elle mentait. Elle n’avait pas la force de rester debout longtemps. Mais elle se relèverait quand même. Parce que Kara Thrace refusait de tomber. Surtout quand elle le devrait. Il ne dit rien. Il resta là, accroupi devant elle, sa présence solide comme un contrepoids au chaos autour d’eux. Un silence partagé. Une promesse muette. Et pour Kara… cela valait bien plus que des mots.



La salle de briefing, habituellement trop vaste, semblait ce jour-là étrangement étroite. L’odeur âcre de métal chauffé, mêlée à celle du carburant séché sur les combinaisons, saturait l’air. Une vingtaine de jeunes pilotes, la plupart encore mal rasés, cernes au bord des yeux, mains crispées sur leurs tablettes, remplissaient les rangées de sièges. Le bruit du hangar lointain vibrait à travers les cloisons comme un rappel constant du danger qui les attendait. Kara était assise devant eux, jambe blessée tendue, bandage serré qui blanchissait sa peau. La lumière blafarde du projecteur accentuait les creux de son visage : ses yeux bleus, si vifs en temps normal, brillaient d’une dureté glaciale. Elle n’essaya même pas de sourire. Quand elle parla, sa voix claqua comme un fouet.

« Deux d’entre vous sont morts aujourd’hui. »

Un frisson parcourut les rangs. Plusieurs têtes se baissèrent. L’air sembla se contracter.

« Ça n’arrivera plus. » continua-t-elle, chaque mot coupant net, brut. « Parce que vous allez arrêter de voler comme des touristes et commencer à voler comme des soldats. »

Silence. Lourd. Étouffant. Mia s’avança alors, se plaçant à côté d’elle. Le contraste entre elles deux était frappant : Kara, lame brute prête à trancher ; Mia, calme tendu, précision froide dans le regard. Ses yeux bleus glissèrent sur chaque visage, un par un, comme si elle gravait leurs traits en mémoire. Elle parla sans élever la voix. Mais personne n’aurait osé détourner l’attention.

« Je vous entraînerai. » dit-elle. « Je volerai avec vous. Vous ferez exactement ce que je dis. Et vous me poserez toutes les questions que vous voulez. Après l’entraînement. Pas pendant. »

Quelques recrues avalèrent difficilement leur salive. D’autres acquiescèrent, raides comme des statues. Tous la suivaient du regard. Mia sentit le poids de leur peur. Et la responsabilité qui venait avec. Kara l’observait en silence. Ses doigts tapotaient faiblement contre le rebord de sa chaise, mais ses yeux, eux, brillaient d’autre chose : une fierté farouche, presque protectrice. Une lueur rare chez elle. Qu’elle ne montrerait à personne. Sauf à Mia. La séance venait à peine de commencer, mais une chose était certaine : ils écoutaient.



Le couloir menant aux laboratoires était faiblement éclairé, une succession de néons fatigués qui grésillaient comme s’ils hésitaient à rester allumés. Des vibrations sourdes du moteur parcouraient les parois, donnant au vaisseau l’impression d’une bête immense endormie, prête à se réveiller au moindre incident. Baltar avançait au milieu de cet étroit passage, serrant contre lui une pile de dossiers, de notes griffonnées et de rapports à moitié lus. Ses lunettes glissaient constamment le long de son nez, et son souffle, un peu trop rapide, témoignait d’un mélange de stress et d’impatience. Son pas était nerveux, irrégulier, comme s’il tentait de devancer sa propre culpabilité. C’est à cet instant que Six apparut à ses côtés. Sans bruit, comme une apparition au parfum de danger. Sa silhouette immaculée contrastait violemment avec les murs ternes du Galactica. Elle souriait avec cette douceur venimeuse qui le paralysait à chaque fois.

« Encore un accident, Gaius ? » murmura-t-elle en penchant la tête, ses cheveux blonds glissant sur son épaule. « Tu n’y es vraiment pour rien cette fois. »

Baltar roula des yeux, crispé.

« Merci du soutien, vraiment très… utile, » souffla-t-il entre ses dents, tentant de réajuster son équilibre avec la pile de dossiers.

Six se rapprocha, sa présence trop réelle malgré son inexistence. Elle glissa un doigt sous son menton, l’obligeant doucement à lever le regard vers elle.

« Tu vois, Gaius… chaque fois qu’ils meurent, » susurra-t-elle, sa voix caressant l’air comme de la soie empoisonnée, « tu réalises que leur survie dépend de toi. Et tu ADORES ça. »

Baltar manqua de s’étouffer.

« Non ! Enfin… pas totalement… enfin ce n’est pas… enfin… »

Il bafouilla, les mots s’écrasant contre sa gorge. C’est alors qu’un Marine passa à côté de lui, bottes martelant le sol, fusil en bandoulière. Baltar sursauta violemment, perdit l’équilibre, et la pile de dossiers lui échappa des mains. Des feuilles volèrent dans tout le couloir dans un bruit sec. Six éclata de rire, éclat cristallin qui n’appartenait qu’à elle.

« Tu es adorable quand tu paniques, » dit-elle, amusée, observant Baltar qui se précipitait au sol pour récupérer ses papiers éparpillés.

Un génie paranoïaque à genoux, un fantôme moqueur au-dessus de lui et le vaisseau continuant de vibrer autour, indifférent à la tragédie ridicule de Gaius Baltar.



Le ciel noir se déploya autour du Galactica comme une mer glacée lorsque les Vipers quittèrent un à un le tube de lancement. Le rugissement des réacteurs vibra dans la poitrine de Mia au moment où son appareil fut catapulté dans l’espace. Devant elle, l’immensité constellée s’ouvrait ; derrière, les tremblements du hangar disparaissaient dans le silence parfait du vide. Autour d’elle, les jeunes pilotes formèrent laborieusement une formation delta, leurs Vipers encore hésitants, un peu trop nerveux dans leur maintien d’altitude. Leurs trajectoires étaient propres… mais fragiles. Des gestes de débutants. La voix de Kara grésilla soudain dans son casque, énergique malgré le souffle qu’on devinait douloureux derrière chaque mot.

« Bloodstar, tu m’entends ? »

Mia sourit malgré elle, ajustant légèrement la poussée de ses propulseurs.

« Cinq sur cinq. »

En bas, dans le hangar, Kara devait être assise sur une caisse, jambe tendue, un câble branché à l’oreillette, les mécaniciens travaillant autour d’elle sans oser trop la regarder. L’odeur de carburant, de métal chauffé et de sueur devait saturer l’air où elle se trouvait. Elle imaginait la lumière blanche des néons sur le visage concentré de Kara, ses yeux bleus attentifs malgré la fatigue.

« Guide-les. Pas de manœuvres héroïques. Pas aujourd’hui. »

« Reçu. »

Les recrues laissaient transparaître leur nervosité dans leurs voix hésitantes et leurs micro-ajustements trop brusques aux commandes. Leurs Vipers dérivaient, parfois d’un degré, parfois de deux. Mia intervint immédiatement.

« Recrue Trois, stabilise ton aile gauche. Pas plus de 2°. »

« Pardon ! Correction effectuée ! »

« Rookie Deux, tu colles trop la trajectoire de ton ailier. Espace-toi un peu. Tu tiens à rester en un seul morceau, non ? »

« Oui Lieutenant ! »

« Rookie Cinq… »

Elle soupira.

« Je t’ai déjà dit de ne PAS accélérer en montée. Tu veux finir dans mon cockpit ? Ralentis ! »

Un petit « désolé ! » paniqué retentit dans l’oreillette. Mia les guida comme un métronome vivant : ferme, précise, chaque correction tombant avec une justesse implacable. Sa voix, sobre au début, devint plus assurée, presque maternelle à certains instants, puis glaciale lorsque l’un d’eux prenait trop d’initiative. Les jeunes pilotes la suivaient, fascinés par son aisance dans l’espace. Elle glissait entre les étoiles comme une flèche argentée. Dans son micro, presque en murmure, Kara reprit :

« Tu gères. »

Un souffle. Presque un sourire dans sa voix.

« Continue comme ça. »



Mia sentit sa poitrine se détendre. Un sourire franc, rare, étira ses lèvres dans la lumière froide du HUD. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle laissa son Viper filer légèrement en avant, silhouette blanche dans l’obscurité. Puis elle murmura pour elle-même, suffisamment bas pour que seule Kara l’entende vraiment :

« On avance. »

La formation delta se stabilisa enfin autour d’elle, régulière, disciplinée. Elle les menait. Ils la suivaient. Et pour la première fois depuis longtemps, l’espace ne semblait plus aussi hostile.




Adama restait immobile devant la rangée d’écrans du CIC, les bras croisés, le visage creusé par la fatigue et la colère froide. La lumière verte des radars découpait des ombres dures sur ses traits, accentuant chaque ride, chaque souvenir de perte. Kara s’approcha dans un léger boitement, sa démarche trahissant une douleur qu’elle refusait d’admettre. L’odeur métallique du CIC, les bips réguliers des consoles, les voix basses des opérateurs formaient un bourdonnement oppressant autour d’eux. Elle se posta à ses côtés, le regard fixé sur les points lumineux qui représentaient Mia et les recrues, évoluant en formation serrée.

« Ils progressent bien. » dit-elle, la voix plus rauque qu’elle ne l’aurait voulu. « Mia fait un travail incroyable. »

Adama ne tourna même pas la tête vers elle. Son regard restait vissé sur les écrans.

« Ça devrait être toi. »

Le coup était sec, précis. Chirurgical. Kara resta figée. Son souffle s’arrêta une fraction de seconde. Ses doigts se crispèrent contre la console.

« Je fais ce que je peux. » répondit-elle, la mâchoire verrouillée.

Adama ajouta, sans un regard :

« Pas assez. »

Il se détourna brusquement et s’éloigna d’un pas lourd, laissant derrière lui une odeur de tabac froid et de désespoir qu’il ne laissait jamais transparaître. Kara resta seule, ancrée au sol du CIC. Les écrans clignotaient devant elle, ses pilotes volaient dehors… et elle, malgré toute sa force, se sentit minuscule. Silencieuse. Terriblement blessée.



Une des jeunes recrues, le plus jeune, avait la voix tremblante dans la radio avant même que Mia ne l’entende respirer trop vite. Son Viper fit un virage trop serré. Bien trop serré pour un jeune pilote. La carlingue vibra, protesta, puis… Le nez de son appareil heurta la queue du Viper devant lui. Les deux chasseurs se mirent à tournoyer en spirale, silhouettes désaxées contre le vide étoilé. L’alarme d’altitude se mêla à leurs respirations paniquées.

« Bloodstar, reprends-les ! MAINTENANT ! » hurla Kara depuis le hangar, sa voix éraillée de tension, déchirée par la douleur de sa jambe blessée et l’angoisse.

Mia plongea immédiatement dans l’espace entre les deux appareils en perdition. Les étoiles se reflétaient sur sa verrière, déformées par les secousses. Elle serra les dents, ajusta ses propulseurs, sentit son harnais vibrer.

« Toi, grimpe ! » ordonna-t-elle au premier rookie. « Toi, descend ! Je vous couvre ! »

Ses doigts glissèrent sur les commandes, précis, rapides, comme une danse qu’elle avait répétée mille fois. Elle activa ses rétro propulseurs latéraux, créant un tampon de poussée pour réaligner les deux pilotes terrifiés. Pendant une seconde, une seule, fragile, tout sembla revenir dans l’ordre. Puis le cosmos lui-même sembla lui tomber dessus. Un débris, large comme un poing, fonça droit sur elle et frappa son aile droite dans un choc sec, métallique, brutal. Le Viper de Mia bascula violemment.

« J’ai perdu le contrôle ! »

L’alarme vrilla dans son casque. L’appareil trembla comme un animal blessé. Dans le hangar, Kara se dressa d’un bond malgré sa jambe meurtrie, agrippant la rambarde, blême.

« MIA ! MAINTIENS L’ASSIETTE ! »

Mia respirait trop vite. Elle sentait le Viper glisser, son aile arrachée tirant l’appareil vers une rotation incontrôlée. Son HUD clignotait en rouge.

« Kara… je glisse… »

Sa voix n’était pas paniquée. Juste… trop calme. Le calme dangereux de ceux qui savent qu’ils sont à un battement de cœur du vide. Et dehors, les étoiles continuaient de tourner.




L’impact avait arraché la moitié de l’aile droite. Le Viper de Mia vibra comme un animal blessé avant de basculer brutalement sur le flanc. Une alarme stridente déchira le cockpit. Un à-coup. Puis une chute. L’espace s’ouvrit sous elle. Vaste gouffre noir, sans horizon, sans sol, sans fin. La rotation devint incontrôlable. Les étoiles s’étiraient en traînées blanches, déformées par la vrille. La verrière se couvrit d’un voile de givre. Les sangles lui coupaient les épaules. Chaque secousse lui brisait la cage thoracique.

« BLOODSTAR, RÉPONDEZ ! »

La voix de Lee surgit sur la fréquence, déformée par le chaos, presque déchirée par l’inquiétude. Mia chercha son écran. Flou. Vibrant. Les signaux se brouillaient. Les commandes répondaient à peine.

« Contrôle de… »

Elle n’arrivait même plus à penser. Une seule idée martelait : ne pas mourir ici. Elle tira sur le manche, tenta de stabiliser la trajectoire. Le Viper continuait de tomber, vrillant comme un disque brisé.

« Bloodstar !! »

La tension dans la voix de Lee lui traversa le ventre comme une lame. La structure craqua. Un déchirement sec, sinistre. L’aile se détacha complètement. Le Viper plongea, tête la première, avalé par l’obscurité. Mia ne réfléchit plus. Son doigt écrasa la commande d’éjection. Une explosion sourde la propulsa hors du cockpit. Le froid de l’espace la frappa instantanément malgré la combinaison pressurisée. Le siège s’arracha, tournoyant, tandis que le Viper se consumait dans un petit éclair métallique derrière elle. Le silence absolu. Le néant. Son souffle s’emballa dans son casque, rapide, paniqué.

« J’ai… j’ai éjecté… » réussit-elle à dire, la voix brisée, aspirée par sa propre respiration précipitée.

Le siège continuait de dériver, minuscule silhouette perdue dans une mer infinie. Les étoiles semblaient s’éloigner. Son cœur battait trop vite. Trop fort.

« MIA !! »

Kara hurla dans le micro, la douleur brute perçant la statique. Mia inspira. Un souffle tremblant, presque un sanglot. Puis plus rien. Juste le bruit de son propre cœur… et le silence glacé de l’espace.



Le hangar baignait dans une pénombre tremblante, éclairé seulement par les gyrophares rouges d’urgence et la lumière stroboscopique des consoles. L’odeur de carburant brûlé et de métal chauffé saturait l’air. Les mécanos couraient en tous sens, mais leurs voix semblaient lointaines, étouffées par la panique. Kara fit trois pas… puis ses jambes cédèrent d’un coup. Elle tomba sur un genou, la main agrippant le sol comme si elle cherchait à retenir la galaxie entière sous ses doigts. Sa respiration se brisa en un hoquet. Son regard, d’habitude si acéré, vacillait, perdu quelque part dans le vide noir où Mia dérivait.

« Kara ! »

Tyrol fut sur elle en une seconde. Il glissa un bras sous ses épaules, la soutenant avant qu’elle ne s’effondre complètement. Ses mains étaient encore couvertes de graisse, mais il s’en fichait.

« Hey, hey ! Regarde-moi. »

Sa voix était tremblante, lui aussi au bord de la panique.

« Elle va s’en sortir, tu m’entends ? Elle est vivante. Elle a parlé. »

Kara secoua la tête, incapable de parler. Ses doigts, crispés, tremblaient comme si on lui retirait quelqu’un d’essentiel. Et c’était le cas.

« Elle est seule… toute seule là-dehors… »

La phrase se brisa dans sa gorge, éraillée, presque un souffle. Tyrol la rattrapa et la maintint contre lui, sa prise se resserrant avec une douceur fébrile. Il sentait son cœur battre à toute vitesse contre sa poitrine. Autour d’eux, les moteurs hurlaient, les alarmes grésillaient, les Raptors chauffaient déjà pour lancer une mission de secours. Mais dans ce coin du hangar, il n’y avait qu’eux deux, noyés dans une bulle de peur et de douleur brute. Kara enfouit son visage contre l’épaule de Tyrol. Elle n’avait jamais été du genre à montrer ses faiblesses. Mais là, maintenant, la peur l’avait transpercée de part en part. Tyrol murmura, la voix basse, ferme, presque un serment :

« On va la ramener. Toi et moi. On la ramènera. »

Et Kara hocha la tête, minuscule, fragile… comme une guerrière qu’on venait de frapper au cœur.



Le CIC vibrait d’une tension presque palpable, saturé de bips nerveux et de lumières rouges d’alerte. L’air sentait la sueur, l’ozone et la panique contenue. Au centre de la passerelle, Lee était penché sur l’écran radar, les doigts crispés sur les rebords de la console, les jointures blanchies.

« Localisez sa balise ! MAINTENANT ! » cria-t-il, la voix éraillée par une angoisse qu’il ne tentait même plus de masquer.

Gaeta, pâle, les yeux élargis derrière ses lunettes embuées, tapait frénétiquement sur son clavier.

« Pas de signal… » dit-il d’une voix trop basse.

Il avala difficilement.

« Elle est… hors de portée. »

Un silence choqué s’abattit un instant. Puis Lee frappa la console du poing, un geste brutal, presque sauvage.

« RELANCEZ LA RECHERCHE ! RELANCEZ TOUT ! »

Les opérateurs sursautèrent. Autour d’eux, les écrans projetaient des éclats bleutés sur les visages crispés des officiers. La porte du CIC s’ouvrit brusquement. Laura Roslin entra, suivie de Billy. La Présidente avait le teint livide, les yeux cernés. La fatigue de ces derniers jours imprimée dans chaque ligne de son visage. Elle s’arrêta net en voyant la scène. Son regard glissa lentement à travers la pièce. D’abord vers Lee, debout au centre du CIC, immobile comme un homme en train de se noyer, agrippé à la console radar comme si elle était sa dernière bouée. Puis vers l’écran vide, là où une minuscule balise aurait dû clignoter. Un point de lumière qui n’existait plus, un silence qui hurlait. Enfin, vers Kara, allongée sur un brancard contre la cloison, tremblante, les yeux rougis, les doigts crispés autour d’une couverture de survie qu’elle serrait comme si elle pouvait empêcher le monde de s’effondrer sous ses pieds. Roslin comprit aussitôt.

« Une pilote est perdue ? » demanda-t-elle, la voix basse mais ferme.

Lee releva la tête vers elle. L’expression sur son visage n’était plus celle d’un officier. C’était celle d’un homme brisé.

« Mia Serak. »

Un murmure. Comme si prononcer son nom faisait tout vaciller. Roslin ferma les yeux une seconde, douloureuse, puis inspira profondément. Quand elle les rouvrit, sa détermination était de retour, glacée, inébranlable.

« Alors on ne l’abandonne pas. » dit-elle avec une autorité calme.

Elle s’approcha de la console.

« Pas tant qu’il restera une chance de la retrouver. »

Et le CIC tout entier sembla se redresser, rassemblé autour d’une seule idée : ramener Mia.



Dans l’immensité glacée du vide spatial, tout semblait figé. Aucune lumière. Aucun horizon. Seulement un gouffre noir qui avalait les contours du monde. Mia flottait, minuscule silhouette suspendue dans son siège d’éjection, un grain de poussière perdu entre les étoiles mortes. Le harnais la maintenait à peine ; ses bras tremblaient, ses doigts engourdis s’accrochaient machinalement aux accoudoirs. La visière de son casque se couvrait d’une fine buée, chaque souffle heurtant le verre dans un nuage de vapeur qui se dissipait trop lentement. Autour d’elle : le silence absolu. Pas celui d’une salle éteinte, non, le silence spatial, écrasant, total, celui qui n’avait pas été fait pour accueillir une voix humaine. Un bip intermittent résonnait dans ses oreilles. Faible, irrégulier, signe que sa combinaison luttait pour maintenir la pression. Sa respiration, rapide, claustrophobe, remplissait tout le canal audio, comme si son propre souffle était devenu son dernier compagnon. Une micro-rotation fit pivoter son siège. Un morceau d’aile arraché passa devant elle, éclairé par un éclat lointain, puis disparut dans le noir, avalé par le vide. Elle était seule. Complètement seule.

« Ka… Kara… ? »

Sa voix vibrait, saturée par la panique contenue. Un silence vorace lui répondit. Elle tenta encore, plus faible, comme si parler maintenait un lien fragile avec le monde qu’elle venait de quitter :

« Lee… ? Quelqu’un… ? Je… »

La fin de la phrase s’étrangla dans sa gorge. Un sanglot discret, étouffé par son propre casque. Son souffle s’accéléra, rebondissant dans la visière embuée. Autour d’elle, l’univers ne clignait même pas. Il continuait de tourner, indifférent. Un dernier battement de cœur résonna dans son casque… Puis tout devint noir.


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