Là où s'éteignent les mondes

Chapitre 6 : Pressions Internes

5474 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/04/2026 08:17

La salle de briefing vibrait d’un calme trop tendu pour être naturel. L’air sentait le métal froid, l’électricité statique et la fatigue humaine comprimée dans un espace trop étroit. Lee se tenait près du projecteur holographique, épaules droites malgré les cernes qui creusaient son regard. Derrière lui, les plans de l’Astro Queen, un vaisseau civil luxueux transformé en poudrière politique, flottaient en transparence. Kara était assise à l’extrémité de la table, la jambe tendue, un bandage serré remontant sous son uniforme. Elle tentait d’avoir l’air détendue, mais chaque micro-spasme de sa mâchoire trahissait la douleur. Elle triturait le bord de sa chaise, nerveuse, impatiente, mais déterminée à rester présente. Mia, debout aux côtés de Lee, gardait les bras croisés, posture attentive. Son regard suivait chaque détail, chaque nuance des informations projetées. Lee résuma d’une voix ferme mais basse :

« On se rendra sur l’Astro Queen pour rencontrer Tom Zarek. Le vaisseau a des prisonniers capables de manœuvrer les pompes et d’extraire l’eau gelée de l’astéroïde voisin. On doit négocier leur mise à disposition. »

Kara expira lentement. Un souffle qui ressemblait trop à un soupir de douleur pour être un simple tic d’agacement. Mia haussa légèrement le menton.

« Je viens avec vous. » dit-elle, sans hésiter.

Un silence bref suivit. Puis Kara hocha la tête. Pas une protestation. Pas une remarque sarcastique. Juste un acquiescement solide, instinctif. Lee répondit :

« Très bien. Mais on y va en équipe réduite. Zarek sait jouer avec les failles des gens. Il testera nos limites dès notre arrivée. »

Son regard effleura celui de Mia.

« On reste sur nos gardes. »

« Reçu. » répondit-elle simplement.

Kara leva les yeux vers elle, un demi-sourire aux lèvres. Fatigué, durci, mais authentique.

« Bloodstar, reste près d’Apollo. Je veux pas avoir à réparer une jambe en plus de la mienne. »

Mia serra la sangle de son holster, un éclat malicieux dans le regard. L’atmosphère n’en resta pas moins lourde : Ils allaient entrer dans une cage aux barreaux politiques, où chaque mot pouvait déclencher une mutinerie. Et Mia en serait l’un des piliers.



Kara tenta de se lever du banc métallique. Le simple mouvement fit tirer violemment le bandage autour de sa cuisse ; une douleur aiguë remonta le long de sa jambe comme une décharge électrique. Elle inspira brusquement, les dents serrées. Tyrol surgit avant même qu’elle ne perde l’équilibre. Ses mains, encore couvertes d’huile et de poussière, se refermèrent sur ses épaules avec une fermeté presque instinctive.

« Assieds-toi, Kara. »

Sa voix était basse, tendue.

« Pas question que tu mettes du poids sur cette jambe. »

Elle protesta d’un grognement. Signe qu’elle souffrait plus qu’elle ne voulait l’admettre. Mais elle se laissa retomber sur le banc. Le métal froid résonna sous elle. Mia s’approcha, évaluant la situation d’un regard vif. La fatigue marquait son visage, mais elle tenait encore debout par pur entêtement.

« Tu devrais rester à l’infirmerie. » dit-elle doucement.

Kara tourna vers elle un regard mi-furieux, mi-amusé malgré la douleur.

« Et toi, tu devrais dormir trois jours. » répondit-elle. « On fait toutes des conneries, tu vois ? »

Puis, dans un geste rare, presque intime, elle attrapa la main de Mia. Ses doigts serrèrent les siens, chauds malgré le bandage, malgré l’épuisement. Un contact bref, mais chargé.

« Fais attention là-bas. » murmura-t-elle, la voix rauque. « Et garde la tête froide. Apollo compte sur toi. »

Le nom résonna, lourd d’implications. Mia sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine, une pression discrète mais réelle. Elle hocha lentement la tête. Un mouvement simple. Mais derrière, une promesse silencieuse, solide, inébranlable. Kara la relâcha à contrecœur. Tyrol resta près d’elle, comme une ombre protectrice. Et Mia, sans un mot de plus, se détourna pour rejoindre Lee. Déjà prête à affronter la suite.



Le sas de l’Astro Queen glissa avec un long râle métallique, comme si le vaisseau lui-même protestait. La lumière froide du Galactica disparut derrière eux ; un souffle d’air lourd, presque humide, leur frappa le visage. Lee franchit le seuil en premier. Il avait cette démarche contrôlée et droite des officiers entraînés : dos tendu, regard fixe, mâchoire serrée. Mia suivit, muscles prêts à réagir, la main proche de son holster même si elle ne l’effleurait pas. Derrière eux, deux Marines armés progressaient avec la prudence de ceux qui savent qu’un faux mouvement peut tout faire basculer. Tout changea immédiatement. L’atmosphère semblait plus épaisse, comme si elle s’accrochait à la peau. L’odeur du métal corrodé se mêlait à celle, plus âcre, d’une population enfermée trop longtemps : sueur rance, air recyclé, rancœur. Les couloirs n’avaient rien du transport élégant qu’avait dû être l’Astro Queen autrefois. Des câbles pendaient comme des nerfs mis à nu. Les murs, jaunis par la lumière défaillante, portaient des traces sombres de bottes et de coups de poing, vestiges d’émeutes étouffées. La lumière clignotait irrégulièrement, créant une ambiance où chaque ombre semblait prête à se détacher du mur pour attaquer. Lorsque le groupe arriva devant les premières cellules, les prisonniers étaient déjà là. Alignés derrière les grilles, en silence, immobiles… mais terriblement vivants. Leurs yeux suivaient chaque mouvement, traquant la moindre faiblesse : méfiants, avides, rompus à la violence et à la survie. Mia sentit leur regard glisser sur elle. Pas la convoitise vulgaire qu’elle aurait pu craindre, non. Quelque chose de plus froid. Plus calculateur. Comme s’ils évaluaient sa valeur… ou son prix. Alors, dans ce silence saturé, Tom Zarek apparut. Il avançait avec une lenteur parfaitement contrôlée, comme un homme habitué à diriger sans jamais lever la voix. Ses traits anguleux, son uniforme de détenu impeccablement ajusté, son regard d’acier trop intelligent pour un criminel banal… Il se détachait du groupe comme si la lumière hésitante se réglait naturellement sur lui. Zarek fit d’abord glisser ses yeux sur Lee, le jaugeant comme un adversaire digne d’intérêt. Puis son attention se posa sur Mia, et quelque chose changea subtilement dans son expression.

« Capitaine Apollo. » dit-il avec un sourire étudié, presque charmant et absolument faux.

Son regard descendit le long des bottes de Mia pour remonter lentement jusqu’à son visage. Pas un regard lourd ou vulgaire : un regard analytique, celui d’un prédateur qui évalue une menace ou un pion utile.

« Et… Lieutenant ? » demanda-t-il, la voix douce comme une lame bien huilée.

Mia resta parfaitement droite, visage fermé, posture impeccable.

« Serak. »

Zarek répéta le nom mentalement, inclinant légèrement la tête, comme s’il savourait la découverte d’une nouvelle pièce sur son échiquier personnel.

« Une jeune pilote pour une mission diplomatique… » murmura-t-il d’une voix basse, teintée d’une ironie suave. « Intéressant. »

Mia ne broncha pas. Mais Lee, oui. Il fit un pas en avant, interposant sa présence avec une autorité glacée. Ses épaules se tendirent, sa mâchoire se contracta.

« On n’est pas là pour négocier. » dit-il d’une voix ferme. « On est ici pour organiser le transfert de prisonniers pour un travail vital. »

Zarek plissa les yeux, amusé. Comme s’il venait d’entendre une plaisanterie.

« Tout est négociation, Capitaine. » répondit-il en levant à peine les mains. « Même la survie. »

Lee ne répondit pas. Mia sentit son bras vibrer d’une tension contenue. Puis le bruit sec du verrou résonna derrière eux. Les gardes du vaisseau prison venaient de refermer la porte. Un claquement métallique résonna comme un jugement. Ils étaient désormais seuls, au milieu d’un couloir étroit entourés de prisonniers silencieux dans le territoire d’un homme qui ne devait jamais être sous-estimé. Et Tom Zarek souriait. Le sourire d’un joueur qui venait de retourner la première pièce de la partie.




Alors que Lee déroulait posément la logistique du transfert d’eau. Diagrammes bleutés sur sa tablette, schémas de pompage, itinéraires de rotation, calculs précis. L’Astro Queen semblait retenir son souffle. La salle commune où ils se trouvaient, autrefois un salon de première classe, n’était plus qu’un cube sale et froid : vitres fendillées, câbles jaunis pendants du plafond, sièges arrachés remplacés par des bancs métalliques. La lumière baignait la pièce d’un halo jaune et malade, clignotant par instants comme un cœur défaillant. Mia restait droite derrière Lee, attentive, les yeux en alerte. Son visage, éclairé par les reflets bicolores des écrans, paraissait presque coupé en deux : calme d’un côté, instinct de survie de l’autre. Puis, sans avertissement, l’équilibre fragile de la pièce éclata. Un mouvement violent, presque trop rapide pour être compris. Un prisonnier massif, épaules larges comme une cloison, tatouages noirs courant jusqu’à la base de son crâne rasé, surgit derrière un Marine. Un éclat d’acier. Un bruit sec. Un souffle étranglé. Le Marine, pris par surprise, fut plaqué contre une paroi, ses yeux écarquillés avant de tomber à genoux. Son arme glissa au sol dans un cliquetis qui résonna beaucoup trop fort. Presque dans le même battement de cœur, un second détenu, plus petit, maigre, mais aussi vif qu’une lame de rasoir, se rua vers le boîtier mural. Ses doigts agiles cherchèrent, trouvèrent, sectionnèrent. Le voyant rouge s’éteignit. Les communications internes venaient de mourir. Un silence brutal envahit la pièce. Un silence qui n’avait rien de calme : il vibrait, grondait, gonflait comme une vague prête à tout engloutir. Puis montèrent les bruits lourds des bottes, les respirations haletantes, les armes improvisées qu’on resserre dans une main. En quelques secondes, Lee, Mia et les Marines se retrouvèrent encerclés. Les visages derrière les grilles n’étaient plus immobiles : ils avançaient, libérés, avides, leurs yeux brillant d’une colère longtemps contenue. Mia réagit avant même d’en avoir conscience. Un pas fluide. Un pivot sur la droite. Elle se plaça devant Lee, légèrement de biais, position créée par des années d’instinct. Pas d’entraînement. Deux prisonniers, armés d’outils détournés, s’approchèrent : l’un tenant un levier de maintenance taché de rouille, l’autre une tige métallique arrachée à une ventilation. La tension se resserrait, circulait entre eux comme une charge électrique prête à frapper. Et au centre de ce chaos contenu, Tom Zarek. Il se tenait là comme un chef d’orchestre ayant donné sa première note. Calme. Impeccablement maître de lui. Ses mains se levèrent dans un geste presque élégant.

« Vous êtes venus me demander de l’aide. » dit-il, d’une voix lissée par la patience feinte. « Voici ma réponse : on parle entre hommes libres, Capitaine. Pas derrière des barreaux. »

Lee serra les dents. Ses bras s’écartèrent légèrement pour protéger Mia. Il n’y avait pas un geste de trop dans sa posture.

« C’est une prise d’otages, Zarek. »

Un sourire fendit le visage de Zarek. Un sourire calculé, dangereux.

« Non. » souffla-t-il. « C’est un débat. Un débat que vous avez voulu lancer, Apollo. Je ne fais que… participer. »

La lumière clignota au-dessus d’eux, projetant sur son visage des ombres qui le rendaient presque spectral. Mia ne détourna pas les yeux des deux hommes qui lui barraient la route. Elle n’avait pas besoin de hausser la voix.

« Ça ressemble surtout à un mauvais plan. »

Le détenu à la tige métallique s’avança encore. Son ombre dévora la lumière, plongeant une partie du sol dans une pénombre inquiétante. Il la scruta, lentement, méthodiquement, comme un prédateur qui jauge la résistance d’une proie avant de la dévorer.

« Parle moins, petite. » gronda-t-il, un rictus aux lèvres.

Mia ne bougea pas. Pas un millimètre. Son visage resta de marbre. Mais sa mâchoire se contracta. Un muscle vibrant sous la peau, signe que la tension intérieur cherchait une sortie. Le silence devint presque physique. L’air brûlait entre les protagonistes. Quelque chose allait rompre. Irrémédiablement. Et Zarek, mains jointes derrière le dos, observait… patient, froid, comme un homme qui attend simplement de voir qui oserait faire le premier pas dans son jeu.




Sur le Galactica, les lumières blafardes du hangar dessinaient de longues ombres sur les Vipers alignés, silhouettes silencieuses prêtes à jaillir à tout instant. L’air sentait l’huile chaude, le carburant et la fatigue accumulée de toute une flotte à bout de souffle. Kara Thrace essayait de se concentrer sur le panneau ouvert d’un Viper, mais sa jambe blessée pulsait sous le bandage trop serré. Chaque fois qu’elle déplaçait un outil, une décharge de douleur remontait jusqu’à sa hanche. Elle serra les dents, refusant de laisser échapper un gémissement. Tyrol survint derrière elle, un outil lourd à la main et des cernes si profonds qu’ils semblaient avoir été tracés au fusain. Sans un mot, il abaissa la trappe métallique du Viper et la verrouilla d’un coup sec.

« Tu restes assise. » dit-il, voix grave.

Puis, plus ferme encore :

« Ordre du Chef. »

Kara releva les yeux vers lui, une moue insolente au coin des lèvres.

« Tu vas me punir, Chef ? » lança-t-elle, son ironie habituelle, à peine contenue.

Mais Tyrol ne répondit pas à la provocation. Il la regarda d’un air fatigué mais tendre, un mélange rare sur son visage robuste et souvent fermé.

« J’essaie juste de te garder entière. »

Elle le fixa longtemps. Très longtemps. Dans la lumière froide du hangar, son regard semblait moins agressif que d’habitude, plus… humain. Sans rien dire, Tyrol s’assit près d’elle, sur la caisse métallique où elle avait posé sa jambe. Leurs genoux se touchèrent, un point de chaleur partagé au milieu du métal et du bruit des outils. Il souffla, presque malgré lui :

« Je m’inquiète pour toi. »

Kara resta silencieuse un moment, puis elle déposa sa tête contre son épaule, juste assez pour qu’il comprenne… et juste assez pour pouvoir prétendre, plus tard, que ce n’était rien.

« Je sais. » murmura-t-elle enfin.

Un léger sourire, complice, illumina un instant les traits fatigués de Tyrol. Dans cet abri de fortune, au cœur d’un vaisseau qui tremblait sous la pression de la survie, ils trouvèrent une seconde de paix. Fragile, volée, mais réelle.




Le bureau de Roslin était plongé dans une semi-pénombre. Les lumières tamisées accentuaient les arêtes du mobilier et les ombres sur les murs, donnant l’impression que chaque objet portait le poids de la crise actuelle. Un parfum de papier brûlé et de café froid stagnait dans l’air. La Présidente Roslin, lunettes glissées au bout du nez, lisait un rapport épais, les sourcils légèrement froncés. Un tic nerveux agitait parfois sa main droite, presque imperceptible, signe qu’elle luttait pour rester maîtresse d’elle-même.

« Faites entrer le Docteur Baltar. »

La porte coulissa avec un chuintement. Baltar entra, l’air hagard, les cheveux en bataille comme s’il avait été arraché à une sieste involontaire ou un cauchemar éveillé. Sa combinaison n’était pas totalement fermée, ses gestes trop rapides pour paraître naturels.

« Madame la Présidente ! » lança-t-il, un sourire crispé aux lèvres. « Toujours un plaisir… enfin… façon de parler, évidemment… »

Il s’arrêta net. Quelque chose dans la pièce était étrangement silencieux. Six apparut derrière Roslin, impeccablement posée contre le mur, jambes croisées. Sa silhouette était baignée d’une lumière irréelle. Elle observait Baltar comme un prédateur observe un animal nerveux.

« Très calme, Laura. » murmura-t-elle avec un sourire carnassier. « Elle ne sait rien. Pas encore. »

Roslin, elle, ne voyait rien. Elle ferma le dossier devant elle, lentement, comme pour peser chaque mot.

« Docteur, j’ai besoin de votre évaluation sur Tom Zarek. Sur ses idéologies. Ses méthodes. »

Baltar déglutit si fort qu’on aurait dit un claquement.

« Tom Zarek… eh bien… l’activiste… le… terroriste… l’auteur engagé… l’homme aux multiples… casquettes embarrassantes, pourrait-on dire… »

Six soupira d’un air blasé.

« Pitoyable. »

Il poursuivit, paniqué :

« D’un point de vue strictement analytique, bien sûr… c’est un… un individu dangereux. Très dangereux. Extrêmement dangereux. Probablement un psychopathe ! Ou un sociopathe ! Ou les deux ! C’est difficile à déterminer sans… euh… examens approfondis. »

Roslin posa ses lunettes, croisa les mains, et le fixa avec une politesse glaciale.

« Je vous ai demandé une analyse politique, pas un diagnostic psychiatrique, Docteur Baltar. »

Six éclata de rire, un rire clair et cruel qui résonna uniquement dans la tête de Baltar. Il se redressa maladroitement.

« Oui, oui… bien sûr… sur le plan politique, eh bien… c’est un homme qui… qui ne manque pas de convictions ? »

Six s’avança vers lui, glissant une main invisible sur son torse. Ses doigts imaginaires longèrent son sternum, et Baltar se raidit.

« Dis-le, Gaius. Il pourrait renverser la Flotte. »

Il inspira brutalement, comme piqué par une aiguille.

« C’est un agitateur ! » lança-t-il soudain. « Un symbole ! Un martyr potentiel ! S’il obtient un micro, il mobilisera tous les frustrés du système. Et si vous lui donnez une plateforme… il la brûlera. »

Roslin leva un sourcil, mais n’amorça aucun mouvement.

« Voilà une analyse un peu plus utile. »

Baltar gonfla le torse, comme un enfant qu’on viendrait de féliciter.

« Merci, Madame la Présidente. Je suis… toujours très analytique. D’une rigueur absolue. Une précision redouta... »

Six se pencha à son oreille.

« Lâche, menteur… mais brillant malgré toi. »

Roslin conclut, calme comme une pierre :

« Très bien. Vous pouvez disposer. Et Baltar… restez disponible. J’aurai peut-être besoin d’un avis supplémentaire. »

Le sang quitta le visage de Baltar.

« …Naturellement. Toujours disponible. Exagérément disponible. »

Il se dirigea vers la sortie, trébucha légèrement, s’empourpra, se rattrapa, puis disparut. Six glissa derrière lui en riant doucement, presque avec affection.

« Étonnant qu’ils ne t’aient pas déjà découvert. »

Baltar, pâle, haletant, murmura :

« Moi aussi… »

Et la porte se referma sur son angoisse.




Zarek s’installa face à Lee avec une lenteur presque cérémonielle. Il tira une chaise métallique, qui grinça sur le sol usé, et s’y assit comme un homme prenant possession de son trône. La lumière jaunâtre du plafond dessinait des ombres nettes sur ses pommettes, renforçant sa présence presque hypnotique. Il croisa les doigts, ses gestes minutieusement calculés, puis lança d’une voix claire, portée pour que chaque prisonnier l’entende :

« Le peuple a le droit de voter. Le droit de choisir. Le droit de s’opposer. »

Une pause dramatique.

« La Présidente Roslin n’a pas été élue. Et vous… vous n’êtes que ses chiens de garde. »

Lee serra les dents, les muscles de sa mâchoire tressaillant sous la peau. Il resta debout, trop tendu pour s’asseoir, son ombre projetée contre le mur comme un avertissement silencieux. Autour d’eux, les prisonniers s’avançaient par petits groupes, attirés par les mots de Zarek comme des insectes attirés par la chaleur d’une lampe. Leurs visages marqués, leurs épaules rigides, leurs yeux trop brillants. Tous guettaient le moindre geste, la moindre faille. Mia, elle, ne clignait presque pas des yeux. Elle balaya la pièce du regard : les sorties latérales, les grilles, la ventilation haute, les angles morts entre deux colonnes, puis les mains des prisonniers, leurs postures, leurs chaussures, leurs respirations saccadées. Sa vigilance était un filet invisible, tendu au maximum. Zarek poursuivit, appuyant chacun de ses mots comme s’il sculptait l’air :

« Je demande un vote. Un vrai. Pas une dictature déguisée. »

Lee fit un pas en avant, la voix serrée mais solide :

« On ne parle pas de politique. On parle de vie humaine. De survie. »

Un murmure parcourut les détenus. Désapprobation ou excitation. Impossible à dire. Mia se pencha légèrement vers Lee, sans quitter la salle des yeux, et murmura assez bas pour que seul lui l’entende :

« Ils attendent que tu t’emportes. Ne lui donne pas ça. »

Lee tourna la tête vers elle. Une seconde seulement. Mais dans cette seconde, ses yeux se détendirent légèrement. Juste assez pour que l’orage dans sa poitrine recule d’un pas. Zarek remarqua tout. Un sourire se glissa sur ses lèvres, lent, calculé.

« Intéressant… » murmura-t-il. « Elle vous garde calme. »

Mia ne réagit pas. Elle resta droite, impassible, les yeux fixés sur un prisonnier qui avançait d’un pas de trop. Elle ne répondit pas à Zarek. Parce que répondre, c’était jouer dans son théâtre. Et Mia Serak n’était pas un pion sur la scène de Tom Zarek.




Le couloir principal de l’Astro Queen vibrait d’une tension électrique, les lumières jaunâtres clignotant au-dessus des têtes comme si le vaisseau lui-même anticipait l’escalade. L’air sentait la rouille, la sueur et l’attente. Les prisonniers formaient un demi-cercle mouvant. Des silhouettes massives, tatouées, d’autres plus maigres, nerveuses, toutes animées d’une même fièvre : celle d’un monde sans règles. Lee tentait encore de garder une posture d’officier, malgré la pression autour d’eux. Il leva les mains, contrôlé, la voix ferme mais pas agressive :

« On peut encore trouver une issue pacifique. Personne n’a besoin de... »

Un mouvement brusque. Un bras qui se tend. Un poing qui frappe. Le coup atteignit Lee en plein sur la tempe. Le choc résonna contre la paroi métallique, sec, lourd. Presque animal. Lee s’effondra à genoux, vacillant, une main s’agrippant au mur pour ne pas tomber complètement. Mia sentit son cœur claquer dans sa poitrine. Elle se précipita. Un réflexe pur, viscéral mais un prisonnier massif glissa immédiatement devant elle, bras écartés, tige de métal en main.

« Bouge pas, pilote. »

Sa voix était grave, saturée d'un mépris calme, presque paresseux. Il sentait qu’il dominait la pièce. Mia s’immobilisa… physiquement. Mais son regard devint aussi tranchant qu’une aile de Viper. La respiration courte, contrôlée à la limite du possible. Elle détestait être retenue. Encore plus voir quelqu’un frapper Lee. Sa voix n’était plus qu’un fil de glace :

« Touchez-le encore… »

Elle fit un pas minuscule vers l’avant. Un défi.

« …Et vous apprendrez ce que ça coûte de pousser un pilote à bout. »

Ce n’était pas une menace. C’était une promesse. Le prisonnier hésita. Juste une seconde. Juste assez. Son pied recula d’un demi-centimètre. Suffisant. Mia s’agenouilla aussitôt auprès de Lee, ignorant le bourdonnement hostile autour d’eux.

« Lee ? » murmura-t-elle.

Son visage était pâle sous la lumière défaillante. Une fine trace rouge coulait de sa tempe. Il cligna des yeux, groggy :

« Je… je vais bien. »

Elle posa brièvement sa main sur la sienne. Une seconde. Une seule. La seule autorisée dans cet espace saturé de danger. Puis elle retira sa main, reprenant son masque professionnel.

« Reste éveillé. Je te couvre. »

Autour d’eux, les prisonniers retenaient leur souffle. Pas par compassion. Mais parce qu’ils venaient de voir quelque chose bouger dans l’équilibre précaire de la scène. Et Zarek… observait. Bras croisés, sourire imperceptible, yeux brillants d’un intérêt affûté. Il venait de percevoir une faille. Ou un lien. Et il comptait bien l’utiliser.




Profitant du chaos qui gonflait comme une vague, un prisonnier massif venait de pousser un autre, déclenchant des cris et un début d’émeute improvisée. Mia fit un pas discret vers Lee. Les lumières vacillaient au plafond, jetant des ombres déformées sur les murs sales du vaisseau prison. Le sol vibrait sous les bottes des détenus, une énergie brute, prête à exploser. Sans tourner la tête, Mia glissa un petit outil plat dans la main de Lee : un levier de maintenance trouvé quelques minutes plus tôt. Un objet banal… mais suffisant. Lee ne dit rien. Pas un regard, pas un geste superflu. Son épaule se tendit imperceptiblement : il avait compris. Ils se levèrent en même temps, mouvements synchronisés, silencieux, presque chorégraphiés. Un prisonnier se retourna. Trop tard. Lee bondit, attrapa l’homme par le col et l’écrasa contre une cloison, utilisant l’outil comme point d’appui pour le déséquilibrer. Dans le même souffle, Mia se glissa sous le bras d’un second détenu qui avançait, rapide et sûr de lui. Elle attrapa son poignet, pivota avec une précision quasi militaire, et d’un mouvement sec, lui fit lâcher son arme improvisée qui ricocha sur le sol métallique. Le Marine encore debout saisit l’occasion : il plongea, récupéra son fusil et se mit en position. Un claquement de métal. Un cri. Une détonation. La brève fusillade éclata dans l’étroitesse du couloir-salle, les tirs ricochant contre les parois cabossées. L’air se remplit d’ozone brûlé et de poussière.

« Contrôlez la salle ! » hurla Lee, voix forte malgré la douleur à la tempe. « Pas de victimes ! »

Mia pivota pour couvrir son flanc, jambes fléchies, regard acéré. Elle se déplaçait avec une froide efficacité, attirant volontairement l’attention des détenus pour détourner les armes improvisées loin de Lee et des Marines. Son souffle était court, mais maîtrisé ; sa silhouette coupait la lumière tremblotante en angles précis, prédateurs. Zarek leva brusquement les mains au-dessus de sa tête, sa voix éclatant comme un ordre.

« STOP ! Stop ! Ça suffit ! »

Comme si quelqu’un avait arraché la bande-son, tout s’arrêta net. Les prisonniers gelèrent. Les Marines stabilisèrent leurs armes. Le silence, lourd et vibrant, retomba sur la salle comme un couperet. Mia resta en garde, muscles encore tendus, le regard brûlant. Lee, légèrement essoufflé, resserra sa prise sur l’outil que Mia lui avait donné. Zarek, lui, souriait faiblement. Un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.

« Très impressionnant… » murmura-t-il. « Vraiment. »



Les prisonniers, encore nerveux, furent encerclés par les Marines et progressivement repoussés vers leurs cellules. Les grilles claquèrent les unes après les autres dans un vacarme métallique, résonnant comme des marteaux sur un cercueil. L’Astro Queen retrouvait peu à peu son semblant d’ordre… ou du moins, de confinement. Tom Zarek, mains levées, observa la manœuvre sans protester. Son regard sombre glissa de Lee à Mia, puis aux Marines. Un sourire fin se dessina sur ses lèvres. Calculateur, résigné, ou peut-être simplement amusé.

« Très bien, Capitaine. » dit-il avec une voix posée, presque suave. « Vous aurez vos travailleurs. Une équipe de volontaires ira pomper votre glace. Cette fois. »

Il appuya un peu plus sur le dernier mot. Promesse ou menace, impossible de savoir. Lee ne répondit pas. Il gardait sa main contre sa tempe meurtrie, le regard rivé sur Zarek comme on surveille un serpent qui s’éloigne… mais qui n’a jamais vraiment tourné le dos. Les Marines refermèrent la porte principale derrière eux. La coursive vibrait faiblement sous les moteurs du vaisseau prison, éclairée par une succession de néons fatigués qui grésillaient. Mia passa sous le bras de Lee pour le soutenir sans même réfléchir. Il chancela légèrement. Juste assez pour prouver qu’il en avait besoin.

« Tu devrais aller à l’infirmerie. » dit-elle, sa voix plus douce que le métal froid autour d’eux.

« Je vais bien. » répondit-il, d’un ton ferme… mais chancelant.

Elle leva un sourcil, l’expression sèche mais pas dure.

« Tu mens très mal. »

Lee eut un sourire amer, presque un rire essoufflé. Le premier vrai sourire depuis qu’ils avaient posé le pied sur l’Astro Queen.

« Peut-être. » admit-il.

Ils avancèrent lentement dans la coursive étroite, leurs ombres glissant le long des parois tachées de graisse. Les bruits du vaisseau, claquements de métal, vibrations lourdes, murmures lointains des prisonniers, se mêlaient à leurs pas. À mi-chemin vers la sortie, ils s’arrêtèrent. Le silence les enveloppa. Mia sentit le poids de la journée retomber sur leurs épaules, mais aussi… quelque chose de plus léger, discret. Lee la regarda, un éclat sincère traversant brièvement son regard fatigué.

« Merci… pour tout. » dit-il doucement.

Elle inspira, hésitant une fraction de seconde. Puis son cœur trouva la réponse avant sa bouche.

« On fait équipe. »

Juste ça. Simple. Sincère. Et dans cette coursive sale, vibrante d’électricité et de tension… c’était suffisant.




Le retour de Lee et Mia dans le hangar fit vibrer l’air comme une décharge qui se dissipe enfin. La grande baie était encore plongée dans cette semi-pénombre que les néons grésillants peinaient à éclairer, donnant aux silhouettes des mécaniciens un aspect fantomatique. Kara, assise sur une caisse métallique, jambe allongée devant elle, sentit leur présence avant même de les voir. Quand ils apparurent dans l’encadrement, épuisés mais vivants, elle esquissa un sourire discret. L’un de ceux qu’elle ne laissait sortir qu’en de très rares occasions. Un sourire de pilote. De sœur d’armes. De soulagement. Mia marchait un peu raide, couverte de poussière, mais droite, concentrée. Lee, lui, avançait avec cette démarche légèrement vacillante qui trahissait encore le coup reçu à la tempe. Et pourtant, il gardait le port du capitaine : fier, contrôlé, déterminé. Ensemble, ils formaient une ligne solide, presque naturelle. Comme si le chaos de l’Astro Queen avait forgé une cohésion silencieuse entre eux. Tyrol, qui réajustait une valve sur un chariot d’outils, suivit leur trajectoire du regard. Il s’approcha de Kara, essuyant ses mains pleines de graisse sur un chiffon.

« Ils s’entendent bien. » dit-il d’une voix posée, teintée de constat plus que de jugement.

Kara hocha légèrement la tête, ses yeux bleus suivant encore Mia et Lee alors qu’ils échangeaient quelques mots à voix basse près d’un Viper.

« Ils se comprennent. » répondit-elle. « C’est rare. »

Un souffle presque imperceptible quitta ses lèvres, comme si ce simple fait lui enlevait un poids des épaules. La douleur dans sa jambe pulsa, la rappelant brutalement à sa propre immobilité forcée. Elle murmura alors, très bas, une vérité qu’elle n’avouait à personne d’autre :

« Et ça me fait moins peur de rester clouée au lit… »

Tyrol tourna brusquement la tête vers elle, surpris par sa franchise. Puis, sans un mot, il posa sa main large et chaude sur la sienne, ses doigts recouverts d’huile contrastant avec la pâleur de sa peau. Le contact fut bref, mais lourd de sens. Un lien. Une promesse silencieuse. Quelque chose d’intime dans le vacarme du hangar. Kara ne retira pas sa main. Elle poussa un léger soupir, un demi-sourire naissant malgré elle, tandis que le bruit du retour de Lee et Mia se mêlait aux vibrations familières du Galactica. Et pour la première fois depuis longtemps, le vaisseau sembla un peu moins pesant.

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