Là où s'éteignent les mondes
Un grondement sourd fit vibrer le sol métallique du hangar quand un Raptor se posa, trop doucement, presque furtivement. Pas d’annonce sur les haut-parleurs. Pas de mécanos courant vers l’appareil. Juste un silence lourd, inhabituel, qui fit lever la tête à plusieurs techniciens. Le vaisseau toucha le sol dans un soupir pneumatique. Un voile de fumée chaude se dissipa autour de ses ailes. La rampe descendit lentement, grinçant d’un son aigu qui se prolongea bien trop longtemps dans l’immense espace éclairé aux néons blafards. Puis Saul Tigh jaillit, livide, les yeux écarquillés comme s’il avait vu un fantôme accroché à son épaule. Derrière lui, soutenue par deux Marines visiblement mal à l’aise, une femme blonde tituba, talons claquant à contretemps, sourire de vipère figé sur son visage trop maquillé. Ellen Tigh. Sa robe scintillante, complètement inadaptée à un vaisseau militaire, se balançait autour d’elle comme si elle sortait d’une soirée alcoolisée plutôt que d’un trajet spatial. Ses yeux brillaient d’une joie factice, dangereuse.
« Surprise… » ronronna-t-elle d’une voix mielleuse, chargée d’un parfum trop fort qui se répandit immédiatement dans l’air.
Tyrol, qui vérifiait une nacelle de Viper, se figea… puis recula d’un demi-pas, instinctivement. Une alarme silencieuse clignota dans son regard. Kara, assise sur une caisse avec sa jambe encore douloureuse, fronça les sourcils. Instantanément. Comme si son corps savait reconnaître un problème avant même son esprit. Mia, juste derrière elle, croisa les bras.
« C’est qui, elle ? » murmura-t-elle, perplexe, la voix basse pour ne pas attirer l’attention.
Kara pencha légèrement la tête vers elle, les yeux rivés sur Ellen.
« Une bombe humaine. » souffla-t-elle.
Ellen tourna la tête, repérant Kara avec la précision d’un prédateur. Son sourire s’étira encore, presque jusqu’à la caricature.
« Ah ! La fameuse Starbuck ! » lança-t-elle en ouvrant grand les bras, théâtrale. « Saul m’a tellement parlé de toi… en bien, en beaucoup trop bien même, si tu veux mon avis. »
Kara ne bougea pas. Elle resta immobile, le visage fermé, glacé comme une lame plongée dans l’azote.
« Je doute. » répliqua-t-elle simplement.
Ellen éclata de rire. Un rire strident, faux, qui résonna dans tout le hangar. Trop fort. Trop long. Comme un signal avertissant tous ceux qui l’entendaient que cette arrivée n’avait rien d’anodin… et que rien de bon n’allait suivre.
Le couloir résonnait du bourdonnement sourd des conduits d’aération, une vibration constante qui faisait trembler légèrement les parois métalliques. Les néons projetaient une lumière blanche, presque chirurgicale, sur les visages tendus qui se tournaient un à un vers la scène. Lee arriva au pas de course, encore en uniforme, les cheveux légèrement en bataille après des heures à courir entre le CIC et le hangar. Il s’arrêta net en voyant Saul Tigh… accompagné.
« Colonel, vous êtes… revenu ? » demanda-t-il, surpris, encore en train d’essayer de comprendre la situation.
Il n’eut pas le temps d’aller plus loin. Ellen Tigh se précipita sur lui comme une tornade parfumée à l’alcool et au musc floral. Elle glissa presque sur le sol en brillant sous le néon, puis posa ses mains sur ses épaules comme si elle s’appropriait un trophée.
« Oh, mais VOUS, vous êtes Apollo ! » s’exclama-t-elle, les yeux brillant d’un intérêt beaucoup trop prononcé. « Je comprends pourquoi tout le monde parle de vous. »
Lee se raidit. Rougit. Non pas de gêne, mais d’une colère très mal contenue. Un peu plus loin dans le couloir, Kara s’était immobilisée, les bras croisés, mâchoire serrée. Son regard bleu lança un avertissement clair, presque animal. Mia, à moitié en retrait, sentit son ventre se nouer. Ellen avait ce talent malsain de saturer l’air d’un malaise épais. La jeune pilote se crispa instinctivement, les doigts s’enfonçant dans ses propres paumes. Ellen se pencha alors vers Lee, comme pour lui confier un secret brûlant… tout en parlant suffisamment fort pour être entendue par tous.
« On m’a dit que vous étiez un homme difficile à satisfaire. » murmura-t-elle d’un ton mielleux.
Son sourire devint carnassier.
« Mais je suis certaine que… dans certaines situations… vous devenez très docile. »
Lee ouvrit la bouche, sidéré, les joues prêtes à prendre feu.
« Madame Tigh, s’il vous plaît… » articula-t-il, se reculant d’un pas, les épaules raides.
Kara ne bougea pas. Elle n’en avait pas besoin. Sa voix claqua comme une balle dans le sas :
« Touche-le encore et je t’arrache les doigts. »
Un frisson parcourut toute la coursive. Ellen éclata d’un rire aigu, désagréable, qui déchira l’air comme du verre brisé.
« Jalouse ? » chantonna-t-elle, les yeux pétillant d’un plaisir sadique.
Kara leva un sourcil, prête à répondre. Mais derrière elle, Mia détourna les yeux, une ombre passant dans son regard. La scène réveillait un malaise qu’elle n’aurait su nommer. La tension, les sous-entendus, la morsure acide dans la voix d’Ellen… Elle n’aimait rien de tout ça. Et Lee, au centre, semblait vouloir disparaître sous terre.
Le CIC baignait dans une lumière froide, oscillant entre les écrans verts et les panneaux tactiles clignotants. L’atmosphère y était dense, presque saturée d’électricité statique : celle des décisions impossibles, des tensions accumulées, et des regards échangés comme des décharges. Roslin, debout au centre de la passerelle, le visage fermé mais maîtrisé, posa calmement ses lunettes sur la console. Sa voix, douce mais tranchante comme une lame, coupa net les chuchotements autour d’elle :
« Ellen Tigh doit être testée. Nous ne pouvons pas exclure qu’elle soit un Cylon. »
Un frémissement parcourut la pièce. Puis Saul Tigh explosa.
« C’est ma femme, bon sang ! » hurla-t-il, rouge de rage, la veine de sa tempe pulsant comme un câble prêt à rompre.
Tous les regards se tournèrent vers lui. Kara et Lee échangèrent un bref coup d’œil : un mélange de malaise et d’inévitabilité. Mia, encore pâle, resta en retrait, observatrice nerveuse. Roslin, elle, ne haussa même pas un sourcil.
« Colonel Tigh, » dit-elle d’un ton presque maternel, mais sec sous la surface, « nous avons trouvé trop de Cylons infiltrés dans cette flotte. Nous ne prendrons aucun risque. »
Silence glacé. Ses yeux se tournèrent ensuite vers Baltar.
« Docteur. Préparez votre détecteur. »
On aurait dit qu’une ombre venait de tomber sur lui. Baltar devint livide, ses épaules s’effondrant comme si on venait de lui retirer toute l’ossature interne. Les dossiers qu’il tenait lui glissèrent des mains et se répandirent au sol comme des feuilles mortes.
« Moi ? La… La... Tester ? » bégaya-t-il.
Il se passa une main moite sur le front.
« Je… je ne suis pas certain que mon appareil soit calibré pour… les femmes… euh… blondes… alcoolisées… séductrices… »
Son regard paniqué parcourait la pièce en quête d’un secours inexistant. Six apparut à sa droite, luxuriante et scintillante dans sa robe blanche, la lumière du CIC glissant sur ses courbes comme un projecteur. Elle sourit, un sourire de prédateur.
« Tu vas le faire, Gaius. » murmura-t-elle à son oreille. « Et tu vas souffrir. »
Baltar glapit littéralement, un petit gémissement étranglé qui fit tourner deux têtes parmi les opérateurs radio.
« Mais pourquoi ça tombe TOUJOURS sur moi… ? » pleurnicha-t-il.
Six posa un doigt sur ses lèvres invisibles.
« Parce que tu le mérites. »
Et le CIC reprit sa rumeur, pesante, tandis que Baltar, tremblotant, ramassait ses dossiers comme un condamné ramasse sa hache.
Le mess grouillait d’activité. Bruits de couverts, chaises raclées, conversations étouffées. L’air sentait le café rassis, la sueur, le métal chaud. Mia, encore pâle de fatigue, tenait un gobelet entre ses mains, essayant de profiter d’une minute de calme. Elle n’en eut pas. Un parfum d’alcool bon marché, de parfum trop sucré et de drame ambulant glissa derrière elle. Ellen Tigh. Elle repéra Mia immédiatement, comme un prédateur qui flaire une proie. Son sourire vacilla, large, faux, brillant de l’humidité du whisky qu’elle venait clairement d’avaler.
« Toi… » dit-elle en s’approchant en titubant légèrement, la voix mielleuse. « Tu dois être la petite nouvelle… Mia… c’est ça ? »
Mia hocha la tête, méfiante, droite comme un piquet, tous ses muscles sous tension.
« Oui, Lieutenant Serak. » corrigea-t-elle poliment, par réflexe.
Ellen effaça la correction d’un geste de main flou, comme si les grades glissaient sur elle sans s’y accrocher. Elle se pencha très près. Trop près. Mia sentit son souffle chargé d’alcool.
« Tu sais… » murmura Ellen d’une voix qui voulait être confidentielle mais résonnait à trois tables. « Lee m’a dit des choses très flatteuses sur toi. »
Mia fronça les sourcils, déjà mal à l’aise. Ellen ajouta, presque chantante :
« Enfin… après notre nuit ensemble. »
Le monde de Mia se figea. Son cœur, sa respiration, ses muscles. Tout.
« Quoi ? » souffla-t-elle, la voix étranglée.
Ellen s’amusa de son expression comme on s’amuse d’un verre fragile qu’on s’apprête à faire tomber.
« Mh oui… » continua-t-elle en se balançant légèrement. « Il peut être très… passionné. Mais ne t’inquiète pas. »
Elle tapota la joue de Mia de deux doigts.
« Je ne suis pas jalouse. Tu peux le reprendre quand tu veux. »
Chaque mot entra comme une lame. Mia resta immobile, gorge serrée, les doigts crispés autour de son gobelet. Elle tenta de respirer, mais ça brûlait, ça bloquait. Une douleur sourde, familière : celle du vide, de la peur, de l’abandon. Elle ne vit même pas Kara arriver. Mais Kara entendit tout. Elle s’arrêta net, juste derrière Ellen, les épaules raides comme un câble sous tension. Ses yeux bleus lancèrent une étincelle glaciale.
« T’es en train de dire qu’Apollo a couché avec TOI ? » dit Kara, sa voix basse, dangereuse.
Une menace. Un avertissement. Ellen se retourna, ravie de l’attention.
« Tu m’admires, hein ? » répondit-elle, sourire carnassier, complètement ivre.
Kara avança d’un pas, le regard si sombre qu’il fit reculer deux soldats à la table voisine.
« Encore un mensonge comme ça… » dit-elle en serrant les dents. « Et je te fais avaler tes dents. »
Ellen rit, trop fort, trop longtemps, comme si la menace était un compliment. Mais Mia… Mia ferma les yeux. Un instant seulement. Suffisant pour que la blessure prenne forme. Elle inspira, silencieuse, mais son souffle tremblait. Kara la vit. Et son expression changea. Pas de colère. Pas de moquerie. De l’inquiétude. De la vraie. Mia rouvrit les yeux, mais quelque chose s’était brisé. Et même Ellen, dans son ivresse, reculait un tout petit peu devant cette fragilité-là.
Le dortoir des pilotes était plongé dans une demi-obscurité, éclairé seulement par les néons fatigués du couloir qui filtraient sous la porte. L’odeur familière de métal chaud, de désinfectant et de lessive trop vieille imprégnait l’air. Les couchettes alignées donnaient au lieu un air presque claustrophobe. Mia sentait son cœur battre trop fort. La remarque venimeuse d’Ellen tournait encore en boucle dans sa tête, creusant un sillon de honte qu’elle détestait. Elle s’assit sur une couchette et ferma brièvement les yeux. La porte s’ouvrit et Lee apparut. Ses yeux bleu-gris glissèrent aussitôt sur son visage. Un mélange d’inquiétude et de culpabilité.
« Mia… attends. »
« Je suis fatiguée. » répondit-elle en tentant de le contourner.
Il fit un pas pour la suivre.
« Mia, écoute-moi, je... »
« Non. Pas maintenant. » souffla-t-elle, la voix plus cassée que prévu.
Elle entra dans le dortoir. Il la suivit. Elle serra la mâchoire.
« Lee. Sors. »
Il secoua la tête, déjà trop ébranlé pour reculer.
« Pas tant que tu m’auras laiss... »
Elle se tourna d’un coup. La gifle claqua dans la pièce comme un tir de Viper. Lee resta figé. Ses yeux s’écarquillèrent, plus de choc que de douleur. Mia tremblait.
« Tu as entendu ? Je ne veux PAS parler avec toi ! » répéta-t-elle, plus forte, plus brisée.
Elle ouvrit la porte du dortoir d’un geste sec, lui désignant la sortie, le visage fermé mais les yeux brillants.
« Sors. »
Lee resta immobile une demi-seconde. Puis quelque chose céda en lui. Sa colère monta d’un coup. Pas contre elle, mais contre la situation, contre les mensonges d’Ellen, contre le fait que Mia le croit capable d’une telle chose. Il avança. Et la plaqua contre le mur. Pas violemment. Mais avec une rage contenue, tremblante.
« Arrête de me fuir ! » lança-t-il, la voix éraillée. « Je n’ai RIEN fait de ce qu’elle t’a dit ! Rien ! »
Mia détourna le visage, refusant qu’il voie ses larmes.
« Va voir ton Ellen et laisse-moi tranquille. »
Ces mots le transpercèrent. Il recula d’un pas, comme frappé dans la poitrine.
« Mia… par les dieux… tu crois vraiment ça de moi ? »
Elle ferma les yeux. Le silence vibra entre eux. Puis...
« HÉ ! »
Kara surgit dans l’encadrement de la porte, appuyée sur sa béquille mais le regard aussi tranchant qu’une lame. Ses yeux bleus lançaient des éclairs. En deux pas, boitants mais rapides, elle attrapa Lee par le col et le tira en arrière.
« Ça suffit. »
Lee tenta de parler, mais Kara le poussa vers la sortie.
« Tu sors. Maintenant. »
« Kara... »
« LEE. DEHORS. »
La porte claqua derrière lui. Mia resta debout contre le mur une seconde, respirant comme si elle avait couru un marathon. Puis ses jambes cédèrent. Kara la rattrapa avant qu’elle ne glisse complètement.
« Hey… hey… c’est fini. Je suis là. »
Mia s’effondra littéralement contre elle, les épaules secouées de sanglots silencieux. Kara l’attira jusqu’à la couchette, l’enveloppa dans ses bras sans un mot, ses doigts glissant doucement dans ses cheveux pour l’apaiser.
« Il ne t’a pas touchée. » murmura Kara. « Il était juste paniqué. Stupide. Mais il ne ferait jamais de mal. »
Mia enfouit son visage contre son épaule.
« Il m’a fait mal… pas physiquement… juste… »
Elle n’arrivait même pas à finir la phrase. Kara resserra son étreinte, protectrice, presque féroce.
« Je suis là. »
Mia hocha la tête contre elle. Dans le dortoir silencieux, Kara la berça doucement. Deux soldats brisées qui tentaient de recoller leurs morceaux. Ensemble, pour une fois.
Le hangar vibrait d’un grondement sourd, mélange de moteurs en veille, de clés frappant le métal et de voix étouffées entre les parois. L’air sentait la graisse chaude et l’ozone, oppressant comme une tempête retenue sous un plafond trop bas. Au fond, entre deux pylônes de maintenance, Kara Thrace tirait frénétiquement sur une caisse de ravitaillement, ses doigts blanchis, ses muscles tendus comme des câbles prêts à rompre. Chaque mouvement faisait grincer le métal contre le sol, strident, déchirant. Elle semblait vouloir la réduire en poussière, comme si la douleur dans ses bras pouvait étouffer celle qui lui brûlait la poitrine. Tyrol la trouva ainsi. Silhouette tremblante, respirant trop vite, trop fort, le regard électrique.
« Hé. » dit-il doucement. « Arrête. »
Elle continuait, obstinée, respirant comme si elle sortait d’un combat.
« Elle joue avec Mia. » lâcha Kara, la voix déformée par la rage. « Elle joue avec Lee. Elle joue avec TOUT LE MONDE. Je vais la tuer. »
Tyrol s’approcha, lentement, comme on approche un animal blessé. La lumière étroite des lampes glissa sur son visage fatigué, sur ses mains couvertes de cambouis. Il posa une main ferme sur son bras, juste assez pour l’ancrer.
« Kara, regarde-moi. » dit-il d’une voix plus grave.
Elle ne bougea pas. Il insista, son autre main venant stabiliser son épaule.
« C’est Ellen. Elle est toxique. Elle est dangereuse. Mais ce n’est pas toi qui vas l’arrêter. »
Elle déglutit, le visage crispé, les yeux brillants d’une colère presque douloureuse.
« Toi… » continua Tyrol, plus doux, presque murmuré. « Toi, tu protèges Mia. Tu protèges Lee. C’est ça que tu fais. C’est ce que tu as toujours fait. »
La mâchoire de Kara se contracta. Sa poitrine se souleva dans un souffle brisé.
« Elle a blessé Mia, Chef. » dit-elle enfin, la voix rauque. « Ça, j’peux pas laisser passer. Pas elle. Pas Mia. »
Ses yeux se voilèrent. Elle cligna une fois, deux fois. Puis la colère céda. Elle chancela. Tyrol l’attira contre lui sans un mot. Un geste naturel, instinctif. Elle se laissa aller, front contre son épaule, mains crispées dans le tissu de sa combinaison. Quelques secondes. Juste assez pour que sa respiration cesse de trembler. Assez pour survivre au prochain coup.
La coursive était plongée dans une semi-pénombre, éclairée par les néons vacillants qui jetaient sur les murs des reflets froids. Le bourdonnement constant du Galactica vibrait sous le sol, comme un cœur mécanique incapable de se reposer. Assise contre une cloison, les genoux ramenés contre elle, Mia fixait le vide sans le voir, les yeux encore brillants de larmes séchées. Des pas hésitants approchèrent. Boomer apparut au coin du couloir, les épaules rentrées, le visage pâle comme si elle sortait d’un mauvais rêve. Lorsqu’elle aperçut Mia, elle ralentit, presque timide.
« Mia… tu… tu vas bien ? » demanda-t-elle d’une voix trop douce, presque fragile.
Mia secoua la tête, un geste minuscule, las. Sa respiration était hachée, ses doigts tremblaient encore sur le tissu de sa combinaison. La solitude accrochée à elle comme une ombre. Boomer s’approcha lentement et s’assit à ses côtés, le métal froid du sol couinant sous ses bottes. Elle resta un instant silencieuse, cherchant comment commencer, jouant nerveusement avec une mèche de ses cheveux. Puis elle souffla :
« J’ai… » commença-t-elle, avant que sa voix ne se coince. « J’ai eu un flash. Encore. »
Mia tourna lentement la tête vers elle, inquiète. Boomer évita son regard, fixant le sol comme si les mots qu’elle allait prononcer étaient dangereux.
« Leoben… » murmura-t-elle. « Il disait… quelque chose. À voix basse. Comme une vérité. »
Elle inspira, profondément, lentement, comme pour se forcer à continuer.
« Il répétait… “Elle ne fait pas partie du Script.” »
Mia se figea. Boomer releva finalement les yeux vers elle, paniqués, troublés.
« “Elle n’était pas censée être là.” » ajouta-t-elle d’une voix tremblante. « Et maintenant… maintenant tout serait beaucoup plus clair. »
Un frisson glacé traversa Mia, des pieds jusqu’à la nuque.
« Sharon… » souffla-t-elle, sa gorge serrée. « Pourquoi… pourquoi tu me dis ça ? »
Boomer ferma brièvement les yeux, secouée.
« Parce que je ne sais plus ce qui est réel… ce qui est programmé… ce qui est à moi. Mais toi… »
Elle posa une main hésitante sur la sienne.
« Je te sens. Je te sens vraiment. Et ça me fait peur. »
Mia déglutit, son cœur battant trop vite. Ses doigts se crispèrent d’abord, réflexe de défense, puis s’apaisèrent lentement au contact de la chaleur humaine de Boomer.
« Sharon… » murmura-t-elle. « Je suis là. »
Boomer chercha son regard, avec une détresse presque enfantine.
« Est-ce que… est-ce que je peux être ton amie ? » demanda-t-elle, la voix si fragile qu’elle semblait pouvoir se briser au moindre souffle.
Mia sentit sa poitrine se serrer. Malgré la terreur, malgré l’incompréhension, malgré les ombres que Leoben projetait déjà sur son propre esprit… elle serra doucement la main de Boomer.
« Oui. » murmura-t-elle.
Un sourire minuscule, hésitant, traversa le visage de Boomer. Dans cette coursive froide, au milieu du chaos, deux personnes perdues trouvèrent un instant de répit.
La pièce de test était une cabine étroite, saturée d’une lumière blanche presque clinique. Les parois métalliques renvoyaient un froid oppressant, et l’air vibrait d’un bourdonnement électrique permanent provenant des machines de Baltar. L’endroit sentait la sueur stressée, l’ozone et les faux parfums bon marché que certains membres d’équipage s’obstinaient à porter pour masquer la fatigue. Ellen Tigh était attachée à une chaise au centre, jambes croisées, posture trop détendue pour quelqu’un en situation de test. Une reine sur son trône. Un sourire carnassier peignait son visage, ses yeux mi-clos brillants d’une lueur de manipulation presque artistique. Baltar, debout devant elle, tremblait tellement que ses doigts faisaient cliqueter les boutons de son appareil. Ses lunettes glissaient légèrement sur son nez, et chaque respiration ressemblait à un soupir d’agonie contenu.
« Alors, docteur… » susurra Ellen, sa voix dégoulinant d’insolence. « Vous allez me scanner ? Ou vous préférez… me toucher ? »
Baltar pâlit instantanément.
« Pitié… par les dieux… NON… » balbutia-t-il, la voix étranglée.
Ellen mordilla sa lèvre inférieure, lentement, exagérément, comme si elle testait la patience du destin.
« Tu rougis. » murmura-t-elle avec un plaisir manifeste. « C’est mignon. »
Une silhouette apparut derrière Baltar, invisible aux yeux d’Ellen, mais terriblement réelle pour lui. Six. Vêtue d’une robe blanche presque lumineuse dans cette cabine froide, elle s’avança d’un pas félin, ses yeux rouges de colère.
« Si tu touches à cette femme… » grogna-t-elle à voix basse, menaçante comme une tempête. « Je te déchire l’âme, Gaius. Avec douceur, mais très soigneusement. »
Baltar glapit. Pas un cri. Un glapissement. De ceux qu’émettent les lapins acculés. Il essaya de se concentrer sur ses écrans. Sur les courbes. Sur la stabilité. En vain. Ellen continua, d’un ton faussement innocent, tandis qu’elle pivotait légèrement sur sa chaise, faisant cliqueter les menottes.
« Vous savez, docteur… Lee est très doué au lit. Incroyablement même. A essayer. »
Baltar manqua de s’étrangler avec sa propre salive. Six hurla silencieusement, les yeux brûlant d’un feu meurtrier. Elle leva même une main, comme prête à frapper une adversaire invisible.
« PAR PITIÉ... » s’exclama Baltar dans un mélange de panique et d’agonie. « ARRÊTEZ DE MENTIONNER LEE ADAMA... »
À ce moment précis, son appareil, totalement saturé par sa détresse nerveuse, se mit à émettre des bips erratiques. Les graphiques s’emballèrent, les lignes s’entrechoquèrent, les valeurs montèrent puis s’effondrèrent. Baltar recula, les bras levés comme si la machine allait exploser.
« Elle… elle perturbe mon appareil !! » bégaya-t-il, transpirant à grosses gouttes. « Je… je ne peux rien conclure !! »
Ellen éclata de rire. Un rire trop fort. Trop long. Trop plein d’une cruauté amusée. Il résonna dans la petite cabine comme un verdict, rebondissant contre les parois métalliques, enveloppant Baltar dans un cauchemar éveillé. Six disparut, laissant derrière elle un frisson de menace. Baltar resta seul avec Ellen, et son rire qui semblait vouloir lui dévorer les nerfs un à un.
La soute était minuscule, à peine éclairée par une unique ampoule suspendue qui grésillait par moments. Des caisses empilées formaient des ombres hautes et irrégulières, et l’air y était chargé de poussière métallique, d’odeur de câbles chauffés et de solitude. Le Galactica grondait autour d’eux, un bruit lointain et sourd, comme un cœur fatigué battant dans la coque. Mia était adossée à une caisse, les bras croisés contre elle, les épaules tendues. Sa respiration était trop rapide pour quelqu’un qui prétendait aller bien. La fatigue assombrissait ses yeux bleus, et son dos touchait le mur comme si elle avait besoin de s’y accrocher pour ne pas s’effondrer. Lee entra lentement, referma la porte derrière lui. Ses pas résonnèrent dans l’espace étroit. Il semblait agité, nerveux, incapable de trouver ses mots. Ce qui, pour lui, était plus révélateur que n’importe quelle blessure.
« Mia… écoute-moi. »
Elle ne bougea pas. Elle garda le menton baissé, les yeux fixés sur le sol, comme si le brasier dans sa poitrine menaçait d’exploser s’ils se rencontraient. Lee fit un pas, puis un autre. Sa voix se brisa presque imperceptiblement.
« Je n’ai jamais touché Ellen Tigh. Et je ne toucherai jamais une femme… si... »
Le reste resta prisonnier dans sa gorge. Ses yeux gris-bleus s’assombrirent, chargés d’un poids qu’il ne laissait jamais paraître au CIC. Mia releva lentement le regard. Ses pupilles brillaient, fragiles, blessées, défensives.
« Si… quoi ? » murmura-t-elle.
Il avança encore, comme attiré malgré lui. L’espace entre eux se réduisit jusqu’à devenir presque inexistant.
« Si mes sentiments sont déjà tournés vers quelqu’un d’autre. »
Ces mots vibrèrent dans l’air stagnant de la soute comme une confession interdite. Mia inspira, un souffle plus profond, plus tremblant. Elle s’approcha à son tour, attirée autant qu’effrayée. Leurs fronts se touchèrent. Le contact était léger, mais le courant qui passa entre eux aurait pu allumer tout le pont inférieur. Dans leur silence, dans leurs respirations synchronisées, il y avait quelque chose de brut, d’honnête, de dangereux. La main de Lee se leva, hésita, puis se posa avec douceur contre la joue de Mia. Elle ferma les yeux, submergée. Leurs lèvres n’étaient plus qu’à un souffle. Puis...
« APOLLLOOOOO ! »
La voix tonitruante de Saul Tigh explosa dans le couloir comme une bouteille de whisky lancée contre une cloison. La porte s’ouvrit d’un grand coup. Tigh entra en titubant, les yeux injectés de sang, l’odeur d’alcool précédant son corps massif.
« ROSLIN VEUT TE VOIR ! » hurla-t-il.
Puis, apercevant Mia :
« ET TOI, SERAK, T’AS PAS UNE PUTAIN DE CORVÉE QUELQUE PART ?! »
Lee et Mia se séparèrent si vite qu’ils faillirent trébucher. Leurs visages étaient écarlates. Pas de honte. Mais de frustration brûlante, coupée net. Tigh s’en alla aussi vite qu’il était arrivé, marmonnant quelque chose sur « la jeunesse » et « l’hormonal ». Le silence retomba. Toujours chargé. Toujours électrique. Mais désormais brisé. Lee inspira difficilement, les yeux baissés.
« On… euh… doit y aller. » dit-il, la voix encore rauque.
Mia hocha la tête, le cœur battant trop fort.
« Oui… » murmura-t-elle. « On y va. »
Ils sortirent, côte à côte, sans se toucher. Mais le vide entre eux était devenu trop étroit pour revenir en arrière.
La salle de conférence respirait une tension glaciale, comme si l’air lui-même retenait son souffle. Roslin, droite et pâle derrière sa table, claqua presque le dossier qu’elle tenait.
« Le test est… non-concluant. » annonça-t-elle d’une voix contrôlée.
Ses lunettes glissèrent légèrement le long de son nez.
« Vous devrez rester sous surveillance. »
Un grondement animal monta du fond de la pièce.
« C’EST UN SCANDALE ! » rugit Tigh, rouge de colère, veines saillantes, prêt à exploser sur quiconque respirait à côté de lui.
Ellen ne sembla pas affectée. Un sourire lent, parfaitement maîtrisé, étira ses lèvres peintes de rouge. Elle pencha la tête, charme vénéneux à l’œuvre.
« Je vais juste… me rafraîchir. Deux minutes. »
Sans demander l’avis de personne, elle quitta la pièce d’un pas oscillant, laissant derrière elle un parfum alcoolisé et sucré. Deux minutes passèrent. Puis cinq. Puis dix. Kara, appuyée contre une console, les bras croisés et la jambe toujours douloureuse, fronça les sourcils.
« Où est Ellen ? » lâcha-t-elle, voix sèche.
Personne ne répondit. Tyrol revint en courant d’une coursive latérale, le souffle court, le visage fermé.
« Elle n’est PAS dans le secteur. » dit-il, à mi-voix, comme s’il craignait que la vérité déclenche un incendie.
Boomer, tremblante, se tortilla nerveusement les doigts.
« Je… je l’ai vue… » balbutia-t-elle. « Elle marchait devant moi… puis… elle n’a pas tourné du bon côté. »
Elle secoua la tête, les yeux humides.
« Je… je ne comprends pas. Elle a pris un couloir qui ne mène nulle part. »
Un froid brutal saisit Mia, remontant le long de sa colonne vertébrale. Elle sentit sa gorge se serrer.
« Elle a disparu. » murmura-t-elle. « Comme… Shelly Godfrey. »
Le silence se fit, lourd, glacial, suffocant. Dans le CIC, Baltar, pâle comme un cadavre, fixait le vide devant lui. Ses mains tremblaient contre les bords de la console.
« Elle… elle n’a pas pu… » marmonna-t-il, la voix presque inaudible.
Six apparut à son épaule, silhouette irréelle drapée de blanc, son regard bleu glacé planté dans celui de Baltar comme un couteau.
« Elle n’est pas ce qu’elle paraît, Gaius. » murmura-t-elle d’une voix douce, menaçante. « Pas du tout. »
Baltar blêmit si fort qu’on aurait dit qu’il fondait de l’intérieur. Ses doigts se crispèrent sur les commandes, incapable de bouger. Dans le hangar, Kara sentit le sol vaciller sous elle. Elle se tourna vers Mia, ses yeux bleus emplis d’un mélange de colère et d’inquiétude. Sans réfléchir, elle la tira contre elle, la serrant brièvement, comme pour vérifier qu’elle était bien là, bien vivante. Lee les rejoignit, d’un pas rapide, les traits tirés. Son regard passa de Kara à Mia, sombre, tendu, prêt à l’orage. Autour d’eux, l’éclairage blafard du Galactica donnait au métal une teinte presque maladive. Un voile d’angoisse venait de retomber sur toute la flotte. Un voile de plomb, de suspicion et de peur. Ellen Tigh avait disparu. Et personne ne savait… ce qu’elle était vraiment.