Le Dernier Passager

Chapitre 7 : Révélations

2657 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/07/2026 17:45

Jeudi 11 septembre 1993

12h26 PM

Cabane d'Elias Carter, Great Salt Lake, Utah



Le silence s'était installé dans la petite masure, troublé parfois par le bruit des deux verres ébréchés qui raclaient le bois. Assis de part et d'autre d'une table grossièrement taillée dans du pin, les deux hommes paraissaient avoir traversé le grand lac salé à la nage tant ils semblaient épuisés.


Mulder pressait un linge humide contre sa tempe, chaque pulsation de son cœur accentuant la douleur sourde derrière son œil gauche.


Face à lui, Elias Carter gardait les mains jointes autour de son gobelet et donnait l'impression d'avoir vieilli de vingt ans en une demi-heure à peine. Son fusil était posé debout contre un mur, juste à côté de la porte d'entrée désormais grande ouverte qui laissait passer un rai de lumière et un agréable courant d'air frais.



-Emily était si jeune..., finit par murmurer Carter. Elle était brillante, bien plus brillante que je ne l'ai jamais été.



Un sourire se dessina soudain sur les lèvres du vieil homme puis s'estompa aussitôt, tel un bref rayon de soleil traversant les éternels nuages de sa tristesse, avant qu'il ne reprenne :



-Elle voulait devenir neurologue, elle était majore de sa promotion. La faculté lui a proposé un stage de doctorant dans un programme gouvernemental. Emily était aux anges, et nous étions tellement fiers d'elle.



Mulder fixa le marginal en gardant le silence. Encouragé par cette écoute discrète et attentive, Carter inspira profondément et poursuivit :



-Emily a commencé à travailler au sein de ce projet sous le tutorat du Docteur Harper. Officiellement, leurs recherches devaient aider les soldats à mieux résister au stress du combat. Officieusement... (Il secoua lentement la tête), ils cherchaient à fabriquer des hommes dépourvus d'affects et de sentiments, entièrement détachés du monde extérieur. Du genre qu'on pourrait envoyer à la guerre sans que leurs cœurs ne molissent en pensant à une femme, à un enfant, à un être cher... Vous voyez le tableau ?



Mulder acquiesça et grimaça aussitôt de douleur :



-Des soldats sans peur et sans attaches, articula péniblement le grand brun. Je comprends que cela puisse paraître tentant en pleine guerre du Vietnam...



-Emily et Harper ont commencé à expérimenter sur un petit groupe d'officiers volontaires, reprit Elias Carter. Psychotropes, privations sensorielles, isolement prolongé... Ça a l'air horrible aujourd'hui, mais Emily était convaincue de faire avancer la science et d'aider son pays.



-Et quels ont été les résultats de leurs... tests ?



Les doigts de Carter blanchirent autour de son verre d'eau tant il se crispa :



-Il n'y a eu aucun résultat. Tous les soldats sont morts au bout de quelques semaines de traitement. Tous, sauf un.



Faisant fi du marteau piqueur qui lui vrillait la tempe, Mulder se redressa soudain et posa le linge humide, désormais imbibé de sang, sur la table devant lui. Mille questions se bousculaient dans son esprit mais son intuition le poussa au silence afin d'encourager le sexagénaire à poursuivre.



-Après l'échec de leurs premières tentatives, continua lentement Carter, Emily a établi son propre protocole d'essai et Harper a immédiatement donné son accord pour que l'expérimentation commence sur le dernier soldat en vie.



Mulder retint son souffle, les mains serrées autour du linge qui dégorgeait de rouge sur le bois de pin. Face à lui, le vieil homme semblait rétrécir au fur et à mesure qu'il parlait, comme si l'évocation de ces souvenirs le terrassait.



-Cette nouvelle... méthode, articula enfin Carter en fermant les yeux, impliquait un confinement prolongé dans un caisson aveugle et hermétique, lancé à grande vitesse avec des bruits blancs continus, réguliers...



-Un train, murmura Fox.



-En effet, soupira Carter. L'idée était d'isoler ce soldat dans un wagon obscur et en mouvement quasi perpétuel, toujours sous l'effet des drogues habituelles. Le test a rapidement débuté et promettait une grande réussite. Ma fille était persuadée que cette procédure potentialiserait la reprogrammation du cerveau humain. Au bout de deux semaines, Emily a décidé de se rendre sur place, juste pour évaluer les avancées de son travail. Elle est montée dans le train lors d'un bref arrêt de ravitaillement à Salt Lake City et, lorsqu'elle en est redescendue à Seattle...



-Elle n'était plus la même, souffla Mulder.



-Elle n'était plus. Mon Emily avait perdu tous ses souvenirs, toute sa personnalité... Ma fille respirait, son cœur battait, mais plus rien ne subsistait d'elle. Je vous souhaite de ne jamais connaître pareil tourment...



La voix de Carter se brisa et deux larmes franchirent la barrière de ses yeux sombres.



-J'ai perdu quelqu'un moi aussi, finit par répondre l'Agent du FBI avec douceur. Je la cherche encore, et je ne cesserai jamais de la chercher.



Un silence emplit d'émotion s'installa entre eux et Fox égrena les secondes au rythme des pulsations sourdes qui battaient dans son crâne. Le grand brun mesurait toute la souffrance de l'homme assis en face de lui, mais le temps pressait :



-Que s'est-il passé ensuite, monsieur Carter ?



-Le gouvernement a fermé le programme de recherche dès le lendemain. Le Docteur Harper a été remercié et nommé chef de service à l'hôpital de Seattle, et les médecins en charge de notre fille ont simplement conclu à un burn out des suites de ses études stressantes. Elle a ensuite été placée dans une structure spécialisée et nous avons été cordialement priés de nous taire... Mon épouse est morte un an plus tard, après que nous ayons perdu notre procès contre le gouvernement.



-Et qu'est-il advenu du soldat après... l'incident ?



-Il n'y avait aucune trace de lui dans le train, ils ne l'ont jamais retrouvé... C'est comme si cet homme n'avait jamais existé. Incompréhensible, pas vrai ?



Un frisson parcourut le corps de Mulder : les révélations de Carter ne faisaient que confirmer ce qu'il soupçonnait déjà :



-Je crois en réalité qu'Emily et Harper ont créé quelque chose qui était hors de leur contrôle, souffla l'Agent du FBI, et qui leur a totalement échappé à la fin. Je suis convaincu que le dernier soldat n'a jamais quitté ce train.



-Mon dieu... murmura Carter en écarquillant les yeux.



Prenant toute la mesure de ce que son interlocuteur venait de dire, l'homme aux cheveux gris se leva brusquement et alla fouiller le tiroir d'un bureau rudimentaire accolé au mur du fond. Il en revint avec un petit carnet écorné et jauni par les années :



-Je connais quelqu'un qui pourra peut être vous aider : c'est la dernière personne avec laquelle j'entretiens un lien dans le monde extérieur.



Mêlant le geste à la parole, Elias Carter se mit à tourner fébrilement les pages.



-Voilà, s'exclama-t-il en montrant du doigt un nom, un numéro et une adresse griffonés à la hâte. Erik Ferguson. C'était le meilleur ami d'Emily pendant leurs études de médecine. Il ne s'est jamais vraiment remis de ce qui est arrivé à ma fille et lorsque Harper a été nommé comme médecin chef à Seattle, Erik a tout fait pour devenir son assistant, puis son bras droit. Il voulait lui faire cracher le morceau, coûte que coûte. Il me tient régulièrement informé de ses avancées et je crois que Harper était à deux doigts de lui confier ses dossiers confidentiels juste avant de mourir. Donc si quelqu’un a pu réunir de nouveaux renseignements sur le sujet, c'est bien Erik Ferguson.



Elias Carter arracha la page de son calepin et la tendit à Mulder, qui ne bougea pas d'un pouce pour s'en saisir. Abasourdi, l'Agent du FBI bredouilla :



-Vous... vous ne savez-pas ?



La main de Carter se crispa ostensiblement sur le morceau de papier.



-Erik Ferguson est décédé hier après-midi, annonça Fox.



-Comment..., déglutit le vieil homme en encaissant le choc.



-Une crise cardiaque. Exactement comme son prédécesseur. J'ai retrouvé dans ses archives les dossiers secrets de Harper alors que nous enquêtions à Seattle sur l'amnésie soudaine de notre victime actuelle, Dan Mercer.



Lentement, Carter se rassit sur sa chaise et ses prunelles sombres vinrent accrocher le regard de Mulder :



-Mon dieu, je n'y crois pas... J'ai l'impression d'avoir perdu la dernière personne à qui je pouvais faire confiance... Ferguson était un bon gars. Un touche à tout, qui s'intéressait aussi bien à sa médecine qu'à l'art antique ou aux OVNI. Mon dieu... Harper puis Ferguson... Ces deux hommes ont été tués parce qu'ils savaient... et qu'ils s'apprêtaient à parler, n'est-ce pas ?



Mulder soutint le regard du vieil homme mais ne répondit pas : Carter n'avait nul besoin de confirmation.



-Vous allez faire éclater la vérité, pas vrai, reprit le marginal au bout de quelques secondes de silence.



-Je ferai tout mon possible pour rendre justice à Emily et aux autres victimes, vous avez ma parole.



Elias Carter tendit alors devant lui une main vive et ferme que Mulder serra sans hésitation. Puis avec la plus grande des précautions, l'Agent du FBI se leva. Sa tête le faisait souffrir et il était épuisé, mais il ne pouvait pas perdre un instant de plus. Fox franchit la petite pièce en trois enjambées et Carter l'interpella alors qu'il s'apprêtait à franchir le seuil :



-Au fait, je suis vraiment désolé pour le coup sur la tête.



Mulder se retourna une dernière fois vers le vieil homme et un sourire fatigué apparut sur son visage :



-Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Les sentiers de l'Utah sont juste un peu trop escarpés.




***




Jeudi 11 septembre 1993

17h08 PM

Hôpital Central de Seattle




Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et Dana Scully franchit le seuil du service de neurologie.

La jeune femme arpentait l'hôpital depuis le début de l'après-midi : elle était tout d'abord descendue à la morgue pour tenter de glaner de nouvelles informations potentiellement utilisables sur les morts de Harper et Ferguson mais, confrontée au silence des deux nouveaux employés en poste, elle avait décidé de monter ausculter Dan Mercer. Peut-être observerait-elle une évolution sur l'état de santé du contrôleur ferroviaire depuis leur première visite avec Mulder.


Mais Dana devait l'admettre, elle n'arrivait pas à se concentrer. L'attente dans laquelle elle se trouvait était tout bonnement interminable, et elle hésitait à présent à alerter ses supérieurs quant à la disparition prolongée de son partenaire. Ce dernier n'avait plus donné signe de vie depuis la veille, et l'inquiétude commençait à prendre le pas sur l'irritation de la jeune femme.


Le mystérieux appel des bandits solitaires continuait également à tourner en boucle dans sa tête. Plus elle y pensait, plus elle trouvait leurs révélations absurdes et pourtant, les dernières paroles de Frohike la perturbaient encore :


"Alors écoutez attentivement. Parce qu'à l'heure actuelle, vous êtes probablement la seule personne capable de sauver Mulder. Nous avons retrouvé l'identité d'un soldat qui aurait survécu à un programme expérimental top secret. Le gouvernement a effacé jusqu'à son existence, mais il faut absolument que Mulder connaisse son nom. John Bradford. Retenez bien ce nom, Agent Scully : John Bradford. Il est primordial que vous le transmettiez à Mulder car d'après nos recherches cet homme, ou ce qu'il en est advenu, n'a jamais quitté ce fameux train..."



Scully n'était pas sûre d'avoir saisi où Frohike voulait en venir : la simple idée que cet homme puisse hanter un wagon depuis deux décennies était scientifiquement irrecevable, tout comme les spéculations de Mulder sur son hypothétique transformation en quelque chose d'inhumain capable d'absorber les souvenirs, les émotions et même le reflet de ses victimes. Cela allait à l'encontre de tout ce qu'elle avait appris et c'était médicalement impossible, tout simplement.

Et pourtant, le nom de John Bradford ne la quittait plus, telle une ritournelle incessante qui accaparait désormais le flux de ses pensées.


Dana arriva sans s'en rendre devant la chambre quatre-cent-deux. Elle inspira profondément pour retrouver un peu de clarté d'esprit et frappa trois coups discrets à la porte avant d'entrer.

Dan Mercer était là, assis dans son fauteuil près de la fenêtre comme s'il n'avait pas bougé depuis leur première entrevue. Le jeune homme la fixait avec une totale indifférence sous ses boucles blondes : il la reconnaissait sans doute, mais aucune émotion n'émanait de lui.



-Bonjour monsieur Mercer, vous rappelez-vous de moi, hasarda Scully.



-Vous êtes l'un des Agents du FBI de Washington. Vous êtes déjà venue me voir.



Encouragée par cette réponse, Scully sourit en contournant le lit médicalisé et s'avança à deux pas du contrôleur :



-Comment vous sentez-vous ? Est-ce que certains détails vous sont revenus depuis...?



-Assez.



La voix de Dan Mercer était calme mais elle fit pourtant l'effet d'une claque à la jeune femme.



-Je ne suis plus personne, enchaîna le jeune homme de son timbre monocorde, et je ne me souviens de rien. Je souhaite qu'on me laisse tranquille, je ne répondrai plus à aucune de vos questions. Et maintenant, partez.



Mal à l'aise et presque honteuse, Scully baissa les yeux, n'arrivant plus à soutenir le regard vide et délavé du contrôleur ferroviaire.

La jeune femme s'apprêtait à tourner les talons et à prendre congé quand son regard se posa une dernière fois sur le patient.


La petite rouquine retint à grande peine un hoquet de surprise.


Dan Mercer s'était détourné et contemplait désormais par delà la fenêtre de sa chambre la forêt de gratte-ciel qui formaient le cœur de Seattle. Le soleil d'automne brillait bas dans le ciel en cette fin d'après-midi, accentuant le reflet du jeune homme dans la vitre. Un reflet aux traits entièrement brouillés, comme s'il n'avait pas de visage.


Un froid glacial s'abattit sur Dana et la jeune femme se précipita dans le couloir, le cœur battant.


Était-il seulement possible que...


La sonnerie stridente de son cellulaire retentit au même instant, brisant le calme aseptisé du service de neurologie, et Scully sursauta.



-Scully ? C'est moi.



La voix de Mulder, hachurée par un réseau de mauvaise qualité, résonnait au bout du fil. Profondément rassurée par l'appel de son partenaire mais toujours bouleversée par ce qu'elle venait de (ou avait cru) voir, Dana prit une profonde inspiration et répondit :



-Je suis à l'hôpital, je voulais ausculter Dan Mercer à nouveau et...



...GRRRRRRCHHHH...



-...Mulder ? Mulder tu m'entends ?



...GRRRRRRCHHHH...



-... dois retrouver ce dernier soldat, Scully... (GRRRRRRCHHHH)... seul moyen d'empêcher qu'il y ai d'autres victimes...



-Mulder où es-tu ? Je t'entends très mal !



-... je rentre à Seattle par le train de nuit... (...GRRRRRRCHHHH...)... arrive à 8h16 demain et...



...GRRRRRRCHHHH...



Le froid glacial redoubla d'intensité, s'emparant de la jeune femme en lui coupant presque la respiration tandis que la voix de Frohike résonnait à nouveau : "John Bradford. Il est le dernier soldat survivant. Et d'après nos recherches, il n'aurait jamais quitté le train dans lequel les essais cliniques ont eu lieu..."



-Mulder, Mulder écoute-moi...



Mais les paroles de Scully se perdirent dans les bruits parasites du combiné, mêlés aux crissements métalliques et réguliers du train glissant sur les rails à l'autre bout du fil.



-... le dernier soldat, hurla alors Dana dans une tentative désespérée, le dernier passager de ce train, s'appelle John Bradford, Mulder... John Bradford !



...GRRRRRRCHHHH...

...Bip, Bip, Bip.



Dana se figea totalement, tenant toujours inutilement le téléphone contre son oreille. La communication avait été coupée et la jeune femme n'eut alors plus qu'une unique et effroyable pensée :


Mulder avait-il entendu le nom, ou seulement le silence à l'autre bout de la ligne ?




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