Le Dernier Passager

Chapitre 6 : Confrontation

2110 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/07/2026 20:22

Mercredi 11 septembre 1993

11h27 AM

Cabane d'Elias Carter, Great Salt Lake, Utah




Le vieil homme observait la silhouette inerte allongée au sol, étendue de tout son long sur les lames de bois branlantes.

Traîner cette grande bringue jusqu'à l'intérieur de la maison n'avait pas été une mince affaire, mais au bout de vingt pénibles minutes, il avait enfin réussi.


L'isolement total et prolongé dans ce coin paumé de l'Utah n'avait en rien entamé la volonté et la fureur d'Elias Carter, bien au contraire : ce dernier s'entraînait depuis des années, prêt à défendre chèrement sa peau. Le sexagénaire s'imposait en effet cinq heures de sport chaque jour, en plus des marches en forêt et des sorties sur le lac pour se ravitailler. Et s'il s'acharnait si dur, c'était justement pour se préparer à de futures intrusions comme celle dont il venait d'être victime aujourd'hui. Il avait toujours su que le gouvernement finirait par envoyer ses chiens à ses trousses, ces mêmes monstres qui avaient effacé sa fille et qui avaient poussé sa femme au suicide. Carter se doutait qu'ils viendraient terminer leur travail un jour, et ce jour était apparemment arrivé.

Ils avaient mis du temps pour l'atteindre jusqu’ici, mais le vieil homme avait réussi à frapper en premier.


Elias Carter s'approcha de l'espion inconscient et, du bout de sa botte, le fit rouler sur le dos.


Le type avait un visage jeune, bien qu'actuellement maculé de sang : un filet rouge et poisseux coulait le long de sa tempe et venait mourir sur l'angle de sa mâchoire, maculant également le col de sa chemise ciel. Sûrement un simple homme de main déguisé en laquais, prêt à accomplir les basses besognes dictées par ses Maîtres : costume sombre et chaussures cirées, seule son étrange cravate bordeau ornée d'une myriade de petits haricots multicolores dénotait dans sa tenue tirée à quatre épingles. Elias se demanda un instant si le type ne serait pas daltonien pour porter une horreur pareille, mais qu'importait, au fond. Il allait lui faire cracher le morceau, lui faire révéler comment le gouvernement l'avait retrouvé.

Et Elias déciderait ensuite quoi faire de lui.




***




Mercredi 11 septembre 1993

11h33 AM

Cabane d'Elias Carter, Great Salt Lake, Utah




Le monde revint par fragments, telle une mosaïque trop éclatante dont les morceaux disséminés se rejoignaient à nouveau.


Il y eut d'abord une douleur sourde, lancinante, qui se mit à battre derrière les yeux de Fox au même rythme que son cœur. Puis une odeur de bois humide assaillit les narines du jeune homme tandis que le bruit d'une respiration précipitée parvint nettement à ses oreilles.

Une respiration toute proche, mais qui n'était pas la sienne.


Mulder entrouvrit les paupières. Sa vision se résuma d'abord à une succession de flashs blancs qui dansèrent devant ses rétines avant de s'estomper progressivement, lui rendant une certaine netteté.

L'Agent du FBI était allongé sur le parquet branlant d'une petite pièce baignée par la pénombre. Le plafond pourtant bas semblait se perdre dans la semi-obscurité et, juste devant son visage,... le double canon noir d'un fusil de chasse.


Mulder cessa aussitôt de remuer. L'homme qui brandissait l'arme le dominait de toute sa hauteur, imposant et clairement menaçant. Il avait les cheveux gris coupés courts, le regard dur, et il portait au fond de ses prunelles la douleur infinie de ceux qui avaient perdu un être cher.



-...Elias... Carter, parvint à murmurer Fox malgré la douleur qui lui vrillait le crâne.



-Taisez-vous, ordonna le soixantenaire tout en pressant le canon de son fusil contre la joue de l'Agent du FBI. C'est moi qui pose les questions ici. Qui vous envoie ?



Mulder inspira lentement, tentant de garder son calme malgré le danger imminent :



-Personne. Je...



-Mauvaise réponse, tonna Carter.



Le fusil quitta brusquement la joue du grand brun. Pendant une fraction de seconde, Mulder crut que l'homme allait tirer. Mais au lieu de cela, Carter leva son arme au-dessus de son épaule comme un golfeur levant son club avant un swing.

Fox n'eut que le temps de fermer les yeux puis le choc retentit dans un fracas assourdissant, et du bois vola en éclats partout dans la pièce.


Le fusil venait de s'abattre et de pulvériser une caisse posée à quelques centimètres seulement de la tête de l'Agent du FBI.


Le message était limpide : la prochaine fois, ce serait son crâne.

Une seconde plus tard, le canon retrouva sa place contre la joue de Mulder et Carter reprit d'une voix dangereusement calme:



-Je répète ma question une dernière fois. Qui vous envoie ? Et comment m'avez-vous retrouvé ?



Malgré la douleur qui lui vrillait les tempes, l'esprit de Mulder se mit à fonctionner à toute vitesse. L'enquête défila soudain devant ses yeux en une succession de diapositives furtives, comme s'il visionnait un film en accéléré :


Dan Mercer.

L'amnésie et la perte d'humanité.

Le train.

Les Docteurs Harper et Ferguson décédés.

Les dossiers enfouis des anciennes victimes.

La réserve de sa partenaire sur ses hypothèses.

L'aide des bandits solitaires pour localiser un témoin potentiel... Elias Carter.



Après un silence qui lui sembla interminable, Fox humecta ses lèvres et déclara simplement :



-Je suis un Agent Fédéral, mais je travaille seul.



Le vieil homme resta parfaitement immobile au dessus de lui, laissant la phrase planer dans l'air entre eux, mais son regard demeura impénétrable. Mulder prit son silence pour une invitation, et il poursuivit :



-J'enquête sur les recherches du docteur Harper... et de votre fille, Emily Carter.



Les traits du soixantenaire se crispèrent aussitôt.



-Ne prononcez pas son nom !



Le canon du fusil descendit brusquement et vint se planter sur la poitrine de Fox, toujours allongé au sol à la merci de son agresseur. Mais Mulder soutint son regard, et poursuivit :



-Il faut le prononcer. Votre fille s'appelle Emily Carter et ce qui lui est arrivé est une injustice. Si je suis ici aujourd'hui, c'est précisément pour empêcher que d'autres connaissent le même sort qu'elle.



Le vieil homme ricana sans joie, et ses mains se crispèrent sur la crosse de son arme.



-Vous mentez, cracha-t-il d'une voix sifflante. Vous arrivez avec votre carte gouvernementale et vos belles paroles... exactement comme eux. Le Docteur Harper mentait. Les militaires mentaient. Les avocats du gouvernement mentaient...



-Alors écoutez-moi et décidez par vous-même de ma sincérité. Emily n'est pas un cas isolé. Il y a eu d'autres victimes depuis ce terrible incident.



L'homme aux cheveux gris entrouvrit la bouche et relâcha la prise autour de son arme, comme s'il hésitait soudain. Le canon dévia légèrement de sa cible et vint se planter contre le plancher, et Fox en profita pour s'engouffrer dans la brèche :



-Des hommes et des femmes, tous sont montés dans le même train de nuit entre Salt Lake City et Seattle. Tous en sont descendus vivants...



Mulder ferma un instant les yeux, rattrapé par la douleur qui lui vrillait le crâne, avant de poursuivre :



-...mais totalement vidés de ce qu'ils étaient.



Elias Carter ne disait plus rien, son regard désormais perdu au-delà des lattes de bois, tout comme la bouche de son fusil. La fureur qui animait son visage quelques instants plus tôt semblait s'être éteinte, remplacée par une lassitude infinie et un éclat un peu trop brillant au fond de ses yeux. Sentant la tension redescendre dans la pièce, l'Agent du FBI se redressa avec lenteur et parvint à s'asseoir sur le plancher malgré la douleur qui explosait toujours à l'intérieur de son crâne.



-La dernière victime s'appelle Dan Mercer, reprit Fox. Il est contrôleur ferroviaire, jeune marié et père d'un nouveau-né. Aujourd'hui, il ne reconnaît ni sa femme ni son fils, il ne ressent plus rien envers et pour qui que ce soit. Et c'est pour cette raison que je suis ici.



Le grand brun vit Carter déglutir avec difficulté et ses épaules s'affaissèrent soudain, comme s'il était écrasé par le poids d'une tristesse trop grande pour lui. Le vieil homme finit par croiser le regard de l'Agent du FBI et murmura :



-Je... je n'ai rien à vous dire...



-Monsieur Carter, il faut que je comprenne ce qui est arrivé à votre fille. Tant que nous n'aurons pas découvert la vérité, d'autres innocents monteront dans ce train et s'y perdront. Je vous en prie, j'ai besoin de votre aide.





***





Mercredi 11 septembre 1993

12h12 PM

The Grove West Motel, périphérie de Seattle



Dana Scully raccrocha le combiné avec une pointe d'agacement. C'était la septième fois qu'elle tentait de joindre Mulder, sans succès.


Elle avait d'abord composé son numéro depuis son propre cellulaire. Pensant ensuite à une défaillance du réseau, elle avait renouvelé ses appels depuis les différents téléphones de la réception du motel.

Mais à chaque tentative, le même scénario se répétait : quelques bips irréguliers suivis d'une coupure presque immédiate de la communication. Son coéquipier pouvait, à l'heure actuelle, se trouver au beau milieu de l'Utah ou sur la lune, le résultat semblait être le même : il était hors de portée du moindre relais téléphonique.

Et cela commençait franchement à l'inquiéter.


Dana reporta son attention sur le petit carnet qui renfermait toutes les notes qu'elle avait prises depuis le départ de Mulder. Le meurtre désormais avéré du Docteur Ferguson par empoisonnement à la digitaline était en tête de sa liste. La jeune femme ne pourrait néanmoins jamais prouver que son prédécesseur, le Docteur Harper, était décédé des mêmes causes étant donné que son corps avait été incinéré très rapidement après sa mort.


Scully avait cependant réussi à obtenir d'intéressantes informations sur cet empressement inexpliqué grâce aux employés de la morgue de l'hôpital de Seattle qui s'étaient montrés particulièrement coopératifs. Fort aimables et surtout très bavards, ces derniers avaient été plus que ravis de lui raconter que deux hommes en costume sombre étaient arrivés pour "s'occuper du corps" selon des ordres qui venaient "de très haut", alors que le désir même du défunt et de sa famille était qu'il repose en terre dans le caveau familial.

Et plus curieux encore, ces mêmes hommes mystérieux auraient brièvement été aperçus à l'Hôpital Central l'après-midi-même du décès de Ferguson.


Dana soupira.

Cela ne prouvait rien, évidemment. Mais cela avait suffisamment éveillé sa curiosité pour qu'elle consigne ces troublants détails dans son carnet.


Et que dire, enfin, des révélations fracassantes des drôles de compagnons de Mulder, ceux qui se faisaient sobrement appeler les bandits solitaires, lors de leur récent appel ?


Scully les avait d'abord pris pour des illuminés, tout en les maudissant intérieurement d'avoir envoyé son coéquipier au fin fond de l'Utah alors que leur enquête se déroulait ici, à Seattle.


Mais désormais, une intuition grandissait dans l'esprit de la jeune femme.

Byers avait évoqué un programme militaire enfoui depuis plus de vingt ans, Langly avait insisté sur les dossiers concernant les victimes (des documents qui n'auraient jamais dû refaire surface et que Mulder avait pourtant réussi à déterrer), et Frohike avait conclu sur le désir évident du gouvernement de cacher quelque chose.


C'était absurde, bien sûr. Aucune preuve tangible ne permettait d'affirmer l'existence d'un programme secret ou d'un complot gouvernemental.


Et pourtant, des hommes en costumes qui obéissaient à des ordres venus d'en haut ou d'ailleurs avaient orchestré la disparition d'un corps avant qu'une autopsie complète n'ait pu être réalisée...


La voix de Frohike résonna à nouveau dans la tête de Dana, annonçant sa toute dernière révélation, aussi incroyable que terrifiante. La jeune femme ne pouvait y croire et pourtant, le doute la rongeait : et si les bandits solitaires avaient vraiment mis le doigt sur la vérité ?


Dana saisit à nouveau le téléphone et composa le numéro de Mulder.

Les secondes semblaient s'étirer à l'infini tandis que le cœur de la jeune femme battait la chamade, frustrée par l'impuissance de sa position.



-Allez, Mulder. Je t'en prie, réponds...

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