Hereditas Daedali
Chapitre 6 : Refermer le livre bleu
2137 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 25/09/2026 09:38
Chapitre 6
Refermer le livre bleu
-Menés conjointement par l'armée et les services de renseignements, les programmes Sign, puis Grudge dans les années 40, suivis de Blue Book dans les années 50, ont recensé plus de dix mille témoignages concernant la menace extraterrestre sur le territoire américain. Il faut bien avoir conscience, agent Scully, que ces programmes répondaient à une inquiétude réelle du peuple. Ces programmes étaient on ne peut plus officiels et connus de tous. Il s'agissait presque d'une mission d'intérêt général dont le but était de calmer les esprits. Et dans un sens cela a fonctionné : aucunes preuves d'une quelconque menace n'a étés officiellement mises à jour. Mais comme je vous l'ai dit plusieurs programmes se sont succédé, plusieurs agences ont été impliquées.
L'exposé de l'oncle Dan était académique, bourré de conviction, quasiment professionnel si l'on exceptait la nuance conspirationniste et la saucisse qu'il mâchouillait à intervalle régulier. La bouche pleine, le regard complice, il glissa à la jeune enquêtrice :
-Pas besoin de vous préciser ce que peut donner une rivalité inter-agences.
De la famille de son collègue, Dana ne connaissait que les drames et l'austérité matriarcale. Voir ce vieux Mulder malmener son repas tout en étant porté par l'enthousiasme de son récit avait quelque chose de rassurant. Le jeune Fox n'avait pas été totalement abandonné durant son adolescence.
L'existence du vieux Dan expliquait à elle seule le besoin de connaissance qui habitait Fox Mulder, ainsi que l'affection que celui-ci portait aux excentriques de toutes sortes.
Le grand brun revint vers la table chargée de verres cliquetants.
Il déposa les bières, un sourire aux lèvres provoqué par celui de sa partenaire.
-Ça va, Scully ?
-Oui, j'étais en train de me dire que tu tenais beaucoup de ton oncle finalement.
-Parce qu'il est beau garçon ? Suggéra malicieusement, la bouche pleine, le sexagénaire.
Le restaurant proposait majoritairement des spécialités issues de la pêche, mais également beaucoup de produits venus des terres. Aussi, en dépit de la décoration sans finesse à base de filet de pêche et de crabes en plastique, le serveur n'avait pas pris ombrage lorsque l'oncle Dan avait jeté son dévolu sur la charcuterie.
Ils avaient troqué leurs ensembles tailleur et costume pour des vestes de randonnée et d'épais pantalons.
Si la journée prenait des allures de sortie familiale, le trio n'avait cependant pas oublié la raison de leur présence à Vashon.
Scully terminait consciencement l'autopsie gourmande de son large pavé de saumon lorsque Mulder annonça.
-Le type au comptoir vient de me confirmer qu'un jeune homme correspondant à la description de Darnell s'était fait remarquer en fin de journée. Il aurait tenté de faucher les fruits d'un étal.
Les yeux de Dana d'arrondir. Concernée, elle demanda :
-Pas de blessés ?
Le grand brun reposa sa chope. Il avait besoin de ses mains pour expliquer, une fois de plus, sa théorie :
-Ce qui a pris possession du jeune Darnell n'est pas un fou sanguinaire, Scully. Ce qui s'est passé à Washington a été provoqué par la peur. Il s'agissait de la réaction, excessive, je te l'accorde, d'une créature acculée. L'Huile Noire en Darnell a épargné les passants.
X
Le bleu d'encre du ciel moucheté découpait la silhouette des cyprès à l'abri desquels Scully avait garé la berline de location.
Sur le siège passager, Mulder vagabondait dans ses souvenirs d'enfance, et les étés passés dans la résidence secondaire de Quonochontaug revenaient agréablement hanter l'agent du FBI.
Les ombres, l'air marin de l'île de Maury ainsi que le calme ambiant transportaient Mulder à l'autre bout du pays, dans une autre vie, faites d'insouciance, de jeu et de barbecue. La présence de son oncle sur la banquette arrière y contribuait grandement.
Depuis quelques heures, l'oncle Dan faisait régulièrement part de ses réflexions ainsi que de ses connaissances, entre les souvenirs de tours de magie, dont avait été friande sa nièce Samantha, lors des repas d'anniversaire, en passant par d'obscures théories conspirationnistes.
Régulièrement, il lui arrivait également d'évoquer les ovnis avec la passion d'un ornithologue.
Scully ne l'écoutait d'ailleurs que distraitement, reportant son attention sur la placette et les vieilles maisonnettes de bois.
Son collègue n'eut pas le temps de réagir que la rouquine quitta le véhicule, s'élançant vers les deux silhouettes se dirigeant vers l'antique ponton.
À la suite de Scully, le grand brun ne fit que quelques enjambées. Arrivés à sa hauteur, ses épaisses semelles glissèrent dans la poussière.
L'obscurité fut subitement tranchée par une pointe de lance gigantesque, une forme presque pure. Celle d'un astronef, que Mulder ne connaissait que trop bien.
L'ovni triangulaire n'était qu'une ombre en dépit des lumières qui le dessinaient. Fin et massif, le vaisseau semblait quasiment absent, mutique, mais bel et bien présent.
Une pluie de lumière se déversa alors de son cœur pour doucher le jeune Darnell, en transe, debout à l'extrémité du quai.
Ramenant son attention sur ce qui l'entourait, Mulder vit que le Bounty Hunter empoignait sa partenaire par la gorge.
-N'abusez pas de ma clémence, Agent Scully, somma calmement l'hybride qui soulevait la jeune femme au-dessus du sol.
Bras tendus, membres tremblants, Darnell paraissait se noyer. Non pas sous le flux lumineux, mais à cause des gouttelettes qui en remontaient le courant. L'huile se glissait hors de son corps, s'exfiltrant de sous ses ongles, des pores de sa peau. Obstruant sur son passant la gorge, le nez, les yeux.
Coupé du monde, le possédé était libéré de son fardeau au prix d'une douleur poisseuse et sourde.
Mulder s'élança, dépassant le Chasseur de prime. Ce dernier lâcha sa prise sur la femme du FBI pour se lancer à son tour sur le ponton.
Les pas de deux hommes martelèrent le bois du quai, brièvement. La course fut interrompue par un coup, un choc sonore qui claqua dans l'air, puis les deux hommes se stoppèrent.
Le grand brun vit l'hybride derrière lui se tenir la nuque, les yeux ronds. Celui-ci regarda alors ses mains tachées d'un sang émeraude, ensuite, il bascula sur le côté, lourdement. Son corps brisa le miroitement tranquille du Puget Sound.
Accroupie dans la poussière, Dana Scully tenait son Sig Sauer. Une balle avait suffi. À la base de la nuque.
La détonation de l'arme avait fait disparaitre le ronflement discret des moteurs, ainsi que l'ovni et sa lumière.
La jeune femme se leva, chemina le long du ponton. Elle glissa son arme dans son étui, sous sa veste, et posa une main sur l'épaule de Mulder.
À genoux, il tenait contre lui le jeune Darnell, inconscient, couvert d'une fine pellicule visseuse grise. L'entité avait quitté le corps du jeune homme.
X
Le jeune Darnell n'avait gardé ni souvenir ni séquelles de sa longue cavale sous influence. Mulder s'en était assuré, imposant au coursier hospitalisé un ultime interrogatoire, en dépit des réprimandes des infirmières et de l'agent Scully.
L'ascenseur déposa le grand brun fatigué au quatrième étage de la résidence d'Hegal Place. Au fond du corridor, une fenêtre carrée déversait sa lueur orangée sur les murs crèmes du couloir.
Fox Mulder se figea. Une autre source de lumière, inhabituelle celle-ci, venait d'attirer l'attention de l'enquêteur.
L'un des appartements était entrouvert. La lumière provenait de l'entrebâillement de sa porte d'entrée.
Avec précaution, l'arme à la main, Mulder poussa le battant et se glissa à l'intérieur.
-J'espère, Monsieur Mulder, que vous ne m'en tiendrez pas rigueur. Je ne suis pas le genre d'homme à patienter dans le noir, aussi ai-je pris mes aises.
L'agent du FBI dévisagea le visiteur depuis le petit vestibule de l'appartement, stoppé net par la surprise.
L'individu, digne sous la lumière de la petite cuisine, tenait entre ses doigts manucurés une tasse de thé earl grey. L'homme aux cheveux argenté désigna du regard une enveloppe kraft au centre de la petite table ronde.
-Je pense que ceci effacera toutes rancunes à mon égard.
Finalement Mulder referma la porte de son appartement, puis glissa son Sig Sauer dans l'holster contre ses côtes, sous son veston.
Bien qu'ayant reconnu le pli, Fox Mulder feignit l'indifférence, optant pour l'ironie, tandis qu'il prenait place face à l'Homme Manucuré.
-Vous êtes tout à fait le genre d'homme à vous tapir dans l'obscurité.
Piqué au vif, l'invité rétorqua :
-Soit. Disons que j'essaie simplement d'abandonner certaines mauvaises habitudes.
Les deux hommes s'étaient déjà rencontrés. L'individu n'avait jamais caché son allégeance au Gouvernement de L'Ombre, ainsi qu'au Grand Projet. S'il s'était montré courtois envers l'homme du FBI c'était toujours dans son propre intérêt. Cette fois ne ferait pas exception, Mulder le savait.
-Vous avez, jeune homme, un goût certain pour le thé, repris le visiteur. J'ai été agréablement surpris…
-Et si on arrêtait les conneries.
La brusquerie de son hôte n'était pas du goût du vieil homme. Celui-ci repris une certaine contenance avant d'annoncer :
-Vous vous devez d'apprendre que nombreux sont ceux parmi nous à avoir déploré le décès de votre père. Je le considérai comme le meilleur d'entre nous.
-Et vous avez tout de même commandité son assassinat.
Le timbre de Mulder était calme, incisif, froid.
L'Homme Manucuré plongea son regard dans le fond de sa tasse.
-Certaines décisions sont souvent prises sans la concertation du groupe.
Il releva la tête, de la fatigue au fond de son regard acier.
-Je conçois, agent Mulder, que cela n'atténue en rien ma culpabilité. Être avec ces hommes, c'est déjà être coupable.
Les yeux de l'enquêteur inspectèrent l'enveloppe. Elle avait été ouverte.
Il ne pouvait s'agir que de la première enveloppe. Son père avait dû la confier, dans ultime élan de naïveté, a un ancien collègue. Celui-ci l'avait lu et s'était mis en tête de retrouver les deux autres, ainsi que l'huile noire, afin d'éliminer les preuves. Très certainement de son propre chef.
Depuis, l'entité avait mis les voiles.
Il ne restait plus de preuves à éliminer.
L'Homme Manucuré se leva.
-C'est une piètre consolation, mais l'homme qui a décidé du sort de votre père n'apprécierait pas vous savoir en possession de cette lettre.
Il quitta la pièce, abandonnant la tasse, Mulder et l'enveloppe.
L'écriture était fluide, maîtrisée, familière.
Fox,
Ceci est la première enveloppe d'une série de trois. Les deux suivantes contiendront des éléments qui, je l'espère, serviront ta quête de la Vérité.
Je t'écris ces lignes ayant à cœur de te rappeler cette simple vérité : tu es mon fils.
Tu t'es engagé sur un chemin qui te fera douter de moi. Douter de mon engagement envers toi. Douter de ce simple fait : celui d'être mon fils.
La vérité que tu cherches ébranlera jusqu'au fondement de ce que tu croyais connaître de moi. Une vérité que j'espère, toutefois, emporter avec moi dans la tombe.
Tu me haïras.
Sache cependant que les combats que tu mènes, je les ai menés avant toi. J'ai dédié chaque instant de ma vie à faire de ce monde un monde meilleur pour ma famille.
J'étais cependant contraint, pied et poing lié par ce que certains de mes plus proches collaborateurs appelaient, et appel encore, le "grand projet".
Coopérer avec ces hommes m'a coûté mon âme. Une fois sous leur coupe, j'étais devenu complice.
Mon opposition à ces hommes m'a coûté ma fille, m'a coûté ma femme. J'ai cependant toujours espéré de ne pas te perdre toi, mon fils.
Aussi ai-je fait tout ce qui était en mon pouvoir pour te préserver, te protéger. Ce faisant, je t'ai peut-être trop isolé. Tu as pu te sentir à l'écart. De là te vient ton indépendance et ton anarchie.
Tes convictions sont les tiennes, pour cela, je suis fier de toi au-delà des mots.
J'espère néanmoins que tu auras en toi la force de comprendre les choix qui ont été les miens, le jour où tu feras face à la vérité. Aux vérités.
J'espère que les enveloppes suivantes témoigneront de mes remords, et de ma volonté de rester, par-delà la mort, à tes côtés.