Hereditas Daedali

Chapitre 5 : Memento Maury

1523 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/05/2026 09:34

Chapitre 5: Memento Maury



La lassitude se lisait dans son regard gris-bleu. En appuie sur le lavabo, vêtu d'un confortable pyjama de soie, Dana Scully se jugeait sévèrement au travers du miroir piqueté de l'étroite salle de bain.

Sa poursuite l'avait menée par Pittsburgh jusqu'à Chicago lorsque Mulder décida de se rappeler à elle. Comme toujours, il avait une fois de plus une réponse, une théorie et surtout un objectif. Et, comme toujours, il s'était payé le luxe de rester évasif. La jeune femme savait très bien qu'il avait de bonnes raisons, aussi se plia-t-elle à sa demande.

Si les témoignages, glanés de par les sociétés de transport, confirmés par les différentes images des caméras de sécurité, avaient tracé une piste claire, quoique pénible à suivre, celle-ci s'était estompée après la Ville Venteuse*.

Le tuyau de Mulder était donc tombé à point nommé.


La jeune femme quitta la salle de bain pour revenir dans la chambre exiguë que les ombres rapetassaient davantage.

Depuis l'extérieur, les néons criards du parking du motel envahissaient cependant la chambre en dépit des épais rideaux. Après un coup d'œil a l'écran digital du réveil, elle se laissa retomber dans le lit. À peine cinq heures du matin, et déjà pleinement réveillée.

Trois jours de recherches infructueuses pour finir dans un motel miteux de Seattle, où la fatigue l'avait fauchée dès son arrivée, la veille, en fin d'après midi.


Au plafond des bras d'ombres s'étiraient.

Elle revoyait le visage de l'homme qu'elle avait, l'espace de quelques secondes, pris pour Mulder. L'homme du pont. Par deux fois l'individu que son collègue nommait Chasseur de Prime s'en était pris à elle, lui imposant sa force et sa violence.

La jeune femme culpabilisait de focaliser son attention sur ce Chasseur de Prime alors qu'un autre danger rôdait : le jeune Darnell Williams.

Et pourtant...

Pourquoi, après le déchaînement de violence de Washington, le jeune homme ne laissait-il pas dans son sillage mort et désolation ? Et surtout pourquoi semblait il se dirigeait, comme le supposait Mulder, vers l'île de Maury ?



X



Son hôte avait encore eu faim. Décidément, le corps des humains était bien contraignant. Le long voyage en car avait pu lui permettre de reposer l'organisme qu'il habitait, mais la faim s'était révélé un problème, revenant régulièrement comme une vague.

De vagues, il n'y en avait pas de part et d'autres de la voie de bitume qui reliait Vashon à Maury. Le Puget Sound semblait dormir, étendue d'huile sous le croissant de lune.

Darnell aurait aimé avoir le luxe de fermer les yeux, mais la chose sous sa peau le faisait inlassablement avancer. Le soulagement de l'entité cependant apaisait un peu le jeune homme silencieux. Ils approchaient du but que s'était fixé l'Huile noire. Une idée lancinante martelait derrière ses yeux : retrouver le ponton.

Les semelles trainantes de ses sneakers échouèrent sur la placette de terre battue, entourée de ses bâtisses de planches fraîchement repeintes.

Le vent sifflait au travers les aiguilles des pins qui bordaient les lieux, au rythme du clapotis du Puget Sound sur la coque d'un bateau de pêche rondouillard agrippé au vieux ponton de bois.


Une poignée d'hommes s'y affairait déjà, chargeant caisses et cordages, préparant la sortie en mer.

Au pied du mont Rainier, le ciel se tentait doucement de rouge.


L'une des ombres se détacha du groupe, puis traversa le quai, se plantant au pied de l'entrepôt. Le pêcheur toisait Darnell, stoppant son avancée d'un simple regard.

L'homme était vêtu d'une salopette de toile élimée, au visage tout aussi usé couvert d'une barbe drue et délavée.

-Je sais pourquoi tu es là. Je ne peux pas le permettre.

L'accent du matelot semblait trébucher sur les R.

L'entité en Darnell rétorqua, un voile noir obscurcissant ses iris :

-Tu n'as même pas la décence de t'adresser à moi avec ton véritable visage.

Le pêcheur soupira, et s'effaça. Dans la lumière naissante du matin, ses traits ainsi que sa barbe disparurent comme une ombre soumise à la clarté. Les vêtements laissèrent place à un costume noir, corporate. Il était désormais plus imposant, physiquement plus dangereux.

-Ce n'est toujours pas ton apparence véritable.

-Tu devras te contenter de celle-ci. Contrairement à toi, j'ai le luxe d'avoir un visage.

-Le visage d'un esclave, assigné aux basses besognes d'un groupe d'individus ayant si peur de disparaître qu'ils en planifient leur propre génocide.

L'échange était froid et tendu.

-Il en va de la survie des nôtres.

-Beaucoup parmi nous se répugne l'idée de bâtir un avenir nouveau sur un cimetière.

L'assassin qui lui faisait face manqua de reparti. Il avait pour mission d'obéir aux alliés, au consortium. Il avait toujours vu ses "interventions" comme des actes chirurgicaux. Il dégageait la voie pour que vienne l'avènement du Grand Projet. Il ne s'était jamais demandé si ces alliés étaient dignes, si la cause était noble.

-Ce que nous avons à craindre, repris Darnell, c'est le jour où nous devrons nous engager dans une lutte fratricide.

Imperceptiblement, les épaules du Chasseur de Prime s'affaissèrent. De sa voix grave, il statua :

-Ce jour n'est pas encore venu.


X


A l'écart, sur l'un des bancs de l'interminable rangé alignée au sommet du ferry, Mulder déroulait le fil de ses théories ainsi que des éléments qu'il avait rassemblés.

Scully ne quittait pas des yeux l'oncle à la veste de tweed, un peu plus loin, en appuie contre le bastingage du ferry.


Aux premières lueurs du jour un taxi avait déposé les deux hommes au pied du motel. Après une rapide collation, ils avaient tous trois rejoint le ferry de Fauntleroy, direction Vashon.

-... depuis près de cinquante ans, l'île de Maury est connue dans les milieux ufologues, voilà pourquoi la créature qui a prit possession de Darnell retourne là-bas, où s'est écrasé son vaisseau. Il y a fort à parier que les ovni qui ont pu y etre vu soient en réalité des équipes de recherche.

L'arrêt soudain de l'exposé de son collègue sorti Scully de ses réflexions. Elle n'en avait écouté que les grandes lignes.

-Alors comme ça tu as un oncle ?

Le grand brun eut le regard fuyant en dépit d'un sourire sincère.

-J'ai une famille, tu sais Scully.

-Ça reste un civil, Mulder. On n'emmène pas un civil sur une enquête fédérale, sermonna-t-elle, une pointe de remord à devoir signifier un tel manquement au bon sens.

-Grace à lui, j'en sais un peu plus aujourd'hui son père. Je lui dois bien ça.

Elle soupira.

-Corrige-moi si je me trompe, Mulder, mais le dossier qu'il t'a remis ne mentionne pas une seule fois le nom de ton père. Ni aucun élément accréditant ta théorie de la possession.

Dans un élan de contrariété, Fox quitta le banc.

À peine s'était-il éloigné que Scully le retint par la manche de son costume, se levant à son tour.

-Excuse-moi, Mulder. J'ai conscience que tout ceci réveille de douloureux souvenirs. Je ne voudrais pas que tu en viennes à juger trop sévèrement ton père.


Quelques nuages floconneux immobiles se détachaient sur le ciel blanc. Le ronronnement des moteurs du ferry rebondissait sur un Puget Sound privé de vague. Il y avait une compassion sans faille dans le regard de Dana, une triste résignation dans celui de Mulder.

-Il s'est arrangé pour me laisser un message par-delà la mort, Scully. Et c'est une énigme. Rien sur Samantha. Simplement une charade. Un jeu.

-Ton père n'était pas joueur, gamin.

Dan s'approchait péniblement, dansant presque sous le léger mouvement de la houle, un sourire triste aux lèvres.

-C'est moi qui te lançais la balle, tu t'souviens? Ton père n'a jamais su faire, se relacher, s'ouvrir, s'exprimer...

Il se planta devant les deux jeunes agents qui se tenaient désormais par le bout des doigts.

-Ton père n'était pas joueur, martela-t-il. Ceci n'est pas un jeu. C'est un aveu et un espoir. L'aveu que ton père a passé sa vie contraint, pieds et poings liés par la volonté de bien faire, mais surtout par le devoir et une notion personnelle de la moralité.

Le regard bienveillant du conservateur allait et venait de son neveu à la jeune enquêtrice.

-Ces lettres portent également l'espoir de voir un jour puni ces hommes qui l'ont contraint toute sa vie. Et l'espoir, peut-être, que tu éprouves pour lui un peu d'indulgence.

La corne de brume du navire emporta le cri d'un goéland. L'île de Vashon approchait.




Ndla:

*Il s'agit du surnom de Chicago


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