Hereditas Daedali
Chapitre 4
1957
À ses yeux la bannière était entachée. Souillée par l'incompétence de ses supérieurs.
Il avait, tout comme Bill, rejoint l'armée dans l'espoir de servir son pays, de rejoindre les troupes à l'autre bout du monde, de combattre épaule contre épaule avec ses frères d'armes en Corée.
Mais à peine avait-il signé, que l'armistice l'était également.
Une trêve absurde, balayant sous le tapis les hommes tombés pour le drapeau au nom d'une paix de façade. Voilà ce qu'avaient décidé les puissants : Sauver un semblant d'honneur, sans assumer leurs choix. Et sans retenir la leçon non plus. Car les deux jeunes recrues ne le savaient pas encore, mais la Corée n'aura été qu'une triste répétition pour le marasme que sera la guerre du Vietnam.
Les deux camarades passaient le plus clair de leur temps entre les bases militaires, entre entraînements et missions sans grands intérêts. Cette monotonie n'était nullement adoucie par la compagnie de leurs aînés, dont les traumatismes et l'amertume ne faisaient que nourrir les désillusions du jeune duo.
-Nous sommes à la merci des décisions arbitraires d'une bande d'imbéciles haut-gradés.
Bill donna un coup de coude à son compagnon de voyage moribond.
-Oui, mais regarde ces costumes, ça nous change des treillis.
En tant qu'ancien du Département d'Etat, Bill Mulder s'était retrouvé, en compagnie de son camarade, attaché aux services des renseignements, du moins officiellement.
Les jeunes soldats s'étaient vus assignés à une mission particulière, qui nécessitait d'apparaître en civil afin, dans un premier temps, de ne pas éveiller les soupçons quant à l'implication de l'armée.
Accoudé au pavois le duo avait laissé leur berline noire au centre du ferry désert, balayé par la caresse des effluves marines. Le calme était presque palpable en dépit du ronflement lourd des moteurs.
Les considérations esthétiques de Bill n'eurent aucun impact sur son comparse, aussi céda-t-il au ton désabusé de celui-ci :
-Et que veux-tu qu'on y fasse mon vieux, c'est le lot de nous autres troufions...
-C'est Capitaine, Bill. Précisa le triste sire en allumant le bout de sa Morley. On m'a nommé Capitaine pour cette mission.
Il tira une longue bouffée, le regard perdu dans les sombres tréfonds du fjord, par delà le reflet du ciel lourds et gris. Le capitaine releva ses pupilles grises qui lancèrent des éclairs de défi à son ami :
-Ce n'est que la première étape, Bill. Un jour, je serai au-dessus de tous ces incapables. Un jour, j'œuvrerai pour le bien commun.
Bill détourna le regard. Au loin, la ligne des conifères de Vashon se rapprochait. L'île, ainsi que la mission se précisait. Le jeune officier fut saisi par la fraîcheur de l'air.
-À ton avis, qu'est-ce qui nous attend là-bas?
Le Capitaine tourna les talons pour, toujours en tirant sur sa cigarette, rejoindre l'imposant Buick Sedan.
-Ça mon vieux, on le saura assez rapidement.
X
La berline rutilante délaissa les habitations modernes de Vashon pour s'aventurer sur la route de terre qui ralliée la presqu'île de Maury.
L'eau était un miroir de part et d'autres du doigt de terre, reflétant le ciel cotonneux avec un calme tel que la route et ses abords semblaient flotter dans un néant immaculé.
Sur le siège passager, Bill en avait le vertige.
Le retour des pins de part et d'autres du véhicule calmèrent le début de nausée du jeune homme.
Ils arrivèrent enfin sur une place de terre battue entourée de quelques habitations toutes en planches à la blancheur fanée.
Le modeste village de pêcheurs donnait l'impression de vouloir s'entendre jusque dans le Puget Sound, bras de mer sur lequel la civilisation avait posé un ponton de bois où s'était agrippé un chalutier fatigué.
Comme crevant la ligne végétale de l'horizon, au-delà du tranquille Puget Sound argenté, le mont Rainier avait l'air peint à même la toile pâle du ciel.
Le Capitaine pinça à nouveau ses lèvres sur une Morley, annonçant, faussement théâtrale, avant de l'allumer :
-Bienvenue à Dockton, où l'unique talent des habitants est de savoir pêcher...
Bill suivit du regard son ami quitter le véhicule pour aller se poster dehors, droit comme un piquet, enveloppé de sa fumée de cigarette. Après une courte hésitation, il le rejoignit.
L'odeur de tabac ne couvrait pas le mélange de résine et de varech qui embaumait la place.
Bill imita son impassible compagnon. Les deux hommes en noir se savaient épiés au travers les vitres crasseuses.
-Qu'est-ce qu'on attend ? Demanda le jeune Mulder.
Le fumeur eut un sourire serré sur sa tige.
-Qu'ils s'habituent à notre importance, Bill. Qu'ils s'habituent à notre importance. Laissons-les venir à nous.
L'une des portes grinça en laissant sortir une femme au chignon grisonnant. Méfiante, elle referma derrière avant de s'avancer pas à pas, les mains sous son tablier, vers les agents.
Le capitaine laissa tomber le mégot de sa Morley, qu'il écrasa dans la poussière de la pointe de ses chaussures cirées.
-Agent Morley et Agent Armanie, annonça-t-il.
Bill, qui le connaissait bien, frissonna. Son ami prenait un plaisir évident à intimider et à mentir.
Celui-ci continua :
-Je suppose que vous savez pourquoi nous sommes ici.
L'autochtone tourna les talons, et se mit à courir en direction du ponton. De la buée s'échappa de ses poumons tandis qu'elle appelait :
-Harold!
Les hommes en noir la suivirent sans précipitation. Elle devait avoir une vingtaine d'années de plus que Bill, le double de son âge à n'en pas douter. Pourtant, elle lui évoquait une fillette effrayait.
Ils longèrent un hangar semblable aux habitations. Derrière les larges battants de ses portes dormait un pick-up Ford A que l'air iodé avait fait souffrir.
L'écho de leurs pas sur le bois du quai résonna sur la surface lisse de l'eau.
Bill releva son col. Le Capitaine alluma une nouvelle cigarette.
Prenant appuie sur le bastingage piqueté de rouille, un homme d'âge mûr apparu puis empruntât la fine passerelle qui sauta sous chacun de ses pas à mesure qu'il descendait vers le quai. Il se plaça entre la femme et les deux nouveaux venus. Vêtu d'une salopette de caoutchouc sur chemise de laine à carreaux, il essuyait ses larges mains dans un vieux torchon qui avait vu des jours meilleurs.
Il grogna, servant un regard mauvais aux hommes du gouvernement. Après un instant de réflexion, il annonça :
-On n'est pas équipé pour le sortir de l'eau.
Il fit pivoter son large torse, pour indiquer l'extrémité du quai, tout en protégeant de sa carrure la femme derrière lui.
Les hommes en costume rallièrent ce qui semblait être l'extrémité du monde dans un silence uniquement rythmé par le son de leur pas et le grincement du bois. Pas un oiseau ne chantait. L'espace d'une seconde, Bill se demanda s'il y avait des oiseaux sur l'île de Maury, puis il imita son ami et se pencha.
Au-delà du miroir sombre de la surface, une forme noire gisait au fond de l'eau. Le Puget Sound n'était pas si profond à cet endroit. Il gardait là, dans sa froideur, l'ombre triangulaire d'un astronef.
-Il s'est écrasé il y a trois jours, résuma la voix éraillée par le froid et l'alcool du vieux pêcheur. Le ponton n'a rien, par miracle. Mais ça balançait de la flotte sur nos toits pendant des heures. Un putain de déluge biblique.
Sans se retourner, le caporal résuma avec une fermeté sans appel.
-Il s'agit là d'un sous-marin expérimental. En parler, vous exposerez à des poursuites judiciaires.
-Connerie ! S'emporta le pêcheur. On l'a vu chuter, durant une dizaine de minutes. Traverser le ciel, en flamme ! Je sais pas ce que c'est, mais les sous-marins ça tombent pas du ciel !
Le duo ne prêta guère plus d'intérêt aux objections du vieux Harold. Après tout, il venait d'être informé de la version officielle de l'incident, ainsi que de ce qu'il encourait s'il lui prenait l'envie de la contredire.
Alors que son ami tirait son énième cigarette, Bill lui glissa, son attention toujours focalisée sur les profondeurs du fjord :
-Tu penses qu'il peut encore une avoir une forme de vie à l'intérieur ? Un survivant ?
-Mort ou vif, il nous appartient désormais.
X
Durant quelques jours de l'année 1957, l'armée avait occupé la sœur siamoise de l'île de Vashon, Maury, à l'extrême nord-ouest du pays.
Des tréfonds du Puget Sound, ils remontèrent une épave qui contenait ce qui s'avéra être une forme de vie.
Tel était, en substance, le contenu du dossier que tenait l'agent Fox Mulder entre ses mains tremblantes, dans les sous-sols faiblement éclairés du Smithsonian Castle.