Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei
Chapitre 14 : La Malebrèche
Le baptême de l’air en faucon dragon n’avait rien eu de commun avec ce vol nocturne. C’était une épreuve physique, brutale. Le jeune forestier, épuisé et le cœur encore à vif après la perte de Solanna, s'accrochait à sa selle comme un naufragé. Le vent hurlait, fouettant son visage avec une violence qui lui coupait le souffle.
Ils avaient décollé dans la précipitation de Tranquillien, et la nuit était encore sombre et couverte d’un épais voile nuageux qui occultait la lune et les étoiles. En contrebas, la forêt n’était qu’un gouffre insondable, où il était impossible de discerner les arbres et les chemins. Seul le bruissement constant des ailes membraneuses et le souffle rauque des rapaces rompaient le silence oppressant de la nuit.
En tête de formation, Randril guidait l’escouade disposée en V. Il était suivi de près par Kâel, Elyria, Tina’Thiel et Delios, qui avait laissé Ronae se reposer à Tranquillien. D’autres rangs de forestiers fermaient la marche, dont l’escouade de Rahilan, plus loin derrière. Kâel observa ses compagnons, ses yeux larmoyants à cause du vent glacial. Ils étaient silencieux, le visage fermé. Le deuil de Solanna était là, assis derrière chacun d'eux, mais le devoir les appelait déjà ailleurs. Une étincelle de fureur couva au fond de la poitrine du jeune Quel’dorei. Il ne laisserait pas le sacrifice de son équipière devenir vain.
Le trajet, qui aurait demandé une demi-journée en faucon pérégrin, fut cette fois avalé en quelques heures seulement. Mais pour Kâel, chaque minute semblait durer un siècle. Il ne cessait de serrer les rênes, impatient d'en découdre.
Soudain, une lueur maladive perça l'obscurité à l'horizon.
— Là-bas ! hurla Randril, la voix à peine audible dans la tempête. An’Owyn !
Ce qu'ils découvrirent leur glaça le sang, bien plus que l'air frais de l’altitude. Le temple d'An'Owyn, joyau architectural du sud, brillait comme un phare à l'agonie. Ses lanternes de mana diffusaient encore une lumière bleutée et douce, mais elles étaient étouffées par un incendie surnaturel.
Des flammes d’un violet et d’un vert profanes léchaient les murs du sanctuaire. À mesure qu’ils approchaient, Kâel saisit l’ampleur du désastre. Ce qu’il pensait être l’obscurité en contrebas était en fait une marée de morts. Une masse compacte, grouillante et innombrable encerclait le temple. L’air se fit à nouveau de plus en plus froid.
— Ils sont des milliers… dit Kâel, imaginant avec horreur que le même cauchemar se jouait sans doute au même instant à An’Telas et An’Daroth.
Le sanctuaire n’était plus qu’un îlot de lumière prêt à être englouti par un océan de ténèbres.
— Impossible de se poser ! cria Randril en faisant signe à l’escouade de rester en altitude. La cour est submergée ! Harcelez-les depuis les cieux !
Le capitaine amorça un virage serré à droite, suivi par les autres. Les forestiers se saisirent de l’arc et des flèches accrochés à la selle de leurs montures respectives et s’équipèrent à la hâte. Kâel eut du mal à trouver une bonne posture. Il n’avait pas manié l’arc depuis des semaines.
— Pour Quel’Thalas !
Ils plongèrent en piqué. Kâel décocha une première flèche qui fit mouche, abattant un nécromancien qui déversait des flammes vertes le long des murs. Encochant à nouveau, il tira deux autres traits avant que sa monture ne rase les têtes des morts-vivants, broyant le crâne d’un zombie entre ses serres avant de reprendre de la hauteur.
Près du parvis d’An’Owyn, la garde Quel’dorei tenait tant bien que mal la ligne, mais semblait sur le point d’être submergée par le nombre. D’autres escouades balayèrent les rangs ennemis dans d’incroyables bourrasques. Kâel fit pivoter sa monture pour lui permettre de tirer quelques flèches supplémentaires avant de se préparer à un nouvel assaut. Il troqua l’arc pour ses lames et fit plonger son faucon dragon.
Profitant de la vitesse de la descente, il perfora les rangs du Fléau sur quelques mètres, tranchant têtes et membres à portée de main avant de tirer sur les rênes. Alors qu’il remontait, un faucon dragon situé à sa droite fut percuté par une masse d’énergie noire et s’effondra dans la masse grouillante des morts.
Les forestiers multiplièrent les passages et les assauts mais rien ne semblait suffire. Un fracas effroyable ébranla soudain le bas de l’édifice. La ligne de défense venait d’éclater. Non conçues pour soutenir un siège, les hautes portes d’An’Owyn volèrent en éclats sous la poussée des abominations.
— Les portes sont tombées ! Ils entrent ! hurla Kâel.
La marée de morts-vivants s’engouffra dans le temple avec une frénésie déroutante. Les cris des défenseurs furent rapidement recouverts par les rugissements du Fléau. Kâel balaya la cour du regard à la recherche du moindre signe de vie. En vain. Il n’y avait plus que la cohue des cadavres animés se ruant dans le sanctuaire.
— Regardez ! Sur le toit ! s’écria Elyria en désignant le sommet.
Un dernier groupe de résistants avait réussi à atteindre le sommet du bâtiment. Ils étaient une trentaine, acculés contre les tuiles dorées, combattant désespérément contre des goules qui surgirent à leur tour sur le toit.
— Capitaine ! On ne peut pas les laisser là ! hurla Kâel en décochant plusieurs flèches pour essayer de couvrir leur retraite.
Sans attendre l’ordre, le Quel’dorei fit plonger sa monture vers le toit.
— Couvrez-le ! cria Randril en s’élançant dans son sillage.
En approchant, Kâel observa les Quel’dorei qui défendaient leur dernière position. L’un d’eux attira son attention plus que les autres. Il était grand et particulièrement imposant, et se battait avec grâce et puissance à l’aide d’une longue épée elfique. Le forestier tranchait, bloquait et se baladait avec aisance entre ses adversaires. Trois goules se ruèrent sur lui mais il parvint à toutes les abattre d’un mouvement circulaire précis. Kâel fit légèrement dévier la trajectoire de sa monture pour s’approcher au plus près de lui.
L’imposant faucon dragon se posa sur le toit, arrachant quelques tuiles pour ralentir son approche.
— Vite, montez ! dit-il à l’attention des défenseurs du temple, et en adressant un signe de main au forestier qu’il avait repéré.
Autour d’eux, une pluie de flèches décochées par Elyria et Delios maintenait la nuée à distance. Le visage souillé de sang noir, l’elfe écarta sa chevelure blonde d’un geste sec et bondit vers la selle. Avec une agilité surprenante pour son gabarit, il s’installa en croupe derrière Kâel. Le faucon dragon s'arracha du toit juste au moment où la vague de morts-vivants submergeait la position. En bas, dans la cour, les abominations levaient leurs crochets vers le ciel, impuissantes.
— Prends mon arc, je vais me concentrer sur les rênes, dit Kâel à son passager.
L’inconnu acquiesça brièvement avant de décocher ses premières flèches, couvrant la retraite de ses compagnons. Kâel jeta un dernier coup d'œil derrière lui. Les forestiers restants avaient pu être secourus par les escouades arrivées depuis les cieux, mais le temple avait sombré. Une fois à l’abri, Kâel souffla longuement en desserrant sa prise sur les rênes. Ses compagnons d’escouade l'avaient rejoint, et ils avaient retrouvé leur formation initiale.
— On retourne à Tranquillien. Il faut faire notre rapport au plus vite, dit Randril en reprenant la tête du groupe.
Personne ne répondit. Les Quel’dorei venaient d’essuyer une nouvelle défaite. Une défaite qui plaçait désormais tous les citoyens de Quel’Thalas en grand danger.
— Merci, forestier, grogna la voix grave du passager derrière lui.
— Je t’en prie. Quel est ton nom ? l’interrogea Kâel.
— Koltira. Tisselaube.
— Navré de te rencontrer en ces circonstances, Koltira. Je m’appelle Kâel Lame-Solaire.
Koltira ne répondit pas tout de suite. Kâel tourna la tête pour l’observer, mais son regard était rivé sur le brasier lointain d’An’Owyn, réduit à une tache lumineuse et maudite dans la nuit noire. Ses mains, crispées sur la poignée de son épée, tremblaient imperceptiblement.
— Lame-Solaire… répéta-t-il doucement. Tu as risqué ta vie pour nous.
— On ne laisse personne derrière. J'ai déjà perdu une amie aujourd'hui. Je ne voulais pas en voir d'autres tomber.
Koltira laissa échapper un rire bref, sans aucune joie.
— Parfois, le choix ne nous appartient pas. Mon frère… Faltora. Il est resté là-bas.
— Je suis désolé. Il est tombé dans le temple ?
— Non. Dans la cour, lors du premier assaut. Il tenait la ligne quand un chevalier de la mort a enfoncé nos rangs. Un humain réanimé qui se faisait appeler Thassarian.
Koltira marqua une pause, revoyant la scène qui devait le hanter.
— Ce Thassarian a vaincu Faltora si facilement. Il l'a mis à genoux, sa lame sous la gorge. J'ai cru que c'était la fin. Mais… il s'est arrêté. Il a retiré sa lame. Comme si une part de lui refusait de tuer un guerrier vaincu.
Kâel fronça les sourcils.
— Alors il est vivant ? Ou bien… a-t-il été relevé ?
— Non. Ce monstre a peut-être eu un sursaut d'honneur, mais le reste du Fléau n'en a pas. À l’instant où Thassarian s’est détourné, une abomination a surgi. Elle a… elle a broyé mon frère alors qu’il tentait de se relever. Je n'ai rien pu faire. J'étais trop loin.
Le souvenir du corps de Solanna sur le bûcher repassa devant les yeux de Kâel. Il ne connaissait que trop bien ce mélange de culpabilité et d’impuissance.
Ils volèrent ainsi quelques instants, unis par le deuil et la vengeance, quand soudain, les faucons dragons s'agitèrent nerveusement. La monture de Randril, en tête, poussa un cri strident d'alerte.
— Gargouilles ! hurla Elyria, sa voix aiguë fendant le vent. Au-dessus de nous !
En l’espace d’un instant, une nuée de démons de pierre fendit les nuages au-dessus d’eux dans un torrent de griffes et de cris stridents. Leurs longues ailes claquaient comme des fouets dans l’air froid de la nuit.
— En formation serrée ! hurla Randril. Protégez les blessés !
Kâel sentit Koltira se raidir derrière lui. Il le sentit saisir son épée longue mais Kâel savait que l’utiliser déséquilibrerait sa monture. Il lui désigna alors l’arc, fixé à la selle du faucon dragon.
— Garde ta monture stable ! gronda Koltira en se saisissant de l’arc et en encochant la première flèche.
Une vague de projectiles siffla pour abattre les premières créatures du Fléau. D’une précision remarquable malgré le tangage, Koltira décocha une flèche qui vint se loger dans la cage thoracique d’une gargouille, qui tomba en chute libre.
Mais le vol devint erratique. Une créature vint percuter le flanc de leur rapace. La bête poussa un cri de détresse et piqua du nez vers les bois à son tour. Kâel tira sur les rênes de toutes ses forces, ses muscles hurlant sous l’effort. La gargouille était accrochée au cou de leur monture, ses griffes s’enfonçant dans la chair. Dans un effort désespéré, Kâel lâcha une main de la bride et dégaina l’une de ses lames elfiques. Il se pencha dangereusement dans le vide en se retenant de l’autre main et enfonça profondément sa lame dans le dos de la créature qui desserra enfin son emprise et chuta vers la forêt bercée de ténèbres en contrebas.
Le jeune forestier reprit les rênes de justesse, le cœur battant à tout rompre. Autour d’eux, la mêlée aérienne virait au chaos. Les formations avaient été rompues et les faucons dragons utilisaient leur agilité aérienne pour prendre à défaut les monstres de pierre, plus lents. Debout sur ses étriers, Elyria passa à quelques mètres. Elle enchaînait les tirs avec une vitesse stupéfiante, visant les membranes des ailes des gargouilles. L’une d’elles, l’aile déchirée, se mit à tournoyer comme une feuille morte avant de tomber dans la forêt.
Un autre faucon dragon frôla la tête de Kâel. C’était celui de Tina’Thiel, poursuivie par deux créatures. Pressée de toutes parts, elle força son oiseau à briser son élan d’un coup d’ailes brutal. Dans une acrobatie insensée, elle se laissa glisser de sa selle, ne se retenant que par un pied, pour passer sous le ventre de son faucon dragon. En plein vol, elle sectionna les tendons des deux gargouilles qui passaient à toute vitesse avec ses dagues avant de se rétablir sur son siège avec une grâce féline.
Mais plus loin sur le flanc gauche, l'escouade de Rahilan fut prise pour cible par le gros de la charge. Nurlan, voulant prouver sa supériorité, ordonna une contre-attaque prématurée. Mais le vent tourbillonnant et la fatigue des montures jouèrent contre lui. Une monstruosité massive percuta l'aile de son faucon dragon, déséquilibrant la monture. Dans la panique, Nurlan perdit l'une de ses rênes. Deux autres créatures fondirent sur lui, prêtes à le désarçonner.
Kâel, qui survolait la zone avec Koltira, réagit à l'instinct.
— Accroche-toi ! hurla-t-il à Koltira.
D'une pression ferme, Kâel jeta sa monture dans un piqué vertigineux. Au moment de l'impact, il ordonna un tonneau à son faucon. L'aile renforcée de la bête percuta de plein fouet la gargouille qui s'apprêtait à lacérer Nurlan. Dans le même mouvement, Kâel dégaina une épée et, avec une précision chirurgicale, sectionna le tendon d'aile de la seconde créature qui harcelait son rival. Les deux monstres de pierre tombèrent comme des masses. Nurlan, les yeux écarquillés, parvint à reprendre le contrôle de sa monture. Il récupéra sa bride, le visage déformé par un mélange de choc et de haine pure.
Derrière Kâel, Koltira tirait toujours sur les quelques assaillants restants. Composant une formation serrée, les forestiers verrouillèrent l’espace aérien. Devant la résistance acharnée des hauts-elfes, les prédateurs finirent par abandonner la poursuite pour regagner le brasier d'An'Owyn.
Après plusieurs heures de vol pour le trajet du retour, l’escadrille plongea à toute allure vers Tranquillien. Mais le spectacle qui les accueillit était celui d’une débâcle. La garnison, qui était si ordonnée, était en ébullition. Des messagers couraient dans tous les sens, les soldats chargeaient leurs montures en toute hâte, et les magistères peinaient à stabiliser les flux magiques pour ouvrir des portails de téléportation vers la capitale.
Randril sauta de sa monture dès qu’elle toucha le sol et intercepta un messager.
— Quels sont les ordres ? An’Owyn est tombé !
— An’Telas et An’Daroth aussi, capitaine ! Les ordres viennent d’arriver ! répondit le messager, le souffle court. La Grande Générale Sylvanas a ordonné le repli de toutes les troupes vers la capitale. Le Fléau semble se diriger vers Lune-d’Argent.
— Alors la capitale sera notre dernier rempart, conclut solennellement Randril avant de faire signe au reste de l’escouade de poser pied à terre.
Kâel échangea un regard lourd avec Elyria. Les défenses thalassiennes avaient failli, et le Fléau avait désormais accès à la capitale des Quel’dorei.
— On ne traîne pas, aboya Randril vers son escouade. Changez de monture, et ne prenez que le strict nécessaire ! Décollage dans dix minutes ! Nous partons en avant-garde pour repérer leur armée et faire un rapport à la Générale Coursevent.
Kâel aida Koltira à descendre de la selle. Le colosse toucha le sol avec un bruit lourd de plaques armées, balayant la place du regard jusqu'à repérer ce qui restait de sa troupe. Il se tourna vers Kâel, le visage marqué par la fatigue.
— Nos chemins se séparent ici, Lame-Solaire, dit Koltira d’une voix grave. Mon escouade se regroupe. Nous rejoindrons la capitale dès que les mages auront stabilisé les portails. Et hâte-toi de repartir, le Fléau est déjà en chemin.
Koltira posa une main ferme sur l’épaule de Kâel avant de reprendre.
— Merci pour tout. Sans toi, je serais en train de servir de festin aux goules sur le toit d’An’Owyn. Je te retrouverai à Lune-d’Argent, et nous vengerons nos morts. Ne meurs pas d’ici-là.
— Toi non plus, Koltira. Répondit Kâel avec un mince sourire. Pour Quel’Thalas.
— Pour Quel’Thalas.
Koltira s’éloigna d’un pas martial vers les siens. Alors que le soleil commençait à pointer ses premiers rayons, Kâel jeta un dernier coup d'œil sur la place centrale de Tranquillien. Les cendres du bûcher de Solanna, allumé la veille, fumaient encore doucement. Mais le jeune Quel’dorei n’eut pas le luxe d’un recueillement. Il changea de monture, vérifia son équipement avec une frénésie nerveuse, et se remit en selle. Un instant plus tard, les forestiers s’arrachèrent de nouveau au sol, leurs montures fraîches hurlant de vigueur, et laissant derrière eux une Tranquillien exsangue.
Les faucons dragons mirent cap au nord, battant des ailes avec une vigueur désespérée. Ils gagnèrent rapidement en altitude, perçant la brume légère du matin pour survoler la cime des arbres dorés. Mais de là-haut, le spectacle qui s’offrit à eux coupa le souffle aux forestiers les plus endurcis. Ce n’était plus le royaume qu’ils chérissaient.
En contrebas, le bois des Chants éternels, ce joyau de verdure et d’or qui faisait la fierté des Quel’dorei depuis des millénaires, était défiguré par une blessure atroce. Une traînée de terre putride, large de plusieurs centaines de mètres, fendait les bois comme le coup de hache d’un titan en colère. C'était une ligne de nécrose pure, un fleuve de mort qui semblait avoir été tracé à la règle à travers le cœur de leur foyer.
Là où le Fléau était passé, la vie n’avait pas simplement été balayée. Elle avait été profanée. La terre, autrefois fertile et imprégnée de magie résiduelle, était devenue une vase noirâtre et visqueuse, exhalant des gaz fétides. Les arbres majestueux, dont les feuilles ne tombaient jamais, n'étaient plus que des colonnes de bois pétrifié, des souches squelettiques dont les branches se tordaient vers le ciel.
La corruption était si dense qu’une brume verdâtre, lourde et délétère flottait au-dessus du sillage, étouffant toute couleur. À cette altitude, Kâel pouvait presque sentir l'odeur de la décomposition monter vers eux. Il n'y avait plus de chants d'oiseaux, plus de murmure du vent dans les feuilles. Seulement le silence de la mort.
La cicatrice s'étirait à perte de vue vers l'horizon, une flèche grise pointée droit vers le cœur de leur civilisation. Elle ne déviait pas devant les collines, ne contournait pas les rivières dont les eaux devenaient saumâtres à son contact. Tout ce que la Malebrèche touchait mourait instantanément.
Ce fut Randril qui parla le premier, sa voix portant difficilement contre le vent.
— Quelque chose me trouble, dit-il en se tournant vers son escouade. Regardez en dessous.
Kâel baissa les yeux vers la forêt. Il distingua d'abord mal ce que son capitaine voulait lui montrer. Puis il comprit. La traînée de corruption qu'ils avaient aperçue depuis les hauteurs ne contournait pas Tranquillien. Elle la longeait, à distance, comme si la ville n'existait pas.
— Ils ne nous ont pas attaqués, dit Delios, la voix tendue. Ils avaient les moyens de raser Tranquillien, mais ils ne l'ont pas fait.
— Parce que nous ne sommes rien pour eux, répondit Tina'Thiel. Tranquillien n'est qu'un détail. Ils cherchaient les temples pour s’ouvrir un passage.
— C’est Dar’Khan, il a donné ces informations au Fléau. Ils savaient qu’en neutralisant les temples, la capitale ne serait plus protégée, reprit Kâel.
Le silence qui suivit fut lourd. Kâel regarda la traînée sombre qui filait vers le nord, implacable et rectiligne. Une armée très différente de la Horde des orcs qui avaient envahi Quel’Thalas des années auparavant. Une armée qui ne pillait pas, ne s'attardait pas, ne cherchait pas la gloire d'une victoire. Juste un but. Un seul.
— Alors tout ce qu'on a fait… murmura Elyria.
— N'était pas inutile, la coupa Randril fermement. Nous avons sauvé des vies, ralenti leur avancée. Mais maintenant nous savons ce qu'ils veulent vraiment, et nous savons où la bataille finale aura lieu.
Le capitaine reporta son regard vers l'horizon, où les premières lueurs de l'aube commençaient à dessiner les flèches de Lune-d'Argent. Kâel l’imita, et c’est alors qu’il aperçut au loin, juste avant la ligne de l’horizon, une épaisse masse noire, plus sombre encore que la terre putréfiée et la brèche ouverte dans leur royaume.
— C’est eux… Ils sont là, se dit-il en sentant sa gorge se nouer de colère.