Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei

Chapitre 13 : Là où meurt la Lumière

4873 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/10/2026 15:01

Chapitre 13 : Là où meurt la Lumière



Le jour se leva sur Quel’Thalas, mais il n’apporta ni chaleur ni réconfort. Une pluie ininterrompue noyait la forêt sous une brume épaisse, masquant l’horizon. L’escouade de Kâel quitta la grotte dès les premières lueurs du jour, prête à se rendre de nouveau dans le sud, rapide et silencieuse. Malgré le froid, leurs faucons pérégrins, les plumes trempées par la pluie, s’avançaient d’un pas leste sur le sol détrempé.


La guérison des mains de Kâel était en bonne voie. Ses sensations étaient bien meilleures, et la peau de ses mains semblait se renforcer de jour en jour, lui offrant un maintien bien plus ferme sur ses armes sans raviver de douleurs. Il se tenait sur sa monture, aux côtés de Randril, le visage métamorphosé. Son regard était neuf, comme si la tourmente qui l’accablait depuis quelques jours avait soudainement disparu. Le capitaine sûr de lui et sur lequel l’escouade pouvait se reposer était de retour.


Cependant, plus ils avançaient vers le sud, plus leur malaise grandissait. Les teintes habituellement rousses et dorées de la forêt viraient à un gris terne et affaibli. Les feuilles, d’ordinaire vibrantes et épaisses, pendaient maintenant, desséchées, craquant sous les pattes des faucons pérégrins. L’odeur des pins et des fleurs avait elle aussi été remplacée par une odeur écœurante de pourriture.


— La terre est contaminée, souffla Delios, les yeux rivés sur un ruisseau dont l’eau était devenue visqueuse et trouble. La forêt est mourante…


Un silence anormal parcourait les bois. Les matins de printemps à Quel’Thalas étaient toujours soutenus par le chant des oiseaux et de la forêt qui s’éveille. Mais aujourd’hui, c’était un silence de mort qui planait entre les arbres. En quelques jours seulement, la présence des morts-vivants avait contaminé la faune et la flore. Le visage de Randril s’assombrissait à mesure qu’ils passaient les arbres morts et qu’ils s'enfonçaient vers le sud. Même leurs montures semblaient nerveuses et agitées, grattant nerveusement la terre.


Plus loin, au détour d’une clairière dévastée, ils rencontrèrent une autre escouade, qui était partie en éclaireur plus profondément dans la forêt. C’était l’escouade du capitaine Rahilan, un Quel’dorei élancé aux cheveux blonds et aux yeux acérés, reconnu pour ses talents d’archer et de pisteur.


— Randril, nous avons repéré un convoi massif en route vers Mortholme. Il est bien gardé, l’escorte est lourde. Des nécromanciens, des goules, et deux abominations. Les chariots sont recouverts de toiles, mais nous pensons que c’est un chargement capital pour le Fléau.


La tension monta d’un cran. Randril échangea un regard lourd avec Solanna. La mission était risquée.


— On ne peut pas laisser passer ça, trancha finalement le capitaine, la voix ferme. Interceptons-les. On neutralise la cargaison, peu importe ce que c’est, et on se replie juste après.

— C’est trop dangereux pour une escouade seule, Randril. Laisse-nous t’accompagner, répliqua le capitaine Rahilan.

— Je savais que tu n’étais pas du genre à reculer non plus.


Le capitaine Rahilan porta sa main sur son menton, évaluant la situation.


— Mes forestiers ont identifié un défilé un peu plus à l’ouest, un endroit parfait pour un convoi de ce type, on pourra le couper en deux.

— Alors allons-y sans perdre de temps.


Les deux capitaines tirèrent sur les rênes de leurs faucons pérégrins, et les forestiers firent de même pour leur emboîter le pas. Soudain, Kâel reconnut quelque chose parmi les forestiers du capitaine Rahilan. Un bandeau noir qui retenait de longs cheveux blonds. Un visage à l’air supérieur et parfaitement entretenu. C’était Nurlan. Celui avec qui Kâel avait participé à sa mission de promotion lorsqu’il était encore aspirant. Nurlan l’avait accusé d’avoir désobéi lors de la cérémonie d’entrée et depuis lors, les deux forestiers ne s’étaient plus jamais adressé la parole. Il le reconnut à son tour, balaya ses longs cheveux en arrière en le toisant du regard, puis s’éloigna sans dire un mot. Kâel serra les dents en le voyant partir.


— On dirait qu’il y a des choses qui n’ont pas changé, dit doucement Elyria en approchant de Kâel. Allons-y, et reste concentré.


Le jeune Quel’dorei hocha silencieusement la tête avant de pousser sa monture.


À l’approche du convoi, les deux escouades thalassiennes prirent position. Le plan de bataille était clair. L’escouade de Rahilan isolerait la tête du convoi, constitué majoritairement de goules et de zombies, tandis que celle de Randril s’occuperait d’anéantir les nécromanciens et les deux abominations à l’arrière. Une mission très risquée, mais l’avantage de la surprise devait compenser leur infériorité numérique. Le terrain choisi était constitué d’une route étroite, parsemée d’arbres dont suintait une sève noircie, transformant la cuvette en véritable goulot d’étranglement si le piège se refermait comme prévu. Mais l’endroit semblait hostile, comme si tout ici menaçait de s’effondrer. Les racines étaient gonflées d’humidité, les troncs boursouflés et tordus, et la boue collait aux bottes et ralentissait la progression.


Randril attribua les rôles à chacun, et Kâel sentit immédiatement le calme méthodique de son capitaine refaire surface. Les instructions étaient claires, et justes. Elyria grimpa dans un arbre, Tina’Thiel disparut sans bruit, et Solanna s’abrita derrière un rocher le long de la route. Kâel s’accroupit à son tour derrière un amoncellement de racines nouées et gonflées d’humidité, aux côtés de Delios et Ronae.


L’eau glacée ruisselait le long de ses doigts. À sa droite, Delios avait le regard fixé sur la route, sa lance à la main.


— Ça va aller, murmura-t-il sans quitter la route des yeux.


Et puis, les morts-vivants apparurent. Le convoi rampait lentement entre les arbres, ondulant comme un serpent de fer et de chair. Comme prévu, les goules ouvraient la voie aux nécromanciens : des humains bien vivants qui avaient rejoint les forces du Fléau de leur plein gré, attirés par les sombres paroles de Kel’Thuzad. Les nécromanciens étaient répartis autour de trois chariots couverts et à l’arrière, deux abominations massives fermaient la marche, leur chair recousue grossièrement, et leurs ventres ouverts donnant sur des entrailles agitées. L’une d’elles avait même un troisième bras, cousu grossièrement sur le haut de son épaule gauche.


Randril leva deux doigts. Le signal devait être donné par l’escouade de Rahilan pour isoler la tête du convoi. Lorsque les premières flèches jaillirent des bords de la route un peu plus haut, Randril baissa la main.


La première volée de flèches tirée par Elyria s’abattit comme une pluie d’acier. Une goule s’effondra instantanément et un nécromancien fut transpercé d’une flèche en plein thorax. Delios, depuis sa couverture, en abattit un autre d’un lancer de couteau précis. Tina’Thiel surgit d’un buisson, rebondit sur l’essieu d’un chariot, trancha net la gorge d’un autre mage noir, puis disparut aussitôt dans les ombres. Kâel, Solanna et Randril chargèrent à leur tour, percutant et tranchant les goules et les nécromanciens sur leur passage. Pris de court, les mages noirs ne purent esquisser la moindre incantation, débordés par la violence de l’assaut.


Kâel se jeta dans la mêlée, trouvant d’emblée son rythme. Il avait fait de la nécessité une force. Il mêlait l'agilité d'un bretteur, esquivant les assauts, avec la force brute qu'il avait apprise à maîtriser. Son style hybride fonctionnait à merveille sur les goules et les mages. L’un d’eux incanta un sort funeste en amassant une énergie sombre entre ses mains. Sans réfléchir, Kâel lui trancha la tête d’un coup d’épée sec avant qu’il ne puisse lancer son sort. Un autre adepte fut plaqué au sol par Ronae, qui lui arracha la jugulaire avec ses crocs. L’humain s’étrangla dans un gargouillis sanglant.


La bataille semblait maîtrisée. Presque trop. L’un des colosses de chair se saisit d’un arbre et le déracina avec une facilité déconcertante. Le tronc s’effondra sur le côté gauche du convoi, bloquant toute issue de ce côté. Le second se saisit d’un énorme rocher et le lança avec une force inhumaine sur Delios. Le forestier plongea en avant, le rocher lui frôlant le crâne et fracassant le sol derrière lui.


En réponse, Solanna chargea la première monstruosité. Kâel la vit passer devant lui, la masse levée, inflexible. L’abomination tenta de l’écraser avec son troisième bras, fait de chair pendouillante projetant une pluie de sang noir. Solanna pivota avec agilité, glissa sous l’attaque, et frappa avec force une couture du bras. La chair éclata, répandant un flot tiède et putréfié. Le hurlement de la créature fit vibrer le sol.


Des flèches sifflèrent aux oreilles de Kâel. Elyria venait de cribler la seconde abomination de trois flèches, visant les articulations et les tendons. Mais le monstre de chair continuait d’avancer. Kâel tenta de se glisser sur son flanc pour l’attaquer, mais le géant frappa le sol de toutes ses forces. Le choc projeta le jeune Quel’dorei en arrière dans la boue. Ses mains heurtèrent violemment la terre pour tenter d’amortir sa chute, envoyant une douleur lancinante jusque dans ses poignets. Il roula, tentant de reprendre pied. L’abomination lui faisait désormais face.


Un couteau vint se planter dans la mâchoire de la créature. Delios, le visage ensanglanté, essayait de détourner son attention. Tina’Thiel surgit à son tour derrière elle, grimpant sur son dos avec une agilité terrifiante et trancha les coutures situées au niveau de la nuque. Kâel en profita pour charger. Il fit un léger moulinet avec ses armes puis se jeta en avant, glissant sous les jambes de la créature avant de lui trancher les deux genoux avec ses épées. L’abomination tituba, puis s’effondra en avant, laissant le loisir à Tina’Thiel de l’achever en lui traversant l’arrière du crâne. De l’autre côté, Randril et Solanna, avec l’aide d’Elyria et Ronae, venaient également de venir à bout de la première abomination, la tête explosée suite aux coups de masse de Solanna.


Kâel esquissa un souffle de soulagement. Mais alors qu’il reprenait sa respiration, il sentit quelque chose changer. L’air devint plus dense et plus froid. La pluie cessa net, remplacée par d’épais flocons de neige. La boue se figea sous ses bottes, se changeant en une croûte craquelée. Le jeune forestier leva les yeux, le cœur battant. De la buée se formait à chacune de ses expirations, et des cristaux de givre se formaient sur le bout des branches d’arbre. Les forestiers se raidirent et raffermirent leur prise sur leurs armes.


C’est alors qu’émergea un peu plus loin une silhouette massive. Une armure de plaques en saronite noire, parsemée de runes glacées, chevauchant un destrier squelettique. Ses yeux, sous un heaume menaçant, brillaient d’un bleu glacial, sans la moindre étincelle de vie.


C’était un chevalier de la mort. Un champion du Fléau. Il était lui-même accompagné d’un petit bataillon de morts-vivants, constitué d’une quinzaine de goules et de squelettes.


Il leva une longue lame runique, dont la pointe était recouverte de glace.


— Relevez-vous, ordonna-t-il d’une voix sépulcrale qui résonna dans le crâne de Kâel comme un glas.


Une onde de choc nécrotique parcourut instantanément la route. Les cadavres des nécromanciens et des goules convulsèrent. Leurs os craquèrent dans des bruits atroces, et leurs yeux morts furent soudain animés d’une lueur blafarde. Ils se relevèrent, animés par la magie nécrotique, certains avec les bras tranchés, d’autres avec d’énormes plaies noircies. Seuls les corps décapités ou au crâne fracassé restèrent inertes sur le sol.


La victoire venait de se changer en un piège mortel. L’escouade, prise au piège, plia sous le nombre.


— Regroupez-vous ! ordonna Randril en tranchant une goule qui essayait de lui mordre la jambe. Avec moi !


Le combat sombra dans le chaos. Kâel repoussa deux morts-vivants, tentant de se frayer un chemin jusqu’à son capitaine. Il avait perdu ses compagnons de vue et se concentra sur les ordres. C’est alors qu’il vit le chevalier de la mort descendre de sa monture et marcher calmement vers le centre de la bataille. Kâel sentit un frisson le parcourir des pieds à la tête.


Il aperçut alors une ouverture. Le chevalier passait à portée de main, lui exposant un flanc vulnérable. L’occasion idéale pour bondir, enflammer ses lames, et frapper de toutes ses forces. Kâel sentit le feu monter en lui, son instinct lui hurlant de faire jaillir son pouvoir. Il tenta de le canaliser, et la chaleur se concentra dans son ventre, avant d’atteindre ses bras. Ses lames se mirent à luire de la même lueur orangée qu’à la Passe. Mais l'image de ses mains déchiquetées lors de sa dernière utilisation incontrôlée, la peur d'une erreur fatale qui frapperait ses amis, et les mots d’Elorion lui glacèrent le sang, surpassant le froid du chevalier. Il hésita. Une fraction de seconde. Il contracta ses doigts, retenant la vague de chaleur. Et l’ouverture se referma, bloquée par trois morts-vivants surgissant des ombres.


Soudain, la lourde voix de Solanna déchira le bruit des combats et des râles inhumains. Elle poussa un cri et se rua en avant contre le chevalier noir. Kâel était enfermé au milieu d’une mer de goules et de squelettes qui se battaient avec une sauvagerie mécanique. Ses frappes déchiquetaient les morts-vivants, mais ils revenaient sans cesse. La glace qui recouvrait désormais le sol bridait ses appuis. Il lui était devenu impossible de pivoter ou de glisser. Il devait s’en tenir à des frappes lourdes et directes, mais plus lentes. Il leva les yeux, et il vit Solanna, aux prises avec le chevalier de la mort.


Le choc de l’impact entre sa masse et la lame runique du revenant résonna sur tout le champ de bataille. Le duel était cataclysmique. Kâel ne pouvait que ressentir la puissance des coups échangés en tentant de se dégager pour rejoindre son équipière. Après avoir tranché une nouvelle fois un nécromancien relevé qui lui faisait face, il la vit frapper sans relâche et déferler sur le chevalier de la mort. Son adversaire parait et encaissait sans jamais reculer d’un pas, et répondait par des attaques impitoyables, traçant des sillons de glace dans l’air. Mais la forestière ne reculait pas non plus. 


Concentré sur leur combat, Kâel manqua de peu de se faire lacérer le visage par la griffe d’une goule bavant de rage. Il esquiva de justesse et transperça la créature dans un mouvement ascendant. Mais son regard revenait sans cesse vers Solanna. Pour la première fois, une terreur viscérale le prit au ventre.


Elle parvint justement à lui décocher un puissant coup au torse, qui cabossa le plastron noir du mort-vivant. Agacé, il invoqua une bourrasque de givre qui la déstabilisa et lui fit perdre ses appuis. D’un mouvement fluide et sans pitié, il planta sa lame runique dans le ventre de Solanna, transperçant la plaque et la chair, et lui arrachant un souffle étranglé.


— Solanna ! hurla Kâel, fou de rage.


Le feu jaillit instantanément de ses mains, embrasant ses lames. Il pulvérisa les trois dernières goules qui lui barraient la route, mais sa flamme s’éteignit aussitôt, balayée par le choc émotionnel.


Mais Solanna, dans un effort surhumain, parvint à hisser d’une main sa lourde masse au-dessus de sa tête, saisissant le bras du chevalier de l’autre, alors qu’il tentait encore d’extirper sa lame du corps de la forestière. Avec un rugissement d’agonie et de fureur, elle abattit son arme sur la tête du mort-vivant avec une force démesurée. 


Le métal éclata. La lumière bleue qui émanait de ses yeux vacilla et le corps s’effondra sur lui-même, comme écrasé par son propre poids. 


À l'instant même où il toucha le sol, la magie qui maintenait l'armée des morts-vivants se dissipa. Comme des marionnettes dont on coupe les fils, les dizaines de squelettes et de goules s'écroulèrent simultanément. Solanna lâcha le bras du chevalier de la mort et son arme, et s’effondra également.


La neige s’arrêta de tomber, et l’air se réchauffa lentement. Kâel fut le premier à atteindre Solanna. Elle gisait dans une fine couche de neige rouge. La lame runique était tombée à côté d’elle et la pointe de ses cheveux était tachée de sang. Il lui redressa doucement le buste.


Les autres forestiers accoururent au même moment, s’immobilisant avec effroi devant la scène. Randril s’approcha également et posa un genou à terre.


— Je l’ai… eu, siffla-t-elle dans un sourire douloureux.


Sa respiration était sifflante, et du sang écarlate souillait déjà ses lèvres et ses dents.


— Ne parle pas, répondit Randril en écartant l’armure pour inspecter la plaie.


Lorsque le capitaine souleva sa tunique, Kâel vit l’horreur. Autour de la blessure qui saignait abondamment, une nécrose noire et glacée se répandait déjà sous la peau, comme de l'encre s'étalant sur du parchemin. La magie de la mort faisait son œuvre. 


Rahilan apparut au-dessus d’une petite butte, plus loin sur la route.


— Randril, il faut partir, des renforts du Fléau sont en approche !


Tremblante, Solanna agrippa le bras de Kâel et planta son regard dans le sien.


— Ne… ne me laissez pas… ici… souffla-t-elle. Ne les laissez pas… me relever…

— Jamais, jura Kâel, la gorge serrée. On va te ramener, tiens bon.


Elle leva la main et essuya une tache de sang sur la joue gauche de Kâel.


— Kâel…


Randril, tout en comprimant la blessure pour contenir le flux de sang, se tourna vers les siens.


— On y va. Tout de suite ! Rahilan, détruisez le convoi et couvrez-nous !


Kâel et Randril soulevèrent le corps de Solanna, qui poussa un râle agonisant lorsqu’ils la redressèrent. Elle était lourde et froide. Au loin, des morts-vivants apparaissaient déjà en masse. Sans demander leur reste, les forestiers gagnèrent leurs montures. Hissée sur le faucon pérégrin du capitaine, soutenue par le bras de ce dernier, Solanna fut emmenée dans une galopade frénétique vers Tranquillien.


Le retour vers la ville fut une course contre la montre, silencieuse et funèbre. Ils avaient gagné une victoire tactique en détruisant le convoi et en terrassant le chevalier de la mort, mais aucune joie n'atteignait leur cœur à ce moment. Solanna vacillait sur la monture de Randril, à la limite de la conscience. Kâel jetait des regards affolés autour de lui et tirait sur les rênes de son faucon pérégrin comme un forcené. Un branchage haut lui égratigna la joue sans qu’il ne le sente.


À l’approche de Tranquillien, les gardes, voyant l’état de l’escouade et le corps affaissé à l’avant de la selle de Randril, n’eurent pas besoin de poser de questions. Ils ouvrirent les lourds battants sans un mot. Le capitaine traversa la ville en hurlant à l’aide vers l’auberge, où l’on rassemblait les blessés. Avertis par le tumulte, des prêtres de la Lumière accoururent pour prendre la forestière en charge.


Ils la conduisirent dans une pièce lumineuse, mais Randril, Kâel et les autres furent invités à attendre dehors, malgré leurs protestations. La tension était suffocante. Le prêtre en chef, un Quel’dorei au visage doux, leva les mains, invoquant la Lumière sacrée, avant que les portes de la chambre ne soient fermées devant l’escouade.


Pendant une heure qui parut une éternité, les prêtres multiplièrent les tentatives. Kâel resta immobile, serrant les poings, sentant la chaleur monter en lui. Le doute le consumait. Finalement, le prêtre, le front trempé de sueur et la robe tâchée de sang, sortit lentement de la pièce et se dirigea vers l’escouade.


— Nous avons tout tenté, murmura-t-il, la voix tremblante. Nous avons imploré la Lumière de toutes nos forces. Mais sa blessure est trop importante, et la magie nécrotique de la lame qui a infligé cette blessure bloque notre propre magie. Il ne lui reste que très peu de temps. Je suis désolé.


La sentence tomba comme un couperet sur le groupe. Elyria se détourna en se mordant la lèvre pour ravaler un sanglot, tandis que Delios baissait les yeux, abasourdi. Kâel serra les poings si fort que ses blessures manquèrent de s’ouvrir de nouveau. 


— Est-ce qu’elle est consciente ? demanda Randril d’une voix enrouée.

— Oui, vous pouvez entrer, répondit le prêtre.


Ils pénétrèrent dans la chambre bercée par une lumière chaleureuse. Solanna gisait sur le lit, pâle, ses yeux bleus fixant le plafond. Sa blessure avait été recouverte par un tissu doré, mais des veines noires remontaient jusque dans le bas de son cou. Elle leur adressa un faible sourire quand ils approchèrent.


Randril s’avança le premier et lui saisit la main. Kâel resta un pas en arrière, le souffle court, terrassé par l’odeur de mort qui luttait contre celle de l’encens et du lin.


— Capitaine… murmura-t-elle, la voix sifflante. Ne fais pas cette tête… On a réussi, non ?

— Oui Solanna. Tu nous as sauvés, répondit Randril en tentant de raffermir sa voix.

— Je n’ai fait… que mon devoir.


Ses yeux dérivèrent vers le reste de l'escouade. Tour à tour, Delios, Elyria puis Tina’Thiel se succédèrent pour lui murmurer un adieu avant que Solanna ne plante son regard fiévreux dans celui de Kâel.


— Kâel, approche…


Le jeune Quel’dorei s’exécuta, s’agenouillant près du lit. Il sentait la chaleur dans ses propres veines pulser, comme si son sang bouillait de rage face à son impuissance. Solanna leva une main tremblante et posa ses doigts glacés sur les bandages de Kâel. Elle serra son poignet avec une force surprenante, ses yeux bleus brûlant d'une lucidité terrifiante. Les veines noires sur son cou semblèrent palpiter. Elle tendit à nouveau la main pour essuyer la joue blessée de Kâel, d’où une petite goutte de sang coulait.


— Ce feu que tu portes… ne le retiens plus. Quel’Thalas… en aura besoin. Promets-le moi, dit-elle en puisant dans ses dernières forces.


Une larme brûlante roula sur la joue de Kâel. Il posa sa main sur celle de Solanna, acceptant ce fardeau.


— Je te le promets, Solanna. Je ne reculerai plus.


Elle expira longuement, un sourire satisfait sur le visage. Sa main retomba lentement sur le drap doré. Ses yeux restèrent ouverts, fixés vers un horizon invisible aux vivants.


— Solanna ? murmura Elyria.


Le silence qui suivit scella le drame. Randril posa délicatement sa main sur les yeux de sa guerrière pour les fermer.


— Shorel’aran, Solanna, dit-il en portant la main à son cœur.


Kâel l’imita, le visage inondé de larmes.


Le soir même, alors que la nuit était déjà bien avancée sur Tranquillien, un grand bûcher fut dressé sur la place principale de Tranquillien. Le corps de Solanna, enveloppé d’un linceul de lin immaculé aux côtés d’autres forestiers tombés au combat, reposait sur le bois sec. C’était devenu une nouvelle tradition pour les forestiers : le feu pour purifier, le feu pour empêcher le Fléau de réclamer une nouvelle dépouille.


Kâel se tenait à quelques pas, isolé et immobile. Les flammes orangées du bûcher dansaient dans ses pupilles, mais il n’en sentait pas la chaleur. Il ne sentait que le froid de la culpabilité.


— Ma retenue l’a tuée, se répétait-il.


La pensée tournait en boucle dans son esprit, plus tranchante que n’importe quelle lame runique. Il revoyait le moment précis où il avait hésité à libérer son pouvoir, craignant de perdre le contrôle. Et pendant qu’il avait eu peur d’utiliser sa puissance, Solanna, elle, n’avait pas hésité à utiliser sa vie pour les sauver. Il réalisait maintenant avec amertume que ne pas utiliser sa magie était un choix tout aussi dangereux que d’en faire mauvais usage.


Une main légère se posa alors sur son épaule. Elyria se tenait à ses côtés, silencieuse. Kâel resta de marbre, les yeux rivés sur les flammes qui dévoraient le bûcher. Lentement, la main de l’archère glissa sur l’avant-bras de Kâel avant de se poser délicatement sur le poing serré et tremblant de rage du Quel’dorei, dégoulinant du sang de ses plaies réouvertes.


— Kâel… Tu ne peux pas porter tout ce poids seul. Elle a choisi son destin. Ce n’est pas de ta faute. 

— Si, Elyria, répondit Kâel d’une voix sans timbre. C’est de ma faute. À quoi bon posséder une telle force si je flanche quand mes compagnons ont besoin de moi ? J’ai échoué à la protéger.

— Comme nous tous aujourd’hui. Cela ne remet pas en question qui tu es.

— Mais j’aurais pu…

— Tu aurais pu mourir, le coupa-t-elle doucement. Et elle ne l’aurait jamais accepté.


Les mots de la forestière frappèrent juste. Kâel soupira, alors qu’Elyria guidait sa main pour enfin desserrer le poing du forestier.


— Solanna avait raison, encore une fois. Je ne retiendrai plus mon pouvoir, et tant pis si je dois brûler moi aussi, dit-il finalement en accompagnant du regard la fumée s’envolant vers les étoiles.


C’est alors qu’il l’aperçut. Un signal lumineux, semblable à une épaisse flèche dorée, montait à toute vitesse dans le ciel, au sud. Le forestier se redressa instantanément, les sens en alerte.


— Un signal d’alarme ! Ça vient d’An’Owyn ! s’écria-t-il.


Il se précipita vers la place pour alerter les autres, suivi de près par son équipière. Quelques secondes plus tard, un second éclair répondit, puis un troisième. Au moment d’atteindre la place centrale, le silence de la veillée fut brisé. Un guetteur, le souffle court, fit irruption à son tour.


— Les temples sont attaqués ! An’Owyn, An’Thelas et An’Daroth appellent à l’aide !

— Comment est-ce possible ? An’Daroth est plus au nord, ils seraient forcément passés par ici, demanda Elyria, incrédule. 


Randril surgit alors de la foule agitée, le regard froid. Il avait à nouveau laissé de côté son chagrin pour endosser son rôle de capitaine.


— Forestiers, aux montures ! Si les temples tombent, le Fléau aura la route libre vers Lune-d’Argent !


Kâel sentit l’adrénaline chasser la torpeur de son esprit. Ils s’équipèrent dans la précipitation et approchèrent des écuries, qui étaient bondées de forestiers se préparant au départ immédiat. 


— Oubliez la voie terrestre, ordonna-t-il. Préparez les faucons-dragons, nous partons pour An’Owyn.


Kâel s’élança à toute vitesse vers le perchoir, ses bandages encore imbibés de sang. Le feu de Solanna brûlait toujours derrière lui, mais c’était à nouveau le feu de la guerre qui appelait désormais.



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