Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei
Chapitre 11 : Serments
Tranquillien n’avait jamais si mal porté son nom.
D’ordinaire, la petite ville du sud était un havre de sérénité, nichée au cœur des bois majestueux de Quel’Thalas. Ses tours aux toits bleutés et ses lanternes de mana diffusaient une lumière douce, presque onirique, qui apaisait les esprits. Mais cette nuit-là, la ville semblait avoir été avalée par un cauchemar.
Dans l’obscurité, les faucons pérégrins avançaient d’un pas lourd, les plumes maculées de cendre et de sang séché. Les montures avaient couru pendant plusieurs heures, et leurs cavaliers tenaient à peine en selle. Beaucoup vacillaient, le regard vide, les traits tirés par l’épuisement ou la souffrance. La colonne de forestiers et de mages s’étendait sur des centaines de mètres. Certains portaient les corps de leurs compagnons, drapés dans leurs capes bleues. D’autres guidaient des montures sans cavalier, les yeux creusés par la peine. Seuls les gémissements des blessés se mêlaient au souffle léger du vent dans la nuit. Les éclats d’os, les plaies ouvertes et les armures brisées témoignaient de la férocité des combats.
L’escouade de Randril émergea de la lisière au beau milieu de la nuit, fondue dans la colonne interminable de silhouettes brisées. La route pavée, d’habitude immaculée, était recouverte de boue et de traînées noires. L’air lourd ne sentait ni la sève ni le parfum des fleurs, mais la sueur froide, le fer, et une odeur de brûlé qui collait aux vêtements. Kâel sentait le poids de son armure tripler à chaque pas de sa monture, mais ce n'était rien comparé à la brûlure qui irradiait de ses mains. Ses paumes, à vif par endroits, pulsaient au rythme de son sang, un rappel constant de la puissance qu'il avait libérée, et de la maîtrise qui lui avait manqué.
Les portes de Tranquillien s’ouvrirent lentement. La ville ne dormait pas. C'était une ruche en pleine ébullition. Mais là où le jeune forestier s'attendait à voir la panique, il vit la discipline martiale des Quel'dorei dans toute sa splendeur. Des centaines de tentes étaient dressées avec une symétrie parfaite autour de la place centrale. Des étendards bleu et or, frappés de l’emblème de Quel’Thalas, claquaient fièrement au vent nocturne. Ce n'étaient pas les survivants hagards de la Passe. C'étaient les renforts. Des forestiers à l'armure immaculée, le visage grave mais déterminé, patrouillaient en rangs serrés. Ils affûtaient leurs lames, vérifiaient les sangles de leurs faucons pérégrins, et des mages érigeaient des barricades magiques aux entrées de la ville. En les voyant, Kâel sentit une petite braise d'espoir se rallumer dans sa poitrine oppressée.
Quel’Thalas n'était pas encore tombé.
Kâel posa pied à terre, les jambes flageolantes. Elyria le suivit, les lèvres pâles. Sa main gauche était plaquée contre son épaule sanguinolente, où un éclat d’os s’était logé jusqu’à la chair. Delios, quant à lui, grimaçait discrètement de douleur. Même s’il essayait de faire bonne figure, sa respiration sifflante le trahissait.
L'escouade s'engagea à pied sur la grande allée pavée menant au centre-ville. Le contraste était saisissant. Les troupes fraîches s'écartèrent avec respect pour laisser passer les revenants de la Passe, leurs regards oscillant entre horreur devant leurs blessures et admiration pour la bataille qu’ils avaient livrée. Mais à peine après avoir franchi l’arche principale, Kâel heurta une silhouette qui remontait le courant à contresens. Ce n’était pas un forestier. Sa robe de soie bleue et or, marquée du sceau des magistères, était d'une propreté qui semblait presque indécente au milieu de la boue et du sang.
— Kâel ?
Le jeune Quel’dorei cligna plusieurs fois des yeux pour chasser la brume de fatigue de son regard. Un elfe élancé se tenait devant lui. Ses cheveux blonds, longs et soigneusement attachés par un bandeau d’argent luisaient sous la lumière des cristaux suspendus. Ses traits étaient durs, anguleux, empreints d’une assurance que Kâel n’avait jamais su imiter.
— Grand frère ?
Son frère aîné, Elorion Lame-Solaire, se figea. Il se précipita vers Kâel, le saisissant par les épaules et le scrutant avec insistance comme pour vérifier qu’il n’était pas une hallucination.
— Bal’a dash, mon frère. Je ne savais pas que tu étais stationné à la Passe.
— Je ne l’étais pas, mais nous étions proches, alors nous sommes arrivés les premiers en renfort.
— Je suis soulagé de te voir. Quand on a vu Thas’alah vaciller depuis ici…
Il s'interrompit, son regard bleu parcourant l’état de son frère.
— Tu es blessé ?
— Je suis entier, croassa Kâel, sa gorge sèche comme du papier. Mais la Passe est tombée, Elorion, et Thas’alah brûle.
Le visage du magistère s’assombrit un instant et une ombre d’inquiétude passa sur ses traits nobles. Il se reprit vite, mais son regard fut attiré par les mains de Kâel, que ce dernier gardait pressées contre son torse, emmaillotées dans des lambeaux de tissu noircis. Elorion se pencha en avant et saisit délicatement le poignet de Kâel. Le jeune forestier réprima une grimace de douleur lorsque la pression ravisa ses brûlures. Une lueur de compréhension immédiate traversa les yeux de l’aîné, mélange d’une fierté fugace mais intense.
— Tu l'as fait, murmura-t-il à demi-mot. Tu as invoqué la Lame Solaire. Le sortilège ancestral de notre lignée. Père jurait que tu plierais sous la charge.
Kâel détourna le regard, mal à l’aise.
— Je n'ai pas eu le choix. C'était ça ou voir mes amis mourir.
Elorion effleura du bout des doigts le tissu souillé, sentant la chaleur anormale qui s’en dégageait encore. Son expression faciale changea imperceptiblement. La fierté laissa place à une légère grimace, plus critique. Il jeta à son cadet un regard en coin, celui d’un grand frère qui juge et qui enseigne à la fois.
— Et tu as laissé le flux te dévorer en retour, constata-t-il sèchement. Je sens tes canaux magiques vibrer d'ici, ils sont au bord de la rupture. C'est grossier, Kâel. Brutal.
Il soupira, un mélange d'agacement et d'inquiétude dans la voix, avant de reprendre.
— Des années que je te répète de travailler ta maîtrise. Invoquer le feu est une chose, l'empêcher de te consumer en est une autre. On dirait que tes entraînements ont été... négligés ces derniers temps.
— J’étais occupé à autre chose, rétorqua Kâel, piqué au vif malgré la douleur.
— Les flammes répondent à ta volonté, pas à tes émotions, Kâel, soupira Elorion en passant une main sur son visage. Si tu les laisses prendre le dessus, les flammes te consumeront.
Kâel ne répondit rien. Il serra les poings, sentant le tissu se tendre contre sa peau meurtrie. Elorion se redressa, reprenant son sérieux.
— Et Minn’da ? Ann’da ? Belana ? Tu as eu de leurs nouvelles ? s’inquiéta Kâel.
— Ils vont bien, répondit Elorion en posant une main réconfortante sur l’épaule de son jeune frère. Notre village étant à proximité, je les ai fait partir pour Lune-d’Argent dès que les premiers rapports de la Passe sont arrivés. Ils sont en sécurité.
Un léger sourire se dessina sur les lèvres du frère aîné.
— Belana ne voulait pas partir, reprit-il. Elle hurlait qu'elle voulait prendre une épée et venir te chercher pour se battre à tes côtés. Elle parlait de "la gloire des forestiers" et voulait voir son héros en action.
Kâel ferma les yeux un instant, imaginant sa petite sœur au milieu de la bataille. L’image lui donna la nausée.
— Il n’y a pas eu de héros ou de gloire, Elorion. Pas là-bas. Juste de la boue et ces… monstres.
Il rouvrit les yeux et observa les troupes autour de lui.
— Pourquoi Lor’themar n’est-il pas venu à la Passe ? Ces troupes… Elles auraient pu faire la différence si elles étaient arrivées plus tôt.
— Lor’themar a divisé les troupes, répondit-il à voix basse. Il a laissé le plus gros de l’armée en garnison ici et est parti avec un petit détachement vers les temples de Ban’Dinoriel, sous les conseils de Dar’khan.
— Dar’khan ? répéta Kâel, incrédule.
— Oui. Dar’khan Drathir. Un magistère. Il prétend savoir pourquoi le flux arcanique de Ban’Dinoriel était instable et a conseillé à Lor’themar de le rétablir en urgence. Tu sais que ton lieutenant lui voue une confiance aveugle depuis qu’ils ont combattu ensemble avec Dame Liadrin pendant les Guerres Trolles. Ils sont partis il y a plusieurs heures.
Kâel sentit un frisson lui remonter dans le dos. Quelque chose ne tournait pas rond, mais il était trop épuisé pour analyser ce que son frère lui disait.
— Va te faire soigner, Kâel, ordonna doucement Elorion. Je dois coordonner les communications magiques, c'est le chaos ici. Je te retrouverai plus tard.
Elorion serra sincèrement son jeune frère dans les bras avant de disparaître dans la foule. Un prêtre de la Lumière, les manches retroussées, fendit les rangs des forestiers tout juste arrivés.
— Les blessés légers et valides, rendez-vous à la place du village. Les blessés graves, à l’auberge ! cria-t-il.
Kâel, Elyria et Delios furent conduits vers une immense tente de toile grise, dressée sur la place principale de la ville. A l’intérieur, l’odeur était forte. Un mélange d’herbes médicinales, d’onguents mentholés et en fond, toujours l’odeur de sang. Des murmures étouffés montaient des travées où s’entassaient les brancards. Des forestiers étaient allongés, d’autres assis, tandis que des prêtres passaient de l’un à l’autre, invoquant la Lumière pour soigner les blessés.
Une des prêtresses demanda aux trois forestiers de s’asseoir, et Delios fut le premier à être examiné.
— Eh ! Doucement, chère amie ! grimaça-t-il en essayant de conserver sa mine enjôleuse. J’aimerais garder ce torse intact. J’ai une réputation à tenir à Lune-d’Argent vous savez.
La prêtresse leva les yeux au ciel, mais un léger sourire détendit son visage fatigué.
— Si vous ne restez pas tranquille, la plaie va s’infecter. Et vous pourrez dire adieu à votre réputation, forestier.
Une fois l’onguent appliqué et la blessure bandée, Delios se redressa avec une agilité étonnante pour un blessé, ajustant toutefois sa tunique avec une petite grimace.
— Bon, trêve de plaisanteries. Je dois trouver Ronae. Elle a pris un coup dans les côtes, je ne serai pas tranquille tant que je ne l'aurai pas vue manger quelque chose.
Il adressa un clin d'œil rassurant à Elyria et une petite tape amicale sur l’épaule de Kâel avant de s'éclipser rapidement. La prêtresse s’approcha ensuite d’Elyria. Avec une précision clinique et à l’aide d’une longue pince en argent, elle ôta l’éclat d’os planté dans l’épaule de la forestière. Elyria se raidit, ses doigts broyant le drap du lit de camp, mais elle ne laissa échapper qu’un sifflement contrôlé. Une fois l’éclat extirpé, elle expira bruyamment. La prêtresse fit appel à la magie de la Lumière pour refermer la plaie, qui cicatrisa en quelques instants en fumant, puis elle appliqua un onguent blanchâtre pour aider à la cicatrisation.
Puis vint le tour de Kâel. Lorsque la prêtresse déroula les bandages souillés, elle eut un léger mouvement de recul avec la tête. La peau des mains de Kâel était rouge vif, craquelée comme de la terre brûlée au soleil et parcourue de veines noirâtres pulsantes.
— C’est une surcharge arcanique, vos vaisseaux ont failli fondre. Vous devriez faire attention avant de réutiliser cette magie, ou vous pourriez perdre l’usage de vos mains.
Elle invoqua de nouveau la Lumière pour refermer les plaies les plus profondes. Il sentit la magie de Lumière effleurer ses doigts. Une chaleur douce, trop douce, presque indécente après la violence qui l’avait parcouru plus tôt. Il serra les dents. L’image revint immédiatement : l’instant où ses lames avaient brûlé d’un éclat doré mêlé à quelque chose de plus sombre, plus instable. La colère. La prêtresse appliqua ensuite un onguent glacé qui fit frissonner Kâel de tout son long. Elle lui laissa l’onguent et banda finalement ses mains avec soin avant de s’éloigner pour traiter un autre blessé plus loin. Ils restèrent ainsi seuls, isolés du reste de la tente par un paravent de tissu fin.
Un silence lourd s’installa. Kâel regardait ses mains emmaillotées, posées sur ses genoux. Il ressentait quelque chose d’étrange. Il se sentait vide, et pourtant plein d'émotions contradictoires. Il revoyait la scène en boucle. Elyria cernée, et la panique qui l'avait envahi. Pas une panique de soldat, mais une terreur personnelle, viscérale. Et puis le feu. Ce feu qui avait répondu non pas à une incantation, mais à son besoin désespéré de la sauver, elle. Il leva les yeux vers Elyria. Elle massait son épaule encore douloureuse, le regard fatigué, perdu dans les flammes de la torche qui brûlait devant elle.
— Tu as eu peur ? demanda-t-il soudainement.
Elyria sursauta légèrement et tourna la tête vers lui.
— De quoi ?
— De ce qu’il s’est passé… De moi… Quand je t’ai vue, tu avais l’air… effrayée par moi, articula-t-il difficilement.
Elyria secoua doucement la tête. Ses yeux bleus et fins se glissèrent dans ceux de Kâel avec une franchise désarmante.
— Je n’ai pas eu peur de toi, Kâel, j’étais surprise. Abasourdie même. Je te connais depuis qu’on est enfants, on est entrés ensemble chez les forestiers. On a partagé nos entraînements, nos repas, nos gardes, mais je ne savais pas que tu portais cette tempête en toi. Mais tu m’as ramenée, c’est tout ce qui compte. On aurait dit que tu ne craignais rien.
Kâel baissa les yeux sur ses paumes recouvertes de bandages en serrant les dents.
— C’est bien là le problème. Je n’ai jamais eu aussi peur, avoua-t-il, la voix tremblante.
Il replongea à nouveau son regard dans celui de son équipière.
— Quand je t’ai vue disparaître… je n’ai pas réfléchi. Le feu est sorti tout seul, comme une bête affamée. Comme s’il voulait tout dévorer. J’ai eu peur… qu’il ne fasse pas la différence entre les morts et toi. De te blesser en voulant te sauver.
La main valide d'Elyria traversa l'espace entre eux et vint se poser, légère comme une plume, sur la manche de Kâel.
— Mais tu ne l'as pas fait, dit-elle doucement. Sans ce feu, je serais peut-être en train de pourrir dans la boue de la Passe, dévorée par ces choses.
Elle retira sa main lentement, comme si elle avait peur d’avoir transgressé une règle invisible, et détourna le regard vers la toile de la tente. Son masque d’assurance habituel, ce sourire lumineux qu’elle portait comme une armure pour protéger les autres, se fissura complètement. Ses épaules s’affaissèrent, la révélant soudain plus vulnérable.
— Quand les goules m’ont encerclée, j’ai cru que j’allais mourir, avoua-t-elle à son tour. J’ai eu peur, mais ce n’était pas la peur de ces flammes, de la douleur, ou du néant. C’était la peur d’être seule.
Kâel fronça les sourcils, oubliant sa propre souffrance.
— Seule ? Mais tu as l’escouade. Nous sommes toujours ensemble.
Elle secoua la tête, esquissant un sourire amer.
— Tu ne comprends pas. Depuis la disparition de mes parents, j’ai passé ma vie à sourire, à être celle qui réconforte. Parce que si je suis utile, si je suis joyeuse, on ne m'abandonne pas, n'est-ce pas ? Mais au fond… je ne laisse personne entrer. Vraiment entrer.
Une larme, solitaire et brillante, roula sur sa joue, traçant un sillon clair sur sa peau sale. Elle l’essuya d’un revers de manche rapide, puis reprit.
— Parce que si je m’attache vraiment… je pourrais vous perdre. Mais ce soir, j'ai réalisé que je ne voulais pas mourir seule au milieu de nulle part.
Kâel sentit sa gorge se nouer. Il n’avait jamais vu cette facette d’Elyria. Il avait toujours cru qu’elle était la force tranquille de l’escouade. Il réalisa soudain que sa joie n’était qu’un rempart contre le vide qu’elle ressentait. Il rapprocha sa chaise de la sienne, le bois raclant doucement sur le sol de terre battue. Leurs épaules se frôlèrent, imperceptiblement. Il plongea son regard bleu dans le sien, intense, dépouillé de tout artifice.
— Tu ne seras plus jamais seule, Elyria. Je te le jure, dit-il à voix basse, mais chargée d'une gravité nouvelle. Je ne maîtrise peut-être pas ce feu, et je ne sais pas si nous survivrons à ce qui arrive… mais visiblement, tu as besoin de moi pour te couvrir, conclut-il en esquissant un sourire.
Un rictus presque invisible éclaira le visage de la forestière. Elle lui donna un coup d’épaule léger.
— Idiot, répondit-elle d’une voix tremblante avant de fermer les yeux en prenant une grande inspiration.
Pris par l’émotion qu’Elyria venait de soulever chez lui, Kâel posa délicatement sa main blessée sur la sienne. En la touchant, le contraste le saisit, et il eut l'impression que sa fraîcheur apaisait instantanément sa douleur, mieux que n'importe quel onguent des prêtres.
— On traversera ça ensemble.
Elyria rouvrit les yeux. Son regard brillant se plongea dans celui de Kâel, et elle serra doucement sa main en retour.
— D’accord, murmura-t-elle.
Ils restèrent dans la tente de soins un petit moment, isolés du tumulte des préparatifs à l’extérieur. Mais leur quiétude fut de courte durée. Des bribes de voix familières explosèrent à l’extérieur. Kâel et Elyria échangèrent un regard alarmé.
— … Inacceptable ! C’était de la folie !
Kâel reconnut la voix de son capitaine. Ils se redressèrent, surmontant la raideur de leurs muscles, et franchirent le voile de la tente pour retrouver le froid de la nuit. L'air vif du dehors leur fouetta le visage, tranchant net avec l'atmosphère moite du dispensaire. Près des toiles de camp servant de dortoirs improvisés, Randril et Tina’Thiel se faisaient face. Le capitaine avait les traits du visage tirés par l’épuisement, des cernes profonds creusant ses yeux d’ordinaire si bienveillants. Tina’Thiel, petite et vive, se tenait là, les bras croisés et le menton relevé.
— Ils ont rompu les rangs ! Et il a exposé le flanc de toute la ligne. Il a mis toute l’escouade en danger ! tonna Randril, la voix vibrante de colère.
— Il a sauvé Elyria ! riposta Tina’Thiel, sa voix montant dans les aigus, tranchante et sèche. Ouvre les yeux. La Passe est tombée. Les formations, les lignes rigides, tout ça ne valait plus rien face à ces cadavres !
— Il ne maîtrise pas encore sa force, et il est trop impétueux ! Et maintenant de la magie instable ? Si je le laisse faire, il finira par y rester !
— Comme Valion ?
Le nom claqua dans la nuit fraîche comme un coup de fouet. Randril se figea. Sa bouche resta entrouverte, privée de son. Son visage changea de couleur, le laissant gris et livide. Ses poings serrés jusqu’alors retombèrent lourdement le long de son corps. Kâel, arrivé à quelques pas d’eux aux côtés d’Elyria, s’immobilisa. Ce nom lui était inconnu.
Tina’Thiel fit un pas vers le capitaine. Sa posture s'adoucit, mais elle ne baissa pas les yeux.
— Je sais que tu y penses encore. Je le vois. À chaque fois que tu regardes Kâel, quand tu le couvres, quand tu le surprotèges… ce n’est pas lui que tu vois. C’est ton fils.
Le cœur de Kâel manqua un battement et sa gorge se serra. Il croisa le regard abasourdi d’Elyria. Tina’Thiel posa doucement sa main sur l’armure de Randril.
— Mais Kâel n’est pas Valion. Tu ne peux pas l’empêcher d’avancer pour expier le passé. Ton fils est mort parce qu’il a été piégé par les trolls, pas parce qu’il s’est battu pour sauver les siens. Tu dois laisser Kâel faire ses propres choix, même s’ils sont dangereux.
Une pièce manquante du puzzle s’emboîta alors brutalement dans l’esprit du jeune forestier. Le souvenir du gîte de Quel’Lithien, deux ans plus tôt, lui revint avec la clarté d’une gifle. Il réentendit la voix du capitaine Eperlance.
— Randril ? Je pensais qu’il s’était mis en retrait suite à…
Solanna l’avait coupé sèchement ce jour-là, le foudroyant du regard pour qu’il se taise. Ce “suite à” n’était pas une simple pause. C’était une tombe. Randril avait quitté le service actif pour pleurer la mort de son fils.
Le capitaine baissa les yeux. Lui qui était d’habitude inflexible, sur qui l’escouade entière s’appuyait, sembla s’effondrer de l’intérieur. Ses épaules s’affaissèrent sous le poids d’un deuil visiblement non résolu. Il passa une main tremblante dans ses cheveux châtains.
— Je ne peux pas… en perdre un autre. Pas sous mon commandement, murmura-t-il si bas que Kâel l’entendit à peine.
Un silence douloureux s’abattit sur le groupe. Kâel sentit une boule se former dans son estomac. Toute la rigueur de Randril, cette surprotection qu’il prenait pour un manque de confiance… tout prenait sens désormais. Ce n’était pas du doute. C’était de l’amour. Un amour paternel, déformé par la terreur de la perte.
Incapable de soutenir plus longtemps le regard de ses compagnons, Randril tourna les talons et s’éloigna d’un pas raide. Il passa devant Kâel et Elyria sans un mot, le regard perdu dans le vide.
Kâel fit un pas impulsif pour le suivre. Il voulait trouver les mots, lui dire qu’il comprenait, ou n’importe quoi d’autre. Mais il fut stoppé par une main gantée qui se posa sur son torse. C’était Solanna. Elle avait surgi derrière eux. Elle secoua doucement la tête.
— Non, Kâel. Pas maintenant, dit-elle, le regard grave.
— Mais… je dois lui dire que…
— Tu ne peux rien lui dire qui apaisera sa douleur ce soir, le coupa-t-elle doucement. Il a besoin de solitude, pas de mots maladroits.
Elle retira sa main, mais garda son regard fixé dans celui de Kâel.
— Laisse-lui le temps. Attends qu’il vienne vers toi, quand il sera prêt à te voir comme un forestier, et plus comme un fantôme.
Kâel hésita, regardant la silhouette de son capitaine disparaître dans la foule au loin, puis il hocha la tête. Solanna avait raison.
Ils furent interrompus par une clameur s’élevant soudainement de l’entrée de la ville. Des cors retentirent, mais leur son était lugubre et étouffé. Quelque chose n’allait pas.
— Alar’annalas ! Le lieutenant Lor’themar est de retour ! cria une des sentinelles de la ville.
Randril réapparut quelques instants après à la lisière de la lumière, son masque de soldat remis en place par pure discipline. D’un signe de tête sec, il ordonna le rassemblement. Kâel et le reste de l’escouade se mirent en route pour rejoindre la foule qui s’écartait pour laisser passer le cortège du lieutenant.
Mais ce qu’il vit glaça le sang du jeune Quel’dorei. Lor’themar Theron, le bras droit de Sylvanas, le modèle de tous les forestiers, avançait péniblement. Il était soutenu par Halduron Luisaile, capitaine d’escouade renommé et ami de Lor’themar. Son armure, d’ordinaire impeccable, était maculée de boue et déchiquetée. Il marchait de travers, une main pressée contre la partie gauche de son visage, d’où le sang ruisselait en filets sombres. Derrière lui, pas d’armée, seulement quelques survivants aux yeux vides, comme ceux qui étaient revenus de la Passe. Le petit contingent parti avec lui avait été décimé.
Arrivé au centre de la place principale, Lor’themar manqua de s’effondrer. Halduron le soutint fermement, l’aidant à se hisser sur une caisse de vivres pour dominer la foule des forestiers rassemblée devant lui. Un frisson d’horreur parcourut les rangs. Là où se trouvait son œil gauche, il ne restait plus qu’une orbite ravagée et une profonde entaille verticale barrant son visage noble.
— Forestiers ! Nous avons été trahis, clama-t-il d’une voix rauque, emplie de douleur et de fureur. Dar’khan… Dar’khan Drathir nous a vendus au Fléau. Les temples… c’était un piège. Une embuscade…
Lor’themar chercha son souffle, balayant la foule de son œil valide, brillant d’une rage froide.
— Il a affaibli Ban’Dinoriel de l’intérieur. Il a livré les secrets de nos défenses au Fléau. Les morts ne s’arrêteront pas à la Passe. Ils ont déjà commencé à bâtir une nécropole sur les cendres de Thas’alah. Ils l’appellent Mortholme.
Les forestiers présents manifestèrent bruyamment leur colère. La profanation de Thas’alah était intolérable.
— Mort au traître ! hurla l’un d’eux.
Halduron s’avança pour prendre la parole à la place du lieutenant. Il était grand, et d’une stature plutôt imposante. Ses longs cheveux blonds étaient retenus sur son front par un bandeau en tissu et son visage harmonieux semblait calme, malgré la situation.
— La générale Sylvanas fortifie actuellement Lune-d’Argent et prépare les défenses du Bastion. Ici, notre impératif est la sauvegarde des trois temples qui renferment les pierres runiques de Ban’Dinoriel. An’Owyn, An’telas et An’Daroth. S’ils tombent, la dernière couche de protection magique de la capitale s’effondrera.
Randril s’avança hors des rangs. Sa voix était ferme, mais Kâel pouvait y déceler une fêlure que les autres ne voyaient pas.
— Et leur base ? Si nous les laissons s’installer sur les cendres de l’arbre-monde, ils auront une tête de pont imprenable pour ravager le sud.
Lor’themar releva la tête. Son œil unique se posa sur Randril.
— Harcelez-les, ordonna-t-il avant que les prêtres de la Lumière ne se précipitent pour l’emmener. Saignez-les. Ralentissez-les par tous les moyens. Achetez-nous du temps. Pour Quel’Thalas.
Les forestiers rassemblés hurlèrent ensemble de rage, remobilisés par les paroles de leur lieutenant, qui disparut dans l’obscurité.